Christian Julia
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Autodafé

SCENE 1
GARE - INT/JOUR

Un matin d’automne, brumeux et frais. Un train vient de s’immobiliser en gare de Grenoble. De la foule qui remonte le quai d’un pas pressé se détache un homme, OLIVIER. Il est jeune : vingt-trois, vingt-quatre ans, mais il paraît plus âgé, sans doute à cause de sa mine sombre et de sa tenue noire et stricte. Il est de petite taille ; son visage est ingrat mais dégage un certain charme, né de la profondeur de son âme inquiète.

Il marche lentement, une valise dans chaque main, se laissant dépasser par la foule qui court à côté de lui.

SCENE 2
GARE - EXT/JOUR

OLIVIER sort de la gare. Il pose ses valises pour soulager ses bras. Il regarde autour de lui comme pour prendre possession de la ville.

Il sort de la poche intérieure de son manteau un plan manuscrit qu’il déplie et examine. Il repère son chemin, reprend ses valises et traverse la place.

SCENE 3
RUES DE GRENOBLE - EXT/JOUR

OLIVIER marche dans les rues de la ville qui s’éveille. Il avance la tête droite, sans regarder ce qui l’entoure : les hautes façades grises des immeubles qui bordent les larges avenues des faubourgs. De temps en temps, il s’arrête pour consulter son plan.

Bientôt, les rues deviennent plus étroites. Il arrive dans la vieille ville. Il s’arrête enfin devant un immeuble vétuste de six étages. Il vérifie le numéro sur son plan et pénètre dans le hall.

SCENE 4
HALL DE L’IMMEUBLE - INT/JOUR

Le hall est sombre, les murs sont sales. Le regard d’OLIVIER est attiré par un alignement de boîtes aux lettres rutilantes.

Il frappe la loge de LA CONCIERGE.

LA CONCIERGE apparaît. C’est une femme jeune, physiquement usée par le travail, mais au regard encore vif.

LA CONCIERGE
Monsieur ?
OLIVIER
Bonjour, Madame. Je m’appelle Olivier Alphandéry. Je viens pour la chambre...

Le visage de LA CONCIERGE s’illumine.
LA CONCIERGE
Ah oui ! Monsieur Alphandéry... Je vais vous y conduire.

Par coquetterie, elle retire son tablier et remet de l’ordre dans ses cheveux. Elle rentre dans sa loge et en ressort avec la clé de la chambre.

Elle tend la main vers une des valises d’OLIVIER.

LA CONCIERGE
Donnez-moi ça.
OLIVIER
Non, non. Ça va. Je vous remercie.
LA CONCIERGE
Mais si. Je vais vous aider.
OLIVIER
Elle n’est pas lourde.
LA CONCIERGE
Laissez !

Elle prend la valise d’un geste rapide puis passe devant OLIVIER et s’engage dans l’escalier.
LA CONCIERGE
C’est au sixième.

Plus haut (et donc plus tard) :
LA CONCIERGE
Vous êtes déjà venu à Grenoble ?
OLIVIER
Non, jamais.
LA CONCIERGE
Ce n’est pas Paris...
OLIVIER
Je n’aime pas Paris.
LA CONCIERGE
Vous verrez, vous vous plairez ici. Surtout si vous faites du sport.
OLIVIER s’étonne qu’on puisse le croire sportif.
Plus haut :
LA CONCIERGE
Vous êtes étudiant, m’a dit Monsieur Virieu.
OLIVIER
Oui.
LA CONCIERGE
On ne trouve plus de chambre au campus.
OLIVIER
Je préfère être en ville.
LA CONCIERGE
Vous avez bien raison.
Plus haut :
LA CONCIERGE
J’espère que vous aimez le violon ?
OLIVIER
Pourquoi ?
LA CONCIERGE
À cause de votre voisin, Monsieur Picard. Il est violoniste. Il joue à longueur de journée. Il est à la retraite. Mais c’est un homme charmant.
OLIVIER
S’il joue bien...
LA CONCIERGE
Il joue beaucoup...
Ils arrivent sur le palier du sixième étage. Un air de violon s’échappe d’une des chambres. Ils posent les valises. OLIVIER jette un coup d’œil vers la porte du violoniste tandis que la LA CONCIERGE sort la clé de sa poche et l’introduit dans la serrure.
LA CONCIERGE
C’est là.
Elle pousse la porte. Le palier est soudain inondé par une lumière forte et blanche, presque bleue. Elle laisse entrer OLIVIER le premier. Sur son visage se lit comme une jubilation.
Elle entre à son tour et referme la porte. Le palier est de nouveau plongé dans l’obscurité.

SCENE 5
CHAMBRE OLIVIER - INT/JOUR

Tout de suite en entrant, à gauche, un petit réduit sert de cuisine et de salle de bain. Puis une seconde porte, ouverte, donne sur la chambre. C’est une vaste pièce aux murs blancs, lisses et nus. Quelques meubles sans style : une table, une chaise, un double lit, une grosse armoire. Il y a aussi une cheminée.
OLIVIER visite la chambre. Il est fasciné par son extraordinaire clarté, et aussi par son extrême dépouillement. LA CONCIERGE reste dans l’encadrement de la porte.
LA CONCIERGE
Elle est grande, n’est-ce pas ?
OLIVIER ne répond pas.
LA CONCIERGE
C’est la seule qui donne sur la rue...
OLIVIER jette un coup d’œil par la fenêtre. L’immeuble est le plus élevé de la rue. Il domine les toits du quartier.
Ensuite, d’un geste qui peut paraître machinal, mais qui traduit déjà une certaine inquiétude, OLIVIER caresse longuement un des murs de la chambre.
LA CONCIERGE
La cuisine est par là...
Elle lui montre le réduit sombre. Il se penche dans l’encadrement de la porte et y jette un rapide coup d’œil.
LA CONCIERGE
Monsieur Virieu aimait beaucoup cette chambre. Il la louait souvent à des étudiants comme vous. Quand il a quitté Grenoble, il n’a pas eu le courage de la vendre.
OLIVIER
Je sais...
LA CONCIERGE
C’est un membre de votre famille ?
OLIVIER
Non, un ami de mon père.
LA CONCIERGE
Ah, oui. Monsieur Virieu m’a dit que votre père était très malade...
OLIVIER
Oui.
LA CONCIERGE s’est lancée dans un grand numéro de séduction. Elle minaude, se passe la main dans les cheveux, sourit bêtement... OLIVIER reste de marbre.
LA CONCIERGE
Si vous voulez de ses nouvelles... vous pouvez appeler de la loge.
OLIVIER
Je vous remercie.
LA CONCIERGE
Bon. Je vous laisse.
OLIVIER
Merci.
Mais elle ne part pas.
LA CONCIERGE
Vous n’avez que ces valises ?
OLIVIER
Non, j’ai aussi des malles qui vont arriver.
OLIVIER retire son manteau. Il apparaît en complet noir.
LA CONCIERGE
Si vous avez besoin de quoi que ce soit... N’hésitez pas...
OLIVIER
(En retirant sa veste) Merci.
LA CONCIERGE
Je vous laisse.
En fait, elle ne bouge toujours pas.

OLIVIER déboutonne son col de chemise. Avant de continuer à se déshabiller, il attend que LA CONCIERGE veuille bien se retirer.

LA CONCIERGE
Reposez-vous un peu.
LA CONCIERGE referme la porte derrière elle. OLIVIER pousse un soupir de soulagement. Mais elle revient brusquement en tendant la clé de la chambre.
LA CONCIERGE
J’allais l’emporter !
Elle la pose sur la table.
LA CONCIERGE
A bientôt.
OLIVIER
A bientôt.
Une fois seul, OLIVIER laisse paraître un certain malaise. Il regarde les murs blancs et lisses avec inquiétude puis, comme tout l’heure, il se met à les caresser, mélange de fascination et de terreur.

Il tire brutalement les rideaux.

SCENE 6
LIBRAIRIE - INT/JOUR

Une grande librairie ancienne. Un dédale de rayonnages. OLIVIER entre. Un homme âgé, LE LIBRAIRE, sort de l’arrière boutique.
LE LIBRAIRE
Monsieur ? Vous désirez ?
OLIVIER
Rien de précis. Je peux regarder ?
LE LIBRAIRE
Bien sûr.
LE LIBRAIRE possède surtout des livres anciens. OLIVIER s’introduit dans le dédale des rayonnages. Il ne semble pas chercher un ouvrage en particulier. Il ne recherche que la présence des livres. Au milieu d’eux, il se sent revivre.

Puis il se met regarder les titres d’un peu plus près. Il s’arrête devant un rayonnage et avise un ouvrage qui se trouve sur une étagère un peu haute. Il se hisse sur la pointe des pieds pour l’attraper. Il n’y parvient pas et s’accroche l’étagère qui finit par céder. Tous les gros volumes se renversent sur lui. L’un d’eux le frappe à la tête et il tombe.

LE LIBRAIRE se précipite.

LE LIBRAIRE
Oh ! Monsieur ! Quel malheur ! Je suis désolé. Il faudrait que je remplace ces étagères. Elles ne tiennent plus. Vous n’avez pas mal ?
Il l’aide à se dégager des livres et à se relever.
OLIVIER
Non, non. Ça va, merci.
Une goutte de sang perle sur son front.
LE LIBRAIRE
Mais si. Vous êtes blessé... Attendez, je reviens tout de suite.
LE LIBRAIRE disparaît. OLIVIER pose la main sur son front et regarde le sang sur ses doigts. Il dégage encore quelques livres qui le gênent et se relève. LE LIBRAIRE revient avec un coton.
LE LIBRAIRE
Tenez, voici un peu d’alcool.
OLIVIER tamponne sa plaie et va pour aider LE LIBRAIRE à ramasser les livres.
LE LIBRAIRE
Non, non. Laissez. Je vais le faire. Oh ! Je suis vraiment désolé. Je ne sais comment...
OLIVIER
(Qui souffre beaucoup, plus à cause de l’alcool que de sa blessure) Ce n’est rien.
LE LIBRAIRE
Vous étiez intéressé par un ouvrage en particulier ?
OLIVIER
J’avais vu une édition des « Lettres Persanes » de 1850...
LE LIBRAIRE
Celle de Fouquet ?
OLIVIER
Oui.
LE LIBRAIRE se penche et fouille dans le tas de livres qui jonchent le sol. Avec précaution, il prend l’ouvrage qui intéresse OLIVIER.
LE LIBRAIRE
Je vous l’offre.
OLIVIER
Il n’y a pas de raison...
LE LIBRAIRE
Si, si. Prenez-le. Ça me fera plaisir.
Il regarde une dernière fois l’ouvrage avant de le tendre à OLIVIER.
LE LIBRAIRE
C’est un travail si remarquable !
OLIVIER
Fouquet a pris beaucoup de libertés avec le texte original...
LE LIBRAIRE
On peut même dire qu’il a tout réécrit... à son idée...! C’est justement ce qui fait son originalité. Pour tout vous avouer, je l’avais placé là-haut en espérant un peu que personne ne le découvrirait... Mais le suis très heureux de vous l’offrir. Vraiment.
OLIVIER prend l’ouvrage.
OLIVIER
Je vous remercie.
LE LIBRAIRE le raccompagne la porte.
LE LIBRAIRE
J’espère que cela ne vous empêchera pas de revenir.
OLIVIER
Absolument pas.
LE LIBRAIRE
Bien ! Et encore toutes mes excuses. A bientôt peut-être.
OLIVIER
A bientôt, Monsieur.
OLIVIER quitte la librairie.

SCENE 7
AMPHITHEATRE FACULTE - INT/JOUR

OLIVIER assiste à un cours de littérature allemande dans un amphithéâtre de faculté. Il est assis à côté d’une sorte de play-boy sportif qui semble s’intéresser davantage aux étudiantes qu’au cours. C’est NICOLAS. Il adresse des sourires à celles qu’il connaît déjà, et dévisage les nouvelles venues. OLIVIER, lui, prend des notes consciencieusement. De temps en temps, NICOLAS lui jette un coup d’œil. Le sérieux d’OLIVIER le laisse rêveur.
PROFESSEUR
Voici donc quelques-uns des auteurs qui retiendront notre attention cette année. La semaine prochaine, je vous donnerai la bibliographie complète du cours. Mais je vous conseille vivement de vous procurer dès maintenant - et de commencer à le lire, si possible - l’étude de Raoul Schwartz sur « Les sources du romantisme allemand ». C’est l’ouvrage le plus complet, le plus intelligent, dans ce domaine. Son seul défaut, vous le verrez, est de manquer un peu d’humour... Bien. Mesdames, messieurs, je vous remercie.
LE PROFESSEUR quitte l’amphithéâtre. Dans un même mouvement, les étudiants rangent leurs affaires. NICOLAS se penche vers OLIVIER qui classe ses notes.
NICOLAS
Quel nom il a dit ?
OLIVIER semble soudain découvrir qu’il avait un voisin. Il le dévisage un instant. Ce curieux regard indispose un peu NICOLAS, mais celui-ci réitère sa question.
NICOLAS
L’auteur du bouquin... C’est comment ?
OLIVIER continue de le regarder comme un Martien qui découvre une grenouille. Puis il se décide à lui répondre.
OLIVIER
Schwartz. Raoul Schwartz.
NICOLAS
Ça s’écrit comment ?
OLIVIER
Comme Schwartz, je suppose.
NICOLAS
OK. Merci.
NICOLAS est un peu surpris par la sécheresse d’OLIVIER. Il note le nom de l’auteur tandis qu’OLIVIER finit de ranger ses affaires et se lève.
NICOLAS referme précipitamment son cahier et rattrape OLIVIER dans la rangée.
NICOLAS
Tu comptes assister au cours ?
OLIVIER
Euh... Sûrement. Pas toi ?
NICOLAS
Je crois pas...
Ils remontent ensemble vers la sortie de l’amphithéâtre.
OLIVIER
Tu es salarié ?
NICOLAS
Sportif. Course à pied. Champion universitaire de 100 mètres. A cette heure-là, j’ai entraînement, tu comprends...

SCENE 8
HALL FACULTE - INT/JOUR

OLIVIER et NICOLAS traversent le hall de la faculté d’un pas rapide. La démarche d’OLIVIER est régulière. NICOLAS s’agite un peu autour de lui.
NICOLAS
Si ça te dérange, tu le dis...
OLIVIER
Je ne sais pas si tu arriveras à me relire.
NICOLAS
T’inquiète pas... Ce con ! Il pourrait pas faire un poly...
OLIVIER
Et pour le cours de Baudrier ?
NICOLAS
Bah c’est pareil ! Je te dis : j’ai entraînement.

SCENE 9
FACULTE- EXT/JOUR

OLIVIER et NICOLAS sortent de la faculté. Ils s’arrêtent un instant devant le bâtiment. Maintenant qu’il a trouvé une « victime », NICOLAS semble pressé de partir. OLIVIER, lui, aimerait faire un peu la connaissance de celui pour qui il va travailler.
OLIVIER
Je te passerai mes notes demain.
NICOLAS
Ah ! Non. Je pourrai pas venir le mardi.
OLIVIER
Dis-moi tout de suite le jour où tu n’as pas entraînement !
NICOLAS
C’est un peu le problème, tu vois. Bon. Excuse-moi, faut que j’y aille. De toute façon, on se verra aux T.D. Je compte sur toi. Salut. Et merci.
NICOLAS lui serre franchement la main et court vers une superbe moto qu’il enfourche. En un éclair, il disparaît après avoir salué OLIVIER de la main, sans se retourner.

OLIVIER reste un moment à regarder la moto s’éloigner. Il paraît stupéfait par cette irruption inattendue. Puis il rentre dans le bâtiment de la faculté.

SCENE 10
IMMEUBLE OLIVIER - EXT/JOUR

OLIVIER arrive devant son immeuble, les bras chargés de plantes vertes. LA CONCIERGE balaie le pas de porte.
LA CONCIERGE
Bonjour, Monsieur Alphandéry. Magnifiques, vos plantes !
OLIVIER
La chambre est si grande !
LA CONCIERGE
Plaignez-vous, tiens ! Au campus, ils vivent dans 3 mètres carrés.
OLIVIER
Les murs sont si lisses !
LA CONCIERGE, surprise, ne répond pas. Après un temps :
LA CONCIERGE
Et votre père, il va mieux ?
OLIVIER commence à souffrir un peu du poids des plantes mais comme il est bien élevé, il répond sans impatience.
OLIVIER
Un peu, oui. Mais il ne peux plus se lever. Il est très faible.
LA CONCIERGE
Qu’est-ce qu’il a, au juste ?
OLIVIER
Les médecins ne savent pas. Ses forces l’abandonnent. Il n’est pas vieux pourtant... Et il a toujours été très actif...
Une des plantes menace de tomber.
LA CONCIERGE
Mon Dieu ! Attendez, je vais vous aider.
OLIVIER
Non, non. Laissez. Ça va aller.
LA CONCIERGE
Comme vous voudrez... Bonne journée. Et si vous voulez téléphoner à votre père, n’hésitez pas, venez me voir.
OLIVIER la salue et entre dans l’immeuble. LA CONCIERGE se remet à balayer. Elle a un haussement d’épaules.
LA CONCIERGE
Des murs lisses !...

SCENE 11
ROMAN
CHAMBRE DU PERE - INT/NUIT

[On « voit » le roman qu’Olivier écrit]

L’action de son roman se situe pendant l’occupation allemande.

La scène se déroule dans une chambre, au premier étage d’une grande maison bourgeoise. Un homme d’une soixantaine d’années, LE PERE, est assis à une table et range des photographies dans un album. Il feint la sérénité.

Pourtant, il vient d’avoir une violente discussion avec son fils, PIERRE, âgé d’une vingtaine d’années.

La discussion a cessé. PIERRE regarde le feu brûler dans la cheminée. LE PERE continue de ranger ses photographies. Mais PIERRE n’a pas encore tout dit. La colère monte en lui et soudain, il explose :

PIERRE
La guerre n’est pas finie, je te dis ! C’est pas parce que vous avez baissé les bras qu’on va en faire autant, nous. Est-ce que tu peux comprendre ça ?
LE PERE
Ils sont plus forts que nous... Il faut accepter la défaite...
PIERRE
Tout plutôt que les communistes... C’est ça, hein ?
LE PERE
Tu ne comprends rien...
PIERRE
Ce que le comprends, c’est que tu es tranquillement en train de ranger tes petites photos dans ton petit album alors que ton pays est réduit en esclavage Voilà ce que je comprends ! Si tu veux tout savoir, Annie fait partie du réseau. Oui, Annie. Ta petite fille bien aimée... Ma chère soeur...
LE PERE
Qu’est-ce que tu racontes ?
PIERRE
Ça t’étonne, hein ? T’aurais pas cru ça d’elle. Eh bien, si. Et son groupe a besoin de moi. Je vais la rejoindre.
PIERRE a saisi la poignée de la porte et s’apprête à sortir.
LE PERE
Où vas-tu ?
PIERRE
Je m’en vais. Je vais rejoindre Annie, je t’ai dit. Michel m’attend en bas.
LE PERE
Michel ?
PIERRE
Oui, Michel. Ça t’étonne aussi ?
LE PERE se lève et se dirige vers la porte.
LE PERE
Reste ici. Je t’interdis de partir.
PIERRE
Ma décision est prise depuis longtemps.
LE PERE
Si tu pars...
PIERRE
Si je pars ?
LE PERE
Si tu pars, tu ne remettras jamais plus les pieds ici.
PIERRE
C’est bien mon intention, figure-toi.
PIERRE quitte la chambre de son père. LE PERE sort son tour de la pièce et tente de rattraper PIERRE.

PIERRE dévale l’escalier. LE PERE se penche au-dessus de la balustrade.

LE PERE
Si tu pars, ta mère ne s’en remettra pas Tu le sais, Pierre ! Arrête !
PIERRE se retourne, jette un dernier coup d’oeil vers son PERE, saisit sa gabardine au passage et sort sans répondre.

SCENE 12
ROMAN
JARDIN MAISON DU PERE - EXT/NUIT

PIERRE traverse le jardin de la maison familiale et franchit la grille en courant. De l’autre côté, sur le bord de la route, l’attend une voiture. Il monte dedans. A son volant est assis MICHEL. [Il a les traits de Nicolas]

SCENE 13
CHAMBRE OLIVIER - INT/NUIT

On retrouve OLIVIER dans sa chambre, assis à sa table de travail. Il barre rageusement les dernières lignes qu’il vient d’écrire et qui correspondent au moment où apparaît MICHEL sous les traits de NICOLAS.

SCENE 14
SALLE DES TRAVAUX DIRIGÉS - INT/JOUR

OLIVIER entre dans la salle des travaux dirigés où quelques étudiants sont déjà installés et attendent le maître-assistant. Parmi eux, il cherche NICOLAS. En vain. Il s’assied au premier rang et pose son manteau sur la chaise d’à côté, pour réserver la place.

Un ETUDIANT arrive. Il désigne la place occupée par le manteau d’OLIVIER

L’ÉTUDIANT
Y’a quelqu’un ici ?
OLIVIER considère un instant l’ETUDIANT puis réfléchit.
OLIVIER
Non. Personne.
OLIVIER retire son manteau. L’ETUDIANT s’assied. OLIVIER le regarde sortir ses affaires de son sac.

NICOLAS entre enfin. En allant vers OLIVIER, il distribue quelques sourires et quelques bises aux étudiantes présentes. Il arrive derrière OLIVIER et pose sa main sur son épaule. OLIVIER sursaute et se retourne.

NICOLAS
(Désignant le fond de la salle) Viens par là, y’a de la place...
OLIVIER hésite un instant puis se lève et suit NICOLAS. Ils prennent place. NICOLAS jette un coup d’œil intéressé à sa voisine, NATHALIE, jolie fille brune, habillée avec beaucoup d’élégance, mais sans sophistication. Puis il se penche vers OLIVIER.
NICOLAS
Ça va ?
OLIVIER
Ça va. J’ai tes cours...
OLIVIER sort un dossier de sa serviette et le tend NICOLAS.
OLIVIER
Tiens.
NICOLAS
Super !
NICOLAS prend le dossier et le feuillette. Il a une moue admirative.
NICOLAS
T’as pris tout ça en cours ?
OLIVIER
Non. Je les ai recopiées en développant... Sinon, tu n’aurais rien compris.
NICOLAS
T’es fou !
OLIVIER
Ça me sert aussi, tu sais...
NICOLAS
C’est sympa, mais si j’avais su...

SCENE 15
PALIER SALLE DE TRAVAUX DIRIGÉS- INT/JOUR

On retrouve OLIVIER et NICOLAS après la séance de travaux dirigés. Par petits groupes, les étudiants discutent sur le palier. NATHALIE parle avec le maître-assistant, un homme d’une quarantaine d’années.

De temps en temps, NICOLAS et NATHALIE échangent des regards faussement détachés.

OLIVIER
Je me demande pourquoi tu t’es inscrit en Lettres. Ça n’a vraiment pas l’air de te passionner...
NICOLAS
Pour le sport... J’ai déjà fait un an d’Eco, un an de Droit, un an d’Histoire. Cette année, c’est les Lettres. L’année prochaine, je sais pas, je verrai... Je ferai peut-être Maths...
OLIVIER
Tu pourrais pas faire du sport ailleurs ?
NICOLAS
Ici, c’est pratique. Et puis, il y a les parents, tu sais ce que c’est...
OLIVIER
Oui, je comprends...

SCENE 16
CHAMBRE OLIVIER - INT/NUIT

OLIVIER est assis à sa table de travail et étudie un cours.

Bientôt, il s’arrête, se lève, va dans la cuisine et revient avec un arrosoir. Il arrose chacune de ses plantes avec beaucoup de soin. Ensuite, il reporte l’arrosoir dans la cuisine.

De retour dans sa chambre, il commence à se déshabiller face au mur le plus grand, le plus blanc et le plus lisse de la pièce. De nouveau, il semble engager une conversation muette avec lui...

On le retrouve assis sur son lit, en tee-shirt et culotte de pyjama. Sur ses genoux, il a posé un bloc de papier. Il dessine un plan de la bibliothèque qui va couvrir tous les murs de sa chambre. De temps en temps, comme s’il se sentait épié, il s’arrête de dessiner et regarde les murs avec inquiétude. Puis il pose le bloc et le crayon, éteint la lumière et ferme les yeux...

SCENE 17
REVE
BIBLIOTHEQUE - INT/SOIR

[On voit le rêve d’OLIVIER]

OLIVIER est confortablement assis dans un profond fauteuil de cuir, au centre d’une pièce de dimension moyenne mais aux murs très élevés. Une haute fenêtre diffuse une faible lumière. Devant lui, une table basse. Les murs de cette pièce sont couverts de hautes bibliothèques anciennes, chargées de gros volumes reliés.

OLIVIER lit tranquillement un ouvrage ancien.

Soudain, le silence recueilli de la pièce (et de la scène) est troublé par un craquement sinistre. OLIVIER arrête de lire. Il lève les yeux derrière lui. Il est terrorisé : un des pans de la bibliothèque vient de se détacher du mur et bascule en avant, lentement, déversant sur lui un flot de livres. OLIVIER pousse un hurlement de terreur.

SCENE 18
CHAMBRE PICARD - INT/NUIT

Le cri d’OLIVIER réveille en sursaut son voisin, le violoniste, PICARD. [Il a les traits du PERE de Pierre dans la scène du roman].

PICARD se lève, enfile une robe de chambre et, inquiet, sort de sa chambre.

SCENE 19
PALIER - INT/NUIT

PICARD va frapper la porte d’OLIVIER.
PICARD
Monsieur ! Monsieur !
OLIVIER ouvre sa porte.
PICARD
Excusez-moi, Monsieur. Je vous ai entendu crier et je me suis demandé...
OLIVIER
Je suis désolé de vous avoir réveillé, Monsieur Picard. J’ai fait un mauvais rêve, c’est tout.
PICARD
J’aime mieux ça ! Enfin, non ! Un mauvais rêve c’est souvent terrifiant, n’est-ce pas ?
OLIVIER
Oui...
PICARD
J’ai eu peur qu’il ne vous soit arrivé malheur. Il y a tellement de rôdeurs dans le quartier... J’ai déjà été attaqué deux fois. En plein jour ! Ils en voulaient mon violon... C’est étrange, vous ne trouvez pas, des voyous qui s’intéressent au violon... Vous comprenez ça, vous ? Ils devaient avoir une combine pour le revendre...
OLIVIER
Ils voulaient peut-être vous empêcher de jouer...
PICARD
Vous croyez ? Ce serait des voisins, alors ?
OLIVIER
Je ne sais pas.
PICARD
C’est curieux. J’avais toujours pensé que c’était des voyous... Enfin... Mon violon ne vous dérange pas au moins...
OLIVIER
Pas du tout.
PICARD
Ah bon ! Venez, le vais vous offrir un petit remontant. Vous irez mieux après.

SCENE 20
CHAMBRE PICARD - INT/NUIT

PICARD fait entrer OLIVIER dans sa chambre. C’est une chambre de vieux, qui sent le vieux. Elle est encombrée de trop de meubles, de trop d’objets, de trop de souvenirs...
PICARD
Tenez, Installez-vous !
PICARD débarrasse un fauteuil pour qu’OLIVIER puisse s’asseoir. Il s’assied.
PICARD
Un cognac ?
OLIVIER hésite un peu. PICARD ne le laisse pas répondre.
PICARD
De toute façon, je n’ai que du cognac.
PICARD disparaît dans sa cuisine.

Plus tard, on retrouve OLIVIER et PICARD en pleine conversation.

PICARD
Voyez-vous, à mon âge, je suis arrivé à la certitude qu’il faut prendre la vie pour une illusion et le rêve pour la réalité. Non ?
OLIVIER
J’avoue que...
OLIVIER tente de retenir un léger bâillement. PICARD, au contraire, est tout à son sujet, complètement réveillé et très alerte.
PICARD
Vous avez remarqué qu’on ne meurt jamais dans nos rêves ? (Olivier acquiesce) Même dans les pires cauchemars, on se réveille toujours juste avant le moment fatal... C’est bien la preuve que le rêve est la vraie vie, vous comprenez, celle qui ne nous abandonne jamais... Vous avez une autre hypothèse ?
OLIVIER
(Qui ne cherche pas à réfléchir à la question) Non.
PICARD
Vous voulez dire que vous êtes d’accord avec moi ?
OLIVIER
Complètement, oui. Complètement.
PICARD
Ah !...
PICARD se sert de nouveau un fond de Cognac.
PICARD
C’est dommage... Vous comprenez, c’est très mauvais pour la conversation si nous sommes du même avis...
OLIVIER veut hasarder une réponse mais PICARD ne lui en laisse pas le temps.
PICARD
Non, je sens bien que vous n’aimez pas la conversation, sinon vous ne seriez pas du même avis que moi.
OLIVIER
C’est dans mes rêves que je ressens les sensations les plus fortes. Dans la vie courante, le n’éprouve rien... C’est pour ça que j’écris...
PICARD
Vous écrivez ?
OLIVIER
Oui... des choses très banales.
PICARD
C’est très intéressant.
OLIVIER
J’essaie d’être le plus fidèle à la réalité... Enfin, l’illusion de réalité que je vois autour de moi. Je pense... Comment vous dire ?... que l’illusion de l’illusion doit nécessairement être la réalité. Non ?
PICARD
C’est très intéressant.
OLIVIER
Je prends mes sujets dans les faits divers. Et pour mes personnages, je m’inspire des gens qui m’entourent.
PICARD
Vraiment ? Alors je serai peut-être un jour dans vos romans ?
OLIVIER
Buvons !
OLIVIER se sert un grand verre de Cognac qu’il boit d’une seule traite.

SCENE 21
STADE - EXT/JOUR

La tribune d’un stade d’athlétisme. NATHALIE est assise, seule, au milieu des gradins. Elle est emmitouflée dans un grand manteau.

Sur la piste, NICOLAS court avec d’autres étudiants. Un ENTRAINEUR chronomètre ses performances et l’encourage. NICOLAS franchit la ligne d’arrivée le premier. Epuisé, il vient s’accouder la barre qui entoure la piste. Il penche la tête pour reprendre son souffle puis se redresse et aperçoit NATHALIE dans la tribune. Elle applaudit discrètement. Echange de sourires. Il la remercie.

En détournant son regard, NICOLAS découvre OLIVIER. Il porte une tenue moins sinistre que d’ordinaire. NICOLAS le salue après un bref instant d’étonnement.

L’ENTRAINEUR vient rejoindre NICOLAS. Il lui met le chronomètre sous le nez.

L’ENTRAINEUR
C’est bon, Nicolas. Mais tu peux gagner encore deux dixièmes...
NICOLAS
Bah, voyons ! Suffit de les demander gentiment !
L’ENTRAINEUR
Allez, va te rhabiller !
NICOLAS ramasse sa veste de survêtement et l’enfile. Il se dirige vers OLIVIER. Les deux garçons se serrent la main.
NICOLAS
T’es venu t’inscrire la section !... T’as raison.. T’es plutôt pâlot, mon vieux !
OLIVIER
Je suis venu prendre l’air. Il paraît que c’est bon pour la santé. Tout le monde le dit...
NICOLAS
Eh bien, c’est parfait, mon vieux. Mais faudrait aussi que tu fasses un peu de sport...
OLIVIER
C’est pas l’envie qui m’en manque, tu penses ! Mais je suis obligé de suivre les cours. Je prends des notes pour un copain.
NICOLAS
Tiens, justement, je voulais te dire de plus t’emmerder avec ça. J’ai trouvé quelqu’un d’autre.
NATHALIE arrive la hauteur des deux garçons. Elle les embrasse.
NATHALIE
(À Olivier) Tu es venu applaudir notre athlète national ?
NICOLAS
Non, il est venu prendre l’air. Mais il faudrait que vous veniez me voir au championnat. Là, c’est qu’un entraînement. On va prendre un verre ?

SCENE 22
BUVETTE DU STADE - INT/JOUR

NATHALIE, OLIVIER et NICOLAS sont assis à une table dans la buvette du stade. NICOLAS tient NATHALIE par les épaules. Ils font face à OLIVIER.
NATHALIE
(à Olivier) Je ne sais pas si je ferai aussi bien que toi...
OLIVIER ne répond pas.
NATHALIE
Tes notes sont superbes. C’est un vrai poly... Tu dois y passer un temps fou...
OLIVIER
Ça me permet de travailler le cours...
NICOLAS
(À Olivier) Mon vieux, t’as plus d’excuses, maintenant. Tu vas venir courir avec moi.
OLIVIER
Ça m’étonnerait !
NICOLAS
Si, si. J’irai te chercher de force...
GILLES, un garçon d’une vingtaine d’années, trapu, gymnaste de son état, arrive à la table des trois amis. Il tape sur l’épaule de NICOLAS.
GILLES
Salut, vieux !
Et il salue les deux autres d’un signe de la tête.
NICOLAS
Ah ! Salut, Gilles. Alors ? Prêt ?
GILLES
Je m’entraîne comme une bête. Justement... Je vais plus pouvoir aller en fac...
NICOLAS
Tu crois que j’y vais...
GILLES
Oui, mais toi, tu t’en fous. Moi pas.
NATHALIE
T’inquiète pas. Ça fait un mois que Baudrier répète la même chose. (Imitant le professeur) « Interrogeons-nous un instant. Qui a tué le Romantisme ? Essayons de répondre à cette question » !
OLIVIER et NATHALIE éclatent de rire.
GILLES
(À Olivier) Dis, tu pourrais me passer le cours que te file ton copain ?
Petit moment de silence. OLIVIER réalise qu’on parle de lui. NICOLAS se gratte la tête puis adresse un signe à NATHALIE.
NATHALIE
Je ferai une photocopie de plus...
GILLES
OK. T’es sympa. J’te remercie...
NICOLAS
Tu prends quelque chose ?
GILLES
Non, j’ai pas le temps... Allez, salut !
GILLES repart aussi vite qu’il est venu.
NATHALIE
Il fait de la course à pied, lui aussi ?
NICOLAS
Ah, non ! Lui, c’est la gymnastique. Le futur champion de France...
OLIVIER
Mais pourquoi vous vous inscrivez tous en Lettres ?

SCENE 23
CHAMBRE OLIVIER INT/NUIT

OLIVIER est assis à sa table de travail et écrit.

SCENE 24
ROMAN
ESCALIER MAISON DU PERE DE PIERRE - INT/NUIT

[on « voit » ce qu’écrit OLIVIER]

Il s’agit de la reprise de la scène de dispute entre le PERE et son fils PIERRE.

L’action reprend au moment où le PERE essaie d’empêcher PIERRE de partir. On retrouve PIERRE dans l’escalier, le PERE sur le palier, qui le supplie de revenir. PIERRE n’écoute pas. Il descend les marches quatre à quatre.

Arrivé en bas de l’escalier, PIERRE saisit sa gabardine et l’enfile. Le PERE descend quelques marches. Il continue de le supplier de rester. PIERRE s’immobilise devant la porte. Il se retourne vers son PERE. Dans ses yeux, se lit sa ferme résolution.

Le PERE descend encore quelques marches et arrive en bas de l’escalier. Il s’approche de son fils. Les deux hommes se font face un long moment. Mais PIERRE ne reviendra pas sur sa décision. Il ouvre la porte de la maison. Son PERE le prend par le bras. PIERRE se dégage et sort.

SCENE 25
ROMAN
JARDIN DE LA MAISON DU PERE - EXT/NUIT

PIERRE traverse le jardin en courant. Son PERE apparaît sur le perron. Il se met à le poursuivre en lui lançant des invectives, tout en agitant son bras.

PIERRE ne répond pas et continue à courir. Il passe la grille du jardin. Il monte dans la voiture gare sur le bas-côté de la route. Il fait signe au conducteur de démarrer.

On découvre alors le conducteur, MICHEL. Il n’a plus les traits de Nicolas mais ceux de Gilles, le gymnaste.

La voiture démarre et s’éloigne. Le PERE arrive essoufflé à la grille du jardin. Il appelle son fils tandis que la voiture disparaît dans la nuit.

SCENE 26
CHAMBRE OLIVIER - INT/NUIT

OLIVIER met un point final au chapitre qu’il vient d’écrire. Il paraît satisfait de cette nouvelle version.

Il regarde l’heure et se lève d’un bond. Il enfile son manteau et sort.

SCENE 27
PALIER IMMEUBLE OLIVIER - INT/NUIT

OLIVIER referme la porte de sa chambre à double tour. Dans son dos, il entend le souffle d’une respiration difficile. Il se retourne.

Il découvre Monsieur PICARD qui monte péniblement l’escalier en tirant sur la barre. Il est aussi essoufflé que l’était LE PERE dans la scène du roman. On peut croire qu’il remonte après avoir poursuivi PIERRE dans le jardin.

OLIVIER
Bonsoir, Monsieur PICARD.
PICARD
Ouf ! Tous ces étages ... ! A mon âge...
OLIVIER
Vous devriez vous reposer.
PICARD
Mais je ne fais que ça ! Ça fait dix ans que je me repose ! Six étages, mon âge, c’est quand même pas le bout du monde !
Il s’appuie sur la barre et reprend son souffle quelques instants. OLIVIER l’observe.
PICARD
Je ne sais pas ce que j’ai en ce moment... C’est venu d’un coup. Peut-être le froid...

SCENE 28
ESCALIER IMMEUBLE OLIVIER - INT/JOUR

OLIVIER se penche par dessus la barre d’appui de l’escalier. Il aperçoit DEUX LIVREURS qui montent péniblement une grosse malle ancienne.
PREMIER LIVREUR
Ma parole, c’est du plomb !
Les DEUX LIVREURS arrivent au 6ème étage.
OLIVIER
Je vais vous montrer où la mettre...
Il fait entrer les DEUX LIVREURS dans la chambre.

SCENE 29
CHAMBRE OLIVIER - INT/JOUR

OLIVIER indique aux DEUX LIVREURS où poser la malle. Ils la posent et reprennent un peu leur souffle.
PREMIER LIVREUR
Bon. On va chercher les autres...
Ils sortent.
OLIVIER ouvre la malle. Elle est effectivement remplie de livres. Il en sort quelques-uns, pour les regarder, les toucher, les caresser, jouer avec leur épaisseur ou la souplesse de leurs couvertures. Retrouvailles sensuelles.

Les DEUX LIVREURS reviennent avec une autre malle qu’ils posent à côté de la première.

DEUXIEME LIVREUR
Et de deux !
Ils ressortent.

SCENE 30
ESCALIER IMMEUBLE OLIVIER - INT/JOUR

En redescendant l’escalier, le DEUXIEME LIVREUR donne un coup de coude amical au PREMIER LIVREUR.
DEUXIEME LIVREUR
Qui c’est qu’avait raison ? Du plomb ! Qu’est-ce que tu voulais qui foute avec du plomb ?!

SCENE 31
CHAMBRE OLIVIER - INT/JOUR

OLIVIER a ouvert la seconde malle. Elle contient également des livres, certains anciens aux reliures somptueuses, d’autres récents aux couvertures colorées.

Il en sort quelques-uns et les examine. OLIVIER est visiblement très heureux de retrouver ses trésors.

Les DEUX LIVREURS reviennent et posent la troisième malle.

DEUXIEME LIVREUR
Bon. Il n’en reste plus qu’une...
OLIVIER
Je suis vraiment désolé. Elles sont très lourdes...
Les DEUX LIVREURS se rengorgent, signifiant qu’ils ont connu pire...
DEUXIEME LIVREUR
Vous inquiétez pas. Mon beau-frère, c’est pareil... Même que...
PREMIER LIVREUR
Allez, viens ! Tu lui parleras de ton beau-frère plus tard !
OLIVIER et le PREMIER LIVREUR échangent un sourire complice. Les DEUX LIVREURS sortent.

SCENE 32
ESCALIER IMMEUBLE OLIVIER - INT/JOUR

NATHALIE et NICOLAS montent tous deux l’escalier, un casque de moto la main. NICOLAS est frais. NATHALIE, un peu essoufflée...
NATHALIE
C’est pire que la « Tour infernale » !
NICOLAS
Un jour, j’ai monté vingt-deux étages pied ! En courant !
NATHALIE
Arrête, j’ai l’impression de sortir avec le « Livre des Records » !
Les DEUX LIVREURS les croisent. Ils saluent NATHALIE avec un regard très appuyé.

SCENE 33
CHAMBRE OLIVIER - INT/JOUR

NICOLAS et NATHALIE entrent sans frapper dans la chambre d’OLIVIER.
NICOLAS ET NATHALIE
Salut !
OLIVIER
Salut !
NATHALIE va tout de suite s’écrouler sur le lit pour reprendre son souffle. NICOLAS, lui, inspecte la chambre. Il paraît fasciné par sa grandeur et sa clarté.

NATHALIE se redresse, examine à son tour la chambre.

NATHALIE
Pas mal...
NICOLAS
Tu te sens pas gêné, non ?
OLIVIER
Ça va...
NATHALIE aperçoit les malles.
NATHALIE
C’est des livres, dans toutes ces malles ?
OLIVIER
Oui.
NATHALIE s’agenouille pour examiner le contenu d’une des malles.
NATHALIE
Tu les as tous lus ?
OLIVIER
Qu’est-ce que tu veux faire d’autre dans une ambassade ... ?
NICOLAS continue d’inspecter la chambre, surtout les coins des murs.
NICOLAS
T’aurais pu faire du sport...
OLIVIER
Ça ! Je m’y attendais...
NATHALIE
Ton père n’a pas envie de revenir en France, maintenant qu’il est à la retraite ?
OLIVIER
Non. Il veut rester là-bas, près de ma mère, tu comprends...
NICOLAS
Pourquoi tu t’es pas inscrit à Paris ?
OLIVIER
J’y suis resté un an. Je n’aime pas trop Paris. J’ai préféré venir ici...
NATHALIE
Pourquoi Grenoble ?
OLIVIER
Parce que...
OLIVIER est interrompu par l’arrivée des DEUX LIVREURS.
DEUXIEME LIVREUR
Voilà. Et de quatre ! Le compte y est.
Il sort un papier de sa poche et le tend OLIVIER.

Une petite signature, là...

OLIVIER signe et rend le papier en donnant un pourboire.

DEUXIEME LIVREUR
Bon. M’sieurs-dames... !
OLIVIER, NATHALIE et NICOLAS
Au revoir.
PREMIER LIVREUR
Au revoir, m’sieurs-dames.
Ils sortent.
NICOLAS
Bon. Tu la veux où, ta bibliothèque ?
OLIVIER
Sur tous les murs...
NICOLAS
Tous !?
OLIVIER sort un document du tiroir de sa table.
OLIVIER
Tiens... J’ai fait un plan.
NICOLAS examine le plan.
NICOLAS
Bon, bah... Y’a plus qu’à...

SCENE 34
MAGASIN DE BRICOLAGE - INT/JOUR

OLIVIER, NATHALIE et NICOLAS choisissent des planches de bois et de la peinture dans un magasin.

SCENE 35
CHAMBRE OLIVIER - INT/JOUR

La chambre d’OLIVIER est devenue un véritable chantier. Un des murs est déjà recouvert d’étagères en bois brut. OLIVIER les peint avec beaucoup de soin, mais peu d’efficacité. NICOLAS découpe des planches et les monte avec NATHALIE sur un autre mur.

Les heures passent, les jours aussi... La construction de la bibliothèque continue, dans la bonne humeur...

Enfin la bibliothèque est terminée, entièrement peinte. OLIVIER, NICOLAS et NATHALIE mangent par terre autour d’un plateau.

OLIVIER
C’est vraiment gentil de m’avoir aidé.
NICOLAS
Aidé ... ! Tu parles ! C’est nous qu’avons fait tout le boulot !
OLIVIER
(Toujours aussi grave malgré la plaisanterie de Nicolas) Maintenant, je vais vraiment me sentir chez moi.

SCENE 36
ROMAN
GRANDE RUE DESERTE - EXT/JOUR

[On « voit » ce qu’écrit Olivier]

La scène du roman d’Olivier se déroule dans une grande rue déserte en pente. Il est tôt le matin. En bas de la rue, il y a un café avec une ou deux tables en terrasse. A l’une des tables est assise ANNIE qui a les traits légèrement rajeunis de LA CONCIERGE.

ANNIE semble attendre. Elle fume nerveusement une cigarette. Machinalement, elle jette un coup d’oeil à l’intérieur du café. Dans la pénombre, on distingue DEUX HOMMES accoudés au comptoir. Ils lui tournent le dos. Leur présence semble susciter chez ANNIE un surcroît d’inquiétude. Elle tire une ou deux bouffes sur sa cigarette, regarde la rue, puis l’intérieur du café. Un des DEUX HOMMES se retourne vers elle.

ANNIE prend peur. Elle guette le haut de la rue avec anxiété et se demande ce qu’elle va faire.

Bientôt, en haut de la rue, apparaissent PIERRE et MICHEL [ce dernier a les traits de GILLES, le gymnaste]. Ils marchent d’un bon pas vers le café. Ils ont rendez-vous avec ANNIE.

ANNIE, de plus en plus nerveuse (elle craint que les DEUX HOMMES au comptoir ne soient des membres de la Gestapo), voit avancer PIERRE et MICHEL. Comment éviter l’irréparable ?

PIERRE et MICHEL descendent toujours la rue. Ils ont aperçu ANNIE mais ne lui ont fait aucun signe.

Les DEUX HOMMES se tiennent maintenant sur le pas de la porte du café.

ANNIE se décide enfin à tenter le tout pour le tout. Elle ramasse rapidement ses affaires puis, d’un bond, se lève et descend la rue en courant. Immédiatement, un des DEUX HOMMES la prend en chasse et la rattrape bientôt. Elle est arrêtée.

Pendant ce temps, PIERRE et MICHEL rebroussent chemin et s’enfuient. L’autre HOMME se lance à leur poursuite mais ne parvient pas à les rattraper.

SCENE 37
AMPHITHEATRE - INT/JOUR

OLIVIER et NATHALIE sont assis côte à côte et assistent à un cours. OLIVIER achève l’écriture de son chapitre et referme son cahier. Il redresse la tête. NATHALIE se penche vers lui.
NATHALIE
(À voix basse) Qu’est-ce que tu écris ? Un roman ?
OLIVIER
Oui...
NATHALIE
Tu me le feras lire ?
OLIVIER
Oh !... Il est loin d’être fini !

SCENE 38
IMMEUBLE OLIVIER - INT/JOUR

OLIVIER rentre chez lui. Devant son immeuble, s’est formé un petit attroupement. Une ambulance est stationnée devant l’entrée. LA CONCIERGE est là, discutant avec les badauds. OLIVIER s’avance vers elle.
LA CONCIERGE
Oh ! Monsieur Alphandéry ! Quel malheur !
OLIVIER
Qu’est-ce qui se passe ?
LA CONCIERGE
C’est Monsieur Picard, votre voisin... Ça faisait trois jours qu’elle n’entendait plus son violon... C’est Madame Béziers qui m’a prévenue...
OLIVIER
C’est vrai, oui...
LA CONCIERGE
J’ai frappé à sa porte tout à l’heure. Personne. J’ai appelé le serrurier. Vous savez ce que c’est, avec les vieilles personnes, on ne sait jamais. Malheur ! Il était sur son lit, tout blanc. Mort. Bouh ! Je suis toute retournée !
Deux AMBULANCIERS sortent de l’immeuble portant Monsieur PICARD sur un brancard. Ils se fraient un passage au milieu des badauds. OLIVIER, blême, le regard vide, le suit jusqu’à l’ambulance.
© Christian Julia. 1982.
Reproduction interdite.

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