Christian Julia
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I

À vingt-cinq ans, Patrick trimbalait dans la vie son allure sportive et son regard clair sans trop se soucier de son avenir. Son peu de goût pour les études l’avait amené très tôt à quitter l’école et à exercer tous les métiers avant de pouvoir enfin vivre de ce qui était son unique passion : la photographie. Depuis un an il travaillait dans une agence dont le plus gros client était une entreprise de vente par correspondance du Nord. Sans doute aurait-il éprouvé une certaine fierté d’être parvenu à son but si cette place ne lui avait été livrée sur un plateau par une amie mannequin, Jennifer, qui, au cours d’une des nombreuses réceptions quelle donnait chez elle, lui avait présenté Martin, le directeur de l’agence. N’ayant jamais très bien su ce qu’il y avait eu entre Martin et Jennifer, il avait eu le sentiment douloureux d’avoir été engagé non pour ses compétences professionnelles, mais pour des raisons mystérieuses. Patrick était désormais l’amant de Jennifer, mais il ne pouvait s’empêcher de penser que quelque chose subsistait encore entre Martin et elle, quelque chose qui expliquait qu’elle soit le mannequin le plus utilisé par l’agence, quelque chose qui expliquait que Martin l’ait engagé dès le lendemain de la soirée, sans lui demander de faire un essai, simplement à la vue d’un reportage sur une course de motos, ce qui n’avait rien à voir avec la mode... Mais il est vrai que le reportage, publié le mois précédent dans Paris-Match avait connu un certain retentissement.

Cependant, Patrick en voulut toujours à Jennifer d’avoir provoqué une réussite qu’il aurait souhaité ne devoir qu’à son seul mérite. Et la jeune femme ne parvint jamais à le convaincre vraiment qu’il n’y avait désormais plus rien entre elle et Martin.

Patrick pouvait désormais vivre de son métier. Il se considérait comme photographe de mode même si, pour débuter, on lui confiait la réalisation des clichés de complément qui illustraient les différents coloris ou les variantes des vêtements présentés en pleine page dans le catalogue. Qui aurait pu croire, en voyant ces plages sublimes, ces palmiers généreux, ces mers d’un bleu profond qui constituaient la toile de fond de ses photos de tee-shirts ou de jupes colorées que tout cela avait été pris entre les quatre murs d’un studio. Il n’avait sans doute pas rêvé de cela. Il voyait défiler chaque jour des mannequins de second ordre, qui avaient dû être côtés autrefois et qui ne servaient plus que de porte-manteau. On ne voyait même pas leurs visages, l’intérêt du cliché étant surtout de montrer cette merveilleuse petite poche à glissière sur la manche, ou ces astucieux soufflets au dos d’un blouson.

Il savait qu’il n’en était qu’à ses débuts, mais, à défaut de voyager au bout du monde en compagnie de filles superbes, comme il en avait rêvé, il gardait parfois la nostalgie des compétitions de moto. Le milieu motards n’avait évidemment rien à voir avec celui de la mode et il avait eu quelques difficultés à s’y habituer. Il se souvenait de ce jour où il avait frappé un mannequin homme qui lui avait fait des avances. Par la suite, il s’était forcé à ne voir dans tout cela qu’un jeu de séduction...

Un an après la fameuse rencontre avec Martin, Jennifer organisa une nouvelle soirée. Patrick était un autre homme, plus à l’aise, plus bavard, plus complice de la folie ambiante. On ne le regardait plus comme une bête curieuse, comme l’étrange animal que Jennifer avait ramené dans ses bagages d’un séjour en Grèce. Il avait troqué le gros pull, le jeans délavé et les baskets pour une tenue plus « lookée ». Bref, il s’était intégré. Sans doute, par fierté masculine, aurait-il préféré convertir Jennifer aux joies de la moto, la plonger, elle, dans le milieu qu’il avait toujours fréquenté, l’obliger à porter blouson et bottes de cuir, mais comme il l’aimait, il considérait que l’essentiel était, après tout, qu’ils se soient rencontrés quelque part...

Allongé sur son lit, Patrick regardait les photographies qu’il avait prises pendant la réception de Jennifer lorsque le téléphone sonna. Il étendit paresseusement le bras et saisit le combiné. Au bout du fil, il reconnut la voix ferme et grave de son amie :
— Tout le monde me réclame les photos de la soirée. Est-ce que tu les as développées ?
— Je viens de les tirer. Je les ai sous les yeux. Je peux te les montrer quand tu veux.
— Demain ?
— J’ai une séance au studio à quatre heures. Je pourrai passer chez toi au début de l’après-midi. OK ?
— OK.

Patrick reposa le combiné et passa sa main sur son front comme il le faisait chaque fois que la contrariété venait accentuer les deux petits plis creusés au-dessus de ses sourcils. Il n’était pas tout à fait satisfait de ses photographies. Pourtant, leur naturel, leur composition révélaient le talent d’un véritable artiste. Il avait ce don particulier d’impressionner sur la pellicule des choses que personne ne voyait et qui révélaient le mystère des êtres saisis sur le vif. Ce qui le contrariait, c’était un défaut technique. Dans un angle, il y avait un minuscule petit point blanc, presque invisible, mais qui n’avait pas échappé à son œil.

Et ce minuscule point blanc, à peine plus visible qu’une tête d’épingle, commençait à le préoccuper. D’où provenait-il donc ? De son appareil ? De la pellicule ? De son agrandisseur ? L’appel de Jennifer le tira de ses questions et il bondit du lit pour chercher l’origine de cette présence insolite. Il s’enferma dans son laboratoire pour tirer des négatifs qu’il savait sans défaut. Le point n’apparut pas. Cela le rassura : ni son agrandisseur, ni le papier qu’il avait utilisé n’étaient en cause.

Il examina ensuite le négatif et s’aperçut que le petit point se retrouvait sur chaque vue avec une régularité qui excluait, dans son esprit, l’hypothèse d’une imperfection de la surface sensible. Il semblait avoir été photographié en même temps que le reste de l’image. Il en vint donc tout naturellement à incriminer son appareil. Il l’examina minutieusement, inspectant tous les organes, mais sans résultat. Il n’y avait pas de trou sur le rideau de l’obturateur, pas de choc sur l’objectif, rien. Tout paraissait normal. Néanmoins, il décida de faire tester son appareil par un spécialiste...

II

Jennifer le reçut dans un long peignoir de soie et s’installa devant son petit déjeuner. Il était près de minuit, mais elle venait de se réveiller et avait eu juste le temps de prendre une douche. Patrick la découvrit comme il aimait la voir certains matins, détendue et naturelle.

Tout en avalant du bout des dents ses biscottes, elle regarda une à une les photographies de sa soirée et dit à Patrick :
— J’ai une excellente nouvelle à t’annoncer. Martin a décidé de te confier la réalisation de toutes les photos des robes d’été du prochain catalogue. Il va t’envoyer à Ibiza. C’est fabuleux, non ?
— Fabuleux…, reprit Patrick visiblement plus contrarié que ravi.
— Je ne sais pas si tu te rends compte de la chance qu’il te donne, insista la jeune femme, un peu déçue par la réaction de Patrick. Fini les timbres-poste ! Fini le studio ! À toi le soleil des Baléares et les photos pleine page !
— C’est très aimable à toi de continuer à t’occuper de ma carrière, dit Patrick sur un ton sec. Je te remercie. Mais je trouve un peu bizarre que Martin t’ait fait part de ses projets avant de m’en parler.
— Ne le prends pas mal. Nous nous sommes vus hier chez des amis et comme il partait à New-York quelques jours, il a voulu que tu le saches tout de suite.
— Il aurait pu me passer un coup de fil...

Jennifer ne répondit pas. Patrick reprit :
— Chez quels amis tu l’as vu ?

D’instinct, Jennifer comprit que la conversation allait dériver sur les eaux troubles de la jalousie et de la suspicion et, sans rien dire, elle se leva pour changer le disque qui, depuis un moment déjà, était arrivé en bout de course. Mais Patrick insista.

— Quelle importance, lui répondit enfin Jennifer en s’asseyant dans le canapé du salon. Je l’ai vu. Point. Et puis zut ! à la fin. Je fais ce que je veux de ma vie. Nous n’avons pas de comptes à nous rendre. Si j’ai envie de voir Martin, je le verrai, que ça te plaise ou non. Et tout ce que tu pourras dire n’y changera rien.

Jennifer alluma nerveusement une cigarette et en tira plusieurs petites bouffées, sans même prendre le temps d’avaler la fumée. Elle luttait pour éviter une dispute avec Patrick. Depuis six mois déjà, ils n’étaient plus amants. Et ils tentaient désespérément de rester bons amis. Patrick n’avait jamais vraiment accepté cette rupture et il lui arrivait encore de se montrer possessif.

— Je mettrais ma main à couper que tu es pour quelque chose dans sa décision. Tu as dû lui dire : « Envoie-le aux Baléares, ça lui fera prendre un peu l’air et je l’aurai moins sur le dos » !
— Arrête de te faire mal, Patrick, répondit calmement Jennifer. Martin a jugé qu’après un an de studio, il pouvait te confier la responsabilité d’une réalisation importante. Je n’y suis pour rien, je t’assure. Patrick eut un sourire d’incrédulité qui mit Jennifer hors d’elle.
— Ça te va assez mal de jouer aujourd’hui les fiers. Tu ne t’es pas trop plaint quand je t’ai présenté Martin l’année dernière. Tu oublies que cette soirée, je l’avais organisée pour toi...
— Je me doutais bien qu’un jour ou l’autre tu finirais par me sortir ce truc-là ! Je sais que c’est grâce à toi que j’ai eu ce boulot. Je le sais ! Je sais que sans toi je continuerais à pourrir dans ma chambre de bonne à distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres. Je sais que tu t’es sacrifiée pour moi. Merci. Merci mille fois ! Je t’en serai éternellement reconnaissant.

Fou de rage, Patrick se leva d’un bond, saisit au passage son imperméable et quitta l’appartement de Jennifer en claquant la porte. La jeune femme poussa un long soupir de découragement. L’impossible Patrick occupait encore une grande place dans son cœur.

III

— Votre appareil n’a rien du tout, lui annonça le photographe. Je l’ai envoyé au laboratoire ; ils l’ont examiné ; ils n’ont décelé aucune anomalie. Ni dans le miroir, ni dans l’obturateur, ni dans les objectifs. Patrick lui remit sous le nez les photographies de la soirée.
— Pourtant, voyez vous-même, il y a ce défaut sur toutes les photos, au même endroit.

Le photographe examina une nouvelle fois les tirages.

— C’est vrai, je reconnais qu’il y a un défaut. Mais il provient peut-être de la pellicule...
— Impossible ! Le défaut est trop régulier pour que ce soit un défaut de fabrication. Il se répète exactement au même endroit sur chaque cliché.
— C’est un reflet dans votre objectif, alors…
— Impossible ! La lumière ne vient jamais du même endroit... Non, je ne vois pas d’autre explication qu’un trou minuscule dans le rideau de l’obturateur.
— Le laboratoire l’a examiné... Mais, si vous le désirez, je peux leur renvoyer l’appareil pour un examen plus approfondi, ou l’envoyer à un autre laboratoire. Mais, à mon avis, avant, si j’étais vous, je ferais un essai avec une autre pellicule. Vous êtes peut-être tombé sur une mauvaise série. L’après-midi, Patrick suivit les conseils du photographe et prit quelques vues dans Paris. Il développa la pellicule le soir même et constata, presque sans surprise, que la même petite tache blanche apparaissait sur chacune des photographies. Il reporta donc l’appareil pour un nouvel examen dans un autre laboratoire.

Le lundi suivant, Patrick arriva au studio de bonne heure et salua Philippe, son assistant, machinalement. La petite tache obsédait son esprit.

— Alors, ton appareil ? s’enquit Philippe.
— Rien. Ils n’ont rien trouvé. J’ai refait un essai avec une nouvelle pellicule. Pareil.
— Ça vient bien de l’appareil, alors...
— Sûrement...

Patrick se dirigea vers une grande table où étaient étalés les tirages des clichés de la semaine précédente. Son regard ne vit d’abord que les blousons et les jupes qu’il avait photographiés, mais bientôt il fut attiré dans l’angle droit, en bas, et là, il aperçut la mystérieuse petite tache blanche. Patrick eut un tressaillement.

— C’est impossible ! se dit-il à voix basse en examinant tous les clichés. Mais non, il ne se trompait pas : la petite tache était bien sur chaque cliché. Derrière lui, deux mannequins s’habillaient. Face à la grande glace, elles prenaient des poses ridicules, s’enfonçaient les bonnets jusqu’aux oreilles, poussaient des petits cris insignifiants. Patrick ne les entendait pas. Il avait l’œil rivé sur la petite tache blanche.
— Quand tu veux ! lui lança Philippe. On est prêts.

Patrick ne répondit pas. Philippe s’approcha de lui.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Elles ne te plaisent pas ?
— Regarde, lui dit Patrick en lui mettant les tirages sous le nez.
— Et alors ? C’est des blousons...
— Regarde, là, dans le coin. Tu vois la tache ?
— Ah merde ! C’est marrant !
— Tu trouves ça marrant ?
— C’est curieux comme truc.
— Curieux, oui, comme tu dis. Mais celles-là, je ne les ai pas prises avec mon appareil.

IV

Martin tendit un verre de whisky à Patrick et l’invita à s’asseoir dans le grand canapé de cuir noir qui occupait un coin de son bureau, à l’agence.

— Mon cher Patrick, lui dit-il en laissant tomber un glaçon dans son verre, vous allez être content. Je vous envoie à Ibiza la semaine prochaine pour photographier les robes du prochain catalogue, avec Ingrid et Karima.
— Je sais, dit sèchement Patrick, Jennifer m’en a parlé.
— Sacrée Jennifer ! Elle ne peut pas garder un secret... Surtout quand ce secret vous concerne !

Martin avait une quarantaine d’années. Son visage tout rond était percé de deux petits yeux rieurs qui donnaient à son faciès de poupon ridé une expression d’amabilité sournoise.

— Je ne vous cacherai pas, reprit Patrick, que j’aurais aimé être informé le premier.
— C’est ce que Jennifer m’a dit, répondit Martin tout à coup plus grave. Il paraît même que vous étiez furieux contre moi.
— Vous êtes au courant de tout ! À croire que vous voyez Jennifer tous les jours.
— Je la vois aussi souvent que je veux. Ce n’est pas votre affaire. À vous entendre, on dirait que vous avez encore des droits sur elle ! Patrick, comme un enfant pris en faute, ne répondit rien. Il baissa les yeux et fit tourner son verre entre ses mains. C’est vrai qu’il n’avait plus de droits sur Jennifer, mais il l’aimait encore et les relations qu’il lui supposait avec son patron lui étaient insupportables.
— Essayez donc, poursuivit Martin d’un ton paternel, d’être plus... Comment dirais-je ?... Plus compréhensif. Qu’y a-t-il de si déshonorant à ce que Jennifer continue à s’intéresser à votre carrière ?
— Car, naturellement, ce reportage à Ibiza n’a rien à voir avec mes qualités de photographe. Jennifer continue à jouer les saint-bernards pour moi.
— Vous me décevez, Patrick. Je vous croyais plus intelligent. Moins orgueilleux en tout cas. Si cela vous gêne à ce point de faire ce travail, vous êtes libre de refuser. Il y a d’autres photographes à l’agence qui attendent l’occasion de montrer ce qu’ils savent faire. Mais je préfère vous prévenir que je ne serai sans doute pas toujours dans d’aussi bonnes dispositions à votre égard. Je ne crois pas que, dans votre situation, vous puissiez vous montrer trop chatouilleux.

Martin finit son whisky d’une traite et posa le verre brutalement sur la table basse.

— Je n’ai plus rien à vous dire, Patrick. Vous pouvez vous retirer. La semaine suivante, Patrick, accompagné des deux mannequins vedette de l’agence, d’une habilleuse, d’un styliste et de Philippe, s’envolait pour Ibiza.

Pour prouver à Martin qu’il était un photographe accompli et qu’il n’avait pas besoin de la sollicitude de Jennifer pour réussir son métier, il soigna particulièrement son travail et s’attacha à faire de chaque cliché un chef-d’œuvre de composition, d’expression et de mouvement. Cela lui prenait parfois beaucoup de temps et impatientait tout le monde. Au bar de l’hôtel, un soir, Philippe se décida à lui glisser à l’oreille qu’il était en train de faire un catalogue de vente par correspondance et que s’il continuait à ce rythme il allait se mettre toute l’équipe à dos. Patrick ne répondit pas et plongea le nez dans son whisky.

— T’es chiant avec tes problèmes ! explosa Philippe. T’es pas bien ici ? Qu’est-ce qu’il te faut de plus ? Un temps superbe, une plage superbe, des filles superbes, un soleil superbe... Des vraies vacances ! Et tu tires une gueule de six pieds de long toute la journée.
— Tu sais très bien que pour moi, c’est pas des vacances.
— Tu veux prouver que tu peux réussir sans Jennifer... C’est ça ? Tout le monde s’en fout ! Tout le monde est pistonné ! Tout ce que tu vas prouver c’est que t’es le type le plus chiant de la terre.
— OK, j’ai compris, se contenta de répondre Patrick.

À ce moment, Ingrid et Karima entrèrent dans le bar de l’hôtel. Les deux garçons avaient beau les voir tous les jours, ils ne s’étaient pas encore faits à l’idée qu’une telle beauté pût exister. Patrick gardait le souvenir des années où certaines femmes l’avaient fait rêver dans les magazines. Désormais, il les avait sous ses yeux, mais il ne croyait toujours pas à leur réalité.

Par jeu, Ingrid lui prit son appareil et le photographia, espérant lui arracher un sourire. Mais Patrick la pria de ne pas gâcher sa pellicule.

À son retour à Paris, il surveilla de très près le tirage de ses clichés, car, sur chacun d’eux, apparaissait la mystérieuse petite tache blanche dans le coin droit, en bas. Il fallut naturellement recadrer toutes les photographies pour la faire disparaître. Mais cette opération ne nuit pas à la qualité de son travail, car il avait pris soin, à la prise de vue, de décentrer légèrement ses sujets.

Il tira un soir les photographies prises avec son propre appareil. Toutes présentaient le même défaut. Toutes, sauf celle qu’Ingrid avait prise dans le bar...

V

Le lendemain, au studio, à la fin d’une séance de pose, Patrick demanda à Philippe de lui rendre un service.

— Je voudrais que tu me prennes en photo. Tiens, voilà mon appareil. Il est chargé. Tu n’as plus qu’à appuyer.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda Philippe un peu surpris. Tu veux devenir mannequin ou c’est pour ta mère ?

Mais Patrick n’était pas d’humeur à plaisanter. La petite tache — surtout son absence sur la photographie prise par Ingrid — commençait à l’inquiéter vraiment et l’expérience qu’il allait tenter revêtait pour lui une importance capitale.

— Je t’en prie, dit-il au jeune garçon, ne pose pas de question et fais ce que je te dis.
— Ça existe les retardateurs, tu sais ? Tu peux faire ça tranquillement chez toi…

Patrick écrasa du pied l’interrupteur et aussitôt quatre puissants projecteurs déversèrent sur lui leurs kilowatts de lumière.

— Vas-y. Je suis prêt.
— Tu es devenu complètement fou ! Je me demande si tu n’as pas pris un coup de soleil à Ibiza ! Enfin... Puisque je ne dois pas poser de question... Essaie au moins d’être naturel. Souris un peu ! Non. Bon. Au fait, j’en prends une ou je te mitraille ?
— Une seule, ça suffira.
— Et si elle est ratée ?
— Une seule, je te dis.
— Bon, bon.

Philippe régla l’appareil et appuya sur le déclencheur. Patrick le remercia.

— Bon, maintenant, dit-il à Philippe, va te mettre devant le fond. Je vais te prendre.
— Décidément, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez toi. Tu devrais aller voir un psychiatre.
— Arrête ! Je t’expliquerai tout ça plus tard... Si je comprends un jour...
— Quelle pose veux-tu que je prenne ? Tu préfères habillé ou à poil ? Je te préviens, à poil, c’est plus cher...
— Ta gueule !

Patrick prit deux clichés de Philippe puis lui passa l’appareil et lui demanda de le prendre de nouveau en photo. Et ils alternèrent ainsi les rôles jusqu’à la fin de la pellicule.

Au développement, Patrick eut la confirmation de ce qu’il redoutait : la petite tache blanche n’apparaissait pas sur les clichés pris par Philippe. En revanche, elle était, sans exception, présente sur tous ses clichés. Toutes les hypothèses qu’il avait pu formuler jusqu’alors sur l’origine de ce curieux phénomène s’effondraient d’un seul coup. Il ne pouvait plus accuser ni son appareil, ni la pellicule, ni ses objectifs. L’expérience qu’il venait de tenter ajouta encore à la confusion de son esprit.

VI

Jamais Jennifer n’avait été aussi belle. Un rapide séjour à la montagne avait hâlé son visage. Son regard n’en était que plus fascinant, et son sourire plus éclatant. Elle portait une longue robe de mousseline noire, parsemée de roses rouges dont les pétales ondulaient au rythme de ses mouvements. Elle avait réuni quelques amis chez elle. Patrick était là, mais Martin, qui ne tenait pas à rencontrer le garçon en présence de Jennifer avait préféré se dire occupé ailleurs ce soir-là.

Vers la fin de la soirée, Jennifer disparut dans sa chambre pour refaire son maquillage. Patrick, sans trop savoir pourquoi, sans doute pour avoir un moment seul avec elle, sans doute pour se faire pardonner ses sautes d’humeur, la rejoignit.

En entrant dans la chambre, il la vit assise devant sa coiffeuse, occupée à redonner des couleurs à ses joues. Il s’approcha doucement d’elle et, la fixant du regard dans le miroir, se mit à caresser ses épaules. La jeune femme sentit soudain un profond bien-être l’envahir. Elle pencha la tête et posa sa joue sur la main de Patrick. Celui-ci, lentement, découvrit la nuque de la jeune femme et l’embrassa. Un frisson de plaisir, mêlé au souvenir de plaisirs passés la traversa, mais elle se ressaisit immédiatement.

— Patrick, dit-elle d’une voix douce, sois raisonnable, s’il te plaît. Nous n’avons pas le droit de nous jouer cette comédie. Nous savons que plus rien n’est possible entre nous. Ne gâche pas tout. Tu te fais souffrir pour rien.

Patrick ne répondit pas. Il gardait toujours l’espoir de reconquérir le cœur de Jennifer. Il pensait qu’une nuit d’amour pourrait lui faire oublier qu’il n’avait pas changé depuis cette nuit en Grèce où ils s’étaient aimés. Peut-être espérait-il aussi pouvoir, le moment venu, lui confier dans le creux de l’oreiller, le souci qui le troublait. Il l’embrassa de nouveau, mais elle le repoussa violemment. Patrick alla s’asseoir sur le lit, furieux.

— Je ne comprends pas ce que tu peux trouver à ce type ! lança-t-il.
— De qui parles-tu ?
— De Martin ! De qui veux-tu que je parle ?
— Tu te fais des idées complètement fausses sur mes rapports avec lui, dit la jeune femme en commençant à brosser ses longs cheveux bruns. Tu as beaucoup trop d’imagination.
— Pas plus qu’un autre... On vous voit souvent ensemble...
— Et alors ? Je suis mannequin et il dirige une agence de photographie de mode. Ça me paraît normal qu’on se voie souvent. Tu oublies que je le connaissais avant de te rencontrer.
— Je sais ! C’est d’ailleurs pour ça que tu as pu me faire rentrer dans son agence.
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je n’ai fait que vous présenter l’un à l’autre. Pour qui me prends-tu ? Tu ne penses tout de même pas que j’ai couché avec lui pour qu’il t’engage !
— Non, bien sûr ! Mais pour le remercier de l’avoir fait, sûrement ! Tu en avais tellement marre que je vive à tes crochets !
— Arrête, Patrick ! Tu es stupide. Tu ne comprends rien à rien. Laisse-moi, je vais rejoindre mes invités.

Elle voulut quitter la pièce, mais Patrick se précipita vers elle et referma la porte qu’elle s’apprêtait à ouvrir. D’un geste qu’il aurait voulu moins brusque, il la saisit par les épaules et l’obligea à lui faire face.

— Jennifer, je t’aime toujours !
— J’ai bien l’impression, oui. Mais c’est fini. Et c’est mieux comme ça. Pour toi comme pour moi.

Et elle sortit de la chambre, laissant Patrick à son désarroi.

VII

Sur un des murs de son laboratoire, chez lui, Patrick avait accroché toutes les photographies qu’il avaient prises depuis l’apparition de la tache blanche. Et il les regardait inlassablement, les unes après les autres, pendant des heures, en tentant de percer leur secret.

Le petit point blanc à peine visible du début était devenu une tache. La tache avait grossi et pris la forme d’un étrange triangle surmonté d’un ovale. Cette modification de la forme s’était accompagnée d’un déplacement. La chose avait quitté l’angle inférieur droit des clichés pour se rapprocher du centre. Ce qui obligeait Patrick à effectuer des recadrages de plus en plus importants.

Il avait compris qu’il était vain de chercher une explication logique à cette bizarrerie. Quel que fût l’appareil, la pellicule ou les circonstances, la tache blanche était là, présente sur tous les clichés. Non, il ne se posait plus de question, il observait le phénomène avec une fascination grandissante. Ce soir-là, il décida de tirer un très fort agrandissement de la tache, le plus fort que lui permettait son agrandisseur. Le résultat ne fut guère satisfaisant. Sur le papier photographique, il vit apparaître une forme blanchâtre indéfinissable avec, çà et là, des zones d’ombre. Il accrocha le nouveau tirage au-dessus de son lit, puis se déshabilla et alla prendre une douche. Quand il revint dans la chambre, il découvrit avec stupeur que ce qu’il avait pris tout d’abord pour des ombres réparties au hasard sur la surface blanche de la tache, lui apparaissait maintenant, avec le recul, bien différemment. Sous ses yeux ahuris, il vit le visage d’une femme ! Les zones claires et les zones sombres dessinaient les contours des yeux, du nez, de la bouche, du front d’une femme.

C’était très flou, très imparfait, mais il n’y avait plus de doute possible. La tache venait de révéler une partie de son secret. C’était l’image d’une femme qui, peu à peu, prenait forme sur la surface sensible de la pellicule. Il comprit que le triangle était le corps de cette femme et l’ovale son visage. Lorsqu’il plissait les yeux, l’impression devenait encore plus saisissante. Il voyait alors le regard d’une femme jeune et belle qui le fixait intensément. Mais s’il s’approchait trop près de la photographie, l’impression s’estompait. Les zones claires et les zones sombres se confondaient avec la granulation de la pellicule.

Cette soudaine révélation fit naître en lui des sentiments contradictoires. Il était heureux, et même soulagé, d’avoir enfin découvert la vraie nature de cette tache obsédante. Il savait désormais ce qu’elle lui avait caché depuis des mois. Et, en même temps, une vague angoisse montait en lui. Cette tache, minuscule point blanc au début, allait nécessairement encore grossir, se rapprocher chaque jour davantage du centre et, bientôt, elle envahirait toute l’image...

Puisque Jennifer le rejetait, Patrick était bien décidé à lui prouver qu’il n’avait pas besoin d’elle et de ses attentions agaçantes pour réussir. Il écrivit une lettre de démission et la remit à Martin.

— J’ignore quelles sont les raisons qui ont motivé votre décision, lui dit Martin, mais permettez-moi de la juger un peu hâtive. Je crains malheureusement que vous n’ayez quelques difficultés pour trouver une place ailleurs. Vos qualités professionnelles sont certaines, mais vous manquez encore d’expérience. Ce n’est pas parce que je vous ai confié la réalisation de deux ou trois grandes séries que vous devez croire que tout est arrivé ! Il vous reste encore beaucoup à apprendre et je doute qu’une autre agence vous offre une situation identique. Les places sont rares, vous savez, et vous n’êtes pas connu. Beaucoup de jeunes veulent faire ce métier. Mais, enfin, si vous désirez partir, je le regretterai, mais je ne pourrai pas vous retenir.
— Ne vous inquiétez pas pour moi. Je sais parfaitement ce que je fais.
— Jennifer est au courant ?
— Je compte sur vous pour lui apprendre la nouvelle.
— Elle m’a dit combien elle regrettait que vous n’ayez pas compris — ou pas voulu comprendre — ce qu’elle attendait de vous. Elle a gardé beaucoup d’amitié pour vous et je crois qu’elle aurait aimé que vous restiez en bons termes avec elle.
— Je préfère que nous ne parlions pas d’elle.
— Vous avez raison, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Martin se leva et accompagna Patrick jusqu’à la porte du bureau. Avant de le saluer, il lui dit :
— Si, par hasard, vous ne trouviez pas de travail, n’hésitez pas à venir me voir. Je vous reprendrai volontiers.

Patrick eut un sourire et sortit.

Dehors, il sauta dans sa voiture et partit au hasard. Bientôt, il arriva près d’une vaste carrière et s’y arrêta. Le décor parut lui convenir et il prit une centaine de photographies, sans rien cadrer de particulier, sans rien régler, ni la distance, ni l’ouverture de l’obturateur. Peu lui importait le fond. Il cherchait seulement à revoir, revoir encore, la mystérieuse jeune femme blanche...

Elle fut fidèle au rendez-vous.

En développant le négatif, il constata que la forme avait encore grossi. Ce n’était plus un point, ni une tache, c’était maintenant la forme d’une femme au visage harmonieux, au regard très clair et au corps gracile. L’image était encore indécise, comme recouverte d’un voile, mais c’était bien une femme, cela ne faisait plus de doute, une femme qui le regardait fixement et qui semblait lui dire : « Je t’ai cherché longtemps et je te trouve enfin. Je suis à toi. Viens me rejoindre. Je t’attends ».

Il fit plusieurs agrandissements des photographies prises ce jour-là et en tapissa les murs de sa chambre. Puis il s’étendit sur son lit et noya son regard dans celui de la jeune femme dont l’étrange beauté l’attirait irrésistiblement. Ses apparitions ne le préoccupaient plus. Il lui appartenait déjà.

IX

Patrick ne se faisait guère d’illusion sur ses chances de retrouver du travail. Il devait renoncer à son métier. Quelle agence accepterait que sur toutes ses photographies apparaisse la même femme ? Certes, elle était belle, et plus d’un mannequin aurait envié sa troublante beauté. Il songea même un moment à composer un album qui aurait réuni toutes les photographies qu’il prenait d’elle. Mais il chassa vite cette idée de son esprit. Cette femme, c’était son secret, son intimité, son amour. Qui pouvait-elle intéresser ?

Il vécut quelques mois sur ses économies. Il se levait vers midi, se couchait tard dans la nuit et occupait ses journées à contempler l’image de l’inconnue qui avait bouleversé son existence.

Il rompit toute relation avec Jennifer, malgré les tentatives de celle-ci pour le revoir. Il perdit de vue ses anciens amis. Il vivait en reclus chez lui et ne sortait que pour faire quelques courses et, surtout, pour prendre de nouvelles photographies de la jeune femme. Chaque jour, il lui fixait un rendez-vous imaginaire dans les lieux les plus insolites. Et chaque jour, elle était là. Elle occupait désormais toute l’image et, selon son humeur, changeait d’attitude ou de physionomie. Mais son regard restait fixé sur Patrick.

Bientôt ses économies furent épuisées et il dut se résoudre à chercher du travail. La lune de miel était terminée. Il reprit un des métiers qu’il avait exercés avant d’être engagé chez Martin et redevint laveur de vitres. Très vite, comme par superstition, il prit l’habitude de laisser dans l’angle inférieur droit de toutes les surfaces qu’il nettoyait un petit rond de saleté. Si on lui en faisait la remarque, il souriait et retirait la tache. Mais la plupart des gens ne voyaient rien. Elle était si petite !

Patrick ne songeait plus à découvrir d’où venait cette femme, ni qui elle était, ni comment elle était apparue. Une seule chose le troublait encore : son regard, ce regard qui lui disait avec une insistance grandissante : « Viens me rejoindre. Je t’attends. Viens vite ! ».

Il aurait voulu répondre à son appel, mais il ignorait de qu’elle manière. Comment franchir la barrière qui les séparait ? Comment aller la retrouver dans son univers ? Elle n’était qu’une chimère, une apparition à la surface d’un négatif. Elle vivait dans un monde qui lui était inaccessible.

X

Un après-midi d’été, un adolescent a découvert dans une clairière un appareil photographique posé sur un pied. L’appareil était muni d’un moteur et prenait des clichés automatiquement. Il n’y avait personne aux alentours. L’adolescent appela à plusieurs reprises. Personne ne répondit. Alors, il emporta l’appareil et fit développer la pellicule.

Trois jours plus tard, il alla rechercher les photographies. Il découvrit alors un homme à l’allure sportive et au regard clair s’approcher d’une jeune femme aux longs cheveux blonds. Il vit l’homme lui sourire longuement, prendre sa tête entre ses mains, caresser les longs cheveux blonds, puis embrasser les lèvres qui se tendaient vers les siennes. Enfin, il vit l’homme entraîner la jeune femme vers la clairière. Puis, plus rien.

L’adolescent, qui avait espéré un instant en apprendre beaucoup sur l’amour, jugea la série banale et très décevante, et jeta les photographies.

FIN
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La nouvelle « Surface sensible » a été écrite en 1984. Je l’ai ensuite adaptée en scénario que j’ai proposé à la télévision. L’idée fut appréciée, malheureusement, le scénario avait un format trop court.

La nouvelle aborde avec quelques années d’avance un thème aujourd’hui très répandu depuis l’avènement d’Internet, c’est celui de l’addiction. Soudain, une « fascination » envahit peu à peu tout notre espace vital et compromet notre existence. Elle dégrade nos relations, compromet notre travail, obsède notre esprit... Elle nous enferme et nous entraîne dans son univers...

À l’époque où j’ai écrit cette nouvelle, Internet et les jeux vidéos n’existaient pas encore, mais elle anticipe le mal qui gâche aujourd’hui la vie de millions de gens...

© Christian Julia. 1971-1984. 2009.
Reproduction interdite.

Le recueil « Le Temple et autres nouvelles » est disponible
en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-5-4.
Dépôt légal : Septembre 2009.

Vous pouvez télécharger une version PDF de ce recueil
pour une lecture avec une liseuse :

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