Christian Julia
écrits
Ecrits
Scénarios
D.S.R.
Personnages
(par ordre d’apparition dans le scénario)

Marc : Mécanicien-auto et boxeur thaï.
Phil : Mécanicien-auto et copain de Marc.
Anne-Sophie : Fille du patron du garage où Marc et Phil travaillent.
Cécile et Marie-Noëlle : Copines de Marc.
Guillaume : Serveur du bistrot en face du garage.
Marcelle : Patronne et cuisinière du bistrot.
Véronique : Copine de Phil.
Isabelle Delamarre : Présentatrice-vedette du journal télévisé.
Philippe : Le mari d’Isabelle, écrivain.
Patrick : Ami des Delamarre, membre de l’état-major du Parti Démocrate.
Annie : La femme de Patrick, une amie des Delamarre, journaliste à la radio.
Claude : Entraîneur de Marc
Bénédicte : Jeune femme amie de Marc.
Bertrand : Présentateur journal TV
Sylvain Despret :Journaliste Sainte-Victorine
Matthieu : Responsable de l’information de la chaîne TV
Béatrice : Baby-sitter d’Isabelle
Amélie : La fille d’Isabelle et de Philippe
Noël Valat : Présentateur radio
Vincent Lestrade : Reporter radio
Arnaud : Jeune scientifique
Jeff : Le jeune motard
Geoffroy : L’entraîneur culturisme et alchimiste
Stéphane : Ami boxeur thaï de Marc

SCÈNE 1
ATELIER GARAGE
MARC - PHIL - ANNE-SOPHIE

Le garage Molard est installé dans une petite rue commerçante, en lisière d’une ville de banlieue. Il comporte un atelier de réparation et une station-service.

Dans l’atelier, deux mécaniciens, MARC et PHIL, sont plongés dans un moteur. MARC a 23 ans. C’est un beau garçon au physique de sportif. C’est l’extraverti type, avide de tous les plaisirs de la terre. PHIL a le même âge mais paraît moins mûr, sa vie est plus tranquille.

Vers midi, ANNE-SOPHIE, la fille du patron du garage, les bras chargés de livres et de classeurs, apparaît en haut du petit escalier métallique qui conduit de l’entrée du garage à l’appartement privé.

MARC relève le nez de son moteur et regarde descendre ANNE-SOPHIE.

MARC
(À Phil) Tu vois, des fois, j’aimerais bien reprendre mes études, ah oui…
PHIL
Qu’est-ce tu ferais ?
MARC
(Sans quitter des yeux Anne-Sophie qui continue de descendre avec précautions le petit escalier métallique) Justement, faut que je me renseigne…
Alors qu’ANNE-SOPHIE arrive en bas de l’escalier, MARC plonge la main vers le tableau de bord de la voiture et klaxonne. ANNE-SOPHIE sursaute et fait tomber ses livres et ses classeurs. MARC et PHIL vont vers elle l’aider à ramasser ses affaires. MARC arrive le premier sur les lieux…
MARC
(À Anne-Sophie, s’accroupissant à ses pieds) Oh, là là ! Toute cette culture dans le cambouis.
ANNE-SOPHIE
(Effrayée de voir Marc prendre ses affaires avec ses mains pleines de cambouis) Laissez ! Laissez !
PHIL s’est approché et veut aussi ramasser les affaires. MARC le fusille du regard.
MARC
Va serrer tes boulons, toi !
PHIL s’éloigne. MARC et ANNE-SOPHIE se redressent. MARC lit le titre d’un des bouquins.
MARC
Bac Philo ?
ANNE-SOPHIE
Oui…
MARC
Je vais le passer aussi. Vous m’aiderez ?…
ANNE-SOPHIE
(Polie, pour s’en débarrasser) Pourquoi pas ?…
Le regard de MARC s’illumine.
MARC
On peut se voir ce soir pour en parler… ?
ANNE-SOPHIE
Non, pas ce soir…
MARC
Demain soir… (Un petit temps) Ah, non, demain soir c’est moi qui peux pas…
ANNE-SOPHIE
(Pressée de partir) Plus tard alors, salut Marc…
MARC
(la laissant partir, à lui-même) Oui, c’est ça, plus tard…
MARC la regarde s’éloigner, très songeur, donne un coup de poing dans le vide puis, gaillardement, revient vers PHIL et le moteur.
MARC
Ah, j’aime trop les femmes !
PHIL
Vraiment, tu veux reprendre tes études ?…
MARC
Bien sûr ! C’est pas bon, pour moi, ici. Pour mon sport, l’essence, c’est pas bon. (Repensant à Anne-Sophie). Philo, je vais passer mon bac philo…
De manière très enfantine, il montre que l’idée le titille énormément…
MARC
Hé ! Phil ! Quelle heure t’as ?
PHIL
Pas loin de midi…
MARC
Bon. Je vais courir.
MARC va vers le fond de l’atelier, du côté des vestiaires.

SCÈNE 2
VESTIAIRES GARAGE
MARC

MARC ouvre la petite porte de son vestiaire métallique. On découvre une photo de Mike Tyson. Il retire sa combinaison. On peut voir alors qu’il a une musculature bien dessinée, harmonieuse et naturelle. Devant une glace, il exécute quelques gestes de boxeur dans le vide (shadow-boxing).

SCÈNE 3
CANAL
MARC - CÉCILE - MARIE-NOËLLE

MARC court sur le chemin qui longe un canal. Différents moments le montrent faire des pointes de vitesse, puis s’arrêter, exécuter des flexions et des extensions, des assouplissements debout et au sol, etc…

Au loin, sur la route, un bus s’arrête. Des lycéens en descendent. MARC aperçoit CÉCILE, qu’il connaît. Il escalade le terre-plein qui le sépare de la route et va l’accoster.

MARC
Salut ? Ça marche ?
CÉCILE
Beaucoup de boulot.
MARC regarde le titre d’un de ses livres.
MARC
Je vais reprendre mes études… Philo, je vais faire… Et, toi, tu fais quoi ?
CÉCILE
Une licence d’Anglais…
MARC
Ah, c’est cool. J’aurai besoin de cours… Tu pourras m’en donner… ?
CÉCILE
(Pas dupe des intentions réelles de Marc, mais amusée) Si tu veux…
MARC est tout à coup attiré par MARIE-NOËLLE, un jeune fille beaucoup plus sexy que CÉCILE, qui passe au loin… MARC pousse une espèce de petit cri d’excitation… Il revient sur CÉCILE…
MARC
Bien sûr que je veux… (Ne voulant pas rater MARIE-NOËLLE) Bon, excuse-moi, je te laisse…
CÉCILE
Salut…
MARC la laisse s’éloigner mais il se ravise et revient vers elle.
MARC
Ça te dirait pas, ce soir…
CÉCILE
Je suis avec quelqu’un, Marc…
MARC
(Presque scandalisé d’une telle réponse) Mais, moi aussi, je suis avec quelqu’un… Je te le dis franchement, c’est juste pour passer un moment…
CÉCILE
Même…
MARC
(déçu, mais pas très accrocheur) Bon, OK. Je te laisse.
MARC laisse CÉCILE et, toujours gaîment, court vers MARIE-NOELLE. On les voit au loin discuter ensemble. Elle accepte très vite sa proposition et continue sa route. MARC reprend joyeusement son footing…

SCÈNE 4
BISTROT
MARC - MARCELLE - GUILLAUME - PHIL - CLIENTS - (ISABELLE)

Dans le bistrot en face du garage, PHIL achève son repas. MARC entre en jogging et va s’asseoir à la table de PHIL.
PHIL
Alors ?
MARC
(Regardant le carton du menu du jour) C’est bon. J’ai fait 15 kilomètres en fractionné. Ça va. J’ai super faim.
GUILLAUME, le serveur, s’approche de lui pour prendre la commande.
MARC
(À Guillaume) Eh, t’as des nouilles ?
GUILLAUME
Non, aujourd’hui, c’est riz ou gratin de courgettes…
MARC
(Déçu) Ah… C’est pas possible d’avoir des nouilles ?
GUILLAUME se retourne vers MARCELLE, la patronne qui va et vient entre le comptoir et la cuisine.
GUILLAUME
(À Marcelle) Il veut des nouilles…
MARCELLE
(Après un instant de réflexion) Dans 10 minutes, alors…
MARC
Ah, c’est cool…
On retrouve MARC dévorant une énorme assiette de spaghettis.
PHIL
Tu te sens prêt pour ton combat, demain ?
MARC
Bien sûr, que je suis prêt. Tu sais combien je pesais ce matin ? 75 kilos. Et là, je dois être à 73.
PHIL
(Montrant les pâtes) Et après ça, tu seras à combien… ?!
MARC
T’inquiète pas, je serai au poids. Je vais recourir demain matin, et c’est bon. Je vais le cartonner, le mec. Mon titre de champion d’Europe, je vais pas lui laisser, crois-moi…
PHIL
T’as une invit’ pour moi… ?
MARC
J’en ai pas, non. Eh ! Qu’est-ce que tu crois ? Qu’on me fait des cadeaux. (Sur un ton plus nostalgique qu’agressif) C’est comme ça la vie, pas de cadeaux…
PHIL
Je me débrouillerai…
MARC ne répond pas et continue d’engloutir ses pâtes.

Son attention est soudain attirée par la télévision du bistrot qui diffuse le journal télévisé. Apparaît la présentatrice, ISABELLE DELAMARRE, très jolie femme brune de 40 ans.

MARC
(séduit par Isabelle) Ça se passe bien pour elle… !
PHIL
Dépêche, il est 1 heure…
MARC
(Ingurgitant de plus belle ses pâtes) T’inquiète pas…
Tandis que MARC mange et que PHIL finit son café, on écoute le journal :
ISABELLE
Le bilan des incidents qui se sont produits un peu partout en France depuis une semaine s’est encore alourdi la nuit dernière. On compte désormais 10 morts du côté des émeutiers et 5 du côté des forces de l’ordre…
Dans le café, tout le monde regarde les actualités avec une certaine gravité. Seul MARC semble indifférent, le nez plongé dans ses pâtes.

… Le gouvernement a installé ce matin une cellule de crise pour faire face à ce qu’il faut bien désormais appeler une guerre civile. Avant d’entendre les réactions des principaux partis, le rappel des faits en image…

MARC, le dernier spaghetti avalé, se lève d’un bond, se caresse le ventre et s’étire de contentement.
MARC
(À Phil) Aaah ! Allez, au boulot !
MARC et PHIL sortent rapidement du bistrot. PHIL, sur le pas de la porte, se retourne vers la télé un instant…

Images nocturnes d’émeutes, de pillages et d’affrontements avec les forces de l’ordre.

PHIL, comme les autres CLIENTS, paraît très inquiet. MARC, du trottoir d’en face, l’appelle.

MARC
Qu’est-ce tu fais ?
PHIL
J’arrive !
À regret, PHIL délaisse la télé et traverse la rue.

SCÈNE 5
BOITE DE NUIT « ATTICA »
MARC - MARIE-NOËLLE - PHIL - VÉRONIQUE

PHIL, avec sa copine VÉRONIQUE, entre dans la boîte de nuit du coin, l’« Attica ». Stupeur ! Il voit MARC attablé avec MARIE-NOELLE, devant une bouteille de whisky.
PHIL
(Outré) T’es fou ! Qu’est-ce que tu fais là ?! Ton combat… !
MARC
(Pas mal saoul, mais se contrôlant quand même) C’est demain ! T’inquiète pas… Je vais assurer…
PHIL
T’es fou !?!
MARC
T’inquiète pas, je te dis…
MARC, qui sent malgré tout qu’il exagère, se lève et prend la main de MARIE-NOËLLE.
MARC
J’étais juste venu prendre un verre… Je vais me coucher. (Montrant la bouteille de whisky passablement entamée). Tiens, je te la laisse, tu la finiras à ma place…
MARC entraîne PHIL à part.
MARC
T’as pas 20 “keusses” à me filer ?
PHIL
(Bien que devinant les intentions de Marc) Pourquoi faire ?
MARC
T’inquiète pas, je te dis… Je fais un tour à l’hôtel et je vais me coucher…
PHIL
J’ai pas de tunes…
MARC
C’est bon, laisse tomber…
MARC reprend la main de MARIE-NOËLLE et sort de la boîte. PHIL s’assied avec VÉRONIQUE et examine la bouteille de whisky avec désespoir…

SCÈNE 6
BOIS
MARC - MARIE-NOËLLE

La voiture de MARC s’immobilise dans l’allée d’un bois. Un léger brouillard flotte dans l’atmosphère.
MARIE-NOËLLE
C’est ça, ton hôtel ?!
MARC
(Comme un petit enfant penaud) Ouais, je sais, ça craint, mais cet enculé de Phil… (Joyeusement) Bon. On y va… ?
MARC sort brusquement de la voiture.
MARIE-NOËLLE
Dehors ? Ça va pas ?
MARC
(Soudain très ferme) Toi, tu fais ce que tu veux, mais moi je sors…
MARIE-NOËLLE, après une hésitation, sort aussi.
MARIE-NOËLLE
T’as ce qu’il faut ?…
MARC
(Assez dur) Quoi ! Bien sûr que j’ai ce qu’il faut… ! Allez !
MARIE-NOËLLE
Si tu n’as pas ce qu’il faut, je ne fais rien…
MARC
(de plus en plus dur) Attends, de quoi tu me parles ? Allez viens…
Mais MARIE-NOËLLE ne le suit pas, elle retourne vers la voiture.
MARIE-NOËLLE
Ramène-moi…
MARC, revient vers MARIE-NOËLLE et commence à l’enlacer. Elle se défend sans conviction. MARC force un peu le passage, c’est quasiment un viol, mais consenti et sans violence…

SCÈNE 7
BRASSERIE
ISABELLE - PHILIPPE - PATRICK - ANNIE - SERVEUR

Ce même soir, dans une brasserie chic parisienne, ISABELLE DELAMARRE rejoint son mari, PHILIPPE et un couple d’amis, PATRICK et ANNIE, qui l’attendent pour dîner. Tous ont la quarantaine épanouie et triomphante.
ISABELLE
Excusez-moi, Matthieu a voulu que je reste pour présenter un flash spécial après le film. J’ai laissé Renaud le présenter à ma place. J’en pouvais plus.
PHILIPPE
On a commencé sans toi…
ISABELLE
Vous avez bien fait…
ISABELLE jette à peine un œil à la carte qu’elle connaît par cœur. Un SERVEUR s’approche d’elle…
SERVEUR
Bonsoir, mademoiselle Delamarre… Moules, comme d’habitude… ?
ISABELLE
Non, ce soir, je vais prendre… (Elle plonge dans le menu mais ne paraît pas emballée). Oui…, des moules. (A ses amis) Qu’est-ce que vous buvez ? (Apparemment dégoûtée par la vision de la bouteille de blanc sur la table). Ah non, pour moi, eau minérale. (A ses amis, tandis que le serveur s’éloigne) On a fait un pot avant le journal. J’ai trop bu. Ça s’est vu, non ?
PATRICK
Non, tu étais parfaite.
ISABELLE
Merci, Patrick. J’essayais de me contrôler un maximum, mais, vraiment, j’étais pompette. Par moment, je ne voyais plus les lignes du prompteur. Ça dansait ! J’ai failli dire 100 morts au lieu de 10…
PATRICK
Oui, on a vu que tu hésitais… ! On a dit, elle est vraiment émue par tout ça…
ISABELLE
En plus, comme on avait un max de choses à diffuser, la fille faisait passer le texte à toute vitesse… Une horreur. (Un break, à Patrick). Et au Parti Démocrate, on dit quoi de tout ça… ?
PATRICK
Bah, Merlin boit du petit lait. Ça sent les élections anticipées…
PHILIPPE
J’en doute. Ils vont s’accrocher.
PATRICK
C’est quand même une guerre civile. T’as vu les sondages ? La cote de Raveleau s’est effondrée en deux semaines… On n’a jamais vu ça pour un Premier Ministre !
ISABELLE
Chez nous, l’audience décolle à peine.
PATRICK
En tout cas, Merlin se prépare.
ISABELLE
Depuis dix ans, il n’arrête pas de se préparer ! (Tendant son verre vide à Philippe) En attendant, Philippe, tu veux bien me servir…
PHILIPPE
Je croyais…
ISABELLE
Au point où j’en suis. Je ne fais pas l’édition du week-end, alors…
PHILIPPE sert du vin blanc à ISABELLE qui trinque avec ses amis…
ISABELLE
(Dans un sourire) Au grand soir !
ANNIE
À ton succès, ma chérie !
PATRICK
… Et au come back de Merlin !
PHILIPPE
Merlin à la place de Raveleau, on n’a pas fini de se marrer !…
Tout le monde rit de bon cœur. Les moules arrivent, et l’eau minérale.
ISABELLE
Ah ! A la place de l’eau, vous pouvez nous apporter une autre bouteille… ?
Tous rient de nouveau de très bon cœur…

SCÈNE 8
TROTTOIR RESTAURANT
ISABELLE - PHILIPPE - PATRICK - ANNIE

Les amis se séparent sur le trottoir de la brasserie. Un léger brouillard flotte dans l’atmosphère.
ANNIE
On va finir par ne plus rien y voir. C’est les bombes lacrymogènes ou quoi ?
PATRICK
Pas ici, quand même !
Les amis rient et se saluent.

ISABELLE et PHILIPPE font quelques pas vers leur voiture. C’est ISABELLE qui va conduire. PHILIPPE lui lance les clefs par dessus le toit.

SCÈNE 9
INTÉRIEUR VOITURE
ISABELLE - PHILIPPE

La voiture des Delamarre roule sur une route de campagne, en plein brouillard.
ISABELLE
Tu te rends compte qu’on va avoir des militaires devant les studios… Matthieu nous a annoncé ça. Si ça se gâte on risque d’émettre d’un studio spécial. Ils pensent que les émeutiers vont s’en prendre aux médias.
PHILIPPE
Il faut dire que vous ne leur donnez pas beaucoup la parole…
ISABELLE
Nos équipes n’arrivent pas à les approcher. Dès qu’ils voient une caméra, ils canardent.
PHILIPPE
L’atmosphère devient irrespirable… Et ce brouillard… C’est quoi, ce brouillard !?
ISABELLE
(Après un temps) Je crois que je vais reprendre le journalisme d’investigation.
PHILIPPE
Pas en ce moment !
ISABELLE
Si ! Je rêve de remettre mon jeans et mes baskets. Présenter le journal dans un abri anti-atomique avec des uniformes plein le studio, c’est pas ma tasse de thé !
PHILIPPE
Attends, on n’en est pas encore là…
ISABELLE
Ils sont morts de trouille… Je t’assure… Dès qu’un coup me tombe dans les pattes, je quitte le 20 heures. J’ai besoin du terrain…
Un petit temps.
PHILIPPE
Mets les essuie-glaces, on n’y voit plus rien… !
ISABELLE s’exécute. PHILIPPE pose sa main sur la cuisse d’ISABELLE et la caresse doucement.

SCÈNE 10
GALA DE BOXE
MARC - ADVERSAIRE - PHIL- VERONIQUE - CLAUDE - SPEAKER - BENEDICTE

Une grande salle de boxe anglaise, un soir de gala. MARC est sur le ring, face à son adversaire. Il fait presque jeu égal avec lui, mais ses coups semblent ne pas porter. PHIL, dans le public avec VERONIQUE, est inquiet pour son ami.

Coup de gong.

MARC rejoint son coin. Son entraîneur, CLAUDE, l’engueule, tandis qu’un soigneur le remet en forme.

CLAUDE
Mais qu’est-ce qui t’arrive, Marc ? T’es pas dans le combat. T’es où ?
MARC
Je sais, je sais, je ne suis pas là…
CLAUDE
Je t’ai jamais vu comme ça. Il est à ta portée…
MARC
Je sais, je sais. T’inquiète pas…
Coup de gong annonçant la reprise du combat.
SPEAKER
Cinquième et dernière reprise… !
PHIL est de plus en plus inquiet. MARC, malgré les coups, tient bon. Techniquement, il assure, mais aucun de ses coups ne porte.

On remarque alors, dans le public, une très jolie femme d’une trentaine d’années, blonde, à la beauté troublante, et presque inquiétante. C’est BÉNÉDICTE. Elle est seule, impassible, et semble beaucoup s’intéresser à MARC.

Coup de gong annonçant la fin du combat.

PHIL, qui ne veut pas entendre le verdict, quitte sa place. MARC, dans son coin, le regarde s’en aller, tandis qu’on lui retire ses gants. Il est très déçu.

BÉNÉDICTE continue d’observer attentivement MARC.

SCÈNE 11
STUDIO MARC
MARC

On retrouve MARC la nuit, dans son petit studio. Il essaie de dormir. La télé est allumée. Elle diffuse un film qu’il ne regarde pas. C’est juste du bruit pour l’aider à s’endormir. Mais il ne parvient pas à fermer l’œil. Lequel œil est d’ailleurs en piteux état. Il a des contusions au visage. Il regarde le plafond d’un air vide.

Le téléphone sonne. Il veut tendre le bras, mais une douleur violente l’en empêche. Il renonce. Le répondeur se déclenche.

VOIX DE MARC AU RÉPONDEUR
Ouais, bah c’est moi, salut.
VOIX AMI NUMERO 1
Salut Marc. J’ai su pour ton combat. C’est rien mon pote. Tu gagneras en patron la prochaine fois.
Marc ne bronche pas. Nouveau coup de fil quelques instants plus tard.
VOIX DE MARC AU RÉPONDEUR
Ouais, bah c’est moi, salut.
VOIX AMI NUMERO 2
Bah alors, Marc. T’étais où ? Bon. T’es toujours notre champion, t’inquiète. Je t’embrasse.

SCÈNE 12
STUDIO MARC
MARC

C’est le matin. Marc se réveille difficilement. Le passage sous la douche ne lui calme pas ses blessures de la veille. Au contraire ! Il se regarde dans la glace : sale gueule ! Il jette un coup d’œil par la fenêtre.

INSERT : Sur le parking en bas, des amis à lui chargent des vêtements dans une camionnette. C’est dimanche, jour de marché.

MARC déjeune rapidement et enfile un jogging pour aller courir.

SCÈNE 13
PARKING IMMEUBLE MARC
MARC - FOUAD - FRANCK - JOGGEUR

Sur le parking, FOUAD et FRANCK chargent leur camionnette avec des vêtements. En passant, MARC les salue sans engager la conversation.

MARC s’engage sur le petit sentier en pente qui mène au canal de l’Ourq. Au loin, un autre JOGGEUR court. Il y a du brouillard. MARC s’échauffe un peu sur place puis s’élance.

Quelques foulées plus loin, une boule de brouillard, comme un gros nuage épais, se forme autour de lui, l’enveloppe, l’absorbe, l’engloutit. FOUAD et FRANCK passent en camionnette au-dessus du canal. Ils voient la boule. Ils s’arrêtent, observent le curieux phénomène un instant. Puis le nuage se dissipe, les deux hommes s’éloignent, l’esprit encore très embué, mal réveillé.

Mais MARC a disparu. Évaporé avec le nuage.

SCÈNE 14
BISTROT
PHIL - MARCELLE - GUILLAUME

Lundi matin. Avant d’aller au travail, PHIL prend un café au comptoir.
PHIL
(À Guillaume) Alors ?
GUILLAUME
On a perdu. 13-2.
PHIL
13 ! C’est du foot ou du rugby que tu fais ?
GUILLAUME
Bah, au début, c’était du foot, et puis… Mais tout ça, c’est l’arbitre… Il a laissé faire n’importe quoi. N’IMPORTE QUOI. Grave ! J’ai failli le boxer. Je t’assure !
GUILLAUME est interrompu par MARCELLE qui sort de la cuisine et passe derrière le comptoir.
MARCELLE
(À Phil) Eh, dis donc, ton copain, là, faudrait lui apprendre à manger aut’ chose que des nouilles !
PHIL
Il aime bien ça…
MARCELLE
Ah, oui, j’ai vu ça. Et pas qu’un peu !
PHIL
Ça ! Vaut mieux l’avoir en photo qu’à sa table, comme on dit…
MARCELLE
Tu lui dis qu’il y a des coquillettes, à midi. Paupiettes-coquillettes. Il a rien contre les coquillettes ?
PHIL paie son café et s’apprête à quitter le bistrot.
PHIL
Je ne sais pas. Je lui dirai… Allez, merci, au revoir…
PHIL quitte le bistrot.

SCÈNE 15
ATELIER GARAGE
PHIL - ANNE-SOPHIE

PHIL est plongé dans un moteur. ANNE-SOPHIE rentre de ses cours, tard dans l’après-midi.
ANNE-SOPHIE
Toujours pas de nouvelles de Marc ?
PHIL
Toujours pas, non.
ANNE-SOPHIE
Trois jours... quand même. Il ne lui est rien arrivé ?
PHIL
Oh, il disparaît souvent comme ça. Faut pas s’inquiéter.
ANNE-SOPHIE
C’est sa défaite qui le déprime ?
PHIL
... ou il est allé se consoler quelque part...
ANNE-SOPHIE
Je vois... En tout cas, mon père va prendre un intérimaire, vu le travail...
PHIL
(Désolé) Je sais, oui.

SCÈNE 16
STUDIO MARC
MARC - VOIX PHIL

Plan du studio de MARC vide. La télé fonctionne toujours, avec des images d’actualité. Le petit déjeuner est encore sur la table. La vaisselle n’est pas faite, ni le lit.

Le téléphone sonne. C’est un appel de son collègue PHIL.

VOIX DE MARC AU RÉPONDEUR
Ouais, bah c’est moi, salut.
VOIX PHIL
Salut Marc. Bon, bah t’es pas au boulot. T’es pas chez toi ? T’es où ? Le patron se pose des questions. Et moi aussi. Appelle.

SCÈNE 17
PISTE ATHLÉTISME
MARC - COUREURS

Piste d’athlétisme d’un stade municipal. 5 heures du matin. Épais brouillard. UN ou DEUX COUREURS courent sur la piste.

Une grosse boule de fumée qui apparaît sur le bord du stade puis se dissipe, et laisse MARC au sol, groggy.

MARC constate tout de suite qu’il a été comme « réparé ». Il n’a plus aucun bleu, aucune plaie. Il ne sent plus aucune douleur.

Un des COUREURS va le voir :
COUREUR
Un problème, mon vieux ?
MARC
Non, non. Aucun. C’est cool.
COUREUR
T’es sûr, tout est OK ?
MARC
Oui. Tranquille. T’inquiète. Quel jour on est ?
COUREUR
Jeudi. T’es sûr que tu vas bien ?
MARC
(Malin) Oui, non, excuse-moi, c’est l’heure que je voulais.
COUREUR
Ah ! 5 heures 15.
MARC
Merci.
MARC, mentalement revit les derniers moments : le match de boxe, la défaite, la nuit difficile, le réveil, le départ pour un jogging sur le canal. Et puis le brouillard soudain qui l’enveloppe.

SCÈNE 18
STUDIO MARC
MARC - VOIX DE FILLES

MARC rentre chez lui. Il vérifie qu’on est bien jeudi de cette semaine. Il écoute les messages sur son répondeur, ceux de ses admirateurs déçus, de ses admiratrices impatientes et ceux de PHIL.

Pendant que les messages s’enchaînent, MARC se regarde dans la glace. Plus aucune trace du cocard et autres blessures. L’épaule ne lui fait plus mal. Il se sent même très en forme.

VOIX D’UNE FILLE SUR LE RÉPONDEUR
Marc, tu me manques. T’as disparu. T’es où ?
MARC effectue des pompes et des abdominaux avec une énergie assez forte. Il se sent très en forme.
VOIX D’UNE AUTRE FILLE SUR LE RÉPONDEUR
Bon, Marc, t’as encore oublié notre sexe-partie. T’assures plus ou t’as pété tous tes neurones à la boxe ?
MARC lui répond de façon muette qu’elle ne s’inquiète pas. Il va très bien !

SCÈNE 19
ATELIER DU GARAGE
MARC - PHIL - ANNE-SOPHIE - BÉNÉDICTE

PHIL sort du vestiaire du garage et traverse l’atelier vers une voiture sur laquelle MARC s’active déjà.
MARC
(Très déterminé) J’arrête la boxe.
PHIL
T’es fou !
MARC
Si, je t’assure, j’arrête la boxe. J’aime trop les femmes. Ça me perdra.
À ce moment, ANNE-SOPHIE quitte l’appartement familial et descend l’escalier métallique. MARC “tilte” immédiatement sur elle.
ANNE-SOPHIE
(À Marc, de loin) Pas de coup de klaxon, Marc, s’il te plaît !…
MARC
Ah, tant pis…
ANNE-SOPHIE
De retour parmi nous ?
MARC
(Entre ses dents, lubrique) Minou, minou. (À Phil, tandis qu’Anne-Sophie sort) Ah, oui, je t’assure, j’arrête la boxe. Je vais en boîte tous les soirs… Je bouffe des pâtes comme je veux…
PHIL
Et les études ?
MARC
Mais, bien sûr, les études… ! J’ai pris plein de décisions, ces jours-ci. Je vais prendre des cours du soir et tout…
L’attention de MARC est attirée par un cabriolet vert tennis qui s’arrête à la pompe. MARC aperçoit à l’intérieur une blonde. Il sursaute.
MARC
Hé ! Ça se passe bien pour elle… !
La blonde, BÉNÉDICTE, descend du cabriolet. C’est pile poil le plus grand fantasme de MARC. Un cran très au-dessus de ses amies habituelles.
MARC
(Bouche bée) Ah… ! Je le crois pas…
PHIL, dans son dos, le regarde amusé. MARC s’essuie les mains et se précipite au dehors.

SCÈNE 20
EXTÉRIEUR GARAGE-POMPE
MARC - BÉNÉDICTE

BÉNÉDICTE s’apprête à prendre la pompe. MARC intervient.
MARC
Hep ! Hep ! Ici, on se fait servir !
BENEDICTE
Excusez-moi, je croyais que c’était un libre service…
MARC
(Entre ses dents, contemplant Bénédicte) Je le crois pas !…
BENEDICTE
Comment ?
MARC
Rien… Vous êtes du quartier ? Je ne vous ai jamais vue… Faut venir plus souvent.
BENEDICTE
(Amusée, charmée déjà, peut-être) Non, je suis juste de passage…
MARC
Oh, bah, des passages comme ça, ça me plaît !
BENEDICTE
Et vous, vous êtes d’ici, je suppose…
MARC
Ah oui, je fais pas semblant de tenir la pompe, hein… Je travaille ici… Mais je peux me déplacer…
BENEDICTE regarde le compteur de la pompe et sort un billet.
BENEDICTE
Merci, ça suffira. Tenez…
Puis elle remonte dans sa voiture. MARC se penche à la portière.

SCÈNE 21
ATELIER DU GARAGE
PHIL - MARC - BÉNÉDICTE

PHIL regarde de loin la scène. De son point de vue, on voit MARC continuer sa discussion avec BÉNÉDICTE.

Au bout d’un court moment, la voiture démarre. MARC revient vers PHIL en donnant joyeusement des coups de poing dans le vide.

MARC
Ah, oui, je t’assure, j’arrête la boxe, crois-moi !
PHIL
Ça a marché ?
MARC
Mais, bien sûr que ça a marché. Qu’est-ce que tu crois ? Je la vois ce soir ! La vie, elle est dure, et je vais en profiter de plus en plus, tu vois…
PHIL a un regard amusé, mais un peu triste aussi.

SCÈNE 22
TROTTOIR HÔTEL
MARC - BÉNÉDICTE

C’est la nuit. MARC attend, les mains dans les poches de son blouson, devant un hôtel de périphérie. Son récent combat a marqué un peu son visage. Un léger brouillard flotte dans l’atmosphère.

BÉNÉDICTE arrive en voiture et se gare. MARC va vers elle.

BENEDICTE
C’est curieux ce brouillard en plein été, tu ne trouves pas ?
MARC
C’est la fin du monde…
BENEDICTE
Sûrement ! En plus, ces émeutes partout… Qu’est-ce que t’en penses ?
MARC
C’est normal : la vie, elle est dure, moi je te le dis…
BÉNÉDICTE et MARC entrent dans l’hôtel.

SCÈNE 23
RESTAURANT HOTEL BENEDICTE
MARC - BENEDICTE

MARC et BENEDICTE dînent dans le restaurant de l’hôtel. BENEDICTE est surprise et amusée de voir MARC manger comme un ogre.
BENEDICTE
Ah… Il y a longtemps que tu travailles dans ce garage ?
MARC
Non, j’ai commencé y’a dix jours…
BENEDICTE
Et avant ?
MARC
Avant, je cherchais… J’ai pas mal galéré. (Ne tenant pas à en dire plus) Et toi, c’est quoi ton boulot ?
BENEDICTE
J’hésite encore… En attendant, je voyage un peu en France, à l’étranger.
MARC
Ah… ! T’as fait des études ?
BENEDICTE
Un peu, vaguement…
MARC
Moi, je vais reprendre les miennes… Je vais passer un bac philo… J’ai une copine qui va m’aider pour l’anglais, et une autre pour le reste… Et toi, t’as pas une matière préférée… ?
BENEDICTE
Si…
MARC
C’est quoi ?
BENEDICTE caresse doucement la main de MARC.
BENEDICTE
Les sciences humaines...
MARC
Ah, c’est cool… !
BENEDICTE
T’as de la famille… ?
MARC
(Dissimulant sous l’humour un point sans doute très sensible) Oh, c’est possible… mais ils m’ont pas mis au courant !
BENEDICTE
Sujet sensible ?…
MARC
Oh, je suis bien comme je suis…

SCÈNE 24
CHAMBRE HOTEL BENEDICTE
MARC - BENEDICTE - (BERTRAND)

MARC et BENEDICTE entrent dans la chambre de l’hôtel. Aussitôt, MARC va allumer la télévision. Puis il embrasse BENEDICTE et commence à la déshabiller. Il l’allonge sur le lit. La télévision continue de diffuser le journal de fin de soirée. BERTRAND, le journaliste qui assure le journal en alternance avec Isabelle, est à l’image.
BERTRAND
Vous vous souvenez que nous vous avions parlé, la semaine dernière, de la disparition d’une petite fille de 4 ans, Laetitia, à Sainte-Victorine, en Vendée. Une disparition étrange, en pleine nuit. On avait pensé qu’elle s’était perdue dans la forêt, en raison d’un brouillard particulièrement épais, cette nuit-là…
Tout en se laissant aller aux caresses de MARC, BENEDICTE jette un coup d’œil “intéressé” à la télévision, puis saisit la télécommande et coupe l’image. Elle s’abandonne à MARC.

SCÈNE 25
BUREAU DIRECTEUR
DIRECTEUR

On ne voit que la nuque d’un homme assis à un bureau (dans le relais-château). Il est en train de téléphoner.
DIRECTEUR
Bon, autrement dit, d’après vous, il ne dira rien. (...) « Une erreur de casting » ?... Non ! Un jeune de cité enlevé, ça pouvait faire la Une des journaux. (...) Il est spécial, votre cobaye. Peu importe. On a un plan B, plus juteux.

SCÈNE 26
PLATEAU JOURNAL
BERTRAND

On continue de suivre le journal, depuis le plateau de télévision.
BERTRAND
… Les gendarmes avaient mené des battues pour la retrouver. En vain. On était sans nouvelle d’elle depuis 5 jours. Mais Laetitia a été retrouvée saine et sauve ce soir, vers 19 h 30. Et pour les parents de la petite Laetitia, c’est un grand soulagement. Le récit de Sylvain Despret…
INSERT : LE REPORTAGE
Images de la forêt profonde de Sainte-Victorine. Images de la battue des gendarmes. Sur ces images :
COMMENTAIRE OFF DE SYLVAIN DESPRET
La forêt de Sainte-Victorine va sans doute enfin révéler son secret. C’est un voisin qui a vu la petite Laetitia en fin d’après-midi errer dans un champ tout près du lieu de sa disparition.
TÉMOIGNAGE DU VOISIN (IN)
J’étais sur le pas de ma porte et puis j’ai vu une petite fille, au loin, au bout de notre champ. Tout de suite, forcément, j’ai pensé à Laetitia. J’ai appelé ma femme et on est allés la chercher.
SYLVAIN DESPRET (OFF)
Est-ce qu’elle vous a dit ce qu’elle avait fait pendant ces cinq jours ?…
LE VOISIN (IN)
Oh, non, la pauvre, elle ne pouvait pas dire un mot. Elle était choquée. Choquée, très choquée.
SYLVAIN DESPRET (OFF)
Selon vous, a-t-elle subi des sévices ?
LE VOISIN (IN)
Je ne pourrais pas vous dire. Elle ne se plaignait pas. Elle était juste choquée. Mais elle m’a reconnu… On l’a conduit chez ses parents, tout de suite.
INSERT : SUITE REPORTAGE
Des images montrant la maison de la famille de Laetitia : gendarmes, parents entrant en courant, journalistes refoulés…
COMMENTAIRE OFF DE SYLVAIN DESPRET
Ce soir, toute la France se pose cette question : qu’a fait Laetitia pendant ces cinq jours ?
RETOUR EN PLATEAU
BERTRAND
Justement, nous avons en ligne notre correspondant Sylvain Despret, en direct de Sainte-Victorine. Sylvain, est-ce qu’on a ce soir une réponse à cette question ?
SYLVAIN DESPRET apparaît à l’écran, dehors, sur la grande place de Sainte-Victorine…
SYLVAIN DESPRET
Oui, Bertrand, je vous entends…

SCÈNE 27
LIVING DELAMARRE
ISABELLE - PHILIPPE

La suite du reportage est vue depuis le living de la maison d’ISABELLE et PHILIPPE DELAMARRE en région parisienne. ISABELLE est installée dans le canapé et regarde son collègue. PHILIPPE descend l’escalier qui mène du living aux étages.
BERTRAND
Alors, Sylvain, bien sûr, toute la France respire ce soir et je pense que les parents de la petite Laetitia respirent encore plus…
ISABELLE
(A Philippe, pendant qu’il vient la rejoindre sur le canapé) Pauvre Bertrand ! Qu’est-ce qui faut pas faire pour ne pas parler des émeutes ! (Se détachant de la télé) Elle s’est rendormie ?
PHILIPPE
Oui, tout va bien… (Jetant un œil à la télé) Qu’est-ce qui s’est passé ?
ISABELLE fait “chut” à PHILIPPE.
SYLVAIN DESPRET
Eh bien, oui, Bertrand, ce soir, dans la famille de Laetitia, on pousse un grand “ouf” de soulagement, vous l’imaginez. Je peux vous dire que la petite fille est tout à fait indemne.
PHILIPPE
Qui c’est cette fille ?
ISABELLE
Je te raconterai… Écoute…
BERTRAND
Sylvain, est-ce qu’on sait ce soir ce qu’a fait Laetitia pendant ces 5 jours… ?
SYLVAIN DESPRET
Eh bien, c’est assez difficile, vous l’imaginez. On ne peut absolument pas interroger la famille ni Laetitia, bien sûr, qui est très choquée. Mais d’après les renseignements que j’ai pu obtenir, il semblerait que la petite Laetitia aurait, je dis bien AURAIT, été enlevée puis emportée à bord d’un engin spacial. Alors, bien sûr, je mets tout cela au conditionnel, ce sont des informations à prendre avec beaucoup de précautions…
ISABELLE sursaute.
ISABELLE
Quoi ?! C’est pas possible ! Ils ne vont pas nous faire le coup des extraterrestres !
PHILIPPE
Arrête !… Écoute !…
ISABELLE
C’est un coup monté !
Suite télévision.
BERTRAND
Est-ce qu’elle a pu décrire ses ravisseurs ?
SYLVAIN
Je ne peux pas vous répondre. Je vous le dis, il est très difficile d’obtenir des informations… Je pense qu’on en saura sans doute un peu plus demain…
Retour living.
ISABELLE
(Coupant la télévision d’un geste sec de télécommande) Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?!
PHILIPPE
(Très “second degré”) Les extraterrestres nous envahissent, c’est tout.
ISABELLE
Non, mais attends, c’est une manip, ça. C’est un coup des services secrets. J’en suis sûre. Je le sentais venir, ce coup-là… S’il faut parler de bêtises pareilles, moi, la semaine prochaine, je ne présente pas le journal… Je reste sous la couette…
PHILIPPE
… ou t’enquêtes…
ISABELLE ne répond pas mais une idée semble germer dans sa tête…

SCÈNE 28
CHAMBRE HOTEL BENEDICTE
MARC - BÉNÉDICTE

C’est le matin. BÉNÉDICTE est blottie contre MARC. Elle lui caresse l’arête du nez, qui est déformée par les coups.
BENEDICTE
(Après un petit temps) Pas très droit, ton nez...
MARC
(Après un temps d’hésitation) Je fais de la boxe… Ça craint, hein ? J’en parle à personne. Mais je vais arrêter, pour reprendre mes études… Et puis, j’ai envie de profiter de la vie. C’est le moment…
BENEDICTE
Pourquoi se priver ?
BÉNÉDICTE l’embrasse.
MARC
Ah, t’es cool…
MARC sort du lit d’un bond, regarde sa montre et s’habille rapidement.
MARC
(Très insouciant) Phil, il doit être en train de “criser”, je te raconte pas !
BENEDICTE
Ton patron ?
MARC
Non, lui, il est cool. Phil c’est le mec qui travaille avec moi… Avec tout le boulot qu’il y avait ce matin, je te raconte pas comment il doit criser…
BENEDICTE
On se voit ce soir ?
MARC
Oh, bah, c’est prévu comme ça… A 6 heures, je fais mon footing. On se voit après…
BENEDICTE
Ça te gêne si je vais courir avec toi ?
MARC
(Qui, apparemment, ne rêvait que de ça) Alors, là, vraiment pas, non… !

SCÈNE 29
BUREAU MATTHIEU
ISABELLE - MATTHIEU

ISABELLE est dans le bureau de MATTHIEU, un homme d’une cinquantaine d’années, responsable de l’information de sa chaîne. Elle tient en main les premières éditions de la presse. On lit le titre d’un des journaux :

DE NOMBREUX MYSTÈRES ENTOURENT L’ENLÈVEMENT DE LAETITIA

Puis d’un autre :

LAETITIA ENLEVÉE PAR DES EXTRATERRESTRES…

MATTHIEU
Toute la presse fait sa Une avec ça. Nous, on va suivre.
ISABELLE
On ne va pas laisser croire aux gens cette histoire d’extraterrestres…
MATTHIEU
C’est ce qu’elle dit, elle… Laetitia…
ISABELLE
Mais elle a 4 ans ! Elle a inventé un bobard, c’est tout. Et la famille en rajoute pour passer à la télé.
MATTHIEU
Sûrement. Je n’y crois pas plus que toi. Mais, par les temps qui courent, ça tombe à pic. Un peu de mystère… un peu de rêve. Ça va nous détendre. T’as vu cette nuit… 15 morts aux usines de la Compagnie Générale du Rhin.
ISABELLE
C’est de la folie ! C’est pas en prenant d’assaut les usines qu’ils vont trouver un emploi.
MATTHIEU
Ils n’en peuvent plus. Ils veulent empêcher les autres de travailler… En tout cas, la menace se précise. Pour l’instant, le gouvernement tient parce qu’il fait croire que les émeutiers sont des casseurs de banlieue, mais ça n’aura qu’un temps.
ISABELLE
Il faut dire qu’on ne passe pas toutes les images qu’on a… Si on les passait, tout le monde verrait que les émeutiers, c’est des gens comme toi et moi.
MATTHIEU
C’est très difficile, tu le sais, Isabelle. Le moindre faux pas et je me demande ce qui peut se passer dans la tête des gens… Il faut faire notre métier sans mettre d’huile sur le feu. La marge est étroite…
ISABELLE
Et voilà, alors on balance aux gens une histoire d’extraterrestres…
MATTHIEU
C’est juste une hypothèse… C’est elle qui le dit… La presse reprend ses propos, c’est tout.
ISABELLE
Eh bien, pour moi, c’est un coup monté des services secrets et j’ai décidé d’enquêter là-dessus…
MATTHIEU
Sur Laetitia !?…
ISABELLE
Sur la manip’ qui est derrière.
MATTHIEU
Sylvain Despret est sur le coup sur place, toi tu présentes le journal la semaine prochaine…
ISABELLE
Je n’aime pas du tout la tournure que prennent les événements.
MATTHIEU
Les journaux se sont arrachés ce matin, avec cette histoire d’OVNI… On parle au conditionnel, mais on suit…
ISABELLE
Je crois que je n’ai pas envie de suivre. Bertrand, lui, est très capable de raconter tout cela sans se marrer, moi pas… Tu veux que je pouffe de rire à l’antenne en plein 20 heures… pour le bêtisier… ?!
MATTHIEU
Fais ton enquête cette semaine si tu veux. Je vais prévenir Sylvain. Si ça mord dans l’opinion, on fera peut-être un journal en direct de là-bas, tu seras le relais sur place pendant ta semaine… On verra… Pour l’instant, on suit. OK, ma cocotte ?
ISABELLE
“Ma cocotte” ! Tu deviens fou, toi aussi…
MATTHIEU
C’est gentil, “cocotte”, non ?
ISABELLE
Tu ne me l’avais jamais faite, celle-là !
MATTHIEU
Tout arrive, tu vois… les cocottes et les extraterrestres… !

SCÈNE 30
ATELIER GARAGE
MARC - PHIL

MARC entre dans le garage gaîment. Il sait d’avance que PHIL va “criser”, mais il s’en moque. Il est heureux et rien ne peut l’affecter.

PHIL lève le nez d’un moteur…

MARC
Je suis amoureux. Ça craint, hein ?
PHIL
Grouille, y’a du boulot… !
MARC
Eh ben, moi, je te le dis franchement, ça craint.
PHIL
En attendant, file-moi un coup de main… Gauthier vient chercher sa voiture à deux heures…
MARC
Attends ! Je t’explique un truc… C’est une fille super, sportive et tout… On va courir ensemble tout à l’heure… Mais la boxe, ça lui plaît pas trop, elle veut que j’arrête.
PHIL
C’est pas un problème puisque t’arrêtes…
MARC
Bah, je sais pas. Qu’est-ce t’en penses ? Ça me fait de la tune… Et puis, sans la boxe, je sais pas ce que je serais devenu. Remarque, la tune, elle en a, la meuf… Tu verrais sa voiture… Mais elle, c’est pas pour ça…
PHIL
Bon. Je t’attends…
MARC
(Tout guilleret) Ouiii !
Gaîment, il se dirige vers le vestiaire pour se changer…

SCÈNE 31
LIVING DELAMARRE
ISABELLE - PHILIPPE - BÉATRICE - AMÉLIE

Comme elle l’avait décidé, ISABELLE a passé son jeans et ses baskets. Elle part pour Sainte-Victorine. BÉATRICE, la baby-sitter, attend dans le living. ISABELLE, accroupie parle à sa fille AMÉLIE, 2 ans. PHILIPPE est présent.
ISABELLE
Je vais partir quelques jours. Papa reste là et Béatrice va s’occuper de toi…
AMÉLIE joue les grandes filles. Elle désigne le poste de télévision…
AMÉLIE
Je te verrai là… ?
ISABELLE
Bien sûr ! Pas tous les soirs, mais tu me verras… Je t’appellerai…
ISABELLE saisit un téléphone sans fil posé sur la table basse et le donne à AMÉLIE qui le serre contre elle comme un nounours.
ISABELLE
Tiens, il est pour toi. Uniquement pour toi…
Elle embrasse sa fille qui court vite s’asseoir par terre devant la télévision comme si elle attendait déjà d’y voir sa mère… ISABELLE lui redit au revoir de loin, mais AMÉLIE ne lui répond pas, feignant de s’intéresser au dessin animé de la télé. BÉATRICE va la rejoindre.

SCÈNE 32
EXTÉRIEUR MAISON DELAMARRE
ISABELLE - PHILIPPE

PHILIPPE charge la valise dans le coffre de la voiture. ISABELLE s’installe au volant et met le moteur en marche. Elle allume la radio qui diffuse de la musique.
PHILIPPE
Fais quand même attention à toi… Évite les zones industrielles…
ISABELLE
Ne t’inquiète pas. Sainte-Victorine n’est pas touchée pour l’instant !
PHILIPPE
Fais attention quand même.
ISABELLE
Promis. Mais il ne faut pas s’empêcher de vivre…
Leur conversation est interrompue par les informations de la radio. Instinctivement, ISABELLE monte le son.
SPEAKER
Il est seize heures. Les actualités présentées par Noël Valat…
Jingle.
NOEL VALAT
Bonjour. De violents incidents se sont produits vers midi à l’usine Marion dans la région lyonnaise. Les émeutiers n’ont pas pu entrer dans l’enceinte de l’usine et se sont rabattus sur la petite bourgade voisine où ils ont mis à sac les magasins du centre ville. Notre correspondant sur place, Vincent Lestrade…
Pendant la diffusion du reportage, la petite AMÉLIE apparaît à la porte-fenêtre de la maison, pour regarder sa mère partir. BÉATRICE se tient derrière elle. AMÉLIE fait des « au revoir » à sa mère, qui lui répond par signe tout en restant très à l’écoute de la radio…
VINCENT LESTRADE
À l’heure où je vous parle, la ville de Marcueil pense ses blessures. Les pompiers éteignent les derniers incendies. Une cinquantaine de boutiques ont été attaquées par les émeutiers qui avaient été refoulés de l’usine Marion. Les forces de l’ordre quadrillent la ville. 30 personnes ont été arrêtées. En direct de Marcueil, pour CFC Infos, Vincent Lestrade.
Pendant ce flash, jeu visuel entre ISABELLE, PHILIPPE et AMÉLIE. AMÉLIE, par signes, fait comprendre qu’elle ve ut parler à son père, qui lui tourne le dos. ISABELLE demande à PHILIPPE de se retourner. PHILIPPE fait bonjour à sa fille. Celle-ci lui demande par signes s’il s’en va aussi en auto avec sa mère… PHILIPPE fait signe que non.
NOEL VALAT
À Sainte-Victorine, où la petite Laetitia, enlevée il y a 6 jours, est réapparue hier soir, plusieurs témoins prétendent avoir vu, au moment de l’enlèvement de la petite fille, de curieux phénomènes atmosphériques. Le brouillard, très épais ce soir-là, se serait concentré pour former des boules compactes dans lesquelles des lumières semblaient clignoter. L’enquête des gendarmes continue…
Outrée, ISABELLE coupe sèchement la radio.
PHILIPPE
(Très “humour anglais”) On est peut-être vraiment envahis…
ISABELLE
Tu écris trop de romans…
PHILIPPE
Pas tant que mon banquier le voudrait… !
PHILIPPE et ISABELLE s’embrassent à travers la portière.
PHILIPPE
Fais attention à toi…
ISABELLE enclenche la marche arrière et salue AMÉLIE, toujours le nez collé à la porte fenêtre… La voiture s’éloigne.

SCÈNE 33
CANAL
MARC - BÉNÉDICTE

Divers moments de MARC et BÉNÉDICTE, le soir, faisant un footing ensemble. BÉNÉDICTE déploie une énergie qui rend MARC très admiratif… et heureux. Il pense avoir enfin trouvé la femme qui lui convenait le mieux. Dans les moments où MARC s’arrête pour effectuer des mouvements d’assouplissements ou d’étirements, BÉNÉDICTE l’imite du mieux qu’elle peut.

ELLIPSE

Dans une phase de “course très rapide”, MARC et BÉNÉDICTE se tiennent au coude à coude. Mais tandis que MARC semble en limite de ses réserves, BÉNÉDICTE, elle, gracieuse et troublante, ne paraît pas faire d’efforts… MARC, épuisé, s’arrête. BÉNÉDICTE veut continuer. Ils s’assoient sur un talus.

MARC
(Pas très cool, se sentant malgré tout humilié) Ça va, la forme, je vois…
BENEDICTE
C’est facile d’avoir la forme… L’esprit commande tout…
MARC
Ouais, ben, moi, mon esprit, il commande rien du tout. Ah, ça, je te le dis. L’autre fois, j’ai fait la fête toute la nuit avec une meuf, eh bah, le jour du combat, y’avait plus de Marc… Plus rien… Résultat, mon titre… tchao à la prochaine. J’aime trop les femmes !
BENEDICTE
Qui commande chez toi ? Ton esprit ou ton plaisir…
MARC
Bah… Mon esprit !… Mon esprit me commande de me faire plaisir… !
Un petit temps… Ils se relèvent et marchent le long du canal.
BENEDICTE
Pourquoi tu tapes sur quelqu’un qui ne t’a rien fait ?
MARC
J’en sais rien… C’est un sport. Si je tape pas, l’autre, il va pas me faire de cadeaux, crois-moi… Mais j’arrête, c’est clair dans ma tête, maintenant.
BENEDICTE
Je sais très bien que tu n’as pas envie d’arrêter. Tu es juste déçu d’avoir perdu ton titre. Mais tu meurs d’envie de remonter sur le ring et de détruire l’autre…
MARC
(Soudain très dur) Attends, qu’est-ce que me fait là ? Si tu commences comme ça… (Soudain encore plus dur) Allez, barre-toi… barre-toi…
BENEDICTE
Excuse-moi. Tout ce qui se passe en ce moment, ça me perturbe un peu. Pas toi ?
MARC
Non. C’est pas mon problème.
BENEDICTE
Cette petite fille qui a été enlevée pendant cinq jours par des extraterrestres, ça ne te concerne pas ?
MARC
Pourquoi ça me concernerait ?
BENEDICTE
Tu ne crois pas aux extraterrestres ?
MARC
Ça va pas non ! Pourquoi j’y croirais ?
BENEDICTE
Tu peux tout me dire, tu sais.
MARC
Te dire quoi ?
BENEDICTE
(Vaincue) Rien. (Entre ses dents tandis que Marc commence des exercices au sol) Erreur de casting.
MARC
Comment ?
BENEDICTE
Rien.

SCÈNE 34
TROTTOIR HOTEL BÉNÉDICTE
BÉNÉDICTE

C’est presque la nuit. BÉNÉDICTE sort de son hôtel, un gros sac à la main. Elle traverse le parking et pose le sac dans le coffre de son cabriolet. Sur la route passe une longue colonne de véhicules militaires. Elle se met au volant et sort du parking. Dès que le dernier camion est passé, elle s’engage sur la route.

SCÈNE 35
PLACE CENTRALE DE SAINTE-VICTORINE
ISABELLE - SYLVAIN - TECHNICIENS

Il est 8 heures du soir. ISABELLE, au volant de sa voiture, arrive sur la place centrale de Sainte-Victorine. C’est un centre-ville traditionnel : un grand terre-plein central transformé en parking, une église, des commerces et des cafés autour de la place…

Depuis la réapparition de Laetitia, Sainte-Victorine a été investi par une multitude de journalistes, de photographes. Le parking est rempli de voitures et de cars de reportages. Les télés ont allumés des projecteurs pour assurer le direct du 20 heures. Des techniciens s’affairent autour des camionnettes de retransmission. Un des cafés, “Le Commerce”, est noir de monde. Les journalistes dînent, à la terrasse et à l’intérieur.

ISABELLE se gare et se dirige vers l’endroit où le correspondant de sa chaîne, SYLVAIN, va bientôt prendre l’antenne en direct. La présence d’ISABELLE sur place ne manque pas d’attirer l’attention de ses confrères. Elle salue les uns et les autres.

UN JOURNALISTE
(Lui serrant la main au passage) Vous mettez le paquet sur ce coup ? (Isabelle fait “oui” de la tête, avec une pointe de regret…) Nous aussi !…
ISABELLE continue de s’approcher du périmètre occupé par sa chaîne. Elle y arrive bientôt et salue les techniciens, apparemment ravis de la voir. Elle s’approche de SYLVAIN qui, très stressé, attend de passer à l’antenne. Il tripote son oreillette, relit ses notes. Sur les postes de contrôle, on voit apparaître Bertrand, le présentateur du journal.
SYLVAIN
(Tendant maladroitement la main à Isabelle) Salut… Ça va être à moi… Ne quitte pas… Euh… Je te vois après.
ISABELLE sourit et recule à l’écart.

Un ASSISTANT fait signe à SYLVAIN qu’il peut commencer son intervention.

SYLVAIN
Ici, à Sainte-Victorine, on ne parle plus que de “ça”. “Ça” c’est naturellement le mystérieux enlèvement de Laetitia. Je vous propose de regarder un document exceptionnel, tourné par le fils d’un fermier de la région, le soir-même de l’enlèvement de Laetitia…
Pendant l’intervention de SYLVAIN, ISABELLE s’est déplacée discrètement vers le petit car de régie, dont la porte latérale est ouverte. Elle a salué de la tête ses collègues affairés aux pupitres. A la fois dedans et dehors, ISABELLE suit tout cela en professionnelle.
UN TECHNICIEN
Top magnéto !
On voit alors des images de la nuit de l’enlèvement de Laetitia.
INSERT : ENREGISTREMENT CASSETTE
Un épais brouillard couvre la forêt et les champs. La caméra est tenue maladroitement, par un amateur sans doute. Elle zoome le plus possible vers la crête d’une petite colline (la fausse route décrite la veille par le paysan) et l’on aperçoit une boule de brouillard rouler à vive allure. Derrière la masse de brouillard compact, des lumières de couleurs scintillent. La caméra s’affole un peu. La “boule” disparaît derrière un bouquet d’arbres — la caméra la cherche — puis réapparaît sur la ligne de crête et fait le chemin inverse. Elle disparaît derrière la ligne de crête. La caméra balaie toute la zone. Plus d’autre manifestation.
Le TECHNICIEN arrête le magnétoscope. SYLVAIN reprend l’antenne.
SYLVAIN
Je vous propose d’écouter le récit de la personne qui a filmé ces images…
INSERT : STUDIO DE MARC.
MARC est chez lui en train de manger en regardant la télévision. Le reportage sur la « boule de brouillard » suscite son intérêt. Mais il n’exprime aucune émotion, aucune réaction.
LE FILS DU FERMIER
Eh bien, le soir de l’enlèvement de Laetitia, je me trouvais à l’orée du bois de Saint-Jean, sur la colline, là-bas, et j’ai vu des grosses boules de brouillard qui venaient de Saint-Luron à côté, et allaient vers le bois de Saint-Jean. J’ai trouvé ça louche. Je suis vite allé chercher ma caméra.
RETOUR AU REPORTAGE.
SYLVAIN
(OFF) Aucune route ne passe à cet endroit…
LE FILS DU FERMIER
Ben non, mais, ça pouvait être des tracteurs ou des jeunes avec leur motos. C’est souvent qu’il y en a qui viennent faire des rodéos par ici…
RETOUR EN DIRECT.
SYLVAIN
Voilà. C’est tout ce qu’on peut dire ce soir sur ce document exceptionnel. Jeunes à moto ou OVNI ? C’est la question qu’on se pose ce soir à Sainte-Victorine.
BERTRAND reprend l’antenne. ISABELLE observe tout cela avec le plus grand scepticisme…
BERTRAND
Merci, Bertrand. N’hésitez pas à nous rappeler si vous avez du nouveau…
SYLVAIN retire son oreillette, lâche son micro et se dirige vers ISABELLE.
ISABELLE
Tu as très bien assuré… On va dîner ?

SCÈNE 36
CAFÉ “LE COMMERCE”
ISABELLE - SYLVAIN - JEUNE SERVEUR - PATRON - JOURNALISTES

ISABELLE et SYLVAIN entrent dans le café, bourré de journalistes. L’entrée de la présentatrice très célèbre ne manque pas d’attirer l’attention. Elle salue d’un sourire des visages amis. Le PATRON du café, lui, n’en revient pas. Le JEUNE SERVEUR non plus, et en oublie d’arrêter le robinet qui déverse de la bière dans un verre…

SYLVAIN aperçoit au fond du café un bout de table libre. Les journalistes à côté se serrent pour libérer deux bonnes places. ISABELLE et SYLVAIN s’assoient l’un en face de l’autre.

ISABELLE
On a l’exclusivité pour ce document ?
SYLVAIN
Tu parles ! Il en a fait des copies à tout le monde. 500 francs la cassette. Il est pas au courant des prix ! Remarque, il s’est rattrapé sur la quantité.
Le JEUNE SERVEUR s’approche et tend son carnet à ISABELLE.
JEUNE SERVEUR
Vous pouvez me faire un autographe, s’il vous plaît… ?
ISABELLE s’exécute en souriant. Le JEUNE SERVEUR, très troublé, s’éloigne sans prendre la commande…
SYLVAIN
(Au jeune serveur) Hé ! Deux entrecôtes frites ! (À Isabelle) Y’a que ça de mangeable ici.
ISABELLE
Tu y crois à cette histoire d’enlèvement d’extraterrestres ?…
SYLVAIN
J’ai pas le temps de me poser la question. On est trois cents ici. Pour avoir une information précise, c’est impossible.
ISABELLE
Tu as pu voir Laetitia… ou ses parents ?
SYLVAIN
Personne. Le brigadier vient prendre l’apéro ici et nous donne les informations. C’est ici qu’on en apprend le plus. Sincèrement, je ne comprends pas pourquoi tu es venue dans ce trou. Tu peux rien faire de sérieux. Pour passer à la télé, les ploucs du coin te racontent ce que tu veux.
ISABELLE
Normal. On remplit les tiroir-caisses…
SYLVAIN
Comment on s’organise ? Matthieu m’a dit que tu faisais les directs.
ISABELLE
Non, non… Tu ne t’occupes pas de moi. Je vais mener mon enquête de mon côté. Tu continues à donner tes informations. Si j’ai quelque chose, je te préviens…
Arrivent les deux entrecôtes, deux morceaux de viande ternes accompagnés de frites grasses et brûlées. ISABELLE fait grise mine.
SYLVAIN
Ouais… Et pourtant, c’est le must d’ici… !

SCÈNE 37
CHAMBRE HÔTEL ISABELLE
ISABELLE

ISABELLE entre dans la petite chambre de l’hôtel de Sainte-Victorine. Meubles rustiques et papier-peint fleuri. Elle pose sa valise et son gros sac. Elle décroche le téléphone et compose un numéro. Elle attend.
ISABELLE
Amélie ? C’est moi… Tu vas bien… Où je suis ? Quelque part en France… Non, je ne sais pas quand je rentre, mon petit bout. Bientôt. Bientôt… Béatrice s’est bien occupée de toi ?… Quoi ? Tu veux me faire écouter la télé… ! Ah, OK. (Un long blanc) Oui, oui, j’entends bien… Amélie ! Amélie !
ISABELLE soupire, raccroche et fait un autre numéro de téléphone…
ISABELLE
Philippe ?… Oui… Je comprends, elle veut me faire écouter la télé… Tout va bien… ? Non, aucun problème sur la route. Ici, c’est un peu le délire, comme d’habitude. Ça ne va pas être évident d’enquêter pointu. J’ai déjà signé 40 autographes… ! Bonjour l’incognito ! (Un blanc) Ouais, c’est cela, je vais mettre une perruque et des lunettes noires… T’as toujours de bonnes idées…OK. Je t’embrasse, Philippe. Et Amélie ?… Elle a toujours le téléphone collé à la télé… P’tit bout… Embrasse-là pour moi…
ISABELLE raccroche, mais aussitôt le téléphone sonne. Elle décroche.
ISABELLE
Oui, c’est moi… Merci… (Un temps pendant lequel on lui passe un correspondant) Allô, oui, je vous écoute… Me rencontrer ? Oui, bien sûr… Qui êtes-vous… ? Je comprends… Demain, à onze heures, sur la place ? OK…
ISABELLE repose lentement le combiné, surprise et soucieuse.

SCÈNE 38
PLACE CENTRALE SAINTE-VICTORINE
ISABELLE - SYLVAIN - ARNAUD - BÉNÉDICTE

ISABELLE est assise sur un petit muret, un peu à l’écart de l’activité des autres journalistes. Elle est plongée dans la lecture de différents journaux.

SYLVAIN court vers elle.

SYLVAIN
Tu connais la nouvelle ?
ISABELLE
 ?
SYLVAIN
Un autre disparu est revenu ce matin…
ISABELLE
 !
SYLVAIN
Un autre enlèvement. Dans le Vaucluse… Un jeune adolescent. Même scénario : boules de brouillard, lumières clignotantes et ploucs du coin en folie… Entre les émeutes et ça, on va plus pouvoir fournir…
ISABELLE
C’est le but… Occuper ailleurs toute la presse… T’as compris ça, j’espère…
SYLVAIN
J’ai surtout compris qu’on piétine ici et qui vont mettre les moyens sur le Vaucluse. Matthieu a annulé mon direct de ce soir… Si tu pouvais faire quelque chose…
ISABELLE
Je vais voir…
SYLVAIN s’en retourne à ses affaires. ISABELLE, pendant un temps, passe en revue les journaux. Toutes les “unes” relatent l’enlèvement et montrent les photos des “boules”. ISABELLE soupire d’écœurement.

Elle n’aperçoit pas un jeune homme un peu lunaire, ARNAUD, qui la regarde, amusée. Il hésite puis se décide à l’aborder…

ARNAUD
Vous avez l’air sceptique…
ISABELLE
Pas vous ?
ARNAUD
Faut voir…
ISABELLE
Quel journal ?…
ARNAUD
Ah, non, moi, je suis un scientifique. Enfin… Étudiant en Physique. A Paris. Je passe mes vacances dans le coin. J’ai pas résisté. (Tout timide, après un petit temps) Je vous ai reconnue…
ISABELLE a un petit sourire automatique et enchaîne :
ISABELLE
Vous connaissez bien le sujet ?
ARNAUD
Un peu, oui…
ISABELLE
Vous y croyez ?
ARNAUD
Rien ne dit qu’il n’y a pas de vie ailleurs, mais pour que l’évolution donne des êtres à peu près comme nous, il y a vraiment peu de chance. Sur une autre planète, c’est peut-être les laitues qui ont une conscience comme la nôtre. Et des laitues faisant des engins spatiaux, on ne l’imagine pas… ! Et puis de toute façon, notre civilisation n’a que 5.000 ans à peine. Sur les milliards d’années de l’univers c’est rien, un coup de flash. Alors, pour que deux civilisations entrent en contact au même moment, ça paraît difficile…
ISABELLE
Alors ? L’histoire de Laetitia…
ARNAUD
Les cas d’enlèvements sont très nombreux aux États-Unis. Les témoins racontent toujours le même scénario : Ils disparaissent puis réapparaissent quelques jours plus tard au même endroit en ayant tout oublié. Et sous hypnose, ils racontent qu’ils ont été emmenés dans un vaisseau spatial et examinés dans des labos par des humanoïdes.
ISABELLE
C’est du délire !
ARNAUD
En tout cas, l’expérience les transforment. Certains annoncent la fin du monde, à cause du nucléaire. D’autres fondent des sectes pour transmettre le message des extraterrestres…
ISABELLE
Il y a bien des preuves matérielles. On n’enlève pas des gens sans laisser de traces…
ARNAUD
Bien sûr qu’il y a des traces… Elles sont étudiées par les scientifiques dans tous les pays. Mais c’est très difficile d’y voir clair. Le phénomène est aussi social. Aujourd’hui, avec ce qui se passe dans le monde, les gens sont prêts à croire en n’importe quoi. Le scientifique se mêle avec le mystique. Et le mystique se mêle avec le militaire. Pendant la guerre froide, les Etats-Unis faisaient croire qu’ils avaient capturé des extraterrestres uniquement pour emmerder l’U.R.S.S.
ISABELLE
Autrement dit, personne ne souhaite qu’on trouve la vérité.
ARNAUD
Tant qu’on reste dans le mystère, le phénomène peut être utilisé par différentes groupes selon leur intérêt.
ISABELLE
Ça confirme mon opinion. C’est un coup monté des services secrets…
À ce moment, le cabriolet vert de BENEDICTE arrive près d’ISABELLE.
BENEDICTE
(À travers sa vitre) Mademoiselle Delamarre ?…
ISABELLE
Oui… (À Arnaud) Excusez-moi, j’ai un rendez-vous. Il faudra qu’on se revoie pour parler de tout cela.
ARNAUD
Pas de problème. Je vais rester dans le coin quelque temps…
ISABELLE le salue et monte dans la voiture.

SCÈNE 39
ROUTE DE CAMPAGNE
ISABELLE - BÉNÉDICTE

La voiture de BÉNÉDICTE roule sur une route de campagne…
BENEDICTE
Excusez-moi pour tous ces mystères, mais l’ambiance est tellement polluée dans le coin depuis l’affaire…
ISABELLE
Où allons-nous ?
BENEDICTE
Pas très loin d’ici. Vous allez voir…
ISABELLE
Pourquoi m’avez-vous contactée ?
BENEDICTE
Parce que vous êtes la personne la plus sensée actuellement à Sainte-Victorine. Cette histoire a rendu tout le monde fou… Mais je sais que tout ce cirque vous dégoûte et que vous voulez sincèrement connaître la vérité…
ISABELLE
Je fais mon métier, comme les autres journalistes…
BENEDICTE
C’est de la modestie ou un réflexe corporatiste… ?
ISABELLE
Puisque vous avez l’air de tout savoir, je vous laisse juge…
On aperçoit au loin une maison isolée, gardée par des gendarmes, avec des photographes et des caméramans sur le pied de guerre devant…
BENEDICTE
(Pendant que la voiture ralentit en passant devant la maison) C’est la maison des parents de Laetitia…
BENEDICTE arrête sa voiture sur le bas-côté de la route, derrière les multiples breaks et camionnettes de la presse.
BENEDICTE
(À Isabelle) On y va ?
BÉNÉDICTE sort de la voiture. ISABELLE, un peu surprise, en fait autant.

SCÈNE 40
EXTÉRIEUR MAISON LAETITIA
ISABELLE - BÉNÉDICTE - JOURNALISTES - PHOTOGRAPHES - CADREUR - TECHNICIEN - GENDARMES - PERE DE LAETITIA

BÉNÉDICTE et ISABELLE remontent la file de véhicules techniques et arrivent devant la maison des parents de Laetitia. C’est une petite maison moderne sans style, d’un étage, assez isolée. Un grand jardin devant séparé de la rue par une barrière blanche.

L’apparition d’ISABELLE crée tout un mouvement parmi les nombreux JOURNALISTES en faction devant la maison. ISABELLE se contente de sourire et de suivre BÉNÉDICTE…

Celle-ci, avec une grande assurance, va droit vers les gendarmes qui gardent la maison et en interdisent l’accès. Les deux femmes marchent ainsi entre deux haies de PHOTOGRPHES qui les mitraillent. Parmi tous ces journalistes, ISABELLE cherche le CADREUR de sa chaîne. “Espérons qu’il est présent !” semble-t-elle penser. Elle l’aperçoit (c’est celui qui filmait l’intervention de Sylvain la veille), en compagnie d’un TECHNICIEN vue aussi la veille. Échanges de regards complices avec le TECHNICIEN. ISABELLE, discrètement, lui fait signe de filmer. Il lui répond par signes aussi que c’est bien ce que le CADREUR est en train de faire… !

Devant la grille de la maison, deux journalistes sont en train de parlementer avec les gendarmes pour pouvoir pénétrer à l’intérieur. Les gendarmes, stoïques, opposent leur force tranquille à la pression médiatique.

BÉNÉDICTE s’approche d’un des gendarmes.

BENEDICTE
(Très conspiratrice) Je suis la personne…
GENDARME
Ah, oui…
Il s’écarte et ouvre la barrière pour faire entrer les deux femmes.
UN JOURNALISTE
Isabelle ! Fais-nous entrer !
D’une mimique, ISABELLE fait comprendre qu’elle ne peut rien faire. Le CADREUR et le TECHNICIEN de sa chaîne bousculent les autres journalistes pour tenter de s’infiltrer à la suite d’ISABELLE, mais les gendarmes leur barrent la route.
TECHNICIEN
Isabelle !
ISABELLE se retourne, hésite et s’adresse à BÉNÉDICTE.
ISABELLE
Je préférerais entrer avec mon équipe…
BENEDICTE
C’est impossible…
ISABELLE
Je ne sais pas pourquoi vous me conduisez ici, mais je suis avant tout journaliste, et sans mon équipe, je ne peux pas travailler…
BENEDICTE
Cela ne dépend pas de moi…
ISABELLE est prise entre deux feux…
ISABELLE
Alors, je ne rentre pas…
BENEDICTE
Je croyais que vous vouliez mener une enquête “pointue”…
ISABELLE
(Un temps, pendant lequel elle se souvient de sa conversation avec Philippe la veille à l’hôtel) Vous écoutez les conversations téléphoniques…
BENEDICTE
Ce n’est pas nécessaire, non. Tout se lit sur votre visage.
ISABELLE
Alors, vous devez “lire” que sans mon équipe je ne vous suivrai pas…
BENEDICTE
Oubliez vos intérêts professionnels, Isabelle. Ce qui est en train de se passer est au-delà de tout ça… Laetitia m’attend… Vous venez ?
ISABELLE hésite mais se résout à suivre BÉNÉDICTE sans son équipe. Amertume du TECHNICIEN retenu à l’extérieur. Le CADREUR, lui, malgré la cohue suscitée par cet événement, tente de continuer de filmer…
UN JOURNALISTE
(Au Technicien) C’est qui la blondasse avec Isabelle… ?
TECHNICIEN
J’en sais rien mon vieux.
En arrière plan, BÉNÉDICTE et ISABELLE sonnent à la porte de la maison. Le père de Laetitia a ouvert, provoquant un mitraillage du côté de la presse, et fait entrer les deux femmes.

SCÈNE 41
CHAMBRE LAETITIA
ISABELLE - BÉNÉDICTE - LAETITIA

ISABELLE et BÉNÉDICTE sont seules auprès de la petite LAETITIA, 4 ans. Celle-ci est assise, prostrée, sur un fauteuil, serrant fort contre elle un lapin en peluche. BÉNÉDICTE s’installe sur une chaise près d’elle. ISABELLE reste un peu à l’écart.
BENEDICTE
(À Laetitia) Tu vas mieux ?
LAETITIA se contente de hocher la tête pour répondre…
BENEDICTE
Tu sais, ce qui t’est arrivé est arrivé à plein d’autres gens avant toi… Il ne faut pas avoir peur… Tu n’as plus peur… ?
De nouveau, LAETITIA hoche la tête.
BENEDICTE
Ils t’ont fait mal ?
LAETITIA dit non de la tête. ISABELLE, dans son coin, aimerait bien se pincer… !
BENEDICTE
Tu vois qu’ils ne te voulaient aucun mal…
LAETITIA dit oui de la tête.
BENEDICTE
Ils voulaient seulement faire ta connaissance… C’est tout…
LAETITIA dit oui de la tête.
BENEDICTE
Ils t’ont parlé… ?
LAETITIA dit d’abord oui de la tête, puis non.
BENEDICTE
Qu’est-ce qu’ils t’ont fait… ?
LAETITIA ne répond pas.
BENEDICTE
Ils t’ont fait quelque chose… ?
LAETITIA dit oui de la tête. ISABELLE continue de se demander si elle rêve…
BENEDICTE
Qu’est-ce qu’ils t’ont fait… ? (Un petit temps) Montre-moi avec ton lapin…
LAETITIA hésite, puis décolle son lapin de sa poitrine. Elle montre avec le lapin qu’on l’a allongée.
BENEDICTE
Ils t’ont couchée… ?
LAETITIA ne répond pas. Elle plonge brusquement son visage dans son lapin et se penche en avant.
BENEDICTE
Tu ne veux plus rien me dire… ?
LAETITIA fait de grands mouvements de tête à droite et à gauche pour dire non, toujours en cachant son visage avec le lapin.
BENEDICTE
Tu veux que je revienne te voir ?
LAETITIA ne bronche pas pendant un long moment. BÉNÉDICTE échange un regard avec ISABELLE.
BENEDICTE
On va te laisser, alors… Repose-toi. Ce sont des amis, tu sais. Ils voulaient seulement te connaître. Maintenant qu’ils te connaissent, ils vont te laisser tranquille. Ils ne reviendront pas, je t’assure… Tu me crois ?
LAETITIA fait oui de la tête.
BENEDICTE
(En se levant) À bientôt, Laetitia.
BÉNÉDICTE fait signe à ISABELLE de quitter la pièce avec elle… Les deux femmes sortent…

SCÈNE 42
EXTÉRIEUR MAISON LAETITIA
ISABELLE - BÉNÉDICTE - JOURNALISTES - PHOTOGRAPHES - SYLVAIN - CADREUR - TECHNICIEN - GENDARMES

ISABELLE et BÉNÉDICTE traversent le petit jardin devant la maison. Les GENDARMES les laissent sortir. Les JOURNALISTES se ruent sur elles. Elles ne disent rien. Le CADREUR de la chaîne d’ISABELLE filme. SYLVAIN, certainement prévenu par le TECHNICIEN entre-temps, est arrivé sur les lieux. Il tend son micro à ISABELLE qui fait signe qu’elle ne va pas parler. SYLVAIN croit comprendre qu’elle préfère s’exprimer hors de la présence des autres journalistes et lui fait un signe entendu.

La pression des journalistes devenant de plus en plus forte, BÉNÉDICTE change de physionomie. Elle tend sa paume de main vers les journalistes et ce geste, de façon imperceptible, semble les tenir naturellement à distance. Ils s’écartent instinctivement. Si bien que les deux femmes parviennent assez vite à la voiture. Elles montent à l’intérieur et s’éloignent.

SCÈNE 43
ROUTES DE CAMPAGNE
ISABELLE - BÉNÉDICTE - JEFF

La voiture se dégage à toute allure. Un motard (civil), JEFF, prend la voiture de BÉNÉDICTE en chasse.

S’ensuit une course poursuite entre la moto et la voiture sur les routes de campagne. BÉNÉDICTE parvient à semer la moto par moments, mais celle-ci la rattrape à chaque fois. ISABELLE, pétrifiée d’horreur par la conduite très sportive de BÉNÉDICTE, ne pipe pas…

À un moment, BÉNÉDICTE a pris un peu d’avance sur la moto. Elle pile sur le bas-côté de la route et sort rapidement de la voiture. Elle se plante au milieu de la chaussée, attendant la moto qui file droit sur elle. Comme tout à l’heure, elle tend sa paume de main verticalement devant elle. ISABELLE regarde la scène de l’intérieur de la voiture. La moto arrive à quelques mètres de BÉNÉDICTE mais, brutalement, semble heurter un mur invisible. Elle s’immobilise et le motard, JEFF, est projeté en avant. Il tombe à quelques mètres de BÉNÉDICTE qui, très vite remonte dans la voiture et repart.

BENEDICTE
Vos confrères sont vraiment trop collants…
ISABELLE
(Nerveusement spirituelle) Est-ce que vous “sentez” que j’ai besoin d’un début d’explication. Un début et même plus, si cela vous est possible… !
BENEDICTE
Ça, je l’ai senti depuis le début ! Mais pour l’instant, j’ai faim. Je sais qu’il y a un joli relais-château un peu plus loin. Ça vous dit ?
ISABELLE
Je ne cracherais pas sur un double whisky, non…
BENEDICTE
(Très “bonne copine”) Alors, on y va… !
La voiture s’éloigne à toute vitesse… On voit le motard, JEFF, reprendre conscience et se redresser un peu… Il retire son casque. C’est un homme d’une trentaine d’années, à la silhouette massive de culturiste. Il a des cheveux très longs sur la nuque et porte un gros anneau à chaque oreille. L’un est d’argent, l’autre est d’or. Il a une mimique de dépit.

SCÈNE 44
RÉGIE JOURNAL
MATTHIEU - BERTRAND - SYLVAIN - TECHNICIENS

MATTHIEU, le directeur de la rédaction est en régie. Sur un écran de contrôle, on voit BERTRAND, qu’on maquille juste avant le début du journal de la mi-journée.
BERTRAND
Vous seriez gentils de me dire ce qu’on fait… !
Sur un autre écran de contrôle, défilent les images prises par le CADREUR, lorsque Isabelle et Bénédicte ont pénétré dans la maison de Laetitia. MATTHIEU visionne ces images.
BERTRAND
Oh ! Oh ! Vous m’entendez en régie ?
MATTHIEU se penche sur le pupitre, appuie sur un bouton et parle au micro.
MATTHIEU
On te le dit tout de suite…
BERTRAND
(Pas paniqué le moins du monde, en apparence) Rapidement, s’il vous plaît, on passe dans deux minutes…
MATTHIEU
(Sec) Je le sais.
Sur un troisième écran de contrôle, apparaît SYLVAIN, depuis Sainte-Victorine. À la fin du document :
SYLVAIN
Paris, vous avez eu les images ?
MATTHIEU
(Communiquant avec Sylvain par le micro du pupitre) Oui. Vous n’avez aucune nouvelle d’Isabelle ?
SYLVAIN
Aucune. À mon avis, ça fait tarte de passer les images si elle n’est pas là… On ne se sait pas du tout qui est la femme avec elle.
MATTHIEU
Elle a bien un téléphone portable…
SYLVAIN
On a essayé. C’est sa fille qui répond ! Elle lui a laissé… Et son mari n’a pas de nouvelles non plus ! Paris !!! Qu’est-ce qu’on fait… ?!!!
MATTHIEU
Deux secondes… (Aux techniciens) Si on ne le diffuse pas les autres vont le diffuser… Et le diffuser comme ça, sans Isabelle, c’est vrai que c’est tarte. Si elle ne nous a pas contactés c’est qu’elle a eu un problème.
SYLVAIN
Paris ?! Paris ?! Vous m’entendez ?
MATTHIEU
Oui…
SYLVAIN
Je vous propose une solution… On passe le truc, on fait un retour sur moi, et on joue la panne de relais. Couic ! Pas d’Isabelle en direct… Compris, Paris… ?
MATTHIEU réfléchit très vite. Il appuie sur le bouton du pupitre.
MATTHIEU
Bertrand !
BERTRAND
(Pendant que la maquilleuse lui retire la serviette et s’éloigne) J’écoute, Très Grand Chef Bien Aimé !
MATTHIEU
On inverse le début, tu démarres avec les émeutes. On passera les OVNI après. Les autres vont sûrement commencer par ça. Les gens vont voir Isabelle, ils passeront sur notre chaîne pour en savoir plus, et t’envoie Sylvain, et là, on joue la panne d’émetteur… Tu renvoies au 20 heures pour le témoignage d’Isabelle, et on rafle l’audience. OK ?
BERTRAND
(Toujours flegmatique) Acheté, vendu ! Elle est belle la vie… !
MATTHIEU se renverse sur le dossier de sa chaise et pousse un gros soupir.
UN ORDRE AU HAUT-PARLEUR
À vous l’antenne !
LE RÉALISATEUR
Top générique !
© Christian Julia. 1995.
Reproduction interdite.
Vous pouvez télécharger une version PDF
de ce scénario pour une lecture avec une liseuse :
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