Christian Julia
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Comme dit si bien Verlaine
LES VOYAGEURS SONT INFORMÉS QU’À LA SUITE D’UN INCIDENT, LE TRAFIC EST MOMENTANÉMENT INTERROMPU SUR TOUTE LA LIGNE. VOUS ÊTES INVITÉS À VOUS RENDRE EN SALLE D’ATTENTE.

Encore un connard qui s’est jeté sous le train ! Bon. OK. En même temps, ce n’est pas moi qui vais lui jeter la première pierre ! Je serais plutôt du genre à lui jeter la dernière, pour l’achever, s’il remue encore. Non, je rigole. En tout cas, il va me faire rater mon 20 heures, ce casse-couilles. Et il ne faut pas que je le rate, le 20 heures, surtout pas aujourd’hui ! En plus, comment il caille ici ! Mortel !

LES VOYAGEURS SONT INFORMÉS QUE, SUITE À UN INCIDENT, LE TRAFIC EST SUSPENDU MOMENTANÉMENT. LA DURÉE DU RETARD EST ESTIMÉE À DIX MINUTES.

Dix minutes ! Dix minutes ! On les croit, oui ! Tu parles ! C’est des bidons. En fait, ils n’en savent rien ! Tout ça, ce n’est qu’une grosse manœuvre pour qu’on reste bien tranquille comme de bons petits moutons. Et moi, les moutons, je les égorge ! Voilà ce que je leur fais, aux moutons.

Dans une heure, je suis encore dans cette salle d’attente, c’est sûr ! Avec mon bol habituel... Dès qu’un coup foireux rôde dans les parages, c’est pour moi. Il me repère direct au premier coup d’œil et vlan ! il fonce sur moi et là, il ne me lâche plus. Il s’acharne et même il appelle ses copains. Un plan foireux en entraîne un autre, puis un autre, puis encore un autre. Bientôt ils sont une meute sur moi. C’est du vécu, ça. Attention ! Par moments, il y en a tellement qu’ils occupent toute ma vie à plein temps.

J’ai mal au bide ! Qu’est-ce que j’ai encore bouffé comme saloperie ?

Et il n’y a même pas la télé. Je pourrais au moins mater mon JT. C’est vraiment des bidons ici. Je comprends pourquoi les gens prennent leur voiture. Entre réchauffer la planète et se les cailler dans une salle d’attente, le choix est clair. Dans sa voiture, au moins, on est tout seul, pénard. Pas de connards qui cassent les couilles. Je suis vulgaire, je le reconnais, mais parfois il y en a qui atteignent de tels niveaux dans le casse-couillage qu’on a le droit d’être vulgaire. Et la SNCF en fait partie, avec leurs trains bidons. Même pas capables de tenir leurs horaires. Ils ont de la chance que je n’aie pas assez de tunes pour avoir une voiture. Sinon, leurs trains bidons, je les ignorerais, je les mépriserais, je leur pisserais dessus et je leur taguerais dessus « BIDON ». « GROS BIDON ». Sur tous les wagons, sur tous les trains. Non, c’est vrai, ils pourraient avoir un peu de respect pour leurs derniers clients. Déjà qu’on est bien gentil, je trouve, de quitter Paris pour laisser les bourgeois entre eux, ils pourraient quand même, en échange, nous fournir des trains qui partent et qui arrivent à l’heure. Au lieu de quoi, on « cumule les handicaps » : banlieue de merde, transports de merde, boulots de merde, voisins de merde. Société de merde, voilà !

Calme-toi, mon petit Ben. Dix minutes d’attente, ce n’est quand même pas le bout du monde. Il y a combien de temps que tu attends déjà ? Vingt-neuf ans. Tu vois, dix minutes là-dedans ce n’est rien. Surtout que personne ne t’attend. Imagine un peu le type qui prend son train tous les jours. Sa petite femme chérie est en train de préparer le dîner. Et ses enfants ont pris leur bain, passé leur pyjama et l’attendent aussi. Tu imagines dans quel état ils sont ? Le suspens est à son comble. Rentrera à l’heure, rentrera pas à l’heure... Mangera saignant, à point, bien cuit, cramé... Suspens !

J’aime bien imaginer la vie des autres, des gens heureux. Dans le train, je les regarde attentivement, intensément, et sur leurs visages de cons radieux, je devine parfaitement leur destin : un immense terrain vague totalement plat avec des petits monticules de contrariétés ici ou là. Non, je rigole. C’est de la pure jalousie. Après tout, c’est peut-être ça le bonheur. En tout cas c’est mieux que trois secondes de répit de temps en temps dans un festival d’emmerdements — comme c’est mon cas.

LES VOYAGEURS SONT INFORMÉS QU’À LA SUITE D’UN INCIDENT, LE TRAFIC EST MOMENTANÉMENT SUSPENDU.

Ils ne manquent pas d’air. C’est comme si j’allais acheter mon pain et que je disais à la grosse Lulu : « Désolé, mes possibilités financières sont momentanément suspendues ». Comment je me ferais jeter ! Je pense à ma boulangère parce que la fille de la SNCF dans le haut-parleur a la même voix. La grosse Lulu aussi, elle est tout le temps désolée : « Désolée, il n’y a plus de baguettes ». « Désolée, les baguettes sont un peu cuites aujourd’hui ». « Désolé, on ne fait plus de sandwichs au porc ». « Désolée, on sera fermé le lundi de Pentecôte ». « Désolée, la baguette a augmenté de quinze centimes ». Désolée, désolée... Tout la désole dans la vie, la grosse Lulu. C’est pour ça que je l’aime bien. Je ne suis pas loin d’être comme elle, mais moi je ne le dis pas. Je la sautais régulièrement à une époque, la grosse Lulu. J’ai toujours pensé qu’à défaut de tunes, il fallait se construire un bon relationnel. C’est ma philosophie de la vie. Et la vie, comme elle ne nous fait pas de cadeau, il faut se servir. Mais elle m’a trop saoulé, la grosse Lulu, pour des conneries. Et comme elle n’était qu’une employée, le seul truc qu’elle pouvait m’avoir gratos, c’était des Malabars. Je n’allais pas faire la pute pour des Malabars, quand même. Recalée, la grosse Lulu...!

Je ne vais pas rester toute la nuit dans cette saleté de gare ! J’ai autre chose à faire, moi ! En plus, je ne peux même pas mater des meufs. Il n’y a déjà plus personne. Apparemment, tous les voyageurs se sont fait la malle et je ne peux pas leur donner totalement tort, pour être franc. Mais voilà, je n’ai pas de tunes. Voilà le problème. Un problème que j’arrive assez bien à gérer en temps normal, mais là, dans cette salle d’attente... Même pas un distributeur de boissons à forcer. Non, je rigole, ce n’est pas mon style. Il faut avoir un peu d’ambition dans la vie. Par exemple, s’il y a une chose que je ne ferai jamais c’est tendre la main. Jamais. Là, par exemple, je pourrais faire la manche. Mais — un — il n’y a personne — deux — faire la manche pour se payer un taxi, ça ne le fait pas. D’un autre côté, je ne suis pas obligé de dire que c’est pour un taxi. Et puis un taxi pour aller de Paris à Aulnay-sous-Bois, bonjour ! Je ne veux même pas imaginer le prix ! Même pas de quoi me payer un ticket de bus. La misère. La misère abyssale. Le cumul maximum de handicaps, comme ils disent à la télé.

Le matin en me rasant — quand je me rase — je me dis : « Mon petit Ben, tant que tu ne travailleras pas, tu seras dans la merde ». Le RMI n’a pas que des inconvénients, il a même quelques avantages, malgré tout. Mais seulement si on n’a pas de loyer à payer, pas de réfrigérateur à remplir, pas d’essence à mettre dans la voiture, pas de fille à inviter à dîner. Mais dès qu’on met le doigt dans ces engrenages-là, on est recalé direct. Et puis, dire qu’on est RMIste, ce n’est pas très valorisant. « Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? — Je touche le RMI. Autant dire « Je te préviens : je touche le fond ». Qu’est-ce que c’est ma vie en vérité ? Tous les mois, je plonge au fond de la piscine et je remonte avec mon RMI jusqu’à la surface. Pas tout à fait jusqu’à la surface, un peu en dessous de la surface. Juste pour ne pas me noyer. Et je bois un peu la tasse pendant quinze jours. Je respire de temps en temps d’une narine. À partir du quinze du mois, je me sens lentement redescendre vers le fond. Je finis le mois en apnée et je touche le fond — et mon RMI — et ça repart. Voilà ma vie quotidienne.

Mais, attention, si mon parcours personnel est « momentanément suspendu », comme elle dit, la grosse Lulu, je sais que ça va changer. Car j’ai de l’ambition. Je veux être connu, qu’on parle de moi. En bien, en mal, je m’en fous, mais je veux laisser une trace. Quand je prends le train, je regarde tous ces connards qui partent au taf le matin ou qui rentrent chez eux le soir et je leur dis droit dans les yeux : « Ne me sous-estimez pas ! Ne me sous-estimez surtout pas ! Vous pourriez le regretter ». Ils ne me répondent pas : forcément, je ne leur dis pas en vrai. Je me le pense. Très fort. « Ne me sous-estimez pas ! ».

Laisser une trace : voilà mon objectif et je vais y arriver. Sinon, qui parlera de moi dans cent ans, dans deux cents ans ? Personne. Ça me fout les boules. Un jour, je suis tombé par hasard sur un dictionnaire. Un dictionnaire assez épais, je précise. Je suis allé direct aux noms propres. Je voulais savoir qui était Verlaine. Verlaine Paul, poète français. Metz 1844 - Paris 1896. Et en feuilletant le dico vite fait jusqu’à la lettre V, une vérité terrible m’est apparue. Noir sur blanc. Déjà, la moitié des noms propres, c’est même pas des mecs. C’est des pays, des villes, des fleuves... ou des mecs qui n’ont jamais existé : Œdipe, Quasimodo, Perceval, j’en passe. Si on retire tous ces noms, les pays, les villes, les fleuves et les mecs bidons, il reste combien de gens connus, hein ? Ce jour-là, je me suis regardé droit dans les yeux dans la glace de ma grande armoire dans ma chambre et je me suis dit : « Mon petit Ben, quelle chance tu as de finir dans un dico ? ». Aucune. Aucune, aucune, aucune. Je suis dégoûté ! Aïe ! J’ai mal à l’estomac. Pourtant je n’ai rien mangé depuis deux jours. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs.

J’ai entrepris depuis quelques années un programme très strict de rétrécissement de l’estomac. Car je me suis rendu compte après mûre, très mûre réflexion que la misère, c’est d’abord un problème d’estomac. Je n’ai pas toujours pensé ça. Quand j’étais môme, le problème de la misère, pour moi, c’était les marques. Les riches en avaient, les autres non. Et puis j’ai mûri, j’ai oublié une bonne fois pour toutes les marques, et je me suis concentré sur le problème essentiel de la misère : le bide. Parce que quand on est pauvre, c’est d’abord à lui qu’on pense. J’ai donc décidé de rétrécir mon estomac. J’ai réussi en quelques jours — quand je veux, j’ai une volonté de fer — j’ai réussi à ne plus manger qu’une fois par jour, puis une fois tous les deux jours, puis deux fois par semaine. Et mon estomac a joué le jeu, il s’est rétréci, rétréci... une bille, pour finir. Et nourrir une bille, sincèrement, ce n’est pas sorcier. Ma misère a considérablement reculé. Le problème est qu’il n’y a pas que l’estomac qui s’est rétréci, mes muscles aussi et mon cerveau. Avantage : quand on n’a plus faim pour la nourriture, on n’a plus faim pour plein de trucs. Ça coupe direct plein d’envies : les belles voitures, les belles maisons, les croisières de rêve, les écrans plats... et même les meufs. On n’a plus faim de rien. On regarde les pubs à la télé et on reste de marbre. Inconvénient : six mois d’hôpital. Anorexie. Comme un vulgaire top model. Le médecin m’a demandé pourquoi je me sous-alimentais. Bien sûr, je ne lui ai pas lâché le morceau. Je me la suis pété. J’ai dit que j’avais entamé une grève de la faim, une grève de la faim contre la misère. Ça l’a impressionné. Ce triple connard m’a dit : « C’est bien que les jeunes des quartiers populaires aient une conscience politique ». « Conscience politique », tu parles ! Je ne voulais plus avoir faim, c’est tout. Ça s’arrête là. Ça ne va pas plus loin. Il n’y a rien à en déduire. Rien à supposer, rien à supputer. Et le mec, ce gros con, il a gobé ça ! Une grève de la faim quand, de toute façon, on n’a pas de tune pour manger ! Cette expérience m’a au moins montré que l’on ne pouvait pas vaincre la misère seulement en rétrécissant son estomac. Ça aide, évidemment, mais ça ne suffit pas. Il faut autre chose. À cause des écrans plats et surtout des téléphones portables. J’aimerais quand même bien avoir un beau téléphone portable. Le mien, franchement, il fout la honte. Je suis obligé de me cacher pour téléphoner !

En ce moment il doit y avoir plein de types qui appellent chez eux : « Allô, ma chérie ? C’est ton petit amour au téléphone. Je voulais te prévenir : je vais avoir un peu de retard. Il y a des perturbations sur toute la ligne pour une durée indéterminée de dix minutes. Oui, je sais que je vais devoir acheter une voiture. Oui, je sais que le réchauffement climatique tu t’assois dessus, moi aussi, ma chérie. Mais le problème est que je n’ai pas de tunes ! Non, non, je rigole petit amour. Vas-y je rigole. De la tune, on en a : une belle maison, de beaux enfants, des beaux-parents, mais bon... Un connard qui a dû se jeter sous le train. Mange sans moi. Je t’embrasse petit amour… Oui, je mangerai un peu de poulet froid en rentrant ce soir. Ne t’inquiète pas pour moi. J’ai bien rétréci mon estomac ces temps-ci. Non, je rigole. À tout à l’heure. Oui, moi aussi je t’aime ».

Je ne le crois pas, il n’y a même pas de réseau ici ! Même pas la peine d’essayer de taxer le téléphone de quelqu’un.

Au moins, moi, je suis tranquille, je n’ai personne à prévenir. C’est une grande liberté. J’ai un pote, bon milieu, tout ça, mais sa mère... collante comme ça ne devrait pas être permis. Il l’appelle toutes les cinq minutes sinon elle crise. Moi, au moins, ma mère m’a toujours foutu une paix royale. J’entrais quand je voulais, je faisais ce que je voulais, tout ce qui me passait par la tête. J’étais encore bien vivant à cette époque, et il me passait par la tête tout et n’importe quoi ! Non, elle n’était pas très regardante. Regardante sur rien, d’ailleurs. Pourquoi est-ce que je parle d’elle au passé ? Elle n’est pas morte. Enfin, je ne crois pas. Non, je rigole, je sais qu’elle n’est pas morte. Ou alors pas depuis longtemps... Je parle d’elle au passé parce qu’elle a toujours été comme ça. C’est un « passé de toute éternité ». Je ne sais pas si le « passé de toute éternité » existe ; je n’ai jamais été bon en français. En français, ni dans aucune autre matière d’ailleurs. Bref, elle n’était pas — et n’est toujours pas — regardante. Je suis là, je ne suis pas là, elle s’en tape grave. Un jour, elle m’a sorti un truc bizarre. Dans la conversation, je lui ai balancé direct : « Si je mourais, ça ne te ferait ni chaud ni froid ». Elle m’a répondu : « Tu es mon fils. Pour moi, tu es toujours dans mon ventre. Tu ne peux pas mourir pour moi. Tu seras éternellement dans mon ventre ». Complètement fou. Est-ce qu’on raconte des trucs pareils à ses enfants ? Pour elle, je n’étais jamais vraiment né. J’avais peut-être un petit bout à l’extérieur, mais l’essentiel était resté coincé à l’intérieur. Du coup, elle savait que j’étais là, au chaud, m’éclatant dans son liquide amniotique et elle ne s’inquiétait pas à mon sujet. Parce que je n’avais pas encore migré vers la sortie. Même pas migré vers son cerveau. Non. Je n’encombrais pas ses pensées. Juste son ventre. Les parents, ils te mettent de ces idées tordues dans la tête et tu finirais presque par y croire.

Ma mère vit dans son monde. Elle passe des heures devant son ordinateur. Elle joue aux Sim’s. Je ne sais pas en quoi ça consiste exactement. Elle crée des rues, des maisons dans les rues, des gens dans les maisons et des problèmes aux gens. Sa seconde vie prend plus de place que la vraie. En fait, elle occupe pratiquement toute sa vie, du matin au soir. Je ne veux surtout pas savoir ce qu’elle fait dans cette seconde vie. Est-ce qu’elle a créé un gars comme moi dans sa famille ? Ou est-ce que dans son jeu, elle est encore enceinte ? Et mon père ? Est-ce qu’elle l’a créé ?

La nuit, quand je n’arrive pas à dormir, ce qui est à peu près le cas toutes les nuits tellement j’ai de trucs qui me tournent dans la tête, je vais dans le salon boire du lait en matant la télé. Et l’ordinateur de ma mère est là, posé sur une petite table, près de la fenêtre. Il m’arrive de m’approcher de lui, de pointer mon doigt vers le bouton d’allumage. Je me dis : « Mon petit Ben, si tu allumes, tu vas lire toutes les pensées de ta mère. Est-ce que tu es prêt à cette expérience ? ». Et je retire mon doigt vite fait. J’ai peur de voir à quoi ressemble la famille idéale de ma mère. De toute façon, je n’y connais rien en informatique. Et puis, il doit y avoir un code, un login, un password, un truc à la con pour te tenir bien à l’écart. N’empêche, j’aimerais bien aller dans son jeu, rien que pour voir quelle gueule a mon père.

Je dis “mon père” mais en fait, j’en ai trois. Je sais bien que c’est impossible, mais dans mon cas, si. Cela fait partie du cumul maximum de handicaps. J’ai toujours eu trois pères. Enfin, pour être très précis : mon père est un des trois hommes que ma mère voyait à l’époque. Pour être très complet sur ma mère, même si c’est un peu délicat à expliquer, je dois dire qu’elle ne passait pas tout son temps devant l’ordinateur. Elle allait régulièrement — Ah ! Encore ce passé !... — elle va régulièrement chez des voisins se faire sauter. Elle est réputée pour aimer faire ça à plusieurs. Et quand je dis à plusieurs, ce n’est pas un petit jeu à trois ou quatre. C’est cinq, six, sept mecs, voire plus. Les soirs de finale de la coupe du monde de football ou de coupe de la ligue des champions, ça peut atteindre dix, douze mecs. Surtout si la France est qualifiée. Il paraît qu’elle fait des tarifs de groupe. Non, je rigole. Elle ne se fait pas payer. Elle n’est pas comme ça, ma mère. C’est dommage, parce qu’on vivrait peut-être un peu mieux... Non, c’est juste pour le plaisir. Le résultat est que je ne sais pas qui est mon père. Ma mère pense qu’il fait partie des types qui étaient présents un certain soir, il y a vingt-neuf ans. Ils étaient dix. C’était une grosse finale de la coupe du monde : Argentine Pays-Bas. Deux se sont contentés d’une petite turlute, trois l’ont prise par derrière, trois par-devant et deux sont restés concentrés sur le match. Elle se souvient parfaitement des gueules des mecs qui l’ont prise par-devant. Mais de là à savoir lequel des trois a mis le ballon dans le but… !

Je les connais tous les trois. Je les croise de temps en temps dans la rue. Quand j’étais petit, à chaque fois que j’en voyais un, je le matais un bon moment et puis j’allais vite me regarder dans une glace au bistrot du coin ou dans une vitrine de magasin. Et je restais planté là à chercher des ressemblances. Rien. Je n’avais rien d’eux. Je me disais que le jour où je deviendrais un homme, comme eux, je leur ressemblerais peut-être un peu plus, forcément, avec la barbe, les poils, les muscles, et je pourrais enfin savoir lequel des trois était mon père. Mais à dix-huit ans, j’ai dû me rendre à l’évidence : aucun point commun. Même avec la barbe, les poils et les muscles. Pas le moindre petit air de famille, même dans les expressions. Bordel de merde, je ressemble trop à ma mère !

Quand j’étais petit, il y avait quelqu’un qui m’envoyait des cadeaux à Noël et à mon anniversaire. À chaque fois j’étais tout content ! Je recevais un énorme carton avec un papier d’emballage terrible et un beau petit nœud ! Je me jetais dessus et je le dépouillais en trois secondes. Mais quand j’ouvrais le carton, il n’y avait rien dedans. Je me faisais avoir à chaque fois. J’étais petit. Ma mère devenait soudain mauvaise. Elle filait un grand coup de latte dans le carton en criant : « Je vais le fumer, ce connard ». Pour moi, enfant, c’était assez bizarre : elle ne savait pas qui était mon père, mais mon père, lui, savait que j’étais son fils. Les années passant je me suis posé plein de questions sur le type qui m’envoyait des cartons vides et j’ai fini par penser qu’il y avait peut-être un quatrième homme, le bon. Les trois n’étaient là que pour faire diversion. Mais le vrai, celui que j’aurais reconnu du premier coup d’œil, celui-là c’était un autre. J’en suis arrivé à me demander si ma mère, par hasard, entre deux partouzes, n’avait pas eu une histoire d’amour. Hypothèse, je le reconnais, complètement folle, sans le plus petit début de preuve. Son ordinateur contenait peut-être la réponse. En tout cas, il est possible que ma mère ait mis ses menaces à exécution et ait buté un jour mon vrai père, car, à partir de mes onze ans, je n’ai plus reçu de cartons vides.

Pour mon petit frère, les choses sont plus claires : on sait qui est son père. C’est un ami d’enfance de ma mère, à ce qu’elle dit. Je connais le mec. Lui aussi, je le croise souvent en ville. Il rase les murs. Il ne s’est jamais manifesté, même en envoyant des cartons vides ! Rien. Mon petit frère, il est terrible. Il m’a dit que quand il aura la même taille que son père, il le tuera ! Il ne rigole pas mon petit frère. Il n’a que quinze ans, mais il faut voir comment il grandit à vue d’œil. Il est très motivé pour arriver rapidement à la bonne taille. Il y a du drame à l’horizon pour dans pas longtemps.

Il a raison de vouloir le fumer. Son calcul est simple : lui, ça ne changera rien à sa vie : il sera toujours sans père ; et son père, ce sera bien fait pour sa race ! Moi, si je savais lequel des trois c’est, j’en ferais autant. Mais ils sont trois. Je pourrais certes tuer les trois, pour être sûr, mais si ça se trouve, c’est un quatrième.

Je l’aime bien mon petit frère. Je ne voudrais pas qu’il lui arrive du mal. Il tapine un peu avec des vieux. Normal, il est plutôt beau gosse, avec un physique à la fois enfantin et viril qui plaît. Comme dans la chanson de Dalida : Il était beau comme un enfant, fort comme un homme. Sauf qu’il n’a pas dix-huit ans mais quinze. C’est la seule différence. Quand je dis qu’il va avec des vieux, attention, à quinze ans, on est vieux très tôt. Ses vieux, ils commencent à vingt-cinq ans. Bon, ça lui fait un peu de tunes. Personne ne crache dessus. Comme ça, il peut aider ma mère.

J’ai l’impression de voir des gens autour de moi... Ils ne bougent pas. Ils sont sur le quai ? Dans une autre salle d’attente ? Une salle pour les VIP ?

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Compréhension ! Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ? Vas-y ! Il n’y a rien à comprendre ! De toute façon, personne ne m’attend. Avant, c’était différent. Il y avait une meuf dans ma vie. Il y avait Jennifer. Elle, elle se serait inquiétée de ne pas avoir de mes nouvelles. Enfin, peut-être. Au bout de quelques jours. C’était une fille très, très indépendante. Voilà que je parle d’elle aussi au passé. C’est mon « passé de toute éternité » qui revient. Elle est toujours très, très indépendante. Ah, oui ! Il lui est arrivé de disparaître des jours, des semaines, des mois entiers, même, et puis un beau jour, elle repointait le bout de son nez... et de ses seins surtout. Oh ! Ses seins ! Un malheur, des seins pareils. Les plus beaux de Seine-Saint-Denis. On faisait nos petites affaires et on ne se revoyait plus pendant quelques jours. Il valait mieux, je le reconnais, parce qu’on n’était d’accord sur rien.

Mais j’ai eu le tort d’imaginer qu’entre deux coups avec moi elle restait bien sagement à la maison à regarder Questions pour un champion. Avec des seins pareils ! En fait, il y avait un autre mec dans sa vie, un Arabe. J’aurais dû m’en douter. Elle voulait tout le temps que je ne la prenne que par derrière. Mais non, je n’ai rien vu venir. C’est un bon pote à moi (enfin, “un bon pote”, je me pose des questions quand même...) qui m’a craché tout le morceau, à savoir qu’elle avait un mec, un régulier, du côté de Pavillons-sous-Bois, et qu’elle venait à Aulnay uniquement pour se changer les idées de temps en temps. Le choc de ma vie. Mais j’ai encaissé sans rien dire.

Et une semaine plus tard, je la croise au feu d’artifice du 14 Juillet. Depuis des jours je picolais sec, sûrement pour calmer mes envies de meurtre, parce que sinon je ne bois jamais d’alcool. J’étais bien fait. Pourquoi aussi elle est venue pointer son petit cul au feu d’artifice d’Aulnay ? Pourquoi ? Ils n’ont plus de tunes à Pavillons pour en faire un, peut-être ? Je lui ai éclaté sa tronche de grosse pétasse. Le feu d’artifice, elle l’a pris en pleine face ! « Tu veux une belle bleue ? Vlan, la voilà ! Tu veux une belle rouge ? Vlan, la voilà ! Et elle, elle me criait « Sur le Coran, je te jure, je n’ai personne d’autre ! ». N’importe quoi ! “Sur le Coran” ! Elle n’est même pas musulmane ! Elle a entendu ça dans sa cage d’escalier alors elle le répète comme une grosse conne : “Sur le Coran !”. « Pourquoi tu parles du Coran, je lui ai dit, t’es même pas musulmane ! Tu devrais avoir honte de ta race ». Elle m’a répondu : « Je suis peut-être pas encore musulmane, mais je vais me convertir ». En fait, c’était à cause de l’autre, de son pote Arabe, pour être vierge au mariage.

Comment je lui ai éclaté la tronche ! Elle a dit qu’elle allait porter plainte, qu’elle allait me harceler de tout mon vivant ! « Je te jure sur le Coran que je vais la pourrir, ta sale vie de gros con ! ». Ses menaces ne m’ont pas impressionné. Elle ne pouvait pas me la pourrir davantage, ma sale vie ! La guerre a duré des semaines. Elle venait agresser la porte de notre maison, elle faisait de gros scandales dans notre rue. Elle me donnait des coups de fil anonymes la nuit.

Petit à petit, les langues se sont déliées. La cruelle vérité a fini par éclater au grand jour. Je n’étais pas le seul en Seine-Saint-Denis à être entré chez elle par la porte de derrière. Tout le monde était au parfum, que plein de gars la sautaient — sauf moi.

Mais je pensais toujours à ses seins. Elle savait qu’elle me tenait à cause de ça. Elle a bien voulu qu’on se revoie un soir, une dernière fois. Tout l’après-midi, j’ai cherché un mec qui faisait du trafic de Viagra, histoire d’être au top du top. Manque de pot, les flics avaient repéré son trafic et l’avaient chopé la veille. Heureusement un pote à lui avait pu mettre à l’abri un peu de son stock. Le pote m’a dit : « Fais gaffe, si tu n’as pas le cœur solide, tu risques de disjoncter ! ». Principe de précaution. Mais je voulais trop l’essayer, cette pilule du bonheur. J’ai juste pris un comprimé et j’ai sauté Jennifer toute la nuit, uniquement par-derrière, en hommage au Coran. Je lui ai mis le feu en beauté et on ne s’est plus revu. Baiser d’adieu, en quelque sorte. Mais franchement, je n’ai pas senti la différence, avec ou sans Viagra. À mon avis, ou j’étais un super étalon ou il n’y avait rien dans ces pilules. Une arnaque de plus ! Et le lendemain, je suis allé porter plainte contre elle. Comment faire comprendre aux flics que c’était moi la victime ? Moi qu’on faisait cocu, moi qu’on harcelait. Les flics, direct, ils défendent les femmes. Comme, en plus, j’ai la peau mate, c’est forcément moi le coupable. Mais l’époque a changé, ils devraient savoir qu’il y a des hommes maltraités maintenant. De plus en plus. Oui, les choses ne sont plus à leur place. Alors comment on fait pour s’y retrouver ? Qui peut me l’expliquer ?

Pourquoi je raconte toutes ces histoires ? De mon vivant, je n’étais pas du genre bavard. Jennifer me le reprochait tout le temps : « Tu n’as pas de conversation. Tu ne t’intéresses à rien ». Ce n’était pas faux mais pour le temps qu’on passait ensemble et ce qu’on y faisait, franchement ! C’est après ma rupture avec Jennifer que j’ai commencé à partir en vrille. Je ne dis pas que j’avais des projets d’avenir avec elle. Mais on était ensemble depuis cinq ans. Et puis ce qui m’a le plus choqué c’est que tout le monde savait que j’étais cocu et personne ne m’a rien dit. Il n’y a aucune entraide entre les mecs des quartiers. C’est chacun pour sa gueule.

C’est bizarre : des souvenirs me reviennent. Pourquoi je repense à la charcuterie où j’ai travaillé quand j’étais môme ? Ah oui ! Je sais ! À cause de la grosse blague de mon collègue quand un type se faisait plaquer. Il disait tout le temps : « Une de perdue, dix de dépecées ! ». C’était nul, mais il aimait bien modifier les proverbes. Et ça tournait toujours autour du cochon. Qu’est-ce qu’il disait aussi ? Ah, oui ! « Qu’est-ce que tu crois ? Je ne suis pas tombé de la dernière truie ! ». Et quand il arrivait près d’un cochon avec son gros couteau pour le dépecer, il disait toujours : « Vois-tu, mon petit Ben, il faut qu’un porc soit ouvert ou fermé ! ». Dans toutes ses phrases, il y avait du cochon. À en attraper la nausée. « Nous partîmes cinq cents mais par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille en arrivant au porc ». C’était sa phrase quand il ouvrait le frigo.

C’est marrant ces trucs qui me remontent à la tête. La charcuterie... J’avais quinze ans, mais j’étais grand ; je ne faisais pas mineur. Il fallait ramener de l’argent à la maison. L’école et moi, ça n’a jamais été la grande attraction réciproque. Alors j’ai commencé à travailler dans cette petite charcuterie, au black, vu que je n’avais pas l’âge légal. Le patron avait vraiment le moral de tenir une charcuterie en plein milieu de la cité ! Mais il aimait profondément le cochon. Il disait que c’était un animal étonnant qu’on accusait à tort de tas de choses. Il disait aussi qu’il y avait trop de musulmans en France, et il les accusait à tort de tas de choses. C’était de bonne guerre ! Moi, à quinze ans, je n’avais pas d’a priori ni sur les cochons ni sur les musulmans.

Mais au bout d’un mois dans cette charcuterie, j’ai pété un câble. Un jour, le collègue, celui qui mettait du cochon dans toutes ses phrases, m’a emmené dans une porcherie voisine assister à l’abattage des cochons. Je ne me souviens plus exactement pourquoi mais, en voyant tous ces cochons, mon collègue a commencé à s’exciter grave.

Il faut dire que c’était un mec vraiment bizarre. Souvent, à la charcuterie, quand il passait derrière moi, il me mettait un doigt au cul. Pour rigoler, qu’il disait. Vas-y ! Une fois, il m’a même attrapé les couilles « pour voir si j’étais un homme ». Je laissais faire en me disant : « Mon petit père, à la première occasion, je te ferai payer tout ça ! ».

Et le jour de la visite de la porcherie, il a commencé à chahuter avec moi. Tous ces cochons qui braillaient, ça devait l’exciter. Il s’est mis à me tripoter comme jamais « pour rigoler » et à partir de là, j’ai basculé dans une autre dimension. J’ai eu l’impression que les cochons se moquaient de moi. J’ai pris deux couteaux, j’ai sauté au milieu de ces pauvres bêtes et je me suis mis à les massacrer. Un vrai film gore ! Le sang giclait de partout. Une horreur. C’était super excitant, parce que la peau de cochon ressemble beaucoup à la peau d’humain. Le collègue était terrorisé, surtout que lui, avec sa surcharge pondérale et sa peau toute rose, il ressemblait vraiment à un cochon. Comme un gros con de sa race, il n’arrêtait pas de crier : « Non, Ben, arrête-toi ! Tu déconnes, Ben ! ». Et moi, j’étais vraiment pris d’un coup de folie ! Je plantais mes couteaux à droite, à gauche, je me vautrais dans la boue, les cochons hurlaient. Finalement, mon gros porc de collègue s’est précipité sur moi pour m’arrêter, mais je lui ai planté mes couteaux dans ses grosses cuisses. Malheureusement, j’en ai raté une. Il a pissé le sang comme les autres cochons. Et il s’est mis à brailler comme eux ! Qu’est-ce j’ai ri ! Et puis tout à coup — comme c’est bizarre la douleur... — j’ai ressenti un grand calme.

J’ai été viré, naturellement. Et après j’ai complètement arrêté de manger du porc. Quand on me propose du jambon, je dis « Non ! Non ! » complètement dégoûté. Du coup, tout le monde pense que je suis musulman. Déjà que j’ai le teint mat... Pourquoi j’ai raconté cette histoire ? Ah oui ! À cause des meufs. « Une de perdue, dix de dépecées ». Mais, après Jennifer, je n’ai plus eu de meuf pendant longtemps.

Des fois, je croise mon collègue au centre commercial. Il traîne la patte, ce vieux cochon. C’est moi qui rigole bien maintenant !

Voilà comment a commencé ma carrière profes­sionnelle. Je suis resté calme quelque temps et, à dix-huit ans, j’ai failli devenir éboueur ! Grave, vraiment grave ! Je n’en voulais pas, moi, de ce job, mais le conseiller d’orientation m’a dit : « Sachez, Monsieur, qu’il n’y a pas de sot métier ». C’est sûr. il n’y a pas de sot métier. N’empêche que lui il ne l’aurait jamais fait ce boulot de merde ! Pardon pour les éboueurs, qui sont des gens admirables. Et je ne dis pas ça pour leur faire plaisir. J’en ai vraiment la preuve. Ils ont sauvé la vie à mon petit frère. Oui, sauvé la vie. C’est vraiment des types bien. Un jour, les éboueurs du quartier ont frappé à notre porte. Ma mère a ouvert. Elle a cru qu’ils venaient lui fourguer un calendrier à deux balles, vu qu’on était en novembre ou décembre. Bah non. Ils tenaient dans leurs bras mon petit frère qui braillait comme un porc. Il était tout petit. Il avait quoi, allez, huit mois maxi. Ils l’avaient trouvé dans notre poubelle. Oui, dans notre poubelle, la verte, celle des déchets ménagers. Et au lieu de le jeter avec les autres ordures, ils l’avaient in extremis sauvé de la benne. Sinon, il aurait fini broyé, malaxé, mouliné, mixé avec le reste. Et là, non, ils l’ont sauvé. Et ma mère a vraiment été super contente. Ensuite, elle a mené une petite enquête familiale interne pour savoir comment mon petit frère avait pu passer direct de son berceau à la poubelle. J’ai pris la correction de ma vie. En fait, je supportais plus de l’entendre gueuler toute la journée. Et puis, il n’y en avait que pour lui. Et moi je passais toujours après ce petit morveux. Quand je passais...! Des fois, ça s’arrêtait à lui et moi j’avais que dalle. Alors j’ai commis cette connerie. « Un geste inconsidéré » — comme a dit le psychologue — mais mûrement prémédité. Passons. J’adore mon petit frère maintenant.

Tout ça pour dire que les éboueurs ont tout mon respect. Malgré tout.

Mais j’ai quand même refusé le job d’éboueur, à cause d’un pote à moi que je connaissais depuis la maternelle. Un type brillant qui a passé sa jeunesse à faire les pires conneries et qui, un beau jour, a rencontré Dieu à Carrefour, un samedi après-midi, dans la galerie commerciale. En voyant tous ces chariots bourrés à ras bord de bouffe, de couches-culottes, de saloperies en tout genre, il a eu une illumination. Il a commencé à envisager que la vie pouvait être autre chose que cette bouffonnerie. Je comprends sa démarche, mais en même temps, il est allé un peu loin par la suite. Aujourd’hui il est devenu un intégriste de première.

Je le croise un jour dans la rue, lui en pleine méditation, moi... normal. Je lui dis bonjour. On se parle de choses et d’autres. Parce qu’à l’époque je pensais à me convertir à l’islam. Quitte à avoir l’air arabe, autant l’être vraiment, les rapports sont plus directs, surtout avec les flics ! Et puis j’étais un enfant perdu. Et quand je lui annonce que j’ai trouvé un boulot d’éboueur, il me lâche direct : « Tu vas quand même pas aller vider les poubelles des mécréants ! ». J’ai longuement réfléchi à sa remarque. Je me suis mis à voir des mécréants partout. Et j’ai fait une fixette sur les poubelles. J’avais la nausée quand je passais à côté d’une poubelle. C’est con, mais, à l’époque, les poubelles de mécréants m’avaient l’air de puer plus que les autres. Ce qui me paraissait une preuve évidente que j’étais en train de vivre une importante mutation religieuse.

Alors je me suis dit que si je devenais éboueur, ce serait comme une tache sur mon CV. Et adieu la conversion. J’ai donc mis un point d’honneur à avoir un CV totalement vierge.

Mais il y a des choix à faire dans la vie. Ou c’est le CV qui est vierge ou c’est le casier judiciaire. On ne peut pas avoir les deux. J’ai des potes, leur CV est totalement vierge, mais leur casier, je ne raconte pas... Et puis j’en connais quelques-uns, c’est l’inverse. De temps en temps, on voudrait bien que le CV ne soit pas totalement vierge. Mais, malgré des efforts louables, il reste immaculé. Alors, on louche du côté du casier, lui aussi immaculé — une vie de droiture — et on sent quand même que celui-là ne va pas tarder à se faire dépuceler !

Alors voilà, je n’ai pas vidé les poubelles des mécréants, mais mon casier en a pris un coup ! Rien de bien grave, des petits trucs à deux balles. Ma mère venait régulièrement me rechercher au commissariat. Ça la sortait un peu de chez elle. Et ça lui prouvait que je m’étais bel et bien barré de son ventre, contrairement à son idée à la con. Elle avait l’air très contrariée que je lui mette sous le nez son erreur. Mais elle ne me reprochait rien. Il n’aurait plus manqué que ça !

Les religions, c’est ce qu’il y a de plus compliqué dans le monde alors que c’est fait — en principe, je dis bien : en principe — pour éclairer notre route ! Les juifs croient en Dieu mais pas dans le Messie. Enfin si, ils croient dans le Messie, mais pas dans celui des chrétiens. Ils attendent encore le leur. Et pour les chrétiens, c’est plié, Jésus, c’est le Messie. Du coup, ils ne croient plus trop dans le dieu des juifs. Leur dieu, c’est Jésus. Et les musulmans, ils croient dans le même dieu que les juifs mais pour eux Jésus c’est comme Mahomet, et donc ce n’est pas un dieu. Ils ne pourraient pas s’entendre franchement ! Mon pote intégriste a essayé de m’expliquer toute cette affaire un jour. Il m’a dit : « Tu comprends, Ben, on ne peut pas avoir pour dieu un humain. Or, Jésus est un humain comme toi et moi. Donc, ceux qui adorent un tel dieu offensent Dieu ». Il parle bien mon pote. Comme on était lancé dans une discussion religieuse, je me suis concentré et je lui ai répondu : « Oui, mais vous, les musulmans, vous adorez bien Mahomet et c’est un humain comme toi et moi, ou je me trompe ? ». Mon pote m’a répondu : « Ce n’est pas pareil ». OK. Ce n’est pas pareil. Il n’y a rien à voir. Circule !

Je crois que mon pote n’a pas trop aimé que je parle de Mahomet comme d’un vulgaire humain. Du coup, quand je lui ai dit que je voulais me convertir à l’islam, vu que j’avais déjà la peau mate et que je m’embrouillais, à cause de ce problème, avec pas mal de gens, dont les flics — en fait surtout les flics — il m’a simplement répondu : « Je crois que cela ne va pas être possible ». J’ai insisté, je lui ai bien dit que j’avais renoncé à vider les poubelles des mécréants ; j’ai aussi raconté que j’avais renoncé à manger du porc. Il a été inflexible : « Tu as insulté Mahomet ». C’était plié.

Si j’avais su, je serais allé vider les poubelles des mécréants. Comme ça mon CV aurait perdu sa virginité. Ce qui est toujours son cas... L’islam ne voulait pas de moi, le travail ne voulait pas de moi, Jennifer ne voulait pas de moi, mon père ne voulait pas de moi... La liste s’allongeait un peu trop à mon goût. C’est ainsi que j’ai commencé à avoir la haine.

La haine, je l’avais depuis tout petit, mais j’en ai vraiment pris conscience quand j’ai fait la connaissance de Verlaine. Pas en vrai, bien sûr. Je sais bien qu’il est mort et enterré. Page 1741 du dictionnaire : Verlaine Paul, poète français. Metz 1844. Paris 1896. Oui, c’est lui qui m’a mis la haine. Quand je serai moi-même dans le dico, on lira : « Si le petit Ben, pourtant bien gentil, a eu la haine, c’est la faute à Verlaine ». Un putain de poète, ce Verlaine. J’ai toujours son poème sur moi. Il a dû en écrire d’autres mais celui-là je le garde toujours sur moi. D’où l’état lamentable du papier.

« Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin. »

Ça commence mal pour lui...

« À vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau. »

Pareil pour moi... !

« Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi. »

Grave ! Comment on peut imaginer ça ? Même la mort, elle ne veut pas de lui ! La honte !

« Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre... Ben ! »

Non, je rigole. J’ai changé la fin. Le lascar s’appelle Gaspard en vrai.

« Priez pour ce pauvre connard de Gaspard. »

Putain de poème !

Je n’aurais jamais dû rencontrer ce type-là. C’est vrai, on vit des trucs, on se fait lourder, on se fait plaquer, on se fait claquer la porte au nez. C’est notre quotidien. On absorbe le coup et on reprend sa petite routine. Mais quand on lit un truc pareil, on peut plus continuer comme avant. La chaîne saute du dérailleur et c’est la merde.

Comment j’ai connu Verlaine déjà ?

Ah oui ! J’avais décidé de m’ouvrir les portes de la culture parce qu’il y avait trop de meufs qui trouvaient ma conversation nulle. Je me suis inscrit dans l’association socioculturelle de mon quartier. C’était juste après cette malheureuse petite phrase qui m’avait barré l’accès à l’islam. Un soir, un mec qui faisait du rap a lu ce poème sur scène. Ça a été le choc pour moi. J’avais exactement vécu ce qu’il racontait. « Je suis venu, calme orphelin, riche de mes seuls yeux tranquilles, dans la merde des quartiers difficiles, ils ne m’ont pas trouvé malin ». C’était pile-poil dans le mille. Verlaine, j’en avais déjà entendu parler, dans une chanson de Gainsbourg : « Je suis venu te dire que je m’en vais. Et tes larmes n’y pourront rien changer. Comme dit si bien Verlaine “au vent mauvais” ». Au vent mauvais. Putain de poète.

L’association socioculturelle était animée par une fille, une grosse pouf, Fatima. C’était une “bac plus six”. Une tête. Au chômage. Chez elle, tout était vierge : son CV, son casier et sa petite maison dans la prairie. Mais elle avait le cœur sur la main.

Je l’ai croisée l’autre jour. Elle avait perdu dix kilos. Je ne l’ai pas reconnue. Un super canon. Pas une beauté, mais on pouvait déjà plus facilement l’escalader. Je suis vulgaire, mais c’est ce qu’on a tous pensé ! Le problème avec Fatima, c’est qu’elle est super trop culturelle. Elle saoule un peu au final. Une fois, je l’ai invitée à dîner. Je n’avais pas du tout d’idée derrière la tête, je voulais juste passer un moment avec elle. Mais comment elle m’a trop saoulé ! Pour rien ! Son association s’appelait « Culture bio ». Moi, je ne lui aurais jamais demandé pourquoi elle lui avait donné un nom à la con comme ça. Eh bien, elle, si, elle me l’a demandé : « D’après toi, pourquoi nous avons donné ce nom à l’association ? ». J’ai remarqué que c’était une des rares personnes qui disait tout le temps “Nous” et jamais “Je” comme tout le monde. Une meuf vraiment différente. Capable par exemple de faire des choses bénévolement. Forcément, elle se fait avoir tout le temps.

Je n’ai pas su répondre à sa question, mais ça, elle le savait d’avance ; elle était du genre à poser une question pour le plaisir de répondre à notre place. Bac plus six. On ne peut pas comprendre si on n’est pas passé par là. En fait, son association s’appelait “Culture bio” parce que son objet était d’assurer le développement culturel durable des jeunes du quartier. Elle m’a saoulé avec cette histoire toute la soirée, m’expliquant en long et en large ce que c’était pour elle une culture bio. C’était une culture naturelle qui aurait sur le cerveau le même effet que les yaourts bio sur le bide. Saoulant. Mais quelque part, c’est bien aussi qu’il y ait des gens qui se creusent comme ça...

LES VOYAGEURS SONT INFORMÉS QU’EN RAISON D’UN INCIDENT SURVENU SUR LA VOIE, LE TRAFIC EST DÉFINITIVEMENT SUSPENDU.

« Définitivement suspendu », ça veut dire quoi ? Ils me prennent pour une bille : « définitivement » et « suspendu » ça ne va pas ensemble. Ça, Fatima, elle ne les aurait pas ratés. C’est suspendu ou définitif. Pas les deux. Enfin, sauf pour les pendus. Ils sont définitivement suspendus. Mais les trains... Pourquoi ils ne peuvent pas parler comme tout le monde ? Pourquoi ils ne disent pas tout simplement : « Les voyageurs sont informés qu’ils peuvent rentrer chez eux. Il n’y a plus de trains. Fini. Terminé. Circulez, ça circule plus ». Il n’y a plus un rat. Je vais pouvoir dormir ici. Ils finiront bien par le dépendre, ce pauvre trafic.

Fatima a perdu ses dix kilos à la suite d’un très gros choc psychologique. Elle avait décidé de monter un petit spectacle pour dénoncer les tournantes, les partouzes où des mecs violent une fille dans une cave. Bon, on était pas mal à avoir participé de près ou de loin à ce genre de trucs un jour ou l’autre mais quand Fatima nous a parlé de son projet on n’allait pas dire non. Autant se dénoncer !

Vu la suite, on aurait dû dire non, en fait.

Je m’y revois comme si c’était hier. On était onze mecs sur scène, comme une équipe de foot. Pure coïncidence, car on aurait dû être dix : dix bad boys d’un côté et une pretty woman de l’autre. Sauf qu’aucune meuf du quartier n’a voulu jouer le rôle de la pretty woman qui se fait violer sur une vieille table sur scène, vu que la fille devait avoir le cul à l’air pendant tout le spectacle. Fatima voulait un truc très réaliste pour créer un électrochoc. Bonjour, l’électrochoc ! Du coup, Fatima a demandé à un mec de jouer la pretty woman. Oh ! le pauvre mec ! Mais comment il a pu accepter un truc pareil ! Fatima a dit que c’était très courant au théâtre de faire jouer les rôles de femmes par des hommes. Elle lui a tellement pris la tête qu’il a fini par accepter. Le spectacle commençait par le viol, presque dans le noir. Moi, je jouais les justiciers, les chevaliers blancs. Je déboulais en pleine tournante et je disais : « Non, les gars ! Qu’est-ce que vous faites ? Vous ne vous rendez pas compte ! ». Et après, les bad boys disaient un texte comme quoi ils regrettaient, ils mesuraient la gravité de ce qu’ils avaient fait, gravité qu’ils n’avaient pas franchement perçue sur le coup — parce que sur le coup, c’était pas leur tête qui mobilisait toute leur attention — que les filles avaient droit à la même dignité que les gars, même les cochonnes. Non, je rigole, “les cochonnes” c’est moi qui le rajoute. Bon. Un super texte de sensibilisation. Ça me faisait marrer d’entendre les mecs jouer les repentis : « Non, c’est pas bien ce qu’on a fait. Je te demande pardon ; je demande pardon à ta mère, à ton père ». C’était vraiment du théâtre. Et même du gros cinéma ! Dans la pièce, il n’y avait que la pretty woman qui ne parlait pas, vu que ce n’était pas une fille. Il n’allait pas en plus se mettre une perruque et prendre une voix de fille. Il s’attrapait la honte de sa vie ! Déjà qu’on lui avait scotché les couilles pour qu’on ne les voie pas quand il avait les jambes écartées sur la table de la cuisine.

Pour éviter les problèmes (et les rigolades aussi) on avait tous des cagoules sur la tête. Ce qui donnait quand même une drôle de touche au spectacle. Mais c’était entre nous, un truc militant de Fatima.

Le moment qui m’a le plus touché, c’est, à la fin de la représentation, quand les gens m’ont applaudi. Dans la vie courante, on n’a pratiquement jamais l’occasion de se faire applaudir. Et c’est dommage parce que ça fait vraiment du bien. On devrait organiser des séances d’applaudissements pour tous les mecs qui sont dégoûtés de la vie. Quelques-uns pourraient peut-être être sauvés.

On a fait un mois de répétitions pour une seule représentation. Parce que le spectacle a été arrêté par les flics et l’association a été fermée. Vu que dès le lendemain de notre brillante prestation, il y a eu une nette recrudescence des tournantes dans le coin. Et en plus, le mec qui jouait la pretty woman s’est jeté du dixième étage de son bâtiment. Il faut expliquer que pendant la représentation, deux des bad boys l’ont vraiment violé sur scène. Personne ne s’est rendu compte de rien. Sauf le mec, naturellement. Dans son rôle, il fallait qu’il braille comme une truie, on n’a pas fait la différence. Pour l’achever complètement, un mec a filmé la scène des coulisses et la vidéo a circulé sur Internet. C’est ce qu’on raconte. Je ne sais pas, je n’ai pas réussi à la voir. D’où son plongeon du dixième.

Respect ! Il faut avoir les couilles, quand même. Après ce saut, le mec “est entré dans la légende”, comme on dit à la télé, la légende des petits gars de quartier qui n’en peuvent plus. Maintenant, tout le monde pense à lui. Avant, personne ne le respectait. Il faut dire qu’il était un petit peu handicapé. Comment on appelle ça ? Un simplet, je crois. Mais moi je ne trouve pas qu’il était si simplet que ça. Il faut être très malin pour faire ce qu’il a fait. Très malin.

Voilà pourquoi Fatima a perdu dix kilos. Un an de grosse déprime. C’est sûr, aujourd’hui, elle est beaucoup plus canon, mais dans sa tête, elle a quand même fondu des circuits, ça se sent.

C’est exactement au moment où j’ai entendu les gens m’applaudir à la fin de la représentation que j’ai décidé de devenir célèbre parce que j’avais trop la haine de tout, comme dit si bien Verlaine.

Je me trompe, ce n’est pas ce jour-là. Disons que ce jour-là, deux images se sont mélangées dans ma tête : les applaudissements — mais bon, se faire applaudir par les potes de son quartier ce n’est pas la preuve d’une très grande réussite sociale — et un souvenir. Le souvenir datait de trois jours. Dans mon centre commercial, il y a tout un rayon de journaux, de magazines. Entre parenthèses, celui qui dit qu’on n’est jamais au courant de rien, c’est un gros menteur, parce que quand on voit le nombre de revues ce n’est pas possible de rater une information. Des étagères entières sur tous les sujets. À donner le vertige.

Fatima m’avait dit un jour : « Mon petit Ben, si tu veux avoir de la conversation, il faut que tu t’abonnes à une revue. Quand tu dis à une fille : “J’ai lu l’autre jour dans une revue que ceci cela” tu fais un carton à tous les coups. Aucune fille ne résiste à ça, même si le sujet ne l’intéresse pas. Succès garanti ». Je me suis dit que je n’étais pas obligé d’acheter la revue, je pouvais aller tranquillement la mater au centre commercial. C’est ce que j’ai fait. En arrivant au rayon des revues, le choc. Fatima avait dû saouler pas mal de mecs du coin. Ils étaient tous là scotchés aux magazines. Il y en avait debout, assis, collés au mur et même carrément allongés. Tous à se chercher des sujets de conversation pour les meufs. Et en les voyant, il s’est produit un drôle de truc en moi. Tout à coup, j’ai eu un flash : j’ai vu ma photo sur toutes les couvertures des magazines, sur toutes les unes des journaux. Et tous les mecs, j’ai eu l’impression qu’ils étaient plongés dans les articles qui parlaient de moi en se disant : « Qui c’est ce type ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Comment il a pu faire un truc pareil ? Mais on le connaît ! C’est Ben ! C’est un pote du quartier ! Et sa famille, elle dit quoi ? Et ses profs au collège, est-ce qu’ils se doutaient de quelque chose ? ». Et je sentais chez tous ces mecs des décharges d’admiration pour moi : « Wouah ! Il a fait ça ! Il l’a fait ! ».

C’est ce jour-là, précisément, que j’ai décidé de fumer un maximum de gens. Non, je rigole, j’ai juste voulu devenir célèbre. Et quand j’ai entendu les applaudissements, trois jours plus tard, ça m’a encore plus convaincu que je devais soigner la mise en scène. Faire quelque chose d’énorme... Aïe ! Ça y est, ça me reprend ! Saloperie d’estomac !

Mais qui sont ces gens ? Il n’y a plus de voyageurs dans la gare à cette heure. C’est peut-être des employés de la SNCF. Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Ils attendent peut-être que je parte pour fermer la gare. Vas-y ! Une gare ne ferme jamais. Enfin, si, peut-être, après le dernier train... Je n’en sais rien et je m’en tape complètement. C’est plus mon problème.

Où j’en étais ? Ah oui... Devenir un comédien célèbre...

Fatima m’a conseillé de ne pas laisser tomber le théâtre. Alors je suis allé m’inscrire dans un cours qu’elle connaissait à Paris. Exactement l’endroit où je n’aurais jamais dû mettre les pieds. D’abord les gens ne parlaient pas comme tout le monde. Enfin, je m’exprime mal. Ils parlaient comme tout le monde, mais autrement. Ce n’est pas facile à expliquer. Un exemple, tous disaient “merde”, “putain” et “con” comme tout le monde, mais moi, quand je le disais, ils me regardaient de travers. Du coup, je ne prononçais plus certains mots et comme je ne suis pas du genre à parler beaucoup, je ne disais pratiquement plus rien. Mais ce n’est pas tout, ils n’arrêtaient pas de mater mes sapes. Pourtant ils avaient tous des baskets, des jeans, des tee-shirts, mais les miens ne leur revenaient pas. Pourquoi ? Mystère. Ils m’avaient quand même à la bonne tous ces connards, parce que je leur fournissais leur dop. Par moments, le prof me regardait d’un air plutôt bizarre. Exactement le même regard que mon collègue à la charcuterie, un regard de gros cochon. Je me suis dit, celui-là, s’il me fout son doigt au cul, je l’éclate en plein cours ! Ça lui aurait sûrement fait plaisir. Il n’arrêtait pas de nous dire que le rêve de tout comédien était de mourir sur scène. Ah oui ! Mon petit père, tu veux mourir sur scène, eh bien, mets-moi ton doigt au cul et, dans la seconde qui suit, ton rêve sera exaucé ! Mais je ne suis pas resté assez longtemps pour lui donner ce plaisir. J’ai vite été viré, à cause d’une meuf du cours.

Elle m’avait tapé dans l’œil. Une petite blonde avec des frisettes. Ça me mettait dans un drôle d’état, les frisettes. C’est con. C’est que des frisettes après tout.

Un soir, je me suis senti vraiment en confiance avec elle et je lui ai avoué que la seule chose qui comptait pour moi c’était de passer à la télé. L’erreur. Comment elle m’a trop regardé de travers ! Je me suis dit : Ça y est ! Tu as dû encore prononcer un mot interdit ou mal prononcer un mot autorisé. Elle m’a répondu, je m’en souviens encore comme si c’était hier : « La télé, c’est pour les nases. Moi, je ferai du théâtre. Du théâtre, rien que du théâtre ». La conne ! Mais comment on peut parler comme ça de la télé à un gars qui rêve de se retrouver tous les soirs dans le poste ? C’est là-dedans que tout se passe. Et elle : « Cite-moi une seule émission dont on se souviendra encore dans dix ans — Bah, je lui ai répondu, il y a déjà Questions pour un champion et aussi Des chiffres et des lettres. Elles sont là depuis au moins trente ans, elles m’ont vu grandir, elles vont bien encore durer dix ans — Triple idiot, elle m’a dit : il y a combien de comédiens dans ces émissions ? Zéro ». Elle n’avait pas tort. Pour un comédien, la télé, ce n’est pas terrible. À part pour Colombo, peut-être. Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? C’est confus cette histoire. Ça commence à se mélanger un peu dans ma tête. J’en ai tellement éclaté des mecs qui me cherchaient... Ah oui ! Ça me revient grave. Elle n’avait pas tort sur la télé et les comédiens, mais je lui ai quand même éclaté la tronche à cette conne, vite fait, bien fait, parce qu’elle n’avait pas le droit de parler de la télé comme elle l’a fait. Et du coup, j’ai été viré du cours. Je le dis franchement : aucun regret.

« Je suis venu calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les filles des grandes villes
Elles ne m’ont pas trouvé malin ».

Je ne me suis pas laissé abattre. Fatima m’a indiqué des castings. Je me suis présenté. Des grosses pédales m’ont inspecté sous toutes les coutures. Je dis bien sous toutes les coutures. Pour rien. Je n’ai jamais décroché de rôle. Un jour, il y en a un qui m’a refilé sa carte de visite : « Tiens, appelle-moi, qu’on dîne ensemble. J’ai vraiment très envie de te connaître un peu plus ». Vas-y ! Je te crois !

Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? Hum... C’est confus cette histoire. Ça commence à se mélanger un peu dans ma tête. Ah oui ! Ça me revient grave. Celui-là, je l’ai appelé. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Peut-être pour le plaisir de le taper. Il avait la quarantaine. Il portait une écharpe rouge autour du cou, style artiste. Il n’avait pratiquement plus de cheveux, sauf une mèche squelettique sur le devant qu’il laissait pousser grave.

On a dîné ensemble. Il trouvait très intéressant tout ce que je disais. Mais je voyais bien que ses mains tremblaient. Il triturait nerveusement sa mèche. Après le dîner, il m’a proposé d’aller prendre un verre dans un bar gay. En bonne logique, j’aurais dû refuser, mais non, j’ai joué le très ouvert d’esprit. J’y suis allé. Et là, qu’est-ce qu’il se passe ? Moi qui ne bois jamais, je bois quoi ? deux verres, trois verres maximum, et tout à coup, il me pose sa main toute tremblante sur ma cuisse. Quand je dis sa main, j’exagère, le bout d’un doigt d’une main. Comment je lui ai explosé sa tronche ! L’émeute dans le bar. J’ai piqué le mec à la mâchoire, il est tombé par terre, je l’ai bourré de coups de pieds, dans sa gueule de sale race, dans les côtes, dans les couilles, dans les reins. Personne dans le bar n’a bronché. Les barmans, des gros balaises avec des tatouages — des gros bidons, oui — n’ont même pas levé leur petit doigt ! Vraiment des pédales, c’est le cas de le dire ! Le mec était en bouillie, mais eux ils restaient scotchés derrière le bar à mater le massacre. Un dernier coup de latte dans la tronche du mec et je me suis barré, apaisé. Il était pourtant sympa comme mec. Et, franchement, ce qu’il a fait, il n’y avait pas mort d’homme. Mais il était condamné dès le départ. Sympa ou pas. C’est ainsi que j’ai tiré un trait sur ma carrière artistique.

Au niveau pieds-poings, j’assurais pas mal, quand même. Normal : pour me calmer, ma mère m’avais fait faire de la boxe quand j’avais quatorze ans. J’aurais peut-être pu devenir un grand champion, gagner des millions et frimer en voiture en sport en éclatant la tronche de tous les mecs qui osaient me défier, mais c’est moi qui me suis fait éclater la tronche dès la première compétition. Un championnat « Espoirs ». Espoirs ! Tu parles ! Je me suis retrouvé sur le ring face à un gros Black, du genre qui interdit l’entrée aux Arabes dans les boîtes de nuit. Aucun espoir, en fait. D’un coup, d’un seul, il m’a étendu. KO. Le combat a duré trois secondes et demie environ. Quatre secondes à tout casser. Je ne me souviens plus bien des détails. On m’a mis sur une civière et on m’a évacué très, très rapidement vers les vestiaires because the show must go on. J’ai repris connaissance une heure après. Le speaker a rassuré le public. Pas de problème, je remuais encore ! Après ma douche, je suis allé voir le Black pour le féliciter de l’excellent combat qu’il avait livré. En boxe, pour faire civilisé, c’est toujours bien vu d’aller féliciter l’enfoiré qui vous a démoli.

Après, le mec et moi, on est devenu très potes. On ne se quittait plus. Deux pédés. J’allais m’entraîner dans son club. Un jour, j’ai eu le malheur de lui demander d’où lui venait son incroyable motivation sur le ring. Comment, au coup de gong, il arrivait si vite à passer de la rage qu’on a tous à la haine brute ? Qu’est-ce que j’avais pas posé comme question ! J’avais vraiment appuyé sur le mauvais bouton. Pendant des heures, il m’a pris la tête avec l’esclavage. Vu qu’il était Black, fils de descendant d’esclave, dès qu’il voyait un Blanc, il avait envie de le démolir, en hommage à ses ancêtres. Il m’a dit de faire la même chose : « Tu penses à tes ancêtres esclaves, maltraités par les Blancs, battus, affamés, violés, mutilés, humiliés par ces salauds de Toubabs et t’es sûr de coucher le mec en face ». Oui, bien sûr. Sauf que je n’étais pas descendant d’esclave. Il avait dû confondre, à cause de ma peau mate. J’ai mis les choses au clair avec lui : je n’étais pas Black. Ni Black ni Arabe. J’avais peut-être du sang d’esclavagiste dans mes veines. C’est comme ça que j’ai perdu le seul pote que j’avais, et j’ai tourné ma page sportive. Refermons la parenthèse.

Donc, après la fin de ma carrière artistique, j’ai pensé à me lancer dans la politique. Parce que des idées pour changer le monde, j’en ai des cageots entiers. Mais je n’en parle à personne. Mes potes, ça ne les intéresse pas. Ils font leur business, ils ne réfléchissent pas à l’avenir de la société. Ils se réveillent le matin : « Ah ! Trop cool, je suis encore en vie ! Où trouver de la tune aujourd’hui ? ». Degré zéro de la conscience politique. Moi, petit à petit, je me suis fait des plans dans la tête.

Par exemple, si j’étais président de la République, je commencerais par tout interdire. Oui. J’interdirais la drogue, l’alcool, les pilules pas cools — la chicha aussi — tous ces trucs qui mettent la tête à l’envers. Moi, je ne bois pas, je ne fume pas. Jamais le moindre petit joint. Jamais. Peut-être un ou deux quand j’avais dix ans pour faire comme mes potes, mais après aucun. Je suis quelqu’un de droit. J’aime bien quand les choses sont bien carrées, bien calées, quand rien ne dépasse. Sinon c’est le foutoir et on ne s’y retrouve plus. Par exemple, ma mère ne m’a jamais demandé de ranger ma chambre. Ça ne lui serait jamais venu à l’idée, mais admettons que ça lui serait venu à l’idée, eh bien, elle ne me l’aurait jamais demandé, parce que ma chambre, elle est toujours nickel. Rien qui dépasse. Rien qui traîne. Mes fringues, c’est pareil. Pas un pli, pas une tache. Bien alignés sur l’étagère. Bien propres.

Dans la société que j’imagine, tout le monde gagne la même chose. On va pointer tous les mois à un guichet et c’est plié. « Tiens, Mouloud, voilà tes mille euros. Tiens, Patrick Poivre d’Arvor, voilà tes mille euros. Tiens, Claire Chazal, voilà tes mille euros. Aussi. Autant que Poivre. Et arrêtez de vous bouffer le nez ! Tiens, Johnny, voilà tes mille euros, comme ça t’auras plus à fuir le fisc. Et si tu veux gagner plus, bah, te gêne pas, va chanter au stade de France et fais la manche à la fin. Tiens, Paris Hilton, voilà tes mille euros, ça va te mettre du plomb dans la cervelle !

Du plomb dans la cervelle, oui, c’est ça qui leur faudrait à tous. Avec mille euros, la transformation est garantie ! Oui, si j’étais président de la République, je leur mettrais à tous du plomb dans la cervelle ! Et plus de musulmans, de juifs, de chrétiens, de je ne sais quoi encore. Une seule religion, un seul dieu. Et on se retrouve tous au paradis. Une seule couleur de peau, aussi, le blanc. Un taf pour chacun. Une fille pour chaque type. Plus de pédés. Fini, ça, on n’en veut plus. Un prof pour chaque élève, et un père pour chaque môme. Plus de mères célibataires, ça non plus on n’en veut plus. D’ailleurs, s’il n’y avait pas autant de pédés, il y aurait peut-être moins de mères célibataires. C’est mathématique. J’en ai des idées ; ce n’est pas compliqué de changer le monde.

Une autre idée personnelle : je rétablis le service militaire obligatoire pour tout le monde. Parce que, sincèrement, j’aurais bien aimé faire le service. Et je ne suis pas le seul. Comment ça remet en place les idées, l’armée ! Des vieux qui ont fait leur service m’ont raconté. Tout. Ils m’ont tout raconté. Ça donne vraiment envie. Une année entière sans avoir tous ces trucs qui tournent dans la tête. Sans parler des armes. Je kiffe grave les armes. Dans ma chambre, j’ai une grande armoire d’au moins deux mètres de large. Avec deux grandes portes. Quand je rentre chez moi, je me plante devant mon armoire et vlan ! j’ouvre d’un coup les deux portes. Wouah ! L’arsenal ! Comment j’ai pu accumuler autant d’armes ! Un truc de fou. J’ai de tout. Des armes blanches, des fusils, des armes de poing, des grenades, des bombes lacrymos, des matraques, des tonfas. J’ai aussi des gilets pare-balles, des cartouchières. Un joli stock, vraiment. Je passe des heures à regarder mon arsenal et ça me met dans un de ces états ! Comment dire ? Un état indescriptible. Voilà. C’est exactement le mot : indescriptible.

Mon armoire est fermée à double tour pour que mon petit frère n’aille pas y fourrer son nez. De toute façon, il sait que ma chambre c’est comme l’esplanade des mosquées pour un juif ou le mur des lamentations pour un musulman. Circule, p’tit frère, il n’y a rien à voir !

Tout mon délire sur les armes, il est venu à l’époque où je voulais devenir islamiste. J’avais dit à mon pote intégriste que j’aimerais bien aller m’entraîner en Afghanistan pour exploser la tête aux mécréants. Quand j’y pense, j’étais vraiment dans les tours ! J’étais même prêt à me faire sauter en plein jour de marché à Tel-Aviv. J’avais une méga admiration pour ces mecs. Ils avaient leurs photos partout, armés de la tête aux pieds. Leurs mères parlaient d’eux comme des dieux — alors que ce n’était pas le cas de la mienne. C’était très attractif. Donc, je me dis, si je parle de mon projet à mon pote intégriste, il va voir que je suis très motivé pour me convertir. On ne peut quand même pas être plus motivé pour une cause, non ? Ça prouvait bien que j’avais mûrement réfléchi mon engagement.

Mon pote m’a testé sur un petit coup. Il fallait porter des armes dans un camp en Vendée. En Vendée ! À deux pas du Puy-du-Fou. Très dangereux comme mission. Les gars partaient le lendemain à Kaboul. Une mission de la plus haute importance. Je suis parti avec le coffre bourré de fusils et de grenades. J’étais vraiment fier de moi. Je ne pouvais en parler à personne, mais j’étais quand même fier. J’allais devenir quelqu’un ! Comme je n’étais pas musulman, si les flics m’arrêtaient, ils ne feraient pas le rapprochement avec le djihad. Pour eux, je serais juste un petit connard qui s’est fait gaulé avec un arsenal de guerre dans son coffre. Ça risquait d’aller loin, mais ça ne toucherait pas mes frères musulmans. C’était un bon plan.

Mais j’ai eu plein de galères avec la voiture. Je l’avais volée. Mais voler une caisse, c’est comme acheter une caisse d’occase : on n’est pas à l’abri d’un pépin imprévu. Déjà quand c’est la sienne... Alors quand on ne connaît même pas le propriétaire, c’est la roulette russe ! Le cumul maximum de handicaps a encore frappé et j’ai passé une bonne partie de la journée dans un garage. La trouille de ma vie ! J’ai vraiment eu l’air d’un nul. Le garagiste m’a dit : « Il y a longtemps que vous l’avez fait réviser votre voiture ? — Euh, je n’en sais rien. C’est ma femme qui s’en sert surtout — Ah ! Votre femme... ». Comme si j’avais une gueule à avoir une femme, une femme avec voiture en plus ! Il a fait comme s’il me croyait. Heureusement, mon pote m’avait passé un peu de tunes au cas où. Le garagiste m’a tout raflé d’un coup ! Moi qui comptais me faire quelques billets sur ce coup-là, en plus de faciliter radicalement ma conversion à l’islam... Si le type s’était approché du coffre, je ne sais pas ce que j’aurais fait... Je n’aurais pas eu tellement le choix... Mais il a eu la bonne idée de ne pas l’ouvrir. Un sage !

Cette panne m’a tellement perturbé qu’après je me suis trompé de route. Et puis un orage terrible est arrivé par là-dessus. Ils ont même dû annuler le spectacle du Puy-du-Fou ! Heureusement, sinon mon pote, il ne m’aurait jamais cru. J’avais une preuve du déchaînement des événements contre moi ! J’étais malade à l’idée que les gars n’aient pas leurs armes pour partir à Kaboul. J’allais foutre en l’air le djihad ! « Bon. Calme-toi, Ben, m’a dit mon pote. En fait, c’était juste un test pour voir comment tu te débrouillais. Tu pensais quand même pas qu’on allait remettre notre sort entre les mains d’un mécréant ! ».

Si, j’y avais cru. Voilà comment,

« Bien que sans patrie et sans loi
Et très malin ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir au djihad,
Mais le djihad n’a pas voulu de moi ».

En tout cas, cette expérience m’a montré qu’en présence des armes je ressentais vraiment un drôle de frisson. Comme dit si bien Verlaine :

« À vingt ans, un trouble nouveau
M’a fait trouver belles les armes ».

C’était magique : une petite pression sur la détente et on pouvait tout arrêter. Un petit clic et c’était fini ! C’était trop tentant ! Et je me disais que si tout le monde pouvait faire comme moi, ce serait une sacrée révolution ! Là, au 20 heures, ils auraient des choses sérieuses à dire. Un suicide collectif, ça aurait une sacrée gueule ! Un coup à faire bouger l’opinion.

C’est après le flash des revues dans le centre commercial que j’ai vraiment commencé à me constituer mon petit arsenal de guerre. Je me suis mis à fréquenter des mecs qui étaient dans ce business. Un business, très, très bien organisé.

Dans les cités, c’est un peu le paradoxe, si on cherche un bac plus dix au chômage, on en trouve des tonnes. Mais si on cherche un gun, on n’en trouve pas. Pas cons, les mecs. Quand les flics font une descente dans une cité pour faire peur aux bourgeois à la télé, ils repartent avec quoi ? Trois barrettes de shit au maximum, et encore, je soupçonne que c’est eux qui les ont amenées ! Sinon, rien. Bredouille.

Les armes sont stockées à l’écart dans des fermes, dans des petits pavillons bien tranquilles, comme celui de ma mère. Pas dans les caves des HLM. Évidemment ! Il faudrait être con ! Il suffit de draguer une fille de bonne famille. On lui dit : « Je te fournis ta cam’ si tu planques mon gun — Quoi ?! Tu es fou ! Si on découvre... — Quoi ? Que t’es une camée ? — Non, que je cache une arme ! — Qu’est-ce qui prouve que c’est toi qui la caches, pétasse ? — Mais ils vont accuser mon père ! — Et alors, on peut très bien vivre sans père ! ». Et voilà comment on trouve des planques. C’est donnant-donnant. Parce qu’il faut savoir que dans les cités on a plein de richesses que le monde entier nous envie. C’est ce qui nous sauve. Les cités sont le fournisseur officiel du reste de la société. Elles fournissent tout : de la dop aux camés, des guns aux fêlés, du Viagra aux fatigués et de la chair fraîche aux pédés. Et même des électeurs au FN. Les cités, c’est un peu la grande surface de la bourgeoisie. Mais comment faisait-on avant, quand il n’y avait pas encore de cités ?

Donc, quand je suis entré dans le business, les mecs ont été très intéressés par le pavillon de ma mère. Un petit pavillon tranquille, bien planqué au bout d’une petite rue sans histoire. Pas la grande aisance mais pas la misère non plus. Vu que mon petit frère investit pas mal ses rentrées dans l’embellissement de notre cadre de vie. L’endroit idéal pour stocker des armes. Un maximum d’armes. J’ai passé un deal avec les mecs : je stockais leurs armes et, en échange, ils me laissaient quelques échantillons. J’ai pas mal accumulé dans mon armoire en quelques mois.

Le soir, je mets ma panoplie de guérilleros et je me regarde dans la glace. Je m’imagine en couverture de toutes les revues. Je vois mes potes qui matent ma photo au centre commercial. « Wouah ! Il a fait ça ! ».

Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Aïe ! J’ai mal à l’estomac. Et maintenant que je suis passé à l’Ouest, il va falloir que je prenne mon mal en patience, parce que je ne sais pas s’il y a des pharmacies ouvertes ici. Non, je rigole !

LES VOYAGEURS SONT INFORMÉS QU’À LA SUITE D’UN INCIDENT, LE TRAFIC EST DÉFINITIVEMENT SUSPENDU.

Et j’ai définitivement raté mon 20 heures. Et justement aujourd’hui où je ne devais surtout pas le rater. Mais ça m’arrive rarement de le rater. Je suis toujours fidèle au poste. Et quand on est là, devant sa télé, on a l’impression d’être enfermé dans un bocal et de regarder les autres vivre vraiment. Franchement, on a les boules. Surtout quand on a des choses à dire et qu’on voit le nombre de faibles d’esprit qui passent à la télé. Parce que moi — ce n’est pas pour me la péter — mais si je passais à la télé je dirais des choses qui ont du sens. Et les gens diraient en m’écoutant : « Ah oui, ce petit gars, il voit juste, il pense juste ». Juste, le petit gars, il ne passe pas à la télé. Voilà la vraie injustice du monde.

Un pote à moi, Séb, s’est fait interroger aux Champs-Élysées. Un “micro-trottoir” comme ils disent, sur un sujet à la con. Et lui, ce bouffon, il passait par là. Il va souvent aux Champs, « Pour voir du beau monde » qu’il dit. Tu parles ! Il n’y a plus que de la racaille aux Champs. Donc, l’autre dimanche, il est tombé sur une équipe de la télé. Question qu’on lui pose : « Monsieur, êtes-vous favorable à l’ouverture des magasins le dimanche ? » Le nase ! Il s’est lancé dans une explication à deux balles comme quoi il travaillait toute la semaine avec des horaires décalés (décalés de quoi ? Ça, on ne sait pas ! C’est lui qui est décalé dans sa tête !) et que sa femme (sa femme ? Quelle femme ?! Il change de meuf toutes les semaines !) travaillait de nuit en semaine et le samedi toute la journée, et que, donc, le dimanche était le seul jour où ils pouvaient tous se retrouver en famille pour aller faire des courses. Et il a même ajouté : « C’est en voyant mes enfants se comporter dans les magasins que j’apprends à mieux les connaître (ses enfants ? Il en a déjà fait au moins deux ou trois dans le quartier mais avant de mieux les connaître, il faudrait peut-être qu’il commence par les reconnaître !). N’importe quoi. N’empêche que son interview est passée le soir même dans le 20 heures. Les boules. On s’est foutu de sa gueule, à Séb. Pas de boulot, pas de copine, pas d’enfants, pas de tunes, et il vient se la raconter, faire style à la télé. N’empêche qu’il avait l’air crédible quand on l’écoutait. Et j’ai pensé aux milliards de gens que j’avais trouvés crédibles à la télé et j’ai eu un malaise en pensant qu’ils étaient peut-être tous bidons comme Séb !

Après ce passage à la télé, sa vie a basculé. Tout le monde a parlé de lui. On le reconnaissait dans la rue. Les gens lui demandaient son avis sur tout. On savait qu’il avait raconté de grosses histoires. Mais on pensait que s’il était passé à la télé, il devait être quelqu’un de valable quelque part. En tout cas, maintenant, il l’était.

Il fallait que j’invente un truc pour passer à la télé aussi. J’ai tout de suite pensé au suicide. Mais, attention, pas un petit suicide à deux balles. Un suicide qui fait du bruit. Un suicide qui passe au 20 heures. Parce que des suicides, il y en a des centaines par jour, et on en annonce combien au 20 heures ? Un tous les mois maxi. J’ai donc commencé à chercher un suicide digne de passer à la télé.

C’est con, j’avais rêvé d’une autre vie. Et d’une autre mort, surtout ! Ça aurait dû être plus simple. Parce que, pour beaucoup de gens, c’est très simple. Ils se trouvent un boulot, un bon petit boulot dans un bureau ; ils épousent la fille qui travaille au secrétariat. Et voilà. Ils ne se la compliquent pas ! Tout est simple. Et la suite aussi : ils s’épousent, ils font un enfant, puis deux, puis trois. Petite maison meublée IKEA. Une Scénic pour promener tout le monde et, l’été, ils s’accrochent une caravane au cul et descendent en Espagne. Tous les quatre ans la coupe du monde et entre deux la coupe d’Europe. Et c’est plié. On rêve tous d’un bon destin, franchement. Et j’en ai vu plein autour de moi des bonheurs simples comme ça. À la télé, n’en parlons pas, ils en montrent tout le temps. Mon petit frère, pour rien au monde il raterait une espèce de jeu à la con où des couples doivent répondre à des questions pour savoir s’ils se connaissent vraiment bien. « La couleur préférée de votre mari ? — Le bleu — Gagné. La partie de votre anatomie que votre épouse préfère chez vous ? — Le nombril — Perdu. C’est la nuque ! Ah ! Ah ! Ah ! ».

Cette émission fascine complètement mon petit frère. D’un certain point de vue, je le comprends. Voir des couples heureux comme ça, c’est fascinant pour nous. Ce sont des trucs qu’on n’a pas connus et qu’à mon avis on ne connaîtra jamais. Ça lui manque peut-être. Ça lui manque sûrement s’il mate ce jeu tous les jours. Moi, à un moment, je ne sais plus exactement quand, j’ai décidé que je ne souffrirais plus de tous ces trucs. Et d’ailleurs, ça marche. Là, je repasse toute ma vie et ça ne me fait ni chaud ni froid. Je ne ressens rien. Ni chaud ni froid. Pas de dégoût. Encore moins de regrets. Juste des élancements au bide de temps en temps.

Fatima m’a dit un jour : « Tu n’es pas obligé de faire comme les autres ; invente ton bonheur à toi ». Bonne idée ! La phrase de Fatima, elle n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Voilà trois ans que je ne fais plus rien. Je ne parle plus à personne. Juste aux mecs de mon business, et c’est pas des bavards dans l’ensemble. Attention, quand je dis que je ne parle plus à personne, cela ne veut pas dire que je suis devenu un sauvage, que je ne veux plus communiquer avec mes frères humains. Non. C’est réciproque. Personne ne me parle plus non plus. Juste les mecs de mon business.

Au bout de trois ans de ce régime, je me suis dit : « Mon petit Ben, il faut vraiment qu’il se passe quelque chose dans ta vie. Il est temps maintenant que tu inventes “ton bonheur à toi” ». C’est là que j’ai décidé de passer à l’acte. La préparation de mon suicide m’a bien occupé. Tous les jours, j’avais enfin un truc précis à penser. Un truc grandiose que je pouvais réaliser seul, sans qu’un connard vienne me mettre des bâtons dans les roues. Pendant des mois j’ai attendu le déclic. Et puis hier... c’était hier ? Oui, je crois bien c’était hier... ou il y a un mois, je ne sais plus bien, j’ai repensé à ma petite bande de l’école communale. Je me suis demandé ce que mes vieux potes de l’époque étaient devenus. J’ai fait ma petite enquête. Statistique sans appel. Deux sont SDF : un fait même la manche au centre commercial d’à côté ; l’autre a eu la décence d’aller dégringoler un peu à l’écart, à Paris. Quatre sont en prison pour des peines allant de six mois à vingt-deux ans. Trois ont le cerveau explosé par la drogue et toutes les saloperies qu’on leur a fait fumer. Deux, apparemment, mènent une vie pépère — pour le moment en tout cas ! Et cinq se sont suicidés... Non, quatre. Pourquoi j’en ai compté cinq ? Il y a Loïc, Rachid, Fred, Momo. Ça fait bien quatre. J’en aurais oublié un ? Loïc, Rachid, Fred, Momo... Qui est le cinquième ? Le cinquième... c’est moi le cinquième ! Loïc, Rachid, Fred, Momo et depuis aujourd’hui Ben.

A l’heure qu’il est, ils ont dû découvrir mon nom. Ils le diront sûrement en direct dans le courant du 20 heures, juste avant de nous souhaiter une bonne soirée, une soirée, entre parenthèses, qu’ils nous ont déjà gâchée avec leurs conneries ! Et dire qu’on en redemande tous les soirs ! Ma mère leur a sûrement déjà refilé des photos. Ou mon petit frère. Tout le pays va enfin savoir que j’existe !

Ah ! Que c’est contrariant d’être coincé là, dans cette salle d’attente, alors qu’on est en train de parler de moi. J’avais tout prévu, tout organisé, dans les moindres détails, pendant des semaines. Tout, sauf que je resterais coincé ici après mon suicide, à cause de la SNCF ! En même temps, je n’ai jamais cherché à imaginer la suite, et pour cause ! Quand on se suicide, c’est pour en finir, évidemment. On ne pense pas à la suite. Justement parce qu’on ne veut pas qu’il y ait de suite. Est-ce que tous les pauvres types qui se suicident dans un train sont condamnés à rester toute l’éternité dans une salle d’attente... à rôder autour du hall de gare comme des fantômes... en racontant leur vie aux autres voyageurs...?

Mais qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites là ? Si vous êtes venus pour me juger vous pouvez rentrer chez vous. Se suicider est un droit. On ne peut pas nous en empêcher. Ça va déranger qui ? Ceux qui ont raté leur train ? Je suis le seul dans cette salle d’attente. Ils sont tous déjà rentrés chez eux, pour ne pas rater le 20 heures. Eux. Le plus puni c’est quand même moi.

Comment ils vont parler de moi ? Qu’est-ce qu’ils vont dire ? « Ben a provoqué un retard d’une heure sur la ligne Paris-Aulnay-sous-Bois ». Pas de quoi faire l’ouverture du JT. On est vraiment peu de chose.

Mais, ça, je l’avais prévu. J’ai écrit une longue lettre d’explication. Ils la recevront bientôt. Au départ je voulais la mettre bien en évidence sur le lit de ma chambre pour que ma mère la vende à Paris-Match. Mais elle est trop conne ! Mon frère, oui, il aurait su négocier ça. Dans ses petits vieux, il y a sûrement des avocats qui assurent.

Mon raisonnement a été le suivant — je l’ai mis au point minutieusement pendant des semaines — surtout ne pas tout dire d’un coup. Laisser planer le mystère sur mes intentions. Obliger les journalistes à enquêter. C’était le seul moyen de passer dans plusieurs 20 heures. Mon objectif était très ambitieux, je le reconnais : occuper la presse pendant au moins une semaine. J’imaginais déjà les gros titres : « On s’interroge sur les motivations du mystérieux passager du 19 heures 02 ». Je les laisse s’interroger deux trois jours et vlan ! je leur balance ma lettre. Et re-gros titre : « Le mystérieux passager du 19 heures 02 lève un coin du voile sur ses motivations ». Techniquement, ce n’est pas facile à mettre au point un plan pareil. J’ai posté ma lettre ce soir, elle ne partira que demain, ils l’auront dans deux jours. Timing parfait.

C’est Fatima qui m’a aidé à écrire ma lettre. Enfin, c’est une façon de parler. Je suis allé la voir et je lui ai dit : « Fatima, tu te souviens de Paulo qui s’est jeté du dixième après la représentation de la tournante — Si je m’en souviens ! J’y pense jour et nuit ! — Eh bien, on n’a jamais su pourquoi il a sauté. Il n’a pas laissé de lettre — De lettre ! Tu parles, avec son handicap, il savait à peine écrire son nom ! — Ça va te paraître bizarre ce que je vais te demander, mais si tu devais écrire une lettre pour ce genre de circonstance, t’écrirais quoi ? — Des lettres comme ça, mon petit Ben, j’en ai écrit une par jour pendant un an — Ah ! Cool ! — Comment ça, cool ?! — Non, dur, je veux dire. Et tu ne peux pas m’en passer une de ces lettres ? — Qu’est-ce que tu veux en faire ? — Rien, c’est pour mieux comprendre — Il n’y a rien à comprendre ! — S’il te plaît — Bon. Je t’en passerai une ».

Elle était super contente que je m’intéresse à elle. Du coup, elle m’en a passé dix. Les dix dernières. Dur, franchement dur. Je n’aurais pas aimé être à sa place. On se plaint de sa vie, mais franchement il y a grave pire. Elle raconte de ces trucs ! Incroyable ! Je comprends qu’elle voulait s’envoyer en l’air. Je me demande d’ailleurs pourquoi elle ne l’a pas fait, au final. Il y avait matière. Et, à chaque lettre, elle rajoutait des détails. C’était indiscret, franchement. Par moments c’était tellement gros que je me suis demandé si elle en rajoutait pas un peu dans le malheur, parce que même moi qui ai plutôt été gâté côté handicaps, je ne lui arrive pas à la cheville.

J’ai enlevé les trucs qui ne collaient pas avec ma situation, genre les règles douloureuses et les paquets de cellulite. J’ai gardé les meilleures phrases, les plus proches de ce que je ressentais, et c’est comme ça que j’ai écrit ma propre lettre.

Fatima va faire la tronche parce que je lui avais promis que je lui dirais ce que je pensais de ses lettres. C’était tellement une preuve de confiance de me les faire lire ! Là, elle ne va pas savoir ce que j’en pense. Enfin, quand elle apprendra que je me suis envoyé en l’air, elle comprendra. Surtout si elle retrouve des bouts de ses lettres dans la mienne. Oui, elle est intelligente, Fatima, elle comprendra. Elle va sûrement perdre encore dix kilos. Elle va devenir un sacré canon.

LES VOYAGEURS SONT INFORMÉS QU’À LA SUITE D’UN INCIDENT, LE TRAFIC EST SUSPENDU JUSQU’À NOUVEL ORDRE !

Je vais rester ici combien de temps encore ? Pourquoi on m’a mis dans une salle d’attente ? Je n’attends plus rien. Et j’ai froid. Ces annonces commencent à me gonfler. Elles ne me concernent plus maintenant. Je dois avoir seulement un pied dans la tombe, c’est pour ça que ça se mélange un peu. Il faut attendre que je glisse complètement dans le trou. Je crois que je commence à comprendre le truc : il faut parler. Plus on parle, plus on s’enfonce. Et à la fin, hop ! les vierges viennent nous accueillir. Non, je rigole, là. Je n’y crois pas trop à ces trucs.

T’entends, la grosse Lulu ? Ça ne me concerne plus ! Je n’en ai plus rien à foutre que le trafic soit suspendu, pas suspendu, dépendu, rependu. Rien à foutre. Diffuse-moi plutôt la télé que j’entende ce qu’ils disent sur moi !

Mon petit frère, il doit faire la gueule. Peut-être qu’il se doutait de ce que j’allais faire. Je n’ai rien laissé paraître. Mais, avec mon petit frère, on se connaît tellement. On se comprend sans rien dire. Et il ne m’a rien dit. Au fond de lui, il doit m’approuver. Mon petit frère, ce n’est pas le mec qui va te retenir si t’enjambe le parapet. Il te dit plutôt : « Vas-y, plonge, si tu n’es pas heureux ». Un de ses potes a voulu se faire sauter la cervelle. Il m’a demandé de lui passer un gun. Je l’ai fait. Une commande, c’est une commande. Je me demande si ce n’est pas mon petit frère qui a appuyé sur la détente. Il aurait pu.

Empêcher quelqu’un de se foutre en l’air c’est une sacrée responsabilité. Sur le papier, d’accord, « Non-assistance à personne en danger ». Mais si tu retiens le mec, il faut assurer après. Tu ne sais pas pourquoi il s’envoie en l’air. Qui tu es pour l’obliger à continuer ? Si c’est juste pour alléger ta conscience, ce n’est pas très cool. Si tu ne peux pas apporter une solution au mec, il faut le laisser plonger. Là-dessus, je suis assez d’accord avec mon petit frère. Peut-être qu’il a deviné ce que j’allais faire et comme il ne peut rien pour moi, il a laissé courir. C’est bizarre. C’est la première fois de ma vie que je ressens des choses. Là, au niveau de l’estomac. Et ça remonte jusqu’au cœur. Je me suis planté tout à l’heure, ce n’est pas de la faim. Quand on a faim, ça ne remonte pas jusqu’au cœur.

Il ne bat plus. Mon cœur ne bat plus. C’est bizarre comme impression. Quand il battait je ne le sentais pas et maintenant qu’il ne bat plus, je me mets à le sentir. Ce n’est pas un peu louche, ça ?

La bonne idée m’est venue, un matin, en me réveillant, le mois dernier. Je me suis dit : « Mon petit Ben, tu ne peux pas t’envoyer en l’air tout seul. Ça va même pas faire une minute au 20 heures. Peut-être même rien du tout. Ne te sous-estime pas, Ben, vois en grand ». Voilà pourquoi je n’ai pas eu le choix. C’est ça qu’il faut bien comprendre : je n’ai pas eu le choix. Non, c’est tout un processus, comme on dirait. On contrôle tout et en même temps, c’est la vie qui te dicte tes choix. Voilà, c’est exactement ce que j’ai dit dans ma lettre. Donc, ce matin-là, je suis allé à Paris rencontrer comme d’habitude des mecs pour mon petit business d’armes. À l’aller, j’étais concentré sur mes petites affaires, je n’ai pas trop maté les gens. Mais c’est au retour, à sept heures, quand je me suis assis au bout du wagon bondé que j’ai eu tout à coup une illumination. J’en ai eu des fourmillements partout dans la poitrine, comme quand j’avais vu les mecs mater les revues au centre commercial. Dans ces moments-là, on sent qu’on a mis le doigt sur quelque chose de vertigineux. En regardant tous ces connards qui rentraient de leur boulot, une évidence m’a sauté au nez : il me fallait des témoins, des gens qui me voient sortir mon gun de mon sac, qui me voient le lever calmement et le plaquer sur ma tempe. Je ferais les gestes lentement, très lentement, pour que tout le monde ait le temps de comprendre ce qui se passe parce qu’à cette heure-là les gens ne sont plus très frais. Ils piquent du nez, ils bâillent, ils ont l’œil creux, ce n’est pas la grande vitalité. Normal. Donc, j’ai imaginé de faire les gestes lentement pour que tout le monde capte bien la situation. Peut-être que quelqu’un va crier « Non ! Non ! Ne faites pas ça ! ». Ce n’est même pas sûr. Si c’est une meuf canon, j’arrêterai peut-être. Non, je rigole, je n’arrêterai pas. Un suicide, c’est comme une fusée au décollage, quand le compte à rebours a commencé, on ne peut plus l’arrêter.

J’appuierai sur la détente et tout le wagon sursautera. Ma voisine se prendra une bonne giclée de cervelle dans la tronche, comme dans les séries américaines, et ça hurlera dans tous les coins. Personne ne pourra sortir. Ils seront obligés, tous, de regarder ma lente agonie. Quelqu’un tirera peut-être le signal d’alarme pour mettre fin à l’horreur. Je m’effondrerai au ralenti, comme au cinéma. Et à ce moment-là, je reverrai toute ma vie défiler. Tout deviendra enfin limpide pour moi. Comme si — bingo ! — j’avais le bon mot de passe pour entrer dans mon ordinateur.

Ça sera vraiment un beau suicide. Tous les voyageurs seront traumatisés à vie. Les plus jeunes feront des cauchemars pendant des années, en revoyant toutes les nuits ma gueule de con exploser d’un coup et arroser ma voisine. On n’osera pas enjamber ma dépouille baignant dans une mare de sang. Une cellule psychologique sera installée dans la gare d’Aulnay, dans ma gare. Il y aura des flics partout, des pompiers partout, des ambulanciers partout, des journalistes partout. Un vacarme de sirènes, un feu d’artifice de gyrophares. Du monde, plein de monde. Des gens qui courent dans tous les sens. Une atmosphère de fin du monde.

Et tout ça à cause de quoi ? D’une simple pression sur la détente de mon gun. Un maximum d’effets avec un minimum de moyens. Et dire que j’ai failli me jeter bêtement sur la voie. Ça aurait gêné qui ? Ça arrive tous les jours. À la limite — ça, je l’ai vu dans un film — tu te jettes sur la cabine du conducteur du train. Avec la vitesse, tu restes scotché sur la vitre un petit moment. Complètement écrabouillé et quand le conducteur ralentit (s’il n’est pas évanoui), tu commences à glisser lentement en laissant une grande traînée de chair et de sang. C’est cinématographique mais il n’y a qu’un spectateur. Nul. Non, vraiment, ce soir-là, j’ai eu LA bonne idée. Je n’avais plus qu’à écrire ma lettre et à régler quelques affaires personnelles. Tout cela m’a pris un bon petit mois. Jamais je ne me suis senti autant vivre que pendant ce petit mois-là. Je me suis senti vraiment quelqu’un de bien, quelqu’un qui va jusqu’au bout.

Et puis, le jour J est arrivé. C’était ce matin.

Je me suis réveillé vers midi. En fait, tous les jours, je me réveille à cette heure-là. C’est l’heure où mon frère rentre de ses affaires. Et comme en rentrant il allume toujours la télé pour regarder ses jeux de couples à la con, il me réveille. Donc, pour la dernière fois ce matin, il m’a réveillé. J’ai pris ma douche. Je me suis habillé très soigneusement. Je savais qu’en me tirant une balle dans la tempe j’aurais juste la tête d’abîmée. Je voulais être nickel. Je me suis habillé tout en blanc : baskets blanches, chaussettes blanches, jeans blanc, slip blanc, tee-shirt blanc. Un look d’ange. Un ange à la peau mate.

Et je suis sorti. Je n’ai rien dit à mon frère, il était absorbé dans son émission. Je savais qu’il allait être fier de moi. Demain, comme les mecs au rayon de la presse au centre commercial, il ouvrira le journal et il dira « Wouah ! Il a fait ça mon frère ! Respect ! ». Ma mère, elle, était absorbée par ses Sim’s. Comme je ne sais pas si je suis dans sa seconde vie, je ne sais pas si demain elle me fera disparaître. Il y a plein de choses qu’on voudrait savoir et qu’on ne saura jamais quand on meurt. Mais ce n’est pas mieux quand on est vivant, alors... Cet après-midi, je suis allé faire un petit tour dans Paris. Pas aux Champs, non, dans les quartiers que j’aime bien : Pigalle, Barbès, Clichy. J’ai croisé au loin des potes avec qui j’étais en affaires. Je ne suis pas allé vers eux.

Et « Je suis parti, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Loin des hommes des grandes villes,
Et je me suis trouvé très, très malin ».

J’ai attendu sept heures et je suis monté dans le train. Je me suis assis au fond du wagon, à côté d’une fille. Et voilà. Ensuite... Ensuite, je ne sais plus bien. Les choses se sont passées comme prévu, exactement comme je les avais imaginées. Je pense.

Et « La mort a bien voulu de moi.
Priez pour le pauvre Ben ».

Mais qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez, à la fin ? Je vous ai tout raconté en détail. Tout. Je suis peut-être passé un peu vite sur des événements sans importance, mais vraiment, j’ai raconté les moments qui ont le plus compté pour moi. Oui, j’ai tout dit. Tout.

Je ne comprends pas, ça commence à me faire mal. Si c’est ça, la mort. Avant, au moins, je ne ressentais rien. Qu’est-ce que c’est cette douleur qui vient maintenant ? J’ai mal ! Qui parle ? Non, personne ne parle, ce n’est pas possible. J’entends des voix maintenant ! Qui êtes-vous d’abord ? Je ne vous connais pas ! Ou, vaguement, si, peut-être. Il me semble que je vous reconnais. Vous me dîtes quelque chose. Non ! Ne dîtes rien. Laissez-moi deviner.

Vous me faites de plus en plus mal !

Vous étiez assis tranquillement dans le wagon, comme tous les soirs. Il y avait du monde, mais pas plus que d’habitude. Vous lisiez, ou vous discutiez, ou vous rêvassiez. Rien d’extraordinaire. Un soir comme les autres. Vous rentriez après votre journée de travail. Vous alliez retrouver votre femme, votre mari, votre petite maman, votre petit papa, vos enfants, ou peut-être votre solitude. Un soir comme les autres. Vous alliez regarder le 20 heures, ou rallumer votre ordinateur, ou mater un film, ou finir vos devoirs, ou passer un ou deux coups de fil, pourquoi pas aller boire un verre avec un pote, peut-être rejoindre votre copine, ou pleurer en attendant que le téléphone sonne. Oui, un soir comme les autres. Vous alliez vous coucher tôt pour vous lever tôt, ou attendre que vos enfants dorment pour faire l’amour, ou tourner et retourner dans votre lit sans trouver le sommeil, ou raconter encore une fois un conte de fée bidon, peut-être regarder la télé toute la nuit, ou prendre encore un cachet, ou chercher qui appeler à cette heure... Un soir vraiment comme les autres. Aïe ! Ça fait vraiment mal ! Mais qu’est-ce que vous faites-vous là ?

Tout à coup, vous avez regardé vers le fond du wagon et vous avez vu un orphelin, assis calmement, riche de ses seuls yeux tranquilles. Tout en blanc, des pieds à la tête, sauf sa peau, qui était un peu mate. Vous avez pensé que c’était peut-être un Arabe — un Méditerranéen en tout cas. Pas un Alsacien, c’est sûr. Vous l’avez vu plonger lentement ses mains dans son sac à dos et en sortir deux armes, deux belles armes vif-argent. Vous n’avez rien dit. Vous n’avez pas crié. Vous n’avez pas compris tout de suite ce qui se passait. À cette heure, avec une journée dans les pattes, franchement, en plus avec ce roulement régulier du train, votre vigilance était un peu endormie. Et avant de capter que quelque chose était en train de se passer, quelque chose qui n’avait rien à voir avec votre routine habituelle, il s’écoule tellement de secondes... Vous l’avez vu se mettre debout, une arme dans chaque main, et ne plus bouger. Vous n’avez pas bien compris. Vous n’avez pas bougé non plus. Soudain, il y a eu ce silence incroyable dans le wagon. Vous n’avez même plus entendu le bruit du train. Vous avez vu une drôle de lueur dans son regard. Vous y avez vu un grand calme, ou peut-être de la joie, ou encore de l’ironie, un autre y a vu peut-être une force incroyable. Quelque chose, en tout cas, qu’on ne voit pas souvent dans les yeux de quelqu’un, de quelqu’un de jeune, en plus. Et tous vous l’avez vu pointer ses deux armes vers ses tempes, dans un parfait synchronisme. Vous avez été comme hypnotisés par cette symétrie, par ce mouvement très régulier, lent, volontaire, comme une barrière qui se referme.

J’ai mal ! J’ai mal ! Qui sont ces gens, à la fin !

Finalement, vous avez compris qu’il allait se tuer, là, en direct devant vous. Alors parmi vous, une femme, non, une jeune femme, très brune, avec des cheveux très longs, un visage plein de boutons, s’est levée d’un coup et a hurlé « Non ! Non ! Ne faites pas ça ! ». Mais de quel droit ? De quel droit elle voulait m’empêcher de faire ce qui était prévu, organisé, méticuleusement mis au point, réglé comme une horloge depuis des mois ? De quoi elle se mêlait cette pétasse !

J’ai mal ! J’ai très mal ! Je ne veux plus vous voir !

C’est la fille qui est morte en premier. Sur le coup. Il aurait pu s’arrêter là. Mais il avait l’estomac tellement rétréci qu’il ne s’est plus raisonné. Il a tiré sur l’enfant qui était assis à côté d’elle. Deux types en costard cravate se sont précipités sur lui pour le neutraliser. Il les a tués l’un après l’autre. Et comme d’autres ont voulu aussi l’arrêter, il a tiré sur tous ceux qui s’approchaient de lui. Il n’a pas entendu les cris, les gémissements. Il n’y avait aucune expression sur son visage. Rien. Son regard était déjà passé de l’autre côté. Il a plongé ses mains dans son sac et a sorti très vite d’autres armes, qu’il a glissées dans ses poches, dans sa ceinture. Quelqu’un a voulu en attraper une pour l’abattre, mais c’est lui qui s’est fait descendre.

Mais qui sont ces gens ? Qu’est-ce qu’ils me veulent, à la fin !?

Il s’est avancé dans le compartiment, calmement, et il a tué méthodiquement tous les voyageurs qui se collaient les uns contre les autres comme des moules, chacun essayant de se protéger derrière l’autre. Un homme d’âge mûr a voulu tirer le signal d’alarme, il a reçu une balle pile entre les deux yeux. Il a fusillé — oui, fusillé, c’est le terme exact — un groupe de jeunes qui essayait frénétiquement d’ouvrir une porte du compartiment. Il a fini par un couple de vieux qui protégeaient une femme enceinte. Il a d’abord tiré dans le ventre de la mère, puis dans le cœur de la mère, et a tué les deux vieux. C’était fini. Il n’y avait plus personne de vivant dans le wagon. Plus personne. Sauf lui. J’ai mal ! J’ai mal !

Il me restait des cartouches. Pas question de me défiler au dernier moment. J’ai fait comme j’avais dit. Exactement comme j’avais dit. Pan ! Dans la tempe. Je me suis senti tomber lentement, calmement, sur les corps de deux ados. Le dernier souvenir que je garde c’est leur gameboy qui m’est rentrée dans les reins quand je me suis affalé sur eux. Après, je m’en souviens très bien maintenant, ça a fait simplement « Pschitt ! ». Et la mort a bien voulu de moi.

AMÉLIE AUFRAY, 35 ANS ; ARLETTE BEAUDOIN, 67 ANS ; PAUL BEAUDOIN, 69 ANS ; KARIM BEN ABBI, 23 ANS ; FRANTZ CARON, 41 ANS ; AZIZ CHAÏB, 37 ANS ; ELISE CHAUVEL, 24 ANS ; JONATHAN COLLIN, 18 ANS ; GAËL DESCHAMPS, 21 ANS ; JEAN-LUC DUSSAULT, 38 ANS ; DAMIEN FORZIC, 12 ANS ; GUILLAUME FRÉCHET, 48 ANS ; FRANÇOIS HÉBERT, 56 ANS ; FRÉDÉRIC JOLIN, 22 ANS ; FABRICE LANGEVIN, 43 ANS ; JULIE LAISNÉ, 41 ANS ; VALÉRIE LHEUREUX, 28 ANS ; JEAN-PHILIPPE LEROI, 23 ANS ; RACHID MALAOUI, 51 ANS ; PIERRE MARCHAND, 32 ANS ; VALENTIN MOREL, 17 ANS ; VÉRONIQUE PINEAU, 32 ANS ; MAX SIMON, 45 ANS ....
FIN
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Côtoyant quotidiennement le monde des cités, j’ai voulu exprimer dans ce monologue la détresse de jeunes (mais aussi de leurs aînés) qui perdent totalement leurs repères, essentiellement à cause d’un effondrement des valeurs morales.

Ben, le personnage, vit dans un environnement où la hiérarchie des valeurs s’est brouillée. Ce monde, ce n’est pas seulement celui des cités, c’est celui de toute la société, mais la cité réagit à sa manière à ce brouillage en raison de difficultés financières qui favorisent la levée de freins, la montée de l’exaspération et de la frustration et finalement le passage à l’acte.

Le récit de Ben est constitué à partir de témoignages authentiques. Les situations présentées ont une dimension tragi-comique qui est très fréquente dans les cités où règnent souvent l’autodérision, le cynisme et le fatalisme. Ni totalement Blanc, ni Noir, ni Arabe, juste « à la peau un peu mate », Ben incarne tous ces jeunes à la dérive dans ce monde flou.

Le monologue ne légitime pas l’acte de Ben. Il ne l’explique pas, l’excuse encore moins. Il se contente de montrer un cheminement individuel fatal dans un univers lui-même en perdition.

Ce texte est l’adaptation en « petit roman » d’un monologue du même nom écrit pour le théâtre. On peut lire cette version théâtrale sur ce site ici.

© Christian Julia. 2007.
Reproduction interdite.

L’édition papier de ce roman est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-0-9.
Dépôt légal : Février 2008.

Vous pouvez télécharger la version PDF de ce roman
pour une lecture sur une liseuse :

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