Christian Julia
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Ecrits
Scénarios
D.S.R.

SCÈNE 85
ROUTES CAMPAGNE
ISABELLE - PHILIPPE

ISABELLE et PHILIPPE roulent à bord de leur voiture dans la région de Sainte-Victorine. C’est PHILIPPE qui conduit. ISABELLE a sur ses genoux un guide et une carte routière. Elle donne des indications de direction à PHILIPPE.

SCÈNE 86
ROUTE RELAIS-CHATEAU
ISABELLE - PHILIPPE

ISABELLE et PHILIPPE arrivent enfin en vue du relais-château. PHILIPPE ralentit l’allure et s’arrête à quelque distance.

ISABELLE examine très attentivement le lieu…

PHILIPPE
Ça te dit quelque chose ?…
ISABELLE
Attends, laisse-moi réfléchir.
Un petit temps s’écoule…
ISABELLE
J’ai l’impression que des choses me reviennent, mais c’est confus…
PHILIPPE
Vous avez peut-être simplement passé un moment là… Il suffit d’aller se renseigner. T’es suffisamment connue. Si tu as déjeuné là, ils s’en souviendront…
ISABELLE
Et si c’est justement là que j’ai été enlevée ?
PHILIPPE
Maintenant qu’on est là, il faut avancer… Tu es la grande Isabelle Delamarre, journaliste de réputation internationale, qui n’a peur de rien, ni de personne… sauf de moi, bien sûr. Mais moi, c’est normal, je suis un tyran sanguinaire qui te retient prisonnière dans son château…
ISABELLE
(Bienveillante) Arrête !… (Un petit temps) Prisonnière, tu dis… ?
PHILIPPE
Oui… Ça te dit quelque chose…
ISABELLE
J’ai une espèce d’impression de barreaux… (Changeant soudain de ton) Bon ! On y va… Advienne que pourra !
PHILIPPE redémarre et entre dans l’enceinte du relais-château.

SCÈNE 87
EXTÉRIEUR RELAIS-CHATEAU
ISABELLE - PHILIPPE - L’HOTESSE

PHILIPPE gare la voiture dans le parking. Avec ISABELLE, il remonte l’allée qui conduit à l’entrée du château.

L’HOTESSE, de l’intérieur du château, les voit arriver. Elle semble prise de panique et s’éloigne vivement de la fenêtre…

SCÈNE 88
BUREAU DIRECTEUR
L’HOTESSE - DIRECTEUR

L’HOTESSE entre précipitamment dans le bureau du DIRECTEUR, en qui on reconnaît l’homme qui a endormi Isabelle.
HOTESSE
(Paniquée) Elle est là… Elle est revenue…
DIRECTEUR
(Levant le nez de ses dossiers) Qui ?
HOTESSE
La journaliste… Isabelle Delamarre !
Le DIRECTEUR est très surpris et contrarié mais le laisse à peine transparaître.
DIRECTEUR
C’est impossible. Le produit est parfaitement au point. Elle ne peut pas se souvenir… Ou alors… Ou alors, Bénédicte nous a trahis. Ce que je ne crois pas.
HOTESSE
Qu’est-ce qu’on fait ?
DIRECTEUR
Comme si de rien n’était.
HOTESSE
Mais la serveuse… Elle va lui dire qu’elle est déjà venue…
DIRECTEUR
Le produit est sûr, je te dis. Fais comme si de rien n’était. Toi aussi, tu la reconnais. Joue-le nature ! Elle est venue avec une femme. Elles sont reparties sans avoir déjeuné. La suite, on n’en sait rien… OK ? Si ça se complique, j’interviendrai…
L’HOTESSE, pas aussi rassurée que le DIRECTEUR, ressort du bureau. On reste sur le DIRECTEUR qui laisse s’exprimer son inquiétude.

SCÈNE 89
BAR RELAIS-CHATEAU
ISABELLE - PHILIPPE - SERVEUSE - HOTESSE

ISABELLE et PHILIPPE attendent dans le bar. La SERVEUSE a reconnu ISABELLE mais ne laisse rien paraître. L’HOTESSE arrive aussitôt et accueille le couple.
HOTESSE
Oh, Mademoiselle Delamarre… ! Je suis heureuse de vous revoir…
ISABELLE
Moi aussi, moi aussi…
En fait, elle ne la reconnaît pas…
HOTESSE
J’espère que cette fois, vous n’allez pas repartir sans avoir goûté à notre table…
Ces propos font “tilt” dans la tête des deux époux, mais ils n’en laissent rien paraître…
ISABELLE
J’espère aussi !
HOTESSE
Prenez un verre au bar, je vous prépare votre table…
L’HOTESSE disparaît. ISABELLE et PHILIPPE se regardent. Le jeu de l’HOTESSE les déroute. Tout semble normal. Ils vont s’asseoir autour d’une table basse. La SERVEUSE vient les rejoindre.
PHILIPPE
Un whisky.
ISABELLE
Pareil.
SERVEUSE
Deux whiskys, alors…
PHILIPPE
C’est ça, bien vu !
Et elle s’éloigne.
ISABELLE
Ne fais pas le malin…
PHILIPPE
Ma carte bancaire m’autorise tous les plaisirs !…

SCÈNE 90
BUREAU DIRECTEUR
HOTESSE - DIRECTEUR

Le DIRECTEUR est debout à la fenêtre. Il se retourne quand l’HOTESSE entre dans son bureau.
DIRECTEUR
Alors ?
HOTESSE
Tout semble normal. Elle n’a pas l’air de se douter de quelque chose…
DIRECTEUR
Tu vois… J’ai confiance en Bénédicte.
HOTESSE
Pourtant, on ne l’a plus revue… Et elle a fondu les installations…
DIRECTEUR
Juste des barreaux et quelques portes… Elle avait sûrement ses raisons. Ne sois pas si inquiète… !

SCÈNE 91
BAR RELAIS-CHATEAU
ISABELLE - PHILIPPE - SERVEUSE

La SERVEUSE apporte les deux whiskys. ISABELLE et PHILIPPE boivent une gorgée puis :
ISABELLE
Je m’éclipse… (Très complice avec son mari) Tu fais comme on a dit…
ISABELLE se lève et se dirige vers les toilettes. La SERVEUSE l’observe de loin… PHILIPPE se lève à son tour et va vers la SERVEUSE qui se tient devant le bar…
PHILIPPE
(À la serveuse, en confidence) Dites-moi, la dernière fois que vous avez vu ma femme… elle n’était pas avec un homme, par hasard ? J’ai l’impression qu’elle me trompe…
Très discrètement, il glisse un billet dans la poche de la SERVEUSE.
SERVEUSE
Non, non ! Elle était avec une femme…
PHILIPPE
(Jouant l’incrédulité) Vous dites ça pour me faire plaisir…
SERVEUSE
Non, non ! Je vous assure, elle était avec une femme…
PHILIPPE
Quelle femme ? Elle ne m’a pas parlé de cette femme… Vous pouvez m’en dire plus…
SERVEUSE
Ben…

SCÈNE 92
TOILETTES RELAIS-CHATEAU
ISABELLE

ISABELLE se retrouve dans les toilettes. Elle se lave les mains. On sent que le lieu la trouble. Elle attend un petit peu pour laisser à Philippe le temps de mener son enquête.

Cependant, presque instinctivement, son regard est attiré par le vasistas. Les barreaux, surtout, semblent lui évoquer quelque chose.

Comme la première fois, en grimpant sur le radiateur, elle se hisse au niveau du vasistas. Et là, elle remarque que les deux barreaux centraux sont maintenus par du ciment frais. Elle s’interroge, mais aucun souvenir précis ne semble encore lui revenir.

Elle ressort aussitôt des toilettes avec une idée en tête.

SCÈNE 93
BAR RELAIS-CHATEAU
ISABELLE - PHILIPPE - SERVEUSE

Dès qu’ISABELLE réapparaît dans le bar, la SERVEUSE s’arrête de parler à PHILIPPE.
PHILIPPE
(D’une voix forte, pour rester dans le jeu) Vous n’auriez pas des olives à la place des cacahouètes… ?
Il adresse un coup d’œil complice à la SERVEUSE, qui passe derrière le bar, et à ISABELLE, qui s’approche.
ISABELLE
(Très fort aussi, à Philippe) Chéri, donne-moi les clefs de la voiture j’ai oublié… mes cigarettes… !
PHILIPPE lui tend le trousseau. En passant derrière PHILIPPE, ISABELLE se penche vers lui, en principe pour l’embrasser, en vérité pour lui dire :
ISABELLE
(Bas, à l’oreille) Je vérifie un truc…
PHILIPPE
(Même jeu) Je t’accompagne ?…
ISABELLE
Non, non…
ISABELLE sort du bar… La conspiration entre PHILIPPE et la SERVEUSE reprend…
PHILIPPE
Vous me disiez… ?
SERVEUSE
Ben… La dame qui accompagnait votre dame est allée aux toilettes, et puis votre dame a passé des coups de fil… Elle avait l’air paniquée… Et puis, elle est allée aussi aux toilettes. Je ne sais pas ce qui s’est passé après… Je me suis absentée, et quand je suis revenue, elles avaient disparu. Enfin, on les a pas revues… Même que… Oh, oui, ça me revient… (Soudain hésitante) Mais vous n’allez pas être content…
PHILIPPE
Quoi ?
SERVEUSE
Y’a un monsieur qui cherchait après votre dame. Un drôle de monsieur, en cuir, avec des boucles d’oreilles… Pas le genre de la maison, vous voyez. On l’a pas servi… Alors il est reparti… On s’en souvient ! Il volé une camionnette de livraison…
PHILIPPE
(Toujours jouant le jeu) C’est son amant, j’en suis sûr !
SERVEUSE
(Bonne fille) Peut-être pas, c’est pas sûr… !
PHILIPPE
Oh, je ne me fais plus d’illusion. Vous comprenez pourquoi je la surveille. Elle va avec n’importe qui… ! Merci, en tout cas…
SERVEUSE
De rien.
Elle retourne à ses occupations… PHILIPPE médite sur ces informations.

SCÈNE 94
FAÇADE ARRIÈRE RELAIS-CHATEAU
ISABELLE - DIRECTEUR

ISABELLE, le plus discrètement qu’elle peut, et avec beaucoup de précautions, examine l’arrière du château, là où donne le vasistas des toilettes. Elle longe la façade et arrive bientôt à un second vasistas, dont les deux barreaux centraux ont été aussi refaits avec du ciment frais.

Plus poussée par la curiosité que par le retour de ses souvenirs, elle cherche un moyen d’entrer dans le sous-sol. Mais n’en trouve pas…

Quand soudain, elle entend une voix derrière elle…

DIRECTEUR
Vous êtes décidément bien curieuse, Mademoiselle Delamarre… !
ISABELLE se retourne vivement et voit le DIRECTEUR, qui se tient derrière elle, solidement, un revolver à la main…
DIRECTEUR
Ça ne m’étonne pas de la part d’une grande journaliste comme vous…

SCÈNE 95
BAR RELAIS-CHATEAU
PHILIPPE - HOTESSE

PHILIPPE, à l’intérieur du bar, s’étonne et s’inquiète de ne pas voir revenir Isabelle. L’HOTESSE entre.
HOTESSE
Ah, Monsieur Delamarre, notre directeur fait visiter nos chais à votre épouse. Si vous voulez bien me suivre. Nous allons les rejoindre.
PHILIPPE, un peu coincé, ne peut que suivre l’HOTESSE.

SCÈNE 96
GARAGE SOUS-SOL
ISABELLE - PHILIPPE - DIRECTEUR - HOMMES

ISABELLE et PHILIPPE se retrouvent dans le grand garage métallisé du sous-sol, sous la menace du revolver du DIRECTEUR. Deux HOMMES de main se tiennent en retrait. Le camping-car est garé le long d’un mur. La matière fibreuse, les lumières, les accessoires “extraterrestres” (déguisements et instruments) et la table d’examen sont entreposés çà et là. PHILIPPE regarde ces objets avec un certain étonnement tandis qu’ISABELLE, malgré la situation, paraît satisfaite.
ISABELLE
C’est vous qui avez enlevée Laetitia…
DIRECTEUR
Laetitia et bien d’autres…
ISABELLE
Services secrets ?
DIRECTEUR
Nos services sont secrets, mais ce n’est pas ceux auxquels vous pensez… Ils nous laissent d’ailleurs opérer tranquillement…
ISABELLE jette un coup d’œil à la table d’examen. Une idée semble naître dans son esprit.
DIRECTEUR
… au fond, ces histoires d’enlèvements les arrangent plutôt dans cette période “agitée”. On ne craint rien de ce côté-là. Quant à vous…
ISABELLE
Quant à moi…
D’un mouvement très naturel, ISABELLE se déplace et vient se positionner derrière la table d’examen, de sorte que la table est entre elle et le DIRECTEUR.
ISABELLE
Vous m’avez droguée, placée sur cette table… Vous vous êtes déguisés en extraterrestres, vous m’avez examinée. Comme ça, sous hypnose, j’aurais pu raconter mon “enlèvement”…
DIRECTEUR
Vous ne l’avez pas fait ?
ISABELLE
Non. Dommage, hein ?
DIRECTEUR
Un enlèvement raconté par une journaliste telle que vous, ça nous aurait beaucoup servi, naturellement…
ISABELLE
Désolée… !
DIRECTEUR
Oui ! Bénédicte s’était donné beaucoup de mal… Un peu trop, d’ailleurs. Il n’était pas utile de faire fondre tous ces barreaux et toutes ces portes !… Les choses étaient prévues plus simplement… Enfin !… Tant pis… Ce qui n’était pas prévu non plus, c’est que vous remettiez les pieds ici. Ne me dites pas que Bénédicte nous a trahis…
ISABELLE
Confidence pour confidence : à quoi riment tous ces enlèvements ?
Le DIRECTEUR ne répond pas. Il a un petit sourire.
ISABELLE
Vous voulez manipuler l’opinion pour devenir les maîtres du monde !
DIRECTEUR
(Ne résistant pas à un minimum d’explication) Les maîtres du monde ! Vous avez vu l’état du monde… Vous imaginez que quelqu’un peut s’en rendre maître !
ISABELLE
Objection retenue… Alors ?
ISABELLE s’approche de plus en plus de la table d’examen.
DIRECTEUR
Je sens que vous ne voulez pas mourir idiote… La France n’est qu’un petit maillon de la chaîne. Des événements très importants vont bientôt se produire dans notre monde. Et il est important que les populations s’y préparent et nos gouvernants aussi ! Mais je ne vous en direz pas plus…
ISABELLE
Inutile ! J’ai compris !
En disant ces mots, elle rassemble toutes ses forces et pousse brutalement la table vers le DIRECTEUR, qui est déstabilisé. ISABELLE et PHILIPPE en profitent pour s’enfuir, en distribuant quelques coups aux deux autres hommes. PHILIPPE est très surpris de ses capacités de boxeur… ! ISABELLE neutralise un des deux hommes d’un grand coup de genou… Ils s’enfuient à toutes jambes…

COULOIR

Ils se retrouvent dans le grand couloir aux portes de sous-marin, mais la route de retour est bloquée par d’autres HOMMES qui apparaissent. Ils courent donc dans l’autre direction, celle qui mène vers le bar.

SCÈNE 97
BAR RELAIS-CHATEAU
ISABELLE - PHILIPPE - SERVEUSE

ISABELLE et PHILIPPE traversent le bar en courant sous l’œil médusé de la SERVEUSE. Comme ISABELLE court en tête, la SERVEUSE imagine que PHILIPPE la poursuit pour se venger du pseudo-adultère ! Elle interpelle PHILIPPE au passage…
SERVEUSE
(Très bienveillante) Ne lui faites pas de mal ! Elle vous aime, j’en suis sûre !
PHILIPPE met un petit temps à comprendre le quiproquo… Il rassure la SERVEUSE d’une mimique puis reprend sa course.

ISABELLE et PHILIPPE sortent du bar.

SCÈNE 98
EXTÉRIEUR RELAIS-CHATEAU
ISABELLE - PHILIPPE

ISABELLE et PHILIPPE sortent du château et courent vers le parking. Les pneus de leur voiture ont été crevés. Ils avisent heureusement une petite camionnette de livraison dont le moteur est resté en marche. Tandis que des HOMMES apparaissent sur le seuil du château, ils montent dedans et s’enfuient. Au loin, le JEUNE LIVREUR se retourne et constate que sa camionnette est volée une seconde fois… Il en lâche ses cartons : “Oh, non !”

ELLIPSE

Quelques temps plus tard, on retrouve ISABELLE et PHILIPPE sur le parking du relais-château. Derrière eux, on voit des voitures de gendarmerie stationnées sur le parking, et des gendarmes qui emportent des hommes

ISABELLE est radieuse..

ISABELLE
J’ai l’impression d’avoir un poids énorme en moins… Les enfoirés ! Ils ont failli me rendre folle !
PHILIPPE
Tu as compris, toi ?
ISABELLE
Bien sûr. Aux Etats-Unis une multitude de sectes vivent du phénomène OVNI. C’est des pompes à fric. Des types comme lui organisent des enlèvements bidons pour crédibiliser le phénomène. Et les services secrets se régalent… Tout ça pour une histoire de gros sous de secte de merde… (Soudain enjouée) Remarque, maintenant, je ne suis plus obligée d’interviewer l’autre grosse masse à boucles d’oreilles. Et en plus, last AND least, je peux reprendre la présentation du journal…
PHILIPPE
Tu vois, ces relais-château, on y pense jamais assez… On devrait y venir plus souvent… C’est pas si loin de Paris, et c’est plein de surprises… !
ISABELLE et PHILIPPE s’éloignent…

SCÈNE 99
PLATEAU TÉLÉ
ISABELLE

Nous assistons à la fin d’une édition du “20 heures”. ISABELLE a recouvré tous ses moyens. Elle apparaît radieuse, sûre d’elle, brillante.
ISABELLE
Ainsi s’achève notre journal. Dans quelques instants, la météo présentée par Élise Varney. Prudence sur la route cette nuit et demain matin, Météo France signale une intensification du brouillard. Bonne soirée. A demain.
Générique de fin du journal.

SCÈNE 100
BUREAU MATTHIEU
ISABELLE - MATTHIEU

En réalité, MATTHIEU est en train de relire avec ISABELLE l’enregistrement du journal qui vient d’être diffusé. On voit quelques images du générique final sur le téléviseur de MATTHIEU dans son bureau. C’est ISABELLE elle-même qui interrompt la lecture de la cassette.
ISABELLE
C’était trop speed. On aurait pu sucrer le reportage sur les mômes à l’école.
MATTHIEU
La rentrée des classes, c’est sacré.
ISABELLE
Faire plus court, alors…
Elle se lève. MATTHIEU lui sert un verre de whisky et se sert aussi.
MATTHIEU
(Très humain) Je suis content que tu aies repris ta place…
ISABELLE
J’ai bien failli perdre pied.
MATTHIEU
Avec ton reportage sur la secte de pseudo-extraterrestres de Californie, tu es revenue très fort. (Un petit temps) J’ai une information qui devrait t’intéresser… Jean-Louis… tu sais, le service des sports… la boxe… Discrètement, il a mené sa petite enquête… un peu à ma demande, je l’avoue. Ta femme mystérieuse était bien avec un des boxeurs. Plusieurs personnes l’ont vue dans les vestiaires avec lui et ils sont sortis ensemble du stadium… C’est peut-être une piste…
MATTHIEU tend une feuille de papier à ISABELLE.
MATTHIEU
Voilà les renseignements sur le boxeur.
ISABELLE
Tu feras une grosse bise à Jean-Louis pour moi…
MATTHIEU
Tu seras gentille de t’en charger toi-même. (Un petit temps) Tu sais que Raveleau va poser la question de confiance au parlement. La côte de popularité du gouvernement est proche du zéro absolu… Un face-à-face entre le Premier Ministre et le chef des émeutiers, ce serait quand même un gros coup…
ISABELLE
Tu veux piéger le Premier Ministre… ! Toi !
MATTHIEU
Bof… Maintenant qu’il est aux trois-quart dans la tombe…
ISABELLE
Je vais d’abord régler mon petit problème personnel avec cette fille. On en reparlera…
MATTHIEU et ISABELLE trinquent ensemble.

SCÈNE 101
VESTIAIRES GARAGE
MARC

MARC est seul dans les vestiaires du garage. Il a retiré sa combinaison de mécanicien. Il est en short et se regarde dans la glace. Sans caricature, il joue avec ses muscles. En fait, c’est plus sa silhouette générale qu’il examine. Son volume musculaire n’a pas considérablement augmenté, mais il est plus “sec”. Moins de graisse, des muscles mieux dessinés, plus saillants. En s’observant ainsi, il doit donner l’impression qu’il constate une transformation de tout son être, et non pas seulement de son apparence physique. Il doit émaner de lui une plus grande maturité, une plus grande “intériorité”. Son regard doit donner l’impression d’avoir “vu” quelque chose d’essentiel, à la fois apaisant et terrifiant (!).

SCÈNE 102
ATELIER GARAGE
MARC - PHIL - ISABELLE

MARC revient dans l’atelier. Sa tenue aussi a changé. Il est toujours très “sport”, mais porte désormais une veste.

Il se dirige vers PHIL qui est encore en train de travailler à un moteur.

MARC
Je vais déjeuner vite fait et après je vais faire une course pour le prof. (Il sort un papier de sa poche de veste). J’ai plein de trucs à lui acheter…
PHIL tente de jeter vaguement un œil à la liste…
PHIL
(Cherchant à ramener son ami, dont il sent bien qu’il lui échappe, sur un terrain familier) Des pâtes !?!
MARC replie et range la liste sans que PHIL ait eu le temps de la regarder…
MARC
Oh, non, c’est fini les pâtes… !
PHIL tente de dissimuler sa nostalgie des “temps anciens” de leur amitié.
PHIL
Tu vas au gala, demain soir… ?
MARC a une moue dubitative…
PHIL
Moi, j’y vais. Stéphane m’a filé une invit’… (Un petit temps) Il aimerait bien avoir de tes nouvelles…
MARC
(Se sentant coupable) Oh, oui, ça fait des mois que je l’ai pas appelé… ! Ça craint… Mais j’ai pas envie de parler de ce que je fais. Et puis si je me pointe là-bas, ils vont tous m’embrouiller la tête. C’est fini, maintenant.
PHIL
Bah, moi, j’y vais.
MARC se sent mal à l’aise de s’éloigner des gens qu’il a fréquentés. Mais sa résolution est ferme.
MARC
(Voulant écourter la conversation) Bah, OK. Bon, je te laisse…
Comme il va pour sortir, il aperçoit à l’extérieur une voiture qui se gare et ISABELLE qui en descend. Il reconnaît vaguement la journaliste. Mais il est surtout sensible à son charme.
MARC
(Revenant rapidement vers Phil) Hé, on la connaît cette femme… ?
Pendant ce temps, ISABELLE ferme sa voiture et regarde le garage. Elle est hésitante… Où aller ?
PHIL
Bah, j’ai l’impression… (Cherchant rapidement dans ses souvenirs) Oui, c’est pas celle qui présente le journal… ?
MARC
(Retrouvant sa nature enjouée) Hé !
Délaissant PHIL, il va résolument à la rencontre d’ISABELLE.

SCÈNE 103
EXTÉRIEUR GARAGE
ISABELLE - MARC

ISABELLE reconnaît MARC et va aussi à sa rencontre en lui souriant. Ce qui le ravit.
ISABELLE
Vous êtes Marc Botrot ?
MARC
(Encore plus ravi) Exact !
ISABELLE
Je suis Isabelle Delamarre, de France Plus…
MARC
(Aux anges) Oui, je vous ai reconnue… !
ISABELLE, confuse d’être flattée, a un petit sourire humble.
ISABELLE
Je vous explique en deux mots…
MARC est tout ouïe…
ISABELLE
…En marge des émeutes, nous voudrions mener une enquête sur les banlieues et la boxe et…
MARC
(L’interrompant sèchement, comme si Isabelle avait touché un point très sensible) Je vois pas le rapport !
ISABELLE est décontenancée mais se ressaisit vite…
ISABELLE
Entre… ?
MARC
Entre la boxe et les émeutes…
ISABELLE
Plutôt entre les banlieues et les émeutes.
MARC
Je vois pas le rapport non plus… !
ISABELLE
De nombreux jeunes des cités y ont participé…
Sentant mal le “sujet”, et les intentions de la journaliste, MARC devient nerveux.
MARC
Bah, pas moi… Et, de toute façon, je ne fais plus de boxe…
ISABELLE
On peut en discuter…
MARC
Je crois pas, non. J’ai pas trop le temps.
ISABELLE, qui était trop sûre de l’impact de son “aura” médiatique, est très embarrassée. D’instinct, elle comprend que MARC n’est pas le genre de personne avec qui il faut ruser…
ISABELLE
Bon. Je vais être plus directe. Laissons de côté le reportage. En fait, je cherche à contacter Bénédicte. Vous la connaissez, je crois…
MARC
(De plus en plus sur la défensive) Ah, je crois pas, non…
ISABELLE
On vous a vu avec elle récemment dans un gala…
MARC
Oh, c’est possible mais ça m’a pas marqué. Des “meufs” dans les galas, c’est pas ça qui manque… ! Et d’abord, c’est quoi votre métier ?!…
ISABELLE
Ça n’a rien à voir avec mon métier. Je connais personnellement Bénédicte et je voudrais la revoir.
MARC
Bah, tant mieux si vous la connaissez, mais moi je ne la connais pas. Bon. Excusez-moi, j’ai pas trop de temps…
MARC plante ISABELLE et court vers le bistrot en face du garage. ISABELLE encaisse la claque puis réfléchit un petit moment.

SCÈNE 104
BISTROT
MARC - MARCELLE - GUILLAUME - ISABELLE

On retrouve MARC attablé seul dans le bistrot devant une assiette de crudités. Il mange posément puis lève les yeux vers l’entrée.

Sur le seuil, apparaît ISABELLE. Elle cherche MARC et se dirige vers sa table. Tous les regards dans le bistrot se tournent vers elle. Mais ISABELLE, contrairement à son habitude, n’en tient aucun compte et va directement vers MARC. Elle montre la place devant lui…

ISABELLE
Je peux ?
MARC, n’osant pas la repousser en public, fait un vague signe que oui. Il reste le nez dans ses crudités, n’osant pas regarder autour de lui. Tous les CLIENTS l’observent, ainsi que, derrière le comptoir, MARCELLE et GUILLAUME, qui échangent des regards complices et quelques mots.
ISABELLE
(S’asseyant) Excusez-moi. J’ai été très maladroite.
MARC, le nez dans ses crudités, n’appréciant pas du tout cette soudaine “notoriété” par ricochet, ne répond pas. On le sent très nerveux. Puis, soudain, il inspire et reprend son calme. Il continue à manger tranquillement.
ISABELLE
(Tendant sa carte de visite à Marc) J’aimerais que Bénédicte me contacte.
MARC continue de manger sans prendre la carte. Au comptoir, MARCELLE et GUILLAUME se sourient de plus belle : “Sacré Marc !”. ISABELLE, se sachant observée, pose discrètement la carte sur la table puis se lève au moment où GUILLAUME approchait pour prendre sa commande. Il s’efface pour la laisser passer.
ISABELLE
(Se retournant, à Marc) Je compte sur vous.
MARC ne répond pas. Il a pratiquement terminé ses crudités. Il regarde sa montre.

ISABELLE, pas très à l’aise, quitte le bistrot. Pour faire bonne figure, elle adresse un sourire à MARCELLE et GUILLAUME qui la saluent avec de grands sourires.

Sitôt qu’elle est sortie, GUILLAUME se précipite vers MARC.

GUILLAUME
T’aurais pu prévenir !
MARC
(Comme si rien ne s’était passé, regardant de nouveau sa montre) Combien je te dois… ?
GUILLAUME
(Naturellement, comme si c’était évident) Ben, rien…
Échange de regards entre MARC et MARCELLE, qui est aux anges.
MARC
(Se levant) Ah, c’est cool !
Il traverse le bistrot comme si de rien n’était et sort.

SCÈNE 105
LABORATOIRE-PARKING
MARC - BÉNÉDICTE - GEOFFROY

Dans l’« antre » de GEOFFROY, MARC fait ses exercices de musculation sur le banc. GEOFFROY est dans le coin cuisine et concocte ses mixtures. BÉNÉDICTE joue avec la carte de visite d’ISABELLE.
GEOFFROY
Laisse tomber pour le moment. Elle n’est pas prête. Elle a repris son journal. Elle n’a pas cherché à approfondir.
BENEDICTE
Elle s’en est plutôt bien tirée avec la secte.
GEOFFROY
Façon de parler ! Elle s’est laissée prendre bêtement.
BENEDICTE
Ça ! Elle a manqué de prudence. Mais, raison de plus ! Elle a bien rattrapé le coup et ce n’était pas évident…
GEOFFROY
(Tout en continuant à doser ses mélanges) C’est toi qui vois…
GEOFFROY achève de confectionner son habituelle mixture brunâtre. Il en verse une dose dans un verre et va vers MARC qui interrompt ses exercices.

Cette fois, MARC absorbe le liquide sans dégoût.

BÉNÉDICTE réfléchit un instant dans son coin puis vient s’asseoir à côté de MARC sur le banc. Elle pose son bras sur ses épaules. Ils échangent un baiser.

BENEDICTE
Dire que si tu avais été un peu plus bavard, tout cela ne serait peut-être pas arrivé ?...
MARC
J’avais rien à lui dire !
BENEDICTE
Il ne t’est rien arrivé un dimanche matin, très tôt, au bord du canal ?
MARC
Rien. Tu sais, si j’avais pas la boxe, il se passerait pas grand-chose dans ma vie.
BENEDICTE
Tu n’as pas eu un petit trou dans ton emploi du temps ? Une petite amnésie.
MARC
J’en a tout le temps des amnésies, je suis champion du monde de l’amnésie. C’est les coups. J’évite de trop me poser de questions.
BENEDICTE
(À elle-même) Une erreur de casting, c’est clair. (À Marc) Au moins, cela cela nous a permis de nous rencontrer...
MARC
Et je devrais me souvenir de quoi ?
BENEDICTE
C’est sans importance.
MARC
(Changeant soudain de ton et de mine) … En tout cas, la journaliste, elle est bonne… Ça ! C’est la vérité, je t’assure !
BÉNÉDICTE sourit. Ils échangent un autre baiser.

SCÈNE 106
BUREAU PHILIPPE
PHILIPPE - ISABELLE

PHILIPPE est à sa table de travail et écrit son roman en cours. ISABELLE, très dépitée, entre. Elle va vers son mari, l’embrasse, jette vaguement un coup d’œil à ce qu’il écrit puis se laisse tomber dans le fauteuil face au bureau.
ISABELLE
(Après un gros soupir, à Philippe mais en fait à elle-même) J’ai foiré mon coup : gros pieds dans le plat, gros pédalage dans la semoule, gros ridicule. Cambouis-crudités. Garage-bistrot-nausée. Tu vois le topo… !
PHILIPPE
(Entrant dans son jeu) Moi, pas voir vraiment, mais deviner petite femme chou blanc !
ISABELLE
Énorme chou blanc !
PHILIPPE
Détails ?
ISABELLE
(Redevenant sérieuse) Il dit qu’il ne connaît pas Bénédicte. Je lui ai laissé ma carte.
PHILIPPE ne dit rien. Il laisse ISABELLE dans ses pensées. Très déçue, elle se lève et va se coller à la fenêtre. Elle regarde dans la rue, comme dans la scène où le motard était apparu.

Elle reste silencieuse. PHILIPPE reprend son écriture.

SCÈNE 107
PLATEAU JOURNAL
ISABELLE - PREMIER MINISTRE - MATTHIEU

GÉNÉRIQUE DÉBUT JOURNAL.

ISABELLE présente le journal de 20 heures.

ISABELLE
De violents combats se sont déroulés toute la nuit dernière et aujourd’hui dans les principales villes de France. Nous recevons le Premier Ministre en direct dans ce journal. Mais d’abord, le récit de ces émeutes par Jean-Philippe Meyer…

REPORTAGE

Sur le commentaire “off” de Jean-Philippe Meyer, on voit une succession d’images montrant des attaques d’usines, des affrontements entre émeutiers et force de l’ordre, des pillages de boutiques, etc. dans différentes villes de France. Images de nuit ou de jour.

JEAN-PHILIPPE MEYER (OFF)
Toute la nuit et toute la journée d’aujourd’hui, les principales villes de France ont été le théâtre de violentes émeutes. À Marseille, la Canebière s’est très vite transformée en champ de bataille. Des boutiques ont été mises à sac, des bateaux détruits. Mêmes scènes à Lyon, à Lille ou comme ici à Rennes, où se sont les usines situées en périphérie qui ont été prises d’assaut. Le bilan est très lourd. Plusieurs centaines de blessés de part et d’autre, dont certains très grièvement. On redoute une intensification des combats la nuit prochaine…
RETOUR PLATEAU

À la fin du reportage, ISABELLE reprend l’antenne. Elle s’adresse immédiatement au PREMIER MINISTRE.

ISABELLE
Alors, Monsieur le Premier Ministre, quelles mesures comptez-vous prendre pour enrayer cette vague de violences ?
PREMIER MINISTRE
(Très sûr de lui) Eh bien, je voudrais d’abord revenir sur le commentaire de votre reportage. Il n’y aura pas d’intensification des combats cette nuit. J’en appelle au sens des responsabilités de nos concitoyens… Et quand je dis “de nos concitoyens”, je pense aussi bien à ceux qui souhaitent vivre en paix qu’aux émeutiers, dont je comprends très bien les sujets de préoccupation. Mais enfin, nous sommes dans un pays de droit et les difficiles problèmes économiques auxquels nous sommes confrontés ne peuvent se régler par la violence…
INSERT RÉGIE JOURNAL

Pendant ces propos, on a vu brièvement MATTHIEU en régie, suivre l’intervention du Premier ministre sur les écrans de contrôle…

RETOUR PLATEAU

ISABELLE
Justement… ! Faut-il répondre à cette violence par la violence ? Et ne pensez-vous pas…
PREMIER MINISTRE
(L’interrompant) Je vous arrête !… La police et l’armée agissent dans le cadre d’une mission de maintien de l’ordre…, ce qui n’a rien à voir avec les actes scandaleux de quelques individus qui cherchent à déstabiliser un gouvernement dont la légitimité ne fait pas de doute…
ISABELLE
À propos de cette légitimité, envisagez-vous de demander au parlement un vote de confiance ?
PREMIER MINISTRE
Tout à fait. Je peux d’ailleurs l’annoncer officiellement ce soir. Dès la semaine prochaine, je prononcerai un discours au parlement sur la politique que j’entends mener pour sortir notre pays de la crise. Et je demanderai le vote d’une motion de confiance.
ISABELLE
Une dernière question, Monsieur le Premier Ministre…
ISABELLE paraît soudain hésitante.

INSERT RÉGIE JOURNAL

Sur les écrans de contrôle, MATTHIEU semble guetter un moment crucial…

RETOUR PLATEAU

ISABELLE
… Seriez-vous prêt à rencontrer un des organisateurs de ces émeutes et à engager un dialogue avec lui… ?
Le PREMIER MINISTRE, bien que déstabilisé, garde son sang-froid…
PREMIER MINISTRE
Je vous répondrai en deux points : d’abord un tel dialogue me paraît difficilement envisageable tant que la parole est à la violence. Ensuite, chère Isabelle… (Cette familiarité fait “tiquer” Isabelle) … permettez-moi de douter que ce mouvement soit “organisé”, comme vous dites. Nous avons affaire à ce qu’il faut bien appeler des “bandes”, des “hordes” même… et la paix républicaine…
ISABELLE
(L’interrompant, de plus en plus incisive) Je vous repose ma question : Seriez-vous prêt à rencontrer un des organisateurs de ces émeutes et à engager un dialogue avec lui… ? En direct… Sur ce plateau…
Le PREMIER MINISTRE vacille un instant, se croyant piégé en direct, puis se ressaisit.
PREMIER MINISTRE
Madame Delamarre, je suis venu ici pour m’adresser à nos concitoyens, à TOUS nos concitoyens. C’était le sens de votre invitation, n’est-ce pas… ?
ISABELLE ne répond pas…
PREMIER MINISTRE
Compte tenu des très graves incidents actuels, il me paraît difficile, ce soir, d’engager un quelconque dialogue, avec quiconque. Je suis venu ici pour lancer un appel au calme et tant que la paix n’est pas revenue…
ISABELLE
Je dois comprendre que dans la mesure où les émeutes cesseraient, vous êtes prêt à cette rencontre ?
Le PREMIER MINISTRE hésite, puis…
PREMIER MINISTRE
Il va de soi que tout ce qui peut favoriser un retour à la paix républicaine mérite d’être étudié, bien sûr… Mais…
ISABELLE
Notre chaîne sera ravie d’organiser une telle rencontre. Merci, Monsieur le Premier Ministre.
LE PREMIER MINISTRE sourit jaune…

Tandis qu’ISABELLE poursuit son journal…

ISABELLE
Les émeutes qui perturbent la vie de notre pays sont perçues différemment par nos concitoyens. Regardez ce reportage sur un petit village du Gard. Benoît Tranchant…
… le PREMIER MINISTRE, hors caméras, il croise MATTHIEU qui veut le raccompagner. Il passe devant lui et lui lance :
PREMIER MINISTRE
J’aurai votre peau… !
MATTHIEU le laisse filer et sourit. Il va vers ISABELLE pendant la diffusion du reportage sur le village du Gard.
MATTHIEU
Bien joué !…
ISABELLE
J’espère que l’autre fou va entendre le message. Si les émeutes s’arrêtent ce soir, il sera crédible. Et là, on pourra les confronter. Sinon…
MATTHIEU
J’ai peur qu’on ne revoie pas le Premier ministre sur ce plateau…
ISABELLE
Attendons la suite…
ISABELLE se prépare à reprendre l’antenne.

SCÈNE 108
LABORATOIRE-PARKING
BÉNÉDICTE - MARC - GEOFFROY - JEFF

Dans l’« antre » de GEOFFROY, BÉNÉDICTE, MARC et JEFF ont regardé l’interview du Premier Ministre. Sur des images du Gard, BÉNÉDICTE éteint la télévision.
JEFF
(Toujours très vulgaire, à Marc, dans une complicité masculine…) Elle est bonne, hein ?…
MARC, un peu gêné, n’ose pas approuver JEFF.
BENEDICTE
(À Geoffroy) Tu vois qu’elle était plus “mûre” que tu ne le pensais…
JEFF
(Fier comme un paon) Grâce à moi !
GEOFFROY
Toi, tu as trop joué en solo ces temps-ci…
JEFF
J’avais mes raisons, non ?…
En prononçant ces paroles, il jette un œil à BÉNÉDICTE et à MARC. Sa mésentente et sa rupture avec BÉNÉDICTE semblent être les raisons dont il parle…
MARC
(Très ferme) Pas d’embrouille, s’il te plaît…
BENEDICTE
(À Jeff) Explique-moi qu’est-ce qui t’a pris de venir brouiller mon jeu… Tout ça pour montrer ta bobine à la télé… !
JEFF
N’empêche que MA méthode a été plus efficace que la tienne… !
BENEDICTE
(Très froidement) T’es vraiment un nul ! T’as rien compris. En être encore à éprouver de la jalousie. Au bout de deux ans de travail… !
GEOFFROY sent la colère monter chez JEFF. Il intervient…
GEOFFROY
Bon ! Les enfants ! Puisque je vois que vous êtes réconciliés… ! On va parler sérieusement… Jeff ! Va donner tes ordres pour que ça se calme ce soir et reviens ici. Il faut préparer l’interview… (S’approchant de Marc) Quant à toi, Marc, tu vas te charger des négociations avec la journaliste… Bénédicte doit continuer à servir d’appât… OK ?
Très complices, MARC et BÉNÉDICTE approuvent.

SCÈNE 109
BRASSERIE
ISABELLE - PHILIPPE - PATRICK - ANNIE - SERVEUR - (MATTHIEU)

Comme au début de l’histoire, on retrouve ISABELLE et PHILIPPE dînant tard le soir, après l’émission, dans une brasserie avec leur couple d’amis, PATRICK et ANNIE. Ils ont commencé de manger.
ISABELLE
(Très solennelle) Annie, je vais retourner à la presse écrite…
Surprise générale.
ANNIE
Tu es folle, ma chérie ! Tous les journaux se cassent la gueule. La télé, c’est plus porteur.
ISABELLE
Peut-être, mais avec ce que j’ai vécu j’ai compris que je ne pouvais plus faire mon métier normalement. Je suis trop connue…
ANNIE
Plains-toi !
PATRICK
Ça ne t’a pas empêchée de faire arrêter les types de la secte…
ISABELLE
Je sais. Je n’ai pas beaucoup d’arguments. Je le ressens, c’est tout.
ANNIE
Tu sais, dans nos métiers, on a tous des moments de doute où on est attiré par plus d’authenticité. Moi aussi, j’aimerais faire autre chose que les défilés de mode… Il faut prendre la vie plus simplement. On est là où on doit l’être, je crois…
ISABELLE
Avec ton raisonnement, on bougerait jamais. Moi, en tout cas, je sens que je dois aller ailleurs.
Un SERVEUR s’approche d’ISABELLE et se penche vers elle…
SERVEUR
On vous demande au téléphone…
ISABELLE devient soudain très inquiète. Elle se tourne vers PHILIPPE.
PHILIPPE
Amélie est en sûreté, ne t’inquiète pas…
ISABELLE se lève et se dirige vers le téléphone sur le comptoir de la brasserie.
ISABELLE
Allô ? Matthieu… ? (Soulagée) Ah…
MATTHIEU (OFF)
Vite fait, trois infos… Un, les émeutes se calment. Ta brute a réagi. C’est dans la poche. (Isabelle sourit). Deux, le cabinet du Premier Ministre m’a appelé. Il est OK pour une rencontre avec l’autre. Il a même l’air pressé !
ISABELLE
Tu penses ! Il veut redorer son blason…
MATTHIEU
On va régler les détails demain. Ça veut dire que tu es dans mon bureau à 10 heures. Trois — tout tombe en même temps — un certain Marc Botrot a essayé de te joindre chez toi… C’est le boxeur, ça, non ?…
ISABELLE
Oui…
MATTHIEU
Il t’a pas trouvé chez toi, du coup il a appelé à la chaîne… Je te passe les détails… Il veut te rencontrer. Tiens-toi bien… : C’est lui que l’autre brute a chargé de négocier avec toi les conditions de l’interview. Bon. Alors, je l’ai convoqué aussi dans mon bureau à 10 heures demain…
ISABELLE
“Convoqué”… !
MATTHIEU
Enfin… Invité… Bon, là-dessus. Je te laisse, je vais me coucher…
ISABELLE
Eh bien, bonne nuit, Matthieu…
MATTHIEU
Ça valait le coup de te déranger. Je ne t’ai pas coupé l’appétit… ?
ISABELLE
Oh, non, au contraire.
Elle raccroche et réfléchit un instant. Elle paraît heureuse. Elle retourne vers ses amis.
ISABELLE
(S’asseyant, à Philippe) Rien de grave. (À tous) Si on arrêtait de parler boutique… ? (À Patrick) Alors, Merlin, il prépare les élections ?…

SCÈNE 110
BUREAU MATTHIEU
ISABELLE - MARC - MATTHIEU

MARC, habillé comme il l’était dans la scène du bistrot, “sport” en veste, est assis dans le bureau de MATTHIEU. MATTHIEU est derrière son bureau. ISABELLE va et vient dans la pièce.
ISABELLE
On ne peut pas faire ça plus simplement au studio… ? Puisque le Premier ministre est d’accord, maintenant…
MATTHIEU
Attends… ! On ne sait pas encore ce qu’il a en tête.
MARC
C’est un problème de sécurité. « Jeff » tient à un duplex. C’est ça ou rien.
MATTHIEU et ISABELLE se regardent…
ISABELLE
Et d’où, ce duplex ?
MARC
Vous le saurez au dernier moment. On se donnera rendez-vous dans un endroit, et je vous y conduirai.
ISABELLE
Moi ?…
MARC
Oui. Bénédicte sera là-bas aussi.
ISABELLE
Mais moi, je suis en studio avec Raveleau…
MATTHIEU
Bertrand peut être avec le Premier ministre et toi là-bas.
ISABELLE
Ou alors, les deux en duplex et moi au milieu en studio…
MARC regarde très sévèrement ISABELLE. Il aimerait ne pas avoir à insister…
MARC
C’est là-bas ou rien.
MATTHIEU
(À Marc) Je comprends votre souci de sécurité. Mais pour faire un duplex, il faut du monde. Si votre ami veut parler d’un lieu secret, je ne sais pas si le secret va être bien gardé…
MARC
Alors, on annule !
Il va pour se lever…
MATTHIEU
Non, attendez. Je vous expose les problèmes.
MARC se rassoit.
MATTHIEU
(à Isabelle) Je ne vois qu’une solution. Risquée techniquement, mais possible. Une caméra HF au sol, et un hélico en relais au-dessus de la zone. Comme au tour de France… Un technicien te montrera comment faire fonctionner la caméra. Et voilà… (À Marc) Ça vous convient… ?
MARC fait oui de la tête.
MATTHIEU
(À Isabelle) Et toi ?
ISABELLE fait signe que oui… “bien obligé”.
MATTHIEU
Bon, alors j’appelle le cabinet du Premier Ministre…
MATTHIEU décroche son téléphone.

SCÈNE 111
RUE CHAINE
ISABELLE - MARC

ISABELLE et MARC marchent dans la rue, tout près du bâtiment de France Plus. Ils longent un parc.
ISABELLE
Je me doutais bien que le Premier ministre ne serait pas emballé par un duplex.
MARC
C’était impossible autrement…
ISABELLE
Il fera avec… (Un petit temps) Vous avez le temps de déjeuner…
MARC
Pas trop…
ISABELLE
Mais, sans indiscrétion, quel est votre rôle dans cette affaire… ?
MARC
Bah, vous le voyez… Je suis en train de le tenir, mon rôle.
ISABELLE
Non, en fait je voulais savoir quel est le lien entre vous, Bénédicte et ce « Jeff »… Pour être tout à fait claire…
MARC
Vous oubliez une quatrième personne…
ISABELLE
Laquelle ?
MARC
Vous… !
ISABELLE est un peu prise au dépourvu…
ISABELLE
Mais moi, je fais simplement mon métier de journaliste… !
Cependant, ISABELLE ne s’arrête pas à cette évidence et réfléchit un instant. MARC ne dit rien.
ISABELLE
Une pièce me manque. Quel lien entre l’enquête sur les extraterrestres de Sainte-Victorine et les émeutes… ? C’est ça que je voudrais savoir. Sincèrement, j’aimerais revoir Bénédicte. J’ai une foule de questions à lui poser. A moins que vous ayez les réponses…
MARC
Certaines…
ISABELLE
Alors ?
MARC
Le lien, c’est la fin du monde… et l’Ère nouvelle.
ISABELLE tombe des nues… ! MARC s’arrête un instant de marcher. Il s’appuie contre la grille du parc, mains dans le dos.
ISABELLE
Vous êtes sérieux ?!
MARC
Bien sûr ! C’est la vérité ! Il faut accélérer la chute et préparer la suite…
ISABELLE
Et la suite, c’est les extraterrestres ?!
MARC
Mais non, vous avez bien vu que c’était du bidon… Mais en même temps… Enfin, elle vous expliquera ça… Je dois retourner au boulot. Mon pote doit être en train de “criser” grave…
MARC se détache de la grille du parc et se remet en marche. ISABELLE, stupéfaite, découvre qu’à l’endroit où se tenait MARC, les barreaux ont fondu. Elle rattrape MARC.
ISABELLE
Hé ! Vous pouvez m’expliquer tout ça !
MARC ne répond pas et continue de s’éloigner…
ISABELLE
Attendez ! Vous ne m’avez pas dit mon rôle là-dedans… !
Mais MARC ne répond toujours pas.

SCÈNE 112
PLATEAU JOURNAL
ISABELLE - BERTRAND - MATTHIEU - ASSISTANT - TECHNICIEN

Nous sommes à une heure du face-à-face entre le Premier Ministre et « Jeff ». BERTRAND, le présentateur, est déjà assis à la table du journal, en bras de chemise, et consulte ses notes. ISABELLE est auprès de lui.
BERTRAND
(À Isabelle) Y’a de bons moments dans notre métier…, eh bien, c’est pas ce soir !
ISABELLE ne dit rien. Elle est très soucieuse.
BERTRAND
Vivement ce soir qu’on se couche… (À un assistant) Je pourrais avoir mon eau…
Il fait signe qu’il a la gorge sèche. L’ASSISTANT s’éloigne…
BERTRAND
(Répétant son texte) “Monsieur le Premier ministre, vous avez donc accepté de débattre en direct, ce soir, avec le…” (S’interrompant, à Isabelle) Comment on l’appelle, ton copain ? « Jeff » ??? Ça va faire cucul !
ISABELLE
Le représentant des émeutiers…
Il note et reprend sa répétition…
BERTRAND
“Monsieur le Premier ministre, vous avez donc accepté de débattre, ce soir, en direct, avec le représentant des émeutiers…”
Il est interrompu par l’entrée soudaine de MATTHIEU sur le plateau, suivi d’un TECHNICIEN qui porte la caméra HF.
MATTHIEU
(À Isabelle) La personne est arrivée. Elle t’attend dans le parking. Benoît va t’accompagner.
ISABELLE
OK !
ISABELLE embrasse sur le front BERTRAND.
ISABELLE
À tout à l’heure dans le poste…
BERTRAND
On va vraiment être juste pour faire les essais de liaison…
MATTHIEU
Ne t’inquiète pas…
BERTRAND
J’ai l’air inquiet, moi ?! (À la cantonade) Si on pouvait m’apporter mon eau…
MATTHIEU accompagne ISABELLE à la porte du studio. Il a un geste amical d’encouragement pour ISABELLE qui file avec le TECHNICIEN. MATTHIEU se sent un peu nerveux…

SCÈNE 113
PARKING CHAINE
ISABELLE - TECHNICIEN - MARC

ISABELLE pénètre avec le TECHNICIEN qui porte la caméra dans le sous-sol de la chaîne. MARC l’accueille.
MARC
Venez…
MARC prend la caméra au TECHNICIEN. Il la porte sans aucun effort, ce qui surprend le TECHNICIEN et ISABELLE. Le TECHNICIEN quitte le parking. MARC entraîne ISABELLE vers la voiture, le cabriolet couleur tennis de Bénédicte. Il ouvre le coffre et y place la caméra. Ils montent à bord.

ISABELLE ne dit rien. MARC quitte en trombe le parking.

SCÈNE 114
RUE CHAINE
ISABELLE - MARC - POLICIER

La voiture de MARC passe devant l’entrée de la chaîne. Un important service d’ordre a été mis en place pour accueillir le Premier Ministre.

Quelques mètres plus loin, MARC regarde dans son rétroviseur. Une voiture semble les suivre.

MARC
Accrochez-vous bien… ! On nous file… Je m’en doutais !
MARC écrase l’accélérateur…

SCÈNE 115
DIVERS RUES PARIS
ISABELLE - MARC

On suit le cabriolet de MARC qui tente de semer la voiture poursuivante. Quand il croit y être parvenu, la voiture réapparaît dans le rétroviseur. Il accélère de plus belle dans un grand boulevard. Il tourne dans une rue puis freine brutalement.
MARC
Je reviens.
MARC sort de la voiture et se plante au milieu de la chaussée. Comme dans la scène de la moto avec Bénédicte, il étend son bras, paume en avant, vers le carrefour, attendant la voiture. Celle-ci tourne à son tour dans la rue et fait une embardée, comme si elle heurtait un obstacle invisible.

Aussitôt, MARC remonte dans sa voiture et repart.

MARC
Ah, ils sont collants, ces “keufs” !
ISABELLE croit rêver !

Plans dans diverses rues. MARC roule très vite. ISABELLE se cramponne.

SCÈNE 116
EXTÉRIEUR PARKING
ISABELLE - MARC

La voiture de MARC entre dans le grand parking qui abrite l’« antre » de Geoffroy.

SCÈNE 117
SOUS-SOL PARKING
ISABELLE - MARC

Comme dans la scène avec le motard, on voit la voiture de MARC descendre tous les niveaux du parking…
ISABELLE
Si on descend trop, je ne sais pas si on va pouvoir émettre…
MARC
Ne vous inquiétez pas…

SCÈNE 118
ESCALIER PARKING
ISABELLE - MARC

ISABELLE et MARC descendent dans l’escalier en colimaçon. MARC est devant, portant la caméra. ISABELLE suit, très intriguée.

SCÈNE 119
LABORATOIRE PARKING
ISABELLE - BÉNÉDICTE - MARC - GEOFFROY

Dans l’« antre » de GEOFFROY. ISABELLE entre et jette un œil surpris au lieu. BÉNÉDICTE l’accueille en souriant et va à sa rencontre. Puis elle lui présente GEOFFROY. ISABELLE cherche Jeff.
BENEDICTE
(À Isabelle) Mon père…
ISABELLE salue GEOFFROY.
ISABELLE
On va émettre d’ici ?…
GEOFFROY
Émettre ? Qu’est-ce que vous voulez émettre ?!
ISABELLE
(Très décontenancée) Mais…
BENEDICTE
Jeff ne viendra pas…
ISABELLE sent le sol se dérober sous ses pas. Elle reste muette.
GEOFFROY
Ces jeunes, on ne peut pas leur faire confiance. Ils vous disent un truc et au dernier moment, ils changent d’avis…
ISABELLE
(Qui n’en croit pas ses oreilles) Attendez… attendez… C’est une plaisanterie… ?!
GEOFFROY
Pas du tout…
BENEDICTE
Jeff est comme ça. Il est très instable. Avec mon père, on a essayé d’en faire quelque chose de bien, mais il est retombé du mauvais côté…
ISABELLE est sur le point de défaillir…
ISABELLE
Mais… C’est impossible… ! Raveleau va arriver au studio dans quelques minutes… On avait passé un accord…
Elle jette un coup d’œil assassin à MARC qui fait front.
BENEDICTE
Il va peut-être venir… Mais ça m’étonnerait.
MARC
Vous voulez boire quelque chose en attendant ?
ISABELLE est comme statufiée. Elle cherche à comprendre… Elle se ressaisit.
ISABELLE
Est-ce que je peux téléphoner ?
Les trois se regardent…
GEOFFROY
Il y a une cabine dans la rue…
ISABELLE n’en croit pas ses oreilles.

SCÈNE 120
DIVERS RUES PARIS
PREMIER MINISTRE - JEFF

Encadrée de motards, la voiture du PREMIER MINISTRE se dirige vers les studios.

À un carrefour, on voit JEFF, sur sa moto à l’arrêt, qui guette le passage du PREMIER MINISTRE. Aussitôt la voiture passée, il la prend en chasse à bonne distance.

SCÈNE 121
RÉGIE JOURNAL
MATTHIEU - BERTRAND

Nous sommes dans la régie du journal. Tous les regards convergent vers un moniteur désespérément sans image. C’est celui où l’image d’Isabelle doit apparaître. Sur un autre moniteur, on voit BERTRAND en train de se faire maquiller sur le plateau. MATTHIEU est dans un état d’extrême inquiétude.
MATTHIEU
(À un technicien) Mais, bon Dieu ! Pourquoi on n’a rien… !!!
TECHNICIEN
L’hélico ne reçoit aucun signal, la caméra n’est pas branchée.
MATTHIEU
J’ai le vertige. J’ai vraiment le vertige !
BERTRAND, du plateau, parle à la régie…
BERTRAND
Je vous en supplie… Tenez-moi au courant, là-haut !
MATTHIEU réfléchit rapidement puis appuie sur un bouton du pupitre pour parler à BERTRAND.
MATTHIEU
Bertrand, mon vieux, on n’a pas encore l’image d’Isabelle.
BERTRAND
(Très nerveux) Qu’est-ce qu’on fait ? On rentre tous se coucher ?!…
MATTHIEU
Tu présentes le journal normalement. Dès qu’on a l’image, on commence le débat. Y’a rien d’autre à faire.
BERTRAND
Si ! Y’a mille autres choses à faire… ! Si tu savais…
MATTHIEU
(À lui-même) À qui le dis-tu !
MATTHIEU se tourne vers le TECHNICIEN qui lui fait signe qu’il ne reçoit toujours rien.

SCÈNE 122
EXTÉRIEUR CHAINE
PREMIER MINISTRE - JEFF - POLICIERS - JOURNALISTES

La voiture du PREMIER MINISTRE s’arrête devant le bâtiment de la chaîne. JEFF gare sa moto à l’écart. Le PREMIER MINISTRE sort de la voiture. Il est assailli par des journalistes. JEFF se fraie un passage dans la foule, bouscule un journaliste pour créer un mouvement, sort une arme et tire en direction du PREMIER MINISTRE qui s’effondre, mort. JEFF profite de la confusion pour s’enfuir. Les POLICIERS sont entravés par les JOURNALISTES.

JEFF remonte sur sa moto et s’éloigne sous les coups de feu qui ne l’atteignent pas.

SCÈNE 123
EXTÉRIEUR PARKING
ISABELLE - BÉNÉDICTE - MARC - GEOFFROY

ISABELLE compose un numéro dans une cabine téléphonique, à deux pas du parking. BÉNÉDICTE, MARC et GEOFFROY l’ont accompagnée. Ils se tiennent à distance.
ISABELLE
(Au téléphone) Matthieu, s’il vous plaît. Isabelle Delamarre. (Un petit temps) Matthieu, j’ai un pépin, ici… (Un autre petit temps) Quoi ?!
ISABELLE est abasourdie. Lentement, elle raccroche et ressort de la cabine.
ISABELLE
Le Premier Ministre a été assassiné. (Un petit temps) Jeff ?
GEOFFROY
Nous allons entrer dans une phase de hautes turbulences.
BENEDICTE
Si nous prenions un peu de hauteur… (À Isabelle) Venez, Isabelle, j’ai deux mots à vous dire…
ISABELLE
Je crois, oui…
Ils retournent vers le parking.

SCÈNE 124
TOIT PARKING
ISABELLE - BÉNÉDICTE - MARC - GEOFFROY

On retrouve ISABELLE, BÉNÉDICTE, MARC et GEOFFROY sur le toit du parking. La nuit approche, mais le ciel est encore clair. Au-dessus de la Capitale, des étoiles commencent à briller… Tandis que MARC et GEOFFROY restent à l’écart, ISABELLE et BÉNÉDICTE regardent le ciel.
BENEDICTE
Nous ne pouvons pas la voir. Elle est trop loin. Et à Paris, c’est encore plus difficile. Mais nous venons de là-bas. Moi, VOUS, Marc, mon père, et tant d’autres…
ISABELLE
Moi !?!…
BENEDICTE
Pourquoi pas vous ? J’ai fait tout mon possible pour que vous découvriez que tout ce qu’on raconte sur les extraterrestres est faux… Vous l’avez compris…
ISABELLE
Cette secte, vous en faites partie… ?
BENEDICTE
J’en ai fait partie un temps, oui. Pour connaître la vérité. Mais je les ai lâchés… comme vous le savez… Tout ne s’est pas passé comme prévu, mais vous avez bien rectifié le tir…
ISABELLE
J’ai failli y passer !…
BENEDICTE
Vous n’auriez pas dû entrer dans le garage. Voir le véhicule suffisait. Il fallait repartir tout de suite… !
ISABELLE
Si vous m’aviez donné le mode d’emploi avant… !
BENEDICTE
Passons…
BENEDICTE regarde de nouveau vers le ciel… Un petit temps s’écoule…
BENEDICTE
La musculation, ça vous tente… ? Mon père a mis au point une technique très particulière et très efficace… Sauf pour Jeff, qui n’a pas su franchir le pas. L’« œuvre » est très dangereuse.
ISABELLE
… l’œuvre… ?
BENEDICTE
“Dissoudre, séparer, réunir”… C’est à la fin de la séparation, avant la phase de réunion, que le processus est le plus risqué. On peut tomber d’un côté ou de l’autre, monter ou descendre… Mais, vous verrez, avec vous, ça se passera bien. Jeff a absorbé tout le négatif. La preuve, il a renoncé au dialogue et a tué. Tout va maintenant basculer. Il faut laisser le mal guérir le mal. Et nous, préparer la suite…
ISABELLE
Et la suite, c’est un débarquement des extraterrestres. C’est ça que vous préparez. Vous testez l’opinion.
BENEDICTE
Quelque chose va bientôt se produire, oui, mais nous ne sommes pas tous d’accord sur la façon d’aborder les événements, vous l’imaginez...
ISABELLE
(Perdant un peu pied) Vous m’excusez, mais je crois que je vais rentrer chez moi… Un coup de fatigue, brusquement…
BÉNÉDICTE ne dit rien, elle regarde de nouveau vers les étoiles.
BENEDICTE
Les temps vont devenir de plus en plus troublés. Autant se serrer les coudes. Vous allez nous être très utile.
ISABELLE
Mais, j’ai une fille, un mari…
BENEDICTE
Vous les appellerez tout à l’heure… Vous les reverrez, ne vous inquiétez pas. Il n’est pas question de renoncer au monde ! Simplement de se préparer à le voir autrement. Avec le cœur.
ISABELLE voudrait s’échapper. Elle se retourne vers l’escalier qui permet d’accéder au toit. MARC et GEOFFROY en protègent l’accès.
BENEDICTE
Vous savez, pour voyager dans l’espace, pour aller d’une planète à l’autre, pas besoin de vaisseaux, de soucoupes volantes.
ISABELLE
L’esprit suffit…
BENEDICTE
Bien !… Bien !… Vous voyez, Isabelle, que vous avez compris ! Mais il y a encore mieux que l’esprit… En tout cas pour venir ici, sur la terre…
ISABELLE
Le pédalo ? Le surf ? Le deltaplane ?… Excusez-moi, Bénédicte, je craque. Je veux rentrer chez moi, maintenant.
BENEDICTE ne peut pas s’empêcher d’éclater de rire…
BENEDICTE
Rien de tout cela ! Le corps !… Le corps suffit ! Vous vous réincarnez sur terre, c’est tout.
ISABELLE
Effectivement, pourquoi se compliquer la vie… !
BÉNÉDICTE s’en retourne vers GEOFFROY et MARC.
BENEDICTE
Vous venez ?
ISABELLE reste sur place. Elle regarde le soleil disparaître derrière l’horizon, plongeant peu à peu la Capitale dans l’obscurité.

BÉNÉDICTE revient un peu sur ses pas.

BENEDICTE
Laissez-les se battre, venez, nous avons beaucoup de travail à faire…
Mais ISABELLE ne bouge pas. Elle continue de regarder le soleil s’enfoncer.

BÉNÉDICTE va rejoindre ses amis. Ils regardent tous les trois ISABELLE et attendent.

Bientôt, le soleil a disparu. Paris est dans l’obscurité. ISABELLE jette un coup d’œil au ciel, où les étoiles sont plus visibles.

D’un pas lent, elle va rejoindre les autres… Elle s’arrête devant eux…

ISABELLE
Et… je saurai faire fondre les barreaux, moi aussi… ?
BENEDICTE
(Joyeuse) Et plein d’autres trucs… !
MARC
(Sur le même ton enjoué) C’est cool, non ?
Ils s’engagent tous les quatre dans l’escalier…
*
Le générique de fin défile sur fond d’obscurité, puis la nuit passe et le soleil se lève de nouveau sur Paris.
FIN
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J’écris D.S.R. en octobre 1995. Ce qui monte en moi alors est très noir. Je décris des émeutes sociales, des grèves, de la guérilla urbaine, des hommes politiques débordés, des journalistes dépassés... Et c’est exactement ce que la France va connaître un mois plus tard après l’annonce de la réforme de la Sécurité sociale par Alain Juppé. L’écriture est vraiment quelque chose de mystérieux...!

À l’époque de D.S.R., je vis à Meaux, auprès des boxeurs. Voilà trois ans que j’explore le monde des cités et celui de la boxe. Je commence à ressentir un puissant sentiment d’enfermement. Je me dis qu’il est sans doute temps de passer à autre chose, de retourner à Paris et de reprendre mon activité de scénariste.

Je décide donc d’écrire un scénario qui rassemble les différents éléments qui m’ont marqué durant cette exploration. L’idée de mettre en scène un boxeur s’impose d’emblée... Je veux aussi parler des extraterrestres, car mon exploration des vies antérieures m’a montré que pour voyager dans le temps et dans l’espace, nul besoin de vaisseau spatial, la méditation suffit et le karma fait le reste...

Enfin, je veux développer la correspondance que j’ai découverte entre le travail des alchimistes du Moyen-Âge, qui prétendaient transformer le plomb en or, et les exercices auxquels se livrent les body-builders, tout occupés qu’ils sont à transformer en muscle — matière noble — tout ce qu’ils absorbent et à éviter toutes les nourritures qui peuvent encrasser la belle mécanique musculaire.

Le psychologue Jung lui-même avait vu dans la démarche des alchimistes une transposition du processus de métamorphose de l’âme... J’avais donc choisi d’intituler mon scénario D.S.R., abréviation du principe alchimique : Dissoudre, Séparer, Réunir...

Pour la partie extraterrestres du scénario, je suis parti d’un étrange fait-divers raconté par Jacques Vallée dans un de ses ouvrages (Voir Les faits réels qui ont inspiré le scénario).

© Christian Julia. 1995.
Reproduction interdite.
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