Christian Julia
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Tu souviens-tu, Danaël ?

Quand tu es parti, Danaël, le cœur tremblant à peine et la démarche assurée, ce devait être l’été ou le printemps. Tu ne sais plus exactement. Tu te souviens du moins que ce matin-là le soleil était à son zénith et dorait les toits de la capitale. C’est normal de partir quand il fait beau. L’impression de liberté est toujours plus grande. Tout semble permis à celui qui s’est débarrassé du poids des lourds manteaux de l’hiver et se sent prêt à dormir avec les étoiles pour ciel de lit et l’herbe des prairies pour matelas, sans se soucier de trouver un gîte ou un abri contre le froid et le vent.

Tant d’années se sont écoulées depuis que tu as franchi les portes de la cité que tu ne te souviens plus pourquoi tu es parti. Car, lorsque tu y réfléchis un instant — les rares fois où tu te penches encore sur ton passé — tu connaissais avant un certain bonheur. Purement matériel, il est vrai. Ce bonheur-là ne t’a plus suffi, ou plutôt il a perdu de son importance et tu ne t’en est plus soucié. En vérité, ce n’est pas la simple idée de voir du pays qui t’a décidé à quitter ce qui faisait ta vie, mais quelque chose de plus profond, qui te semblait surgir de tes entrailles et mobiliser ton corps, et tes sens aussi, quelque chose qui n’a laissé dans ta mémoire que son caractère impérieux, irrésistible. Ton départ avait tout d’une fuite. Tu ignorais où tes pas allaient te mener, mais tu marchais, décidé à ne jamais revenir en arrière. Tu avais le monde dans ton dos et tu entendais bien qu’il y restât.

Reconnais que cela n’a pas toujours été facile et que bien des fois, surtout les premiers jours, tu t’es retourné à chaque instant sans trop savoir si c’était pour mesurer la distance parcourue ou pour profiter une dernière fois d’une cité que tu fuyais, certes, mais qui laissait en toi les traces d’une attirance irraisonnée. Heureusement, ta décision était sans appel. Et plus tu t’es éloigné plus l’envie de revenir a diminué en toi. Comme un vaisseau spatial lancé dans le vide à une vitesse sidérale, tu t’es peu à peu libéré de l’attraction terrestre et te voilà maintenant satellisé dans le néant, dans la solitude des grands espaces de l’univers. Mais c’est là que tu respires enfin, et c’est en bas que tu étouffais. Maintenant, un air nouveau pénètre dans tes narines, un air qui n’est pas l’oxygène mais un mélange gazeux plus subtil encore.

Tu crois être heureux. Tu le crois seulement car, jeune homme solitaire, tu ne peux comparer ton existence à nulle autre. Tu perçois ton bonheur comme une certitude, bien que tu aies tout oublié du malheur.

Tu es ici depuis longtemps sans doute. Tu n’as plus de montre et il fait toujours beau. Ce n’est pas le Paradis et je ne suis pas Dieu. Ni un de ses serviteurs dévoués. Je suis une voix, celle-là qui t’a guidé durant ton voyage en t’évitant les embûches et en t’apportant le réconfort moral qui t’était indispensable pour ne pas renoncer.

Toi qui as fui pour trouver la solitude la plus absolue, te voilà comblé. Ailleurs qu’ici, elle n’eût jamais été plus complète. Elle aurait été « à peu près », comme toutes les choses du monde que tu as quitté étaient « à peu près ». Ton âme exigeante ne pouvait plus se satisfaire de ces approximations.

Laisse-moi, Danaël, maintenant que ma mission est terminée, raconter ton histoire. En l’entendant, il se trouvera peut-être un jeune homme aussi blond que toi qui voudra suivre ton exemple et se laisser guider par moi.

LE PRINTEMPS

Te souviens-tu, Danaël, des pâles matins d’hiver où tu cherchais dans les rues glacées, au milieu de la foule frileuse et pressée, la trace d’un amour disparu ? Tu souviens-tu de ces chaudes soirées d’été où, le nez en l’air, tu cherchais dans les étoiles le scintillement de celui qui avait été ton ami ?

Tu fuis un monde que tu hais. Mais penses-tu que ta fuite comblera tes espoirs, que tu découvriras ailleurs ce que tu as si longtemps cherché dans la cité, toi qui crois que la haine du monde t’habitera éternellement, où que tu ailles ? La rancune, comme la vengeance, ne conduisent guère à la liberté. Pour te justifier, tu dis que la cité n’a pas su te rendre heureux. Mais, Danaël, toi dont le cœur était prêt à tous les épanchements, as-tu fait quoi que ce soit pour rendre heureux ceux qui t’ont approché ? Souviens-toi, Danaël, de leurs regards tristes, de leurs têtes alourdies par la peine, des larmes qui coulaient sur leurs joues ? Qu’as-tu fait pour leur éviter tant de chagrin ?

Au lieu de t’attarder auprès d’eux pour cicatriser leurs blessures, tu as passé ton chemin, comme si tu étais entièrement absorbé par la poursuite d’un but impérieux qui te rendait sourd à leurs appels douloureux. Tu les as oubliés, Danaël, et tu es parti. Mais eux garderont longtemps l’amer souvenir d’un garçon qui a croisé leur route, sans s’attarder, le regard fixé sur l’horizon.

Je ne te fais pas de reproche, tant il est vrai que tu demandais peu au monde et qu’il ne t’a même pas accordé ce peu-là. Sans doute aurais-tu été meilleur si… Ton aigreur est grande et ta rancoeur éternelle.

Mais que cherches-tu ailleurs ? Une réponse à tes questions ou la confirmation de la pourriture du monde ? Crois-tu sérieusement qu’il suffit d’interroger pour connaître la vérité ? Non, tu n’es pas dupe et tu marches, espérant ne jamais rencontrer quelqu’un à qui poser tes questions. Tu fuis sans te retourner, craignant un peu que la pire déception ne soit devant toi. L’instinct de révolte, si commun aux gens de ta race, t’a abandonné et tu ne cherches plus à te venger, tant la cause que tu défends te paraît désespérée.

Te souviens-tu, Danaël, du jour de notre rencontre ? Je t’attendais depuis peu lorsque tu m’es apparu. Rien qu’à te voir, le cheveu défait, le regard d’une acuité peu ordinaire, j’ai tout de suite deviné ce qui t’amenait sur cette route où je prenais un repos bien mérité. Je t’ai dit : « Fuis ! Fuis aux limites de la Terre ! Oublie dans le dénuement de ton corps et de ton âme ce qui a failli gâcher ta vie. Oublie ceux qui t’ont mis des chaînes aux pieds. Oublie aussi ceux qui ont voulu t’aider à les retirer. Dégage-toi du carcan de la normalité. Seul, t’ai-je confié, tu pourras te permettre toutes les fantaisies. Tu pourras faire éclater tes chaînes dans le désert : nul ne t’entendra ».

Tu cours après la liberté avec la fougue d’un lionceau qui découvre sa force. Et il est temps que je te guide, car, tel que tu et parti, tu risques de t’essouffler rapidement et ta course sera compromise par ton aveuglement. Tu as choisi la mauvaise voie. Retourne sur tes pas ! Oui, tu m’as bien entendu ! Retourne sur tes pas ! Tu crois naïvement que la liberté est devant toi, qu’il suffit de marcher sans but, au gré de tes caprices. En fait, elle est ailleurs.

Alors que la confiance ne s’est pas encore installée entre nous, tu acceptes de me suivre sans poser de questions, persuadé que je te mènerai là où tu veux.

L’ÉTÉ

Profite de l’été, la pire des saisons, celle qui, en abusant l’homme et en soudoyant la nature, donne l’illusion que la Terre est un Paradis. Éloigne-toi des villages où vit la faune détraquée des humains. Ils sont pires que la mort, pire que la maladie. Ils n’apportent que la ruine de l’âme. Dirige-toi plutôt vers les grands espaces, les vastes solitudes, loin des routes fréquentées, dans les champs et les prairies aux senteurs estivales.

Tu ressembles au plongeur sous-marin qui va trouver dans les profondeurs marines la compagnie radieuse des poissons muets. Tu ressembles au paysan du moyen-âge qui va se réfugier à l’ombre des vieilles pierres intangibles de l’antique demeure seigneuriale pour échapper à la cruauté des hordes barbaresques. Tu ressembles au navigateur solitaire sur sa frêle embarcation qui se laisse ballotter non par la fureur humaine mais par le vent du large et les courants marins. Savoure ce sain ballottage.

Tu as chaud et voici que la rivière aux reflets d’argent est là qui te tente par les appels incessants de sa voix liquide. Vas-tu succomber et te plonger dans son lit accueillant ? Comme le plus vertueux des saints, tu as passé ton chemin, le regard droit, mortifiant ton corps et le rendant sourd au charme fluide de ses douces ondulations. Danaël, refuse toute tentation, sinon tu seras perdu pour la liberté.

Tu transpires mais ce sang incolore que tes pores exècrent ne saurait te rafraîchir. Le liquide amer et nauséabond, tel un onguent putride, fait luire ta peau d’adolescent. Une chaleur immonde inonde le pays et flétrit ton corps, mais tu résistes vaillamment. C’est parce que je connais ton courage que je t’ai choisi pour t’ouvrir les portes de la liberté et te guider durant ce long voyage, toi qui n’as pas plongé dans la rivière qui te tentait pourtant par les appels incessants de sa voix liquide.

Tu ne connaîtras pas, Danaël, le sort tragique de cet homme qui refusa la fraîcheur de l’eau et s’écroula au sol, assommé par les rayons d’un soleil cruel. Il mourut noyé dans la sueur qui coula à flot de son corps déshydraté, qui forma deux lacs visqueux de part et d’autre de ses flancs maigres, le faisant île de cet océan jaunâtre, avant de se rejoindre et de lui couper la respiration, après l’avoir submergé. Tu ne connaîtras pas ce sort tragique car, après l’épreuve cruciale de la rivière, je t’envoie une pluie providentielle et rafraîchissante.

Et tu reprends ta route, traversant des régions qui t’étaient inconnues jusqu’alors et que tu découvres avec émerveillement. Souvent, tu me demandes : « Suis-je au bout du voyage ? ». Et je te réponds : « Marche, marche encore, Danaël ».

L’AUTOMNE

Les premières feuilles mortes tombent. La nature se démaquille après le grand bal de l’été. La mascarade est terminée et les arbres dénudés font des rides au ciel terni de l’automne. Sonne l’heure de la vieillesse. Mais que t’importe le temps, que t’importe la saison, le soleil que tu as dans ton cœur y fait l’éternel été.

Ton pas est devenu sonore. Les feuilles au sol se tordent sur ton passage. Elles deviendront poussière et pourriture. Tu restes indifférent à leur tragique agonie et je ne te donne pas tort. Là-bas, dans les sites hantés par les humains, d’autres se tordent aussi des douleurs de la mort. D’autres s’effritent et toi tu passes au loin avec le derme et l’épiderme insolents de la jeunesse, laquelle choque au moment où l’on voudrait être plus vieux pour mieux communiquer avec la nature dans le drame qu’elle vit. Mais cette envie fait long feu car, tu le sais Danaël, la nature renaîtra au printemps alors que l’homme, lui, ne renaît jamais après son agonie. Et souvent, il enrage de constater l’éternel recommencement de la nature tandis que, face au miroir dénonciateur, il se lamente sur l’irréversible effritement de son visage et sur le pourrissement de son corps. Dieu a donné à la nature la pouvoir du Phénix et l’homme, qui ne connaît point un pareil cycle, sinon dans l’hypothétique métempsycose, lui voue une véritable admiration.

Quel clown tu fais, Danaël ! Pourquoi as-tu choisi le bas-côté de cette route passagère pour y faire liesse et bombance ? Te rends-tu compte que tu nargues l’humanité en exposant ainsi ta liberté au grand jour ! Tu exagères toujours, je l’ai remarqué. Ne montre pas trop ta liberté car on pourrait bien te la voler un jour où ta conscience s’oubliera comme elle s’oublie en cet instant où tu dors.

Laisse-moi pénétrer dans ton rêve.

Tu te promènes dans une campagne accueillante. Ce n’est pas moi qui te guide mais une belle jeune fille — Je reconnais là ton bon goût — qui te tient par la main. S’il ne s’agissait pas d’un rêve, je te reprocherais de renouer avec la race humaine.

Mais tu sembles vouloir bien davantage que de simples retrouvailles ! Tu veux t’accoupler ! Mes recommandations n’ont donc pas encore atteint ton inconscient et les vapeurs oniriques qu’il exhale montrent que tu es encore lié au monde de là-bas. Tu sembles même le regretter. Quelle odieuse conspiration tes instincts trament-ils contre moi ? Pour un peu, je t’abandonnerais à la fange humaine, puisque ma voix n’est pas assez puissante pour rompre les chaînes qui te rattachent encore à la cité. Puis tu dis adieu à la belle jeune fille, après l’avoir longuement embrassée. Vous partez dans des directions opposées et tu ne te retournes pas. Je suis fier de toi, Danaël.

L’HIVER

Des cheveux blancs ont poussé dans la chevelure ébouriffée de la Terre. La nature meurt définitivement sous un linceul immaculé. Toute vie s’arrête ou végète. Les humains, fourmis laborieuses d’un monde qui ne tourne pas rond, n’ont qu’un printemps, qu’un été et lorsque leurs années jaunissent et tombent au soi, ils savent que la terre d’où ils sont nés les ensevelira. Toi, tu es encore jeune, tu bourgeonnes avec arrogance. Que t’importe donc que d’autres se gercent à jamais des froidures hivernales.

Le froid crevasse ta peau tel le laboureur qui sillonne son champ. Mais tu sais que son travail est vain, car des profondes nervures qu’il trace avec son poinçon glacé sur ta peau tendre d’adolescent, rien ne poussera jamais. Pourtant, il réussira à te rider et tu sauras alors que ce sera là le signe avant-coureur du moment où il te faudra t’éloigner pour attendre l’ultime appel.

Pour l’heure, bien que tu vives avec ardeur et sans frein, tu sens ton cœur ralentir son battement. Tu crois qu’il va décrocher tant sa vitesse te semble faible. Mais ne craint rien. L’hiver, tu sommeilles et les trois mois que dure cette saison ne sont qu’un long rêve. N’attache donc pas trop d’importance aux images qui vont envahir ton esprit, elles sont d’un autre monde, celui des phantasmes. Prends-les pour telles.

Pour assouvir la faim qui te pourfend le corps et réchauffer ton cœur gelé au vent du nord, tu te diriges vers une cabane qui, sur le tapis neigeux d’une vaste plaine solitaire, se plante comme un refuge pour le promeneur égaré. Il fait presque nuit. La Lune dans un ciel d’un bleu profond guide tes pas. La cheminée exhale une fumée réconfortante. La pièce est si chaudement éclairée qu’elle semble te dire à voix basse : « Entre, voyageur ! Vois comme il fait bon chez moi. Ne sens-tu pas la délicate odeur qui s’échappe de la marmite au-dessus du feu ? Entre, beau jeune homme ! Une écuelle et un gobelet de bon vin t’attendent. Après ton repas, tu pourras t’allonger sur un lit de paille, moelleux et chaud. Quelqu’un que tu aimeras viendra t’y tenir compagnie. Entre, chemineau, je veux t’accueillir ».

Et toi dont la neige a glacé le sang, gelé les doigts et gercé les lèvres, toi qui as faim, tu es prêt à répondre à cette invitation des plus civiles. Tu t’approches de la cabane mais avant de frapper à la lourde porte de bois, tu veux jeter un coup d’oeil à l’intérieur par l’étroite fenêtre. Tu essuie la buée pour mieux voir et soudain tu pousses un cri d’horreur et tu t’enfuis à toutes jambes. Quelle vision de cauchemar a frappé si durement tes yeux pour que tu renonces même au couvert et au coucher qu’on t’offrait si généreusement ? Laisse-moi approcher. Sur un lit de bois grossier, sur un matelas décharné qui pue le pire fumier, un couple monstrueux s’unit dans un orgasme putride en poussant des vagissements inhumains tandis qu’un garçon ou une fille — il a les attributs des deux sexes — attend assis sur un tabouret, près de la table, le promeneur égaré — homme ou femme — pour s’accoupler à lui. Tu as bien fait de t’enfuir, Danaël. Une telle vision aurait pu t’attirer et tu serais entré, acceptant l’infamie pour un gobelet de vin et une écuelle de soupe.

Tu te rends compte que la chaleur des autres ne peut rien t’apporter et pour dormir cette nuit, tu rassembles quelques branchages morts et tu allumes ton propre feu. Pardonne-moi de t’abandonner ainsi au froid de cet hiver plus rigoureux qu’aucun de ceux que tu as connus autrefois. Je regrette de ne pouvoir te donner les couvertures dont tu t’envelopperais. Mais ma puissance n’est pas suffisante pour accomplir un tel prodige. Je suis sûr que ce feu et ce manteau de drap qu’un vieux mendiant moribond t’a donné tout à l’heure avant de rendre le dernier souffle te sauveront de la mort.

Voilà que je me repens d’avoir parlé de la mort avant que tes yeux ne se ferment. Mes paroles ont gagné ton inconscient et le rêve qu’il va composer cette nuit sentira le pus noir et desséché du cadavre attaqué par la vermine. M’en voudras-tu ?

Tu es allongé près de ton feu. Au loin, tu aperçois des silhouettes courbées qui fendent avec difficulté un vent annonciateur de mort. Elles sont vêtues de capes et de chapeaux noirs. Leurs visages sont d’une laideur extrême. Deux d’entre elles transportent un corps enveloppé d’un drap pourpre. Danaël, tu l’as reconnue, c’est la mort qui s’avance vers toi. Un frisson d’effroi paralyse tes membres qui n’obéissent plus à l’ordre que tu leur donnes de te porter au loin, le plus loin possible. Incapable de te mouvoir, ils te condamnent à assister à cette procession macabre. Les silhouettes aux allures de croque-mort s’arrêtent tout près de ton feu, déposent à tes pieds la loque humaine qu’ils transportent et qu’ils n’ont pu s’empêcher d’entamer de leurs longues dents acérées. Tu ne sembles plus effrayé. À moins que la peur n’ait gelé la mobilité de ton visage. Sinon, comment expliquer qu’il ne trahisse pas, dans l’accentuation de ses traits, la terreur qu’un tel spectacle doit nécessairement inspirer ? Et contre toute attente, tu restes là, face aux démons de l’au-delà, la tête droite, le regard presque insolent. Prends bien garde de ne pas baisser les yeux, tu signerais ton arrêt de mort et je ne pourrais plus rien pour toi.

Dégoûtés par ton arrogante immobilité, les silhouettes s’éloignent sans t’emporter. Aucune force mystérieuse ne te pousse à les suivre. La mort est passée très près de toi mais ne t’a pas touché. Serais-tu invulnérable ? Mais tu t’aperçois qu’elles transportent maintenant deux corps. Auraient-elles extirpé de ton individu la partie mortelle ? Quelle main divine, par l’intermédiaire de ces exécutants de basses œuvres, s’est-elle posée sur ton épaule pour te conférer l’immortalité ?

LE PRINTEMPS

Tu vois, ton cauchemar aura été de courte durée et déjà le printemps est là. Tu as fait beaucoup de chemin depuis le jour où tu es parti de la cité. Sache que tu es presque arrivé. L’effort qu’il te faudra fournir pour atteindre ton but est désormais dérisoire au regard de celui que tu as déjà fourni. Tu peux donc prendre ton temps, ralentir ta marche et te laisser aller à la flânerie. Pour être libre, il n’est point nécessaire de se hâter. Sais-tu seulement à quoi tu vas utiliser cette liberté ? À être libre ! Quelle réponse raisonnable ! J’ai toujours été frappé de voir l’énergie démesurée que tes anciens frères humains dépensaient pour conquérir leur liberté et le mauvais usage qu’ils en faisaient ensuite quand ils l’obtenaient. Mais, tu as raison, ils n’ont jamais connu la véritable liberté, celle vers laquelle je te guide, depuis près d’un an maintenant. Toi, Danaël, je suis sûr que tu sauras en profiter.

Après cet hiver où tes sens se sont un peu émoussés, tu te trouves plus perceptif à tout ce qui se passe en toi. Tu t’es rendu compte que depuis le début de notre voyage, tu rajeunissais. Quelle étrange sensation, n’est-ce pas ? Il te semble être redevenu un enfant tandis qu’autour de toi la nature perce le sol hardiment et signe avec la vie un nouveau contrat de six mois. Avec le retour du printemps, tu t’es réveillé autre. Existe-t-il une impression plus merveilleuse que de se sentir en parfaite harmonie avec la nature ? Ton corps n’a certes pas changé mais il abrite désormais un cœur qui bat au rythme d’une extrême jeunesse.

Et pour te débarrasser définitivement de tout ce qui t’a soufflé durant ce terrible hiver, tu décides de te plonger dans un lac qui va t’apporter le bain purificateur que tu réclames. Abandonne donc au fil de l’eau qui t’enveloppe tes vieilles rancœurs, tes regrets, tes tentations, tout ce qui pourrait, de près ou de loin, te rappeler que tu es un humain et que tu vivais dans la cité.

Lave-toi abondamment le corps et l’esprit. Éclabousse-toi de fraîcheur. Ne te sens-tu pas déjà un autre homme ?

L’ÉTÉ

Te voici au terme de ton voyage. Les pas qui t’y ont porté, guidés par les conseils de ma voix, les voici maintenant qui foulent le sable d’une plage. Devant toi, la mer s’étale à l’infini, frontière symbolique entre les hommes.

L’océan, de son luth liquide, va te bercer et tu vas t’endormir. Profite de ce sommeil pour reconstituer les forces qui te seront nécessaires pour ton dernier voyage. Maintenant, Danaël, il faut te réveiller si tu veux gagner le royaume de la liberté. Présente-toi à l’océan, tel que tu t’es présenté à la vie, nu. Tu ne dois rien garder du monde de là-bas. Et maintenant, nage. Nage à en perdre le souffle. Souffre comme ta mère a souffert quand tu es né. Ne crains pas de tirer sur tes bras, sur tes cuisses. Nage encore, nage toujours. Tu as mal, tes tendons tirent sur tes os et manquent de les déchirer. Ton visage est défiguré par la douleur. Qu’importe ! Il a tant de réserves de beauté ! Nage, tire, souffre ! Voilà ! Tu es arrivé.

As-tu compris maintenant la douleur d’une mère qui enfante ?

DÉSORMAIS

C’est le petit matin, tu as touché au rivage. Ton voyage est terminé. Tu es enfin arrivé. Mais où ? Tu n’es nulle part. Tu es partout. En fait, tu n’es plus. Ou plutôt, tu n’es pas encore. Te souviens-tu, Danaël ? Tu croyais rajeunir. Eh bien, grâce à mes conseils, tu as revécu ta vie à l’envers jusqu’au moment de ta naissance. Et après la traversée de l’océan, te voilà maintenant tel que tu étais avant de naître. Tu es désormais libre.

Tu sembles étonné et dans ton étonnement, je perçois comme un reproche. Ne m’en veux pas. Je ne t’ai jamais dit que tu trouverais la liberté durant ton existence, et comme tu niais qu’elle pût exister après la mort, il fallait bien qu’elle fût avant la naissance ! Elle ne peut s’accommoder que du néant. Il te fallait choisir entre la vie et la liberté. C’est fait désormais.

Tu as trouvé dans les grandes plaines écrasées de soleil la solitude qui convient à ton désarroi. Vis heureux ici et pour l’éternité car c’est là, et là seulement, que tu vas te retrouver avec toi-même. Aujourd’hui tu es seul. Tu éclates tes forces dans cette sorte de Paradis. Tu n’as plus rien à prouver à personne, plus rien à te reprocher. Il n’y a plus de juges, plus de pénitents, plus d’amour ni de haine. Il y a toi, ton seul maître. Tu as toute l’éternité pour extérioriser l’infini qui est en toi, pour rassembler les éléments que la bourrasque des hommes a éparpillés. Mais respecte tout de même ceux qui t’ont fait car, de toute façon ils t’ont modelé et qu’elle que soit l’intensité de tes efforts, ils seront insuffisants pour te dégager du creuset où ils ont fondu ton corps et ton esprit. N’essaie surtout pas de revenir. Ne t’approche jamais plus de l’océan qui te sépare de la vie. A moins que tu ne sois sûr de pouvoir résister à la tentation de renaître parmi les hommes.

Au jardin du néant, tu peux cueillir toutes les fleurs que tu veux, goûter à tous les fruits. Aucun n’est défendu. Ici, il n’y a pas de serpents ni de compagne tentatrice.

Maintenant que tu es libre, je te quitte car une autre voix m’appelle. Tu vois qu’il n’a pas été vain de raconter ton histoire. Dans la cité quelqu’un l’a entendue et réclame déjà mon aide. Je pars sauver cette âme égarée dans la vie.

Adieu, Danaël.

FIN
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Cette nouvelle, écrite en 1971, est un de mes tout premiers textes. Elle est fortement imprégnée par ma lecture des « Chants de Maldoror » de Lautréamont. Elle décrit un processus de régression qui n’est pas sans évoquer, de façon prémonitoire, les régressions dans les vies antérieures que j’effectuerai 17 ans plus tard...

© Christian Julia. 1971-1998-2014.
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