Christian Julia
écrits
Ecrits
Théâtre
La Création du Monde
Les personnages

- DIEU, créateur du Ciel et de la Terre

Les Anges
- SEBASTIEN, l’antichambre du pouvoir
- GABRIEL, le messager de Dieu
- MERCURELLE, la secrétaire de Dieu
- MICHAEL, le voyageur
- IRIS, la Verdure
- CHARLOTTE, la Règle
- MEDARD, l’inventeur des nuages
- NARCISSE, le Jour et l’Homme
- NICODEME, la Nuit et la Femme
- CAPRICIA, lhystérique aux bestioles

Les Diables
- DIABLE, le chef de la bande
- SATAN, l’entraîneuse
- LUCIFER, l’espion
- BELZEBUTH, l’anarchiste

Les Mortels
- ABEL, le fils d’Adam
- Emilie Planchard de Combray-les-deux-Clochers

Les décors

Le décor est divisé en deux parties :
- Dans la première se trouve le Paradis, espace clair, nuageux, avec quelques cubes pour que les anges puissent s’asseoir.
- Dans la seconde partie se trouve l’enfer, espace sombre et glauque, aux allures de bar mal famé.

SCENE 1
Au Paradis
GABRIEL, SEBASTIEN, IRIS

Quand le rideau se lève, Iris est seule en scène, debout devant un chevalet. Elle peint. Gabriel entre en scène et va s’asseoir sur une chaise. Il déplie un journal, sort un crayon et commence à faire des mots croisés. L’ange Sébastien, une canne de croquet à la main, entre à son tour.
GABRIEL
(À lui-même) « Créateur du ciel et de la terre », en quatre lettres ? (Ne trouvant pas de réponse à cette définition, il jette le journal par terre). C’est long l’éternité !
SEBASTIEN
Diablement long !
GABRIEL
Enfin... Au moins, on a la chance d’être au Paradis.
SEBASTIEN
(S’emparant d’une canne de croquet et commençant à jouer) Tu parles ! Je ne vois pas en quoi c’est une chance, puisqu’il n’y a strictement rien d’autre au monde que le Paradis...
GABRIEL
Moi, je suis sûr qu’il y a autre chose...
SEBASTIEN
J’ai bien peur que non, malheureusement. Il n’y a rien d’autre que le Paradis. Le Paradis et le Chaos. Comme il n’y a que Dieu et nous.
GABRIEL
Et le Diable ? Et l’Enfer ? Qu’est-ce que tu en fais ?
SEBASTIEN
Je n’y crois pas.
GABRIEL
Pourtant, Dieu a dit que...
SEBASTIEN
C’est sa conscience qui le travaille. Le Diable et l’Enfer n’existent pas.
GABRIEL
Tout de même, il ne les a pas inventés. Tout le monde sait qu’il n’a jamais eu d’imagination !
SEBASTIEN
Ecoute, si le Diable existait réellement, on en entendrait parler, non ?
GABRIEL
Oui. Tu as peut-être raison.
SEBASTIEN
En fait, il n’y a que Dieu et les anges. C’est tout. Le choix n’est pas énorme ! Et comme la place de Dieu est déjà prise — et pour longtemps — il n’y a aucun espoir de promotion pour nous ici !
GABRIEL
Ne me dis pas que tu veux prendre la place de Dieu !
SEBASTIEN
Mais non, bien sûr ! Dieu est unique, et éternel. Je le sais bien. Mais, qu’est-ce que tu veux ? On peut rêver...
GABRIEL
Eh bien, si je peux te donner un conseil, ne rêve pas trop fort. Il pourrait t’entendre.
SEBASTIEN
Oh ! Je ne crains rien. à cette heure, il doit sûrement être en train de faire la sieste dans son nuage.
GABRIEL
Méfie-toi quand même. (Montrant Iris au fond de la scène) Les murs ont des oreilles...
Un temps.
SEBASTIEN
Tu te souviens quand l’Ange Médard a voulu mélanger le nuage des jeux et celui du hasard ?
GABRIEL
Si je me souviens...
SEBASTIEN
Dieu s’est mis dans une de ces colères !
GABRIEL
Oui... Au moins, à l’époque, on s’amusait un peu. Il y avait de l’animation !
SEBASTIEN
Quelle pagaille ça aurait fait !
GABRIEL
C’est sûr. On ne se serait pas ennuyé !
SEBASTIEN
Enfin ! C’est de l’histoire ancienne...
GABRIEL
Ça a été sa dernière grande colère. Ça remonte à quand ? Treize millions d’années...? Non. Quatorze milliards... Je ne sais plus.
SEBASTIEN
Avec ta manie de découper l’éternité en tranches, tu nous feras vieillir avant l’âge.
GABRIEL
(S’approchant de Sébastien et lui tendant sa canne) Tiens, c’est à toi de jouer.
SEBASTIEN
Non. J’en ai assez...
GABRIEL
Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse d’autre ?
SEBASTIEN
Je ne sais pas. Mais je voudrais tellement que ça bouge un peu ici !
GABRIEL
Tout le monde voudrait que ça bouge ! Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Tu vois d’autres distractions, ici, toi ?
SEBASTIEN
Non. (Un temps) Et cette éternité qui n’en finit pas !
GABRIEL
« Finit » ? Tu as bien dit : « Finit » ?
SEBASTIEN
Pardon. Rien ne finit jamais ici. Même pas cette partie de croquet. Rien n’a d’ailleurs jamais commencé. Nous nous sommes installés dans l’éternité pour l’éternité. Et voilà.
GABRIEL
Plains-toi. On a quand même une bonne situation. On peut voir Dieu quand on veut. Pense aux autres anges qui n’ont pas cette chance. Nous sommes ses plus proches collaborateurs.
SEBASTIEN
Et peux-tu me dire à quoi nous collaborons ?
GABRIEL
Tu n’es jamais content.
SEBASTIEN
En tout cas, hier... hier ou il y a dix mille ans, je ne sais plus... je ne me suis pas gêné pour lui dire ma façon de penser.
GABRIEL
Non ! Qu’est-ce que tu lui as dit ?
SEBASTIEN
Que je m’ennuyais. Que tout le monde s’ennuyait.
GABRIEL
Tu ne lui as pas dit une chose pareille !
SEBASTIEN
Si. Il faut bien que quelqu’un dise tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
GABRIEL
Qu’est-ce qu’il a dû te passer !
SEBASTIEN
Pas du tout, mon vieux. Il s’est accoudé à un nuage, il a caressé sa longue barbe et il m’a dit : « L’ennui... l’ennui... C’était donc ça ! ».
GABRIEL
Qu’est-ce qu’il a voulu dire ? Tu crois qu’il a enfin compris ?
SEBASTIEN
Je ne sais pas. Mais je voudrais tellement qu’il se passe quelque chose ici !

SCENE 2
Au Paradis
GABRIEL, SEBASTIEN, IRIS, MICHAEL

Gabriel et Sébastien sont interrompus par la mélodie d’une flûte, au loin. C’est Michaël qui joue. Il arrive du fond de la salle et s’avance vers la scène.
GABRIEL
Tu vois qui je vois ?
SEBASTIEN
Michaël ! C’est pas possible ! Qu’est-ce que tu viens faire ici ?
Michaël monte sur scène. Gabriel se précipite vers lui pour l’accueillir.
GABRIEL
Michaël ! Mon vieux Michaël ! Ça fait une éternité qu’on ne t’a pas vu ici !
SEBASTIEN
Où étais-tu passé pendant tout ce temps ?
MICHAEL
Oh ! Une minute ! Laissez-moi souffler un peu ! (Il range sa flûte et regarde autour de lui) Ça n’a pas changé ici !
SEBASTIEN
Ça, tu peux le dire !
GABRIEL
(Approchant un fauteuil) Allez, installe-toi et raconte-nous. Où étais-tu passé ?
MICHAEL
Vous ne me laissez pas arriver ! Comment va le Seigneur ?
GABRIEL
Oh, lui... il va bien. Il va toujours bien.
IRIS quitte son chevalet et s’approche de Michaël.
IRIS
Salut, Ange Michaël. Tu vas bien ?
MICHAEL
Oh ! Ange Iris ! Tu étais là ?
IRIS
Bah oui, tu vois. J’étais en train de peindre. Tu me retrouves comme tu m’as laissée...
MICHAEL
Qu’est-ce que tu peins de beau ?
IRIS
Des nuages... (Un temps) Mais c’est sans importance. Dis-nous plutôt où tu étais...
MICHAEL
Au Purgatoire. Vous ne le saviez pas ?
SEBASTIEN
L’information circule très mal ici...
GABRIEL
Alors, raconte ! Est-ce vrai ce qu’on dit ?
MICHAEL
Qu’est-ce qu’on dit ?
GABRIEL
Qu’au Purgatoire, si on se penche un peu, on aperçoit le Chaos...
MICHAEL
C’est vrai.
IRIS
Et tu n’as pas eu peur de tomber en te penchant ?
MICHAEL
Mais non. On ne peut pas tomber. Il y a un petit parapet de nuage qui nous retient.
SEBASTIEN
Est-ce que le Chaos est aussi merveilleux qu’on le dit ?
MICHAEL
Mille fois plus merveilleux ! Quand on le voit, la première fois, ça donne un peu le vertige et puis, petit à petit, on s’habitue à cette immensité plongée dans l’obscurité. Et on finit par y prendre goût. C’est tellement beau !
GABRIEL
Je ne vois pas ce que ça peut avoir de beau...
MICHAEL
C’est un immense gouffre sans fond, sans rien, vide. Enfin... Presque vide. Un peu partout, on aperçoit des petites lumières qui brillent dans les ténèbres. C’est superbe !
SEBASTIEN
Et qu’est-ce qu’il y a d’autre ?
MICHAEL
Bah rien ! Il n’y a rien d’autre. Mais vous ne pouvez pas vous imaginer comme elles sont belles ces petites lumières...
GABRIEL
Mouais... N’empêche qu’on dit qu’il fait un froid du Diable là-bas...
MICHAEL
Des bêtises ! Moi, je vous dis que c’est un endroit merveilleux. Si vous saviez comme l’obscurité est reposante ! Et ce silence...! Si vous pouviez entendre ce silence... Et puis, ne plus voir de nuages. Etre seul, vraiment seul, face au néant... Et contempler les petites lumières... Fabuleux !
GABRIEL
Ma parole ! Le Chaos t’a tapé dans l’œil !
MICHAEL
Il y a de quoi ! Vous devriez aller y faire un tour, vous aussi...
GABRIEL
Oh, tu sais, Dieu n’aime pas tellement qu’on aille traîner par là-bas...
SEBASTIEN
Mais, dis-moi, si le Chaos est si merveilleux, pourquoi es-tu revenu ?
MICHAEL
Vous n’êtes pas au courant ?
GABRIEL
Au courant de quoi ?
MICHAEL
Ne me faites pas croire que vous ne connaissez pas la nouvelle.
IRIS
Mais quelle nouvelle ?
MICHAEL
On ne vous a pas dit que Dieu réunissait tous ses anges ?
LES ANGES
Non.
GABRIEL
Sa secrétaire a dû oublier de nous prévenir. Elle nous fait le coup chaque fois. Comme on est près du Bon Dieu, elle s’imagine qu’on est au courant de tout.
MICHAEL
Eh bien, moi, elle est venue, en personne, me prévenir au Purgatoire.
SEBASTIEN
Nous n’avons pas eu cette chance. Pour une fois qu’il se passe quelque chose, elle pourrait nous informer !
GABRIEL
Et elle t’a dit pourquoi il nous réunissait ?
MICHAEL
Non. Je comptais sur vous pour me l’apprendre...
GABRIEL
Eh bien, nous ne savons pas. Nous ne savons jamais rien. (MERCURELLE vient d’entrer en scène) Mais, tiens, la voilà.

SCENE 3
Au Paradis
GABRIEL, SEBASTIEN, IRIS, MICHAEL, MERCURELLE

MERCURELLE entre en scène. Elle tient un dossier dans ses mains. Tout en parlant, elle dépose des morceaux de papier sur la scène.
MERCURELLE
Bonjour à tous.
LES ANGES
Bonjour.
MERCURELLE
Ah ! Ange Michaël, vous êtes arrivé. C’est parfait. (à Gabriel et Sébastien) Le Seigneur tient une réunion ici même dans quelques instants. Vous êtes convoqués, naturellement...
GABRIEL
Tu sais pourquoi il nous réunit ?
MERCURELLE
Aucune idée. Tout ce que je peux dire c’est que depuis quelque temps, il est d’une humeur massacrante.
GABRIEL
Tu crois qu’on tiendra tous dans ce nuage ?
MERCURELLE
Il n’a convoqué que ses plus proches collaborateurs.
MICHAEL
Et moi ?
MERCURELLE
Toi, c’est différent. Tu es convoqué en tant qu’expert.
GABRIEL
Ecoute, Ange MERCURELLE, tu ne vas pas me faire croire que tu n’es au courant de rien !
SEBASTIEN
Toutes les secrétaires connaissent les petits secrets de leurs patrons...
MERCURELLE
Les autres, peut-être, mais pas moi. Les dossiers du Seigneur sont impénétrables...
GABRIEL
Donc, tu ne sais rien. Personne ne sait rien. C’est incroyable ! Tu n’as pas essayé de lui tirer les vers du nez...?
MERCURELLE
Les quoi !?
GABRIEL
Euh... je veux dire les choses... les choses du nez...
MERCURELLE
Quelles choses ?
GABRIEL
Bref... Tu n’as pas essayé d’en savoir plus ?
MERCURELLE
Si. Tu penses bien. Mais il n’a rien voulu me dire. Il est resté muet comme une car... comme un nuage.
SEBASTIEN
(À Gabriel) Espérons que lui, au moins, il sait pourquoi il nous réunit ... !
MERCURELLE
Bon. Je vais chercher les autres. Vous venez m’aider ?
MERCURELLE, GABRIEL et SÉBASTIEN quittent la scène.

SCENE 4
Au Paradis
MICHAEL, IRIS

Michaël fait mine de suivre les autres anges mais IRIS le retient.
IRIS
Tu sais que tu me donnes envie d’y aller, au Purgatoire... Toute cette obscurité, ça doit être très excitant. L’ange Nicodème l’a baptisée « La nuit ».
MICHAEL
C’est un joli nom pour l’obscurité. Oui, très joli. Ce n’est pas l’obscurité, c’est la nuit. Et dans cette nuit, il y a des petites lumières...
IRIS
Comme des balises accrochées dans le Néant...
MICHAEL
Mais, dis-moi, comment ça va ici ?
IRIS
Doucement. Le Seigneur licencie de temps en temps des Anges. à part ça, la routine.
MICHAEL
À ce point-là...
IRIS
Tu ne peux pas imaginer ! Il y a des jours où j’ai envie d’envoyer tout balader. Par moments, je me ferais bien licencier aussi. Je suis sûre que chez le Diable, on doit s’amuser un peu plus...
MICHAEL
C’est vrai que c’est étouffant ici. Dès que la réunion est finie, je repars tout de suite au Purgatoire.
IRIS
Tu m’emmèneras avec toi ? Je voudrais tellement voir la nuit, et les petites lumières...
MICHAEL
Promis.

SCENE 5
Au Paradis
MERCURELLE, SEBASTIEN, GABRIEL, CAPRICIA, CHARLOTTE, NICODEME. NARCISSE, MICHAEL, IRIS, LUCIFER

Dans le plus grand désordre, LES ANGES entrent en scène. CAPRICIA, NICODEME et CHARLOTTE, en apercevant MICHAEL, se précipitent vers lui pour le saluer tandis que les autres anges s’installent sur des cubes.
MERCURELLE
Allons ! Un peu de silence ! J’ai marqué vos noms sur des morceaux de papier. Installez-vous. Je vais chercher le Seigneur.
Elle sort.
GABRIEL
Vous savez ce qu’il veut nous dire ?
CAPRICIA
Oh moi, je ne me fais pas d’illusion ! Ça fait une éternité qu’il n’a plus rien d’intéressant à nous dire.
NICODEME
Parfaitement. Je ne veux pas prêcher la révolution, mais il faut bien avouer que chaque fois que nous le rencontrons, il nous fait des promesses, toujours des promesses, et on ne voit rien venir. Au début, encore, ça pouvait aller...
CHARLOTTE
(Horriblement choquée) « Au début » ? Quel début ?
NICODEME
Excuse-moi. Je voulais dire, « Autrefois ». S’il ne nous apporte pas des propositions sérieuses, je suis bien décidée à rédiger une motion.
NARCISSE
Bonne idée ! Il faut qu’il sache qu’on s’ennuie à mourir, ici ! Qu’en pensez-vous ?
Tous LES ANGES approuvent.
CHARLOTTE
Vous avez de la chance qu’il ne puisse pas vous entendre !
GABRIEL
Ecoute, ça fait des années qu’on se traîne comme des âmes en peine ! Et toi comme les copains... Reconnais qu’il n’y a strictement rien à faire ici !
LES ANGES
« Faire » ?
CHARLOTTE
Mais quels sont ces mots que vous employez tous, maintenant ? « Début », « Années », « Faire ». J’en ai même entendu parler de la « nuit »... Qu’est-ce ça signifie ? On ne fait rien ici. Il n’y a pas de début, pas d’années, pas de temps. Il n’y a que Dieu, le Paradis et nous. Un point c’est tout. Je vous en supplie, surveillez votre vocabulaire. Si vous commencez à inventer des mots nouveaux, c’est la fin de tout !
LES ANGES
(Moqueurs) Oh ! Elle a dit : « La fin de tout ».
IRIS
Il va peut-être nous proposer l’organisation d’un grand jeu de balle ?
GABRIEL
Moi, je préférerais un tournoi de croquet...
MICHAEL
Des jeux ! Toujours des jeux ! Vous ne pensez pas qu’on pourrait être plus constructifs...?
SEBASTIEN
Inutile de nous disputer. L’important est qu’il sache qu’on s’ennuie.
LES ANGES acquiescent.
IRIS
Attention ! Le voilà !

SCENE 6
Au Paradis
DIEU, MERCURELLE, SEBASTIEN, GABRIEL, CAPRICIA, CHARLOTTE, NICODEME, NARCISSE, MICHAEL, IRIS, LUCIFER, MEDARD

DIEU entre en scène, suivi de MERCURELLE. LES ANGES se lèvent pour le saluer.
DIEU
Mes anges... Mes anges bien aimés... (Se tournant vers MERCURELLE) Vous avez le texte de ma déclaration ?
MERCURELLE
Quel texte, Seigneur ? Vous m’avez dit que vous alliez improviser...
DIEU
Ah ? J’improvise ?! Bon ! J’improvise ! Mes anges... (Se tournant de nouveau vers MERCURELLE) Essayez de me trouver une autre formule... « Mes anges », ça fait un peu... volatile !
MERCURELLE
« Volatile » ? Volubile, vous voulez dire...
DIEU
Oui, c’est ça, volubile... Bien. (Aux autres) Donc, je vous ai réunis aujourd’hui... Euh, je veux dire, ici... pour vous faire une déclaration de la plus haute importance. Le moment est venu...
DIEU est interrompu par l’entrée de l’ange Médard.
DIEU
Ange Médard ! Vous étiez encore dans vos nuages !
MEDARD
Excusez-moi, Seigneur, je viens justement d’en inventer un nouveau modèle, et ça m’a pris plus de temps que prévu. Je l’ai appelé « Cumulonimbus ».
DIEU
(Emerveillé) Oh ! Je ne connais rien au latin, mais je trouve que c’est un très joli nom de nuage. (Aux anges) N’est-ce pas ?
LES ANGES, hypocritement, approuvent.
CHARLOTTE
À propos de mots, Seigneur, je voudrais vous dire...
DIEU
Plus tard, Ange CHARLOTTE. Laissez-moi d’abord faire ma déclaration. On abordera les questions diverses ensuite.
CHARLOTTE
Pardonnez-moi d’insister, Seigneur, mais on commence à employer ici des mots qui...
DIEU
Ah ça, mais, Ange CHARLOTTE, avez-vous fini, oui ou non ?
CHARLOTTE
Seigneur ! Vous avez dit « Fini » !
DIEU
Je dis ce qui me plaît.
CHARLOTTE
Bien, Seigneur. J’ai fini.
LES ANGES éclatent de rire.
DIEU
(À MERCURELLE) Je n’arriverai jamais à prononcer mon discours. (Aux anges) Bien. Je vous disais donc que le moment était venu... (Soudain, DIEU aperçoit LUCIFER) LUCIFER ! Que faites-vous ici ?
LUCIFER
Pardon ?
DIEU
(À MERCURELLE) Vous l’avez convoqué ?
MERCURELLE
Absolument pas.
DIEU
(À LUCIFER) Vous n’avez rien à faire ici ! Vos résultats aux tests ont été désastreux. Vous êtes licencié. Disparaissez !
LUCIFER
Mais...!
DIEU
Il n’y a pas de mais. Je ne veux plus vous voir au Paradis. Vous êtes déchu !
LUCIFER
Mais où voulez-vous que j’aille ?
DIEU
Ça m’est complètement égal. Allez où vous voulez. Au DIABLE, si ça vous chante. Il recrute en ce moment...
LUCIFER
Et mes indemnités ?
DIEU
Ni indemnités, ni préavis. Disparaissez !
LUCIFER
D’accord, d’accord, je disparais. Mais je vous préviens : vous allez le regretter !
DIEU
Des menaces, maintenant ! Petit insolent ! Sortez de cette réunion !
LUCIFER
(Obtempérant enfin, aux anges) Salut les amis !
LES ANGES le saluent avec une pointe de tristesse.
MERCURELLE
Vous n’oublierez pas de rendre votre auréole au magasin en partant.
LUCIFER
T’inquiète pas, je n’oublierai pas. (À tous) Salut !
Il sort.
DIEU
Bien. Oublions ce pénible incident. Je vous disais donc que le moment était venu de nous donner de l’exercice. Je sens que vous vous ennuyez un peu les uns et les autres. Je me trompe ?
LES ANGES n’osent pas répondre.
SEBASTIEN
En effet, Seigneur. Je crois pouvoir me faire l’interprète de mes camarades. Nous avons le sentiment de tourner en rond dans l’éternité. Nous voudrions mobiliser toutes nos énergies vers la réalisation d’un grand dessein...
DIEU
Parfait. Depuis longtemps, j’ai envie de donner naissance à quelque chose de grandiose et d’inoubliable. Quelque chose qui me donnerait une notoriété internationale, universelle, voyez-vous. J’ai donc décidé d’entreprendre de grands travaux dans le Chaos.
CHARLOTTE
Là où il fait tout noir ?
DIEU
Exactement. Ange Michaël !
MICHAEL
Oui, Seigneur ?
DIEU
Je vous ai fait revenir exprès du Purgatoire pour entendre votre témoignage sur le Chaos, puisque vous êtes un des rares à le connaître ici. Racontez-leur à quoi cela ressemble... N’est-ce pas qu’on dirait un grand terrain vague ?
MICHAEL
Ça y ressemble, c’est vrai, Seigneur. Mais c’est un merveilleux terrain vague.
DIEU
Ah !? Cet endroit est complètement abandonné. Il me fait honte. Il faut le réaménager, en faire quelque chose d’aussi agréable que le Paradis. Un lieu où nous irions nous promener de temps en temps, passer nos week-ends. Pour cela, j’ai besoin de toutes vos idées.
LES ANGES se regardent, surpris et ravis.
MEDARD
Est-ce qu’on pourra y installer des nuages ?
DIEU
Vous ne m’avez pas compris, Ange Médard. Je veux du neuf, du jamais vu ! à propos, je vous signale que mon nuage fuie. Il s’écoule une espèce de chose incolore et inodore. C’est très désagréable.
MEDARD
C’est un modèle ancien. Je ferai un échange standard.
DIEU
Parfait.
IRIS
Seigneur, on peut tout imaginer ?
DIEU
Tout !
CAPRICIA
Même des choses inimaginables ?
DIEU
Tout, je vous dis !
GABRIEL
Il faut quand même que nos propositions soient réalisables...
DIEU
Je peux tout réaliser ! Je vous demande une seule chose : soyez créatifs ! Etonnez-moi, étonnez-vous ! Ne reculez devant aucune idée, toutes seront les bienvenues ! Bien, maintenant, je vous laisse réfléchir. À bientôt.
DIEU se lève, MEDARD l’accompagne.
MEDARD
Seigneur, je peux vous montrer mon cumulonimbus ?
DIEU
Volontiers, Ange Médard. Ça me distraira un peu...
NOIR

SCENE 7
En Enfer
DIABLE, SATAN, BELZEBUTH, LUCIFER

Devant le DIABLE et BELZEBUTH, SATAN danse sur une musique lascive. à la fin du morceau, il s’approche du DIABLE qui semble très préoccupé.
SATAN
Eh ben quoi, mon chéri ? Tu n’applaudis pas ?
DIABLE
Laisse-moi tranquille, je pense !
SATAN
Oh, pardon ! Silence ! Tu entends, BELZEBUTH, le DIABLE pense.
BELZEBUTH
Comme s’il n’y avait pas mieux à faire !
DIABLE
Mais qu’est-ce qu’ils sont en train de manigancer au Paradis ? Je les trouve bizarres en ce moment...
SATAN
C’est ça qui te tracasse ?
DIABLE
Je serais curieux de savoir ce qu’ils nous préparent...
SATAN
Tu t’inquiètes pour rien, DIABLE. Qu’est-ce que tu veux qu’ils nous fassent ? Le vieux nous a virés du Paradis. Crois-moi, on a la paix, ici. Tu t’imagines pas que ses petits anges chéris vont venir nous chercher des ennuis en Enfer. Ils n’oseraient pas abîmer leurs jolies ailes contre nos cornes pointues !
DIABLE
Alors dis-moi un peu ce qu’ils ont à s’agiter comme ça !
BELZEBUTH
À mon avis, ils doivent organiser un grand jeu de piste.
SATAN
Ou un bal masqué...
BELZEBUTH
Les niais !
DIABLE
Mais non. Vous faites fausse route. Il se passe là-haut quelque chose de pas catholique. C’est la première fois qu’il réunit tous ses anges.
SATAN
Arrête ! Tu vois le mal partout !
DIABLE
Ça m’énerve de ne pas savoir ce qu’ils complotent.
À ce moment, LUCIFER, venant du Paradis, arrive en Enfer.
LUCIFER
Salut les amis !
SATAN
(Se précipitant vers lui) C’est pas vrai !
DIABLE
Il t’a viré, toi aussi ?
LUCIFER
Eh oui. J’ai complètement raté mon test de bonne conduite.
BELZEBUTH
Bravo ! Moi, c’est le test de pureté qui m’a perdu...
SATAN
Moi, c’est mon auréole : le vieux trouvait qu’elle brillait un peu trop. Ça me donnait mauvais genre !
DIABLE
Broutilles ! Moi, j’ai tout raté ! Et j’en suis fier ! Je suis le plus mauvais d’entre vous...
BELZEBUTH
En tout cas, pas de regrets ! Je ne supportais plus leurs airs de sainte-nitouche !
SATAN
(À LUCIFER) Tu vas te plaire, ici, LUCIFER. On est entre copains. Pas de chichis. Pas de tests. Pas de nuages. Seul ennui, il fait un peu chaud, mais on s’habitue...
BELZEBUTH
D’accord, c’est sympa, ici. Mais on s’ennuie quand même ferme...
LUCIFER
Décidément ! C’est une épidémie ! Là-haut aussi, ils s’ennuient...
DIABLE
Ah bon ! C’est pour ça que le vieux les a tous réunis...
LUCIFER
Exact. Mais je n’en sais pas plus. Le vieux m’a viré au début de la réunion.
BELZEBUTH
Ah ! Crotte de zut, Belzébuth ! On ne saura jamais rien.
LUCIFER
Mais si. J’ai des oreilles qui traînent.
SATAN
J’étais sûr qu’on pouvait compter sur toi !
LUCIFER
Mais je ne sais pas si je peux vous le dire...
DIABLE
Comment ça, « tu ne sais pas » ? Est-ce que moucharder est un défaut ici ? (Les DIABLES éclatent de rire) Tu vois ! Pour tout dire, la délation est une qualité que nous encourageons vivement !
LUCIFER
Très bien. Remarquez, il aurait pas fallu me pousser beaucoup pour que je parle !
DIABLE
On t’écoute.
LUCIFER
Eh bien voilà. Tenez-vous bien… Vous êtes assis ? Le vieux a demandé aux anges de lui trouver des idées… Des idées pour quoi ? Je vous le donne en mille : pour aménager l’Univers !
BELZEBUTH
Crotte de zut, Belzébuth ! Nous qui voulions nous y installer !
SATAN
Quelle guigne !
DIABLE
Attendez, attendez. C’est très intéressant ce que tu dis là.
BELZEBUTH
Oh, toi, tu as une idée derrière la tête !
DIABLE
Hé ! Je crois que nous allons avoir de l’occupation. Nos dons vont enfin pouvoir s’exprimer. Le vieux devra compter avec nous...
SATAN
Dis donc ! Tu as la rancune tenace, toi !
DIABLE
Oh oui ! Je peux te jurer sur vos cornes et sur les flammes de l’Enfer que l’Univers sera le plus grand ratage de l’Eternité !
Les diables éclatent d’un rire... satanique !
NOIR

SCENE 8
Au Paradis
DIEU, MERCURELLE

MERCURELLE
Seigneur, il y a une délégation des anges exterminateurs qui souhaite vous rencontrer.
DIEU
Ah ? Et qu’est-ce qu’ils veulent ceux-là ?
MERCURELLE
Ils se plaignent de ne pas avoir assez de travail.
DIEU
Dites-leur que je les recevrai plus tard. Et trouvez-moi quelque chose à leur dire.
MERCURELLE
Bien, Seigneur.
DIEU
Et faites venir LES ANGES. Je vais écouter leurs propositions... (MERCURELLE sort, DIEU reste seul) Quelle idée encore j’ai eue de créer ces oiseaux-là... Avec leurs manies de toujours vouloir des promotions... je ne sais plus quoi inventer.

SCENE 9
Au Paradis
DIEU, MERCURELLE, SEBASTIEN, GABRIEL, CAPRICIA, CHARLOTTE, NICODEME, NARCISSE, MICHAEL, IRIS, MEDARD

LES ANGES, introduits par MERCURELLE, entrent en scène silencieusement et s’installent autour de DIEU.
DIEU
Bonjour à tous. Asseyez-vous. (Un temps) Alors ? Avez-vous eu de bonnes idées ?
SEBASTIEN
Eh bien, tout d’abord, Seigneur, nous avons décidé de baptiser notre Création, votre Création, « Le Monde ».
DIEU
Très bien ! « Le Monde » est un mot tout rond qui me plaît beaucoup.
SEBASTIEN
Justement, Seigneur. Dans le Monde, tout sera rond. À commencer par les étoiles.
DIEU
Ah ! Qu’est-ce que c’est ça, les étoiles ?
SEBASTIEN
Ce sont des boules de feu qui remplaceront les petites lumières du Chaos.
DIEU
Très bonne idée. Elles étaient un peu faibles ces lumières. Et qu’est-ce qu’elles éclaireront, ces étoiles ?
GABRIEL
Des planètes ! Les planètes, ce sont des boules toutes rondes et toutes dures.
DIEU
Toutes dures ?!
GABRIEL
Oui. Avec les nuages de l’ange Médard, nous vivons dans le mou le plus complet depuis une éternité. Nous avons ressenti le besoin, les uns et les autres, de nous cogner un peu de temps en temps.
DIEU
Ah bon ! Et qu’est-ce qu’elles feront ces planètes ?
GABRIEL
Elles tourneront autour des étoiles. Et surtout, elles tourneront sur elles-mêmes, de sorte que lorsqu’il fera jour d’un côté, il fera nuit de l’autre.
DIEU
Attendez ! Attendez ! Vous employez des mots que je ne comprends pas. Expliquez-moi ce que c’est que le jour et la nuit...
NARCISSE
Seigneur, vous connaissez déjà le jour. Nous le connaissons tous ici. Nous le voyons tous les jours...!
DIEU
Soyez plus claire, Ange NARCISSE.
NARCISSE
Le jour, c’est la lumière, la vérité. C’est votre présence, Seigneur. C’est la bonté que vous répandez sur toutes choses. Si vous nous avez donné des yeux, c’est pour voir. Et si nous voyons, c’est qu’il fait jour.
DIEU
J’ai compris. (À MERCURELLE) Vous avez noté ce qu’elle a dit ?
MERCURELLE
Oui, Seigneur.
DIEU
Et la nuit ? À quoi cela ressemble-t-il ?
NICODEME
La nuit, ce sont les ténèbres, l’obscurité, le noir intégral.
DIEU
Ah ! Excusez-moi mais ça m’ennuie de laisser le Monde dans l’obscurité.
NICODEME
Mais, Seigneur, comment le Monde pourra-t-il apprécier la lumière s’il n’est pas plongé de temps en temps dans les ténèbres ? Comment aimer le jour si on ne connaît pas la nuit ?
DIEU
Vous êtes donc favorable à l’alternance ?
NARCISSE et NICODEME
Exactement.
DIEU
Bon. La nuit succédera donc au jour et le jour à la nuit. Qu’avez-vous imaginé ensuite ?
MEDARD
De nouveaux nuages !
LES ANGES
Ah non !
MEDARD
Mais, Seigneur, vous avez dit que l’on pouvait tout proposer.
DIEU
C’est vrai. Mais j’ai dit aussi que je voulais du neuf, du jamais vu.
MEDARD
Justement ! Mes nuages sont révolutionnaires. Ils ne seront pas sous nos pieds comme ici, mais en l’air. Oui, en l’air ! Et en plus ils se déplaceront dans l’espace. Et ils fuiront. C’est révolutionnaire, ça. Non ?
DIEU
Vous voulez dire qu’ils vont perdre cette espèce de liquide incolore et inodore... Comment l’appelez-vous déjà ?
MEDARD
De l’eau, Seigneur.
DIEU
C’est ça. Et toute cette eau va tomber sur les planètes ?
MEDARD
Si mes calculs sont exacts, ils ne devraient pas fuir tout le temps… ! De toute façon, comme ils se déplaceront, l’eau ne tombera pas toujours au même endroit. Sans compter qu’avec la chaleur des étoiles, l’eau s’évaporera pour former de nouveaux nuages qui se mettront à fuir à leur tour. Des océans se formeront, et l’eau s’évaporera à nouveau pour form...
DIEU
D’accord, d’accord. Nous avons très bien compris le système. Je créerai donc des nuages qui fuient. Mais trouvez un moyen de nous protéger de ces fuites. C’est très désagréable.
MEDARD
Bien, Seigneur.
DIEU
Bon. À qui le tour ? (DIEU se rend compte que tous LES ANGES se tournent vers IRIS) Ange IRIS, si c’est à vous de parler, allez-y ! Je sais bien que nous avons l’éternité devant nous, mais ce n’est pas une raison...
IRIS
Je sens bien que mon idée va vous faire sourire, Seigneur.
DIEU
Mais non, mais non. Allez-y...
IRIS
Ce n’est pas une grande construction astronomique avec des planètes et des étoiles qui tournent dans tous les sens. Mon idée est toute simple. Je l’ai appelée « La Verdure ».
DIEU
Ah ! Encore un mot nouveau. (À MERCURELLE) Notez-le bien !
MERCURELLE
Je note tout, Seigneur !
DIEU
Et comment ça marche « La Verdure » ?
IRIS
Ça ne marche pas, Seigneur. « La Verdure », c’est tout ce qui est vert, parfumé, fragile. Ce sont les fleurs, les plantes, les arbustes, les roses, les cactus, les nénuphars, les hortensias,...
DIEU
Oh là là ! Ça fait beaucoup de mots nouveaux à la fois. Expliquez-moi ça avec des mots que je connais déjà.
IRIS
Mais, Seigneur, « La Verdure » ça ne s’explique pas ! Ça se regarde, ça se respire. C’est tout ce qui jaillit vers le ciel, tout ce qui naît de rien, tout ce qui pousse, tout ce qui grimpe, tout ce qui bourgeonne, tout ce qui fleurit, tout ce qui se flétrit aussi... En un mot, c’est « La Vie » !
DIEU
« La Vie » ! Je ne comprends décidément rien.
IRIS
(À Michaël) Explique-leur, toi.
MICHAEL
Seigneur, si les planètes et les étoiles se mettent à tourner dans l’Univers, c’est parce que vous l’aurez voulu. Si le jour et la nuit se succèdent jusqu’à la fin des temps, c’est aussi parce que vous l’aurez voulu. Vous me suivez ?
DIEU
Je vous suis : tout fonctionnera grâce à ma volonté.
MICHAEL
Mais une fois que vous aurez mis tout cela en place, il ne se passera plus rien.
DIEU
Sans doute, mais je ne crée pas le Monde pour qu’il s’y passe quelque chose. Je veux juste aménager un endroit agréable où nous aurons plaisir à nous promener de temps en temps, pour nous détendre, pour changer un peu d’air...
MICHAEL
L’idée de l’ange IRIS — notre idée — va bien au-delà de tout cela.
DIEU
Ah !? Et qu’est-ce qu’il y a dans cet au-delà ?
MICHAEL
« La Vie » justement ! Une force irrésistible qui fera pousser les fleurs, les arbres, les plantes. Et tout cela sans vous. Vous aurez juste à donner la première impulsion et vous n’y penserez plus...
DIEU
Comme pour les poils de ma barbe ?
MICHAEL
Exactement.
DIEU
Eh bien, si cela doit me donner moins de travail, j’y consens. Je créerai donc « La Verdure ». Ça fera très joli dans le paysage.
IRIS
Malheureusement, Seigneur, les plantes que j’ai imaginées ont un défaut. Un gros défaut. Elles ne pourront pas se déplacer. Elles resteront toute leur vie plantées dans le sol. Elles ne pourront jamais se rencontrer, se parler, se toucher.
DIEU
C’est bien dommage mais qu’est-ce qu’on y peut ?
IRIS
J’ai pensé qu’on pourrait créer des petits êtres qui voleraient comme nous et qui iraient porter le message d’une fleur à une autre. Comme ça, elles pourront communiquer entre elles. Elles se sentiront sûrement moins seules. Surtout, elles pourront se dire qu’elles s’aiment. Et si elles s’aiment très fort, alors elles pourront se faire un petit cadeau, une petite partie d’elles-mêmes, une petite graine, que les messagers iront porter de l’une à l’autre...
DIEU
C’est une bonne idée. Et quel nom avez-vous donné à ces messagers ?
IRIS
Je les ai appelés des « Bestioles ».
DIEU
Eh bien, va pour les « Bestioles ».
CAPRICIA
Ça me donne une idée... Pourquoi créer seulement des bestioles qui volent ? On pourrait aussi en créer qui nagent !
DIEU
Et où voulez-vous qu’elles nagent ?
CAPRICIA
Dans l’eau des nuages, pardi !
DIEU
Eh bien, d’accord. Va pour les bestioles qui nagent...
CAPRICIA
On pourrait aussi en créer qui marchent, d’autres qui sautent, d’autres qui grimpent...
DIEU
Pourquoi pas ?
CAPRICIA
On pourrait en imaginer de très grosses et d’autres très petites. Les grosses feraient peur aux plus petites ! Comme ça, chaque bestiole aurait une plus petite qu’elle pour passer ses nerfs dessus et une plus grosse pour se faire des frayeurs.
DIEU
Excellente idée. Quoi encore ?
CAPRICIA
Il y en aurait à poils, d’autres à plumes, d’autres à écailles, et d’autres avec juste la peau sur les os !
DIEU
Très astucieux.
CAPRICIA
(Devenant de plus en plus excitée) Il y en aurait avec des yeux devant, d’autres avec des yeux sur le côté, d’autres avec des yeux sur le sommet du crâne !...
DIEU
Très facile à faire...
CAPRICIA
Et puis, il y en aurait avec des trompes, d’autres des petits museaux, d’autres avec de longs cous, d’autres avec des palmes, d’autres avec des oreilles pointues, d’autres avec des petites pattes ridicules sur le devant, d’autres avec des antennes, d’autres avec des langues fourchues, d’autres avec des griffes, d’autres avec des queues en tire-bouchon, d’autres avec des becs, d’autres avec des crocs, d’autres avec des cornes, d’autres avec des gueules d’amour, d’autres avec des éclipses de lune, d’autres avec des parapluies antiatomiques, d’autres..., d’autres... Aaaaaah ! (Arrivée au comble de l’excitation, CAPRICIA perd connaissance. GABRIEL se précipite vers elle).
DIEU
Elle a de bonnes idées mais il faudra faire un tri.
MERCURELLE
Je n’ai pas pu tout noter. J’aurais dû amener mon magnétophone !
DIEU
Est-ce qu’elle revient à elle ?
GABRIEL
Il faudrait lui faire prendre un peu l’air.
DIEU
D’accord. Je suspends la séance quelques instants. Nous reprendrons nos débats quand l’ange CAPRICIA sera revenue à elle.
NOIR

SCENE 10
En Enfer
DIABLE, SATAN, BELZEBUTH puis LUCIFER

SATAN
(Au DIABLE) Tu es démoniaque, DIABLE. Déguiser LUCIFER en nuage pour aller espionner le Seigneur ! Il n’y a que toi pour avoir des idées pareilles !
DIABLE
T’imagines quand même pas que j’allais les laisser tranquillement comploter sans rien faire ?
LUCIFER entre en scène, un nuage autour de la taille comme un tutu de danseuse.
LUCIFER
Ah, mes enfants ! C’est la panique au Paradis. DIEU vient d’interrompre la réunion. L’ange CAPRICIA a eu une attaque.
BELZEBUTH
Ça m’étonne pas d’elle, cette hystérique.
DIABLE
Alors ? Qu’est-ce qu’ils ont inventé ?
LUCIFER
Rien d’extraordinaire. Des petites boules toutes dures qui tournent autour de grosses boules en feu, de la verdure clouée au sol avec des petites bestioles qui leur font la causette, et d’autres bestioles qui nagent, qui sautent, qui grimpent, qui rampent et qui courent. Voilà, c’est tout.
SATAN
C’est tout !
BELZEBUTH
Tu vois, DIABLE, y’avait pas de quoi en faire un monde !
DIABLE
Ouais. Leur création est amusante. Mais je ne vois pas très bien ce qu’on va pouvoir faire avec tout ça. Bien sûr, je m’arrangerai pour que les bestioles qui sautent bouffent celles qui grimpent, et celles qui grimpent bouffent celles qui rampent, mais tout ça n’ira pas bien loin...
SATAN
On pourrait mettre des épines aux fleurs...
BELZEBUTH
On pourrait créer des plantes qui donnent de l’urticaire...
LUCIFER
Et puis des fleurs qui mangeraient les bestioles qui viennent les butiner.
BELZEBUTH
Oui ! Et puis les bestioles qui sautent tomberaient dans l’eau et se noieraient, et celles qui nagent crèveraient la gueule ouverte sur les rochers.
LUCIFER
Et celles qui volent se prendraient les ailes dans les branches des arbres...
SATAN
Attendez, j’ai mieux ! Celles qui rampent se feraient écraser par celles qui courent. Le carnage !
LUCIFER
Et la nuit ? Vous imaginez un peu ce qui va se passer la nuit quand toutes ces bestioles n’y verront plus rien. Elles vont se marcher dessus, se cogner les unes contre les autres, écraser les fleurs. Quelle pagaille !
BELZEBUTH
Bah alors, DIABLE, tu vois bien qu’on va pouvoir s’amuser nous aussi !
DIABLE
Mouais... je préfère attendre la suite. Je suis sûr que DIEU va nous trouver un meilleur moyen d’utiliser nos compétences. (À LUCIFER) Retourne au Paradis. J’ai hâte de connaître la suite...
LUCIFER quitte la scène avec son nuage comme camouflage.
NOIR

SCENE 11
Au Paradis
DIEU, MERCURELLE, SEBASTIEN, GABRIEL, CAPRICIA, CHARLOTTE, NICODEME, NARCISSE, MICHAEL, IRIS, MEDARD

DIEU et LES ANGES ont repris leur place. La séance reprend...
DIEU
(À CAPRICIA) Est-ce que vous vous sentez mieux ?
CAPRICIA
Beaucoup mieux, merci. Pardonnez-moi de m’être laissée emporter.
DIEU
Ne vous excusez pas. Ce sont les affres de la création. Vous êtes pardonnée. Bien. Reprenons nos travaux. Nous avons bien progressé. Nous avons les étoiles, les planètes, la verdure, la vie, et toutes sortes de bestioles. Tout cela me paraît parfait. Avez-vous d’autres propositions ?
CHARLOTTE
Est-ce que vous ne pensez pas, Seigneur, que le Monde va être très bruyant avec toutes ces bestioles jacassant à longueur de journée...
DIEU
Exact. Elles n’auront pas la parole.
IRIS
Mais c’est impossible, Seigneur ! Et les messagers des fleurs ?
DIEU
Ah, c’est vrai ! Je les avais oubliés ceux-là. Eh bien j’inventerai pour les fleurs un langage particulier. Etes-vous satisfaite, Ange CHARLOTTE ?
CHARLOTTE
Tout à fait.
DIEU
À propos, Ange CHARLOTTE, je n’ai pas beaucoup entendu vos idées. N’avez-vous pas de proposition à me faire ?
CHARLOTTE
Si. Je pense que le Monde sera vite une foire d’empoigne si nous n’édictons pas des règles très strictes dès le début. J’en ai une collection complète, pour toutes les circonstances. Elles ne servent à rien, ici, bien sûr, puisque tout le monde est parfait. Mais je souhaiterais les mettre en application dans le Monde.
DIEU
Par exemple ?...
CHARLOTTE
Eh bien, tout d’abord, comme nous ne savons pas ce que vont donner nos idées une fois appliquées, je propose que nous choisissions une planète et que nous y testions nos projets. Si tout fonctionne bien, alors nous les réaliserons sur les autres.
DIEU
D’accord. Mais si nous créons des planètes sans les occuper, est-ce que vous ne craignez pas que le DIABLE aille s’y installer ?
CHARLOTTE
Il n’y a qu’à rendre les autres planètes invivables.
DIEU
Bonne idée.
CHARLOTTE
Ensuite, il faut absolument séparer le jour et la nuit. Pas question qu’ils se rencontrent.
NICODEME
Même entre chien et loup ?
CHARLOTTE
Même.
DIEU
Vous n’êtes donc pas hostile à la nuit ... ? Vous ne craignez pas que, le soir venu, le DIABLE essaie de s’emparer de ma Création ?
CHARLOTTE
S’il essaie, vous le démasquerez plus sûrement au matin, lorsque Votre Lumière viendra le surprendre. Vous le chasserez et à force d’être chassé, il finira bien par comprendre que vous régnez aussi sur les ténèbres...
DIEU
Ah bon ! Parce qu’il faudra aussi que je surveille ce qui se passe la nuit ?
CHARLOTTE
Bien sûr.
NICODEME
Pourquoi ? Vous ne pouvez pas laisser votre Création libre de faire ce qu’elle veut la nuit ? Chaque pierre, chaque plante, chaque bestiole vous craindra et vous obéira car vous aurez le pouvoir d’illuminer sa vie ou de la plonger dans l’obscurité. Le Monde ne voudra pas attirer sur lui votre colère. Il restera sage la nuit et pour le récompenser, vous ferez se lever le jour.
DIEU
Vous avez raison. La nuit servira ma gloire et fortifiera mon pouvoir. (À CHARLOTTE) Avez-vous d’autres règles à édicter ?
CHARLOTTE
En effet. Il faut que chaque chose reste à sa place. Une fois pour toutes. Pas question que les fleurs se mettent à sauter, les nuages à ramper, les bestioles à germer et arbres à courir !
DIEU
Absolument. Je créerai donc trois règnes : le règne minéral, le règne végétal et le règne animal... Oh ! J’ai inventé des nouveaux mots ! (À MERCURELLE) Notez-les bien !
MERCURELLE
Vous pensez..., Seigneur !
DIEU
Avez-vous d’autres propositions à me faire ? Non ?... Eh bien, c’est parfait. Vos idées sont excellentes. Je me vois déjà me promenant sur cette planète en regardant les nuages défiler dans le ciel, à l’ombre d’un grand arbre. Ce sera tout à fait charmant. Il ne me reste plus qu’à créer le Monde. Je vous remercie tous. Et maintenant, que la fête commence et que la lumière soit !
NOIR

SCENE 12
Au Paradis
MICHAEL, MEDARD, NICODEME, NARCISSE puis MERCURELLE

Michaël arrive du fond de la salle.
MICHAEL
Mes enfants, c’est extraordinaire ! Le Monde est créé ! Je reviens du Purgatoire. J’ai vu tout à coup le Chaos s’illuminer. J’ai vu les étoiles apparaître, et les planètes. Tout !
NARCISSE
Alors ? à quoi elle ressemble la Terre ?
MICHAEL
Je n’en sais rien. Tu sais, il y a des milliards de planètes. Comment la distinguer des autres ?
MEDARD
Tout de même, avec les nuages, on doit la repérer facilement...
NICODEME
Le Seigneur n’a peut-être pas encore créé les nuages.
MEDARD
Bah !? Qu’est-ce qu’il attend ?
NICODEME
Je ne sais pas. L’ange Sébastien lui a fait un planning très serré. Chaque chose viendra en son temps.
MICHAEL
Ils n’ont toujours pas fini ?
NARCISSE
Toujours pas. Ils se sont enfermés tous les deux et on ne les a plus revus.
MICHAEL
Ah ! Qu’ils se dépêchent ! J’ai hâte d’aller voir sur Terre ce que tout ça donne.
NARCISSE
Ah bon ? Tu as vraiment envie d’y aller ?
MICHAEL
Bien sûr ! Pas toi ?
NARCISSE
Ça ne me dit plus rien. Créer, c’est amusant, mais après... Et puis j’ai l’impression que je ne me ferai jamais à cette boule qui tourne tout le temps. On doit attraper le mal de mer très vite.
MICHAEL
Je ne te comprends pas. Tu n’as pas envie de voir le Soleil se lever et inonder la Terre de sa lumière ? Tu n’as pas envie de le voir se coucher ? Ça doit être magnifique, ce disque énorme suspendu dans le ciel rougeoyant qui plonge doucement derrière l’horizon.
NICODEME
Tu as beaucoup d’imagination...
MICHAEL
Oh ! Vous n’êtes vraiment pas chics. Mais toi, Ange Médard, tu iras les voir tes nuages accrochés dans le ciel...
MEDARD
Moi, tu sais, je suis un chercheur. Ce qui m’intéresse, c’est de chercher. Quand j’ai trouvé ce que je cherchais, ça ne m’intéresse plus.
MERCURELLE entre en scène, très excitée.
NARCISSE
Alors ? Où en sont-ils ?
MERCURELLE
Je n’ai jamais vu le Seigneur dans un état pareil ! Il vient de craquer...!
LES ANGES
Oh !
MERCURELLE
Je vais lui chercher un remontant.
MEDARD
Est-ce qu’il a eu le temps de créer les nuages ?
MERCURELLE
(Sortant de scène) Je ne sais pas. Excuse-moi, je suis pressée...
MICHAEL
Pauvre Seigneur. Il ne tiendra jamais le choc !
NARCISSE
C’est juste un coup de pompe. Créer le Monde, c’est tout de même pas une mince affaire !

SCENE 13
Au Paradis
MICHAEL, MEDARD, NICODEME, NARCISSE, SEBASTIEN. Puis MERCURELLE.

Sébastien, sortant du nuage de DIEU, entre en scène.
LES ANGES
Alors ? Alors ?
SEBASTIEN
Rassurez-vous. Tout va bien. C’est juste une petite baisse de forme. (Un temps) Mes amis, on a fait le plus gros.
MICHAEL
Raconte !
SEBASTIEN
Eh bien, tout s’est passé comme prévu. Le Seigneur a d’abord créé la lumière, et il a trouvé que c’était bien. C’était le premier jour.
NICODEME
Je savais que ça lui plairait.
SEBASTIEN
Puis il a dit : « Qu’il y ait une étendue entre les eaux et qu’elle séparent les eaux d’avec les eaux ».
MICHAEL
Qu’est-ce que ça veut dire ?
SEBASTIEN
Rien, c’est une formule. Ensuite, il a fait l’étendue et l’a appelée « Le Ciel ». Le second jour était bouclé. Il y a eu un soir puis un matin et il a dit : « Que les eaux se rassemblent et que le sec apparaisse ». Il a appelé les eaux « la mer » et le sec « la terre ». Et il a vu que c’était bien.
MEDARD
Bien sûr ! Surtout qu’avec de l’eau et de la chaleur, on peut faire...
LES ANGES
... Des nuages ! On sait !
SEBASTIEN
Vous l’auriez vu, il était tout excité. Il a dit : « Que la terre produise de la verdure ».
MICHAEL
L’ange IRIS sera contente...
SEBASTIEN
C’était tout pour le troisième jour. Ensuite, il a dit : « Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel pour séparer le jour d’avec la nuit ».
MICHAEL
Oui ! Je les ai vus du Purgatoire.
SEBASTIEN
C’est pas mal, hein ?
MICHAEL
Fantastique ! Remarque, j’aimais bien aussi les petites lueurs. Vues d’ici, les étoiles font un peu tape-à-l’œil.
MEDARD
Qu’est-ce qu’il a fait d’autre ?
SEBASTIEN
Deux grands luminaires. L’un pour éclairer la Terre ; l’autre pour présider à la nuit.
MICHAEL
Ça y est ! Je vois où est la Terre maintenant. Je me souviens des deux luminaires. Ça m’avait frappé.
SEBASTIEN
Le petit luminaire, c’est une idée à moi. Il ne voulait pas que l’obscurité soit totale. Il était prêt à renoncer à la nuit. Alors, je lui ai suggéré d’installer une espèce de veilleuse.
NICODEME
(Se jetant au coup de Sébastien pour l’embrasser) Oh ! Tu es formidable ! C’est si joli la nuit !
SEBASTIEN
Ainsi s’est terminé le quatrième jour. Il y a eu un soir et puis un matin et il a fait les poissons qui nagent et les oiseaux qui volent. À partir de ce moment-là, j’ai senti qu’il n’allait plus très bien. Il s’est arrêté. Il a décidé qu’il y aurait un nouveau soir et un nouveau matin. Comme ça, il a pu récupérer un peu. Et on a continué avec les autres bestioles. Il a créé celles qui courent, celles qui rampent et celles qui sautent.
NICODEME
Et après ?
SEBASTIEN
Après ? Rien. Il venait tout juste de terminer la grenouille quand il a perdu connaissance. Ses nerfs ont lâché. J’ai appelé l’ange MERCURELLE pour qu’elle aille lui cherche un remontant.
NARCISSE
Tu devrais peut-être aller voir comment il va maintenant.
SEBASTIEN
Non. Il a repris connaissance. Il m’a demandé de le laisser seul un instant.
MERCURELLE entre en scène, tenant une bouteille de Cognac à la main.
MERCURELLE
Ça y est, j’ai trouvé le Cognac... Devinez où... Chez l’ange CHARLOTTE !
LES ANGES
Oh !
MERCURELLE
Elle l’avait confisqué à LUCIFER.
LES ANGES
Ah !
MERCURELLE
Ça va lui donner un petit coup de fouet.
MERCURELLE sort de scène.
MEDARD
Pauvre Seigneur ! J’espère qu’il ne va pas nous claquer entre les doigts.
NARCISSE
Tu es stupide. Il est increvable...
MEDARD
Peut-être. Mais il peut rester handicapé pour le restant de l’éternité.
NICODEME
Il en a vu d’autres. Moi, j’ai confiance.
MICHAEL
Taisez-vous, le voilà...

SCENE 14
Au Paradis
MICHAEL, MEDARD, NARCISSE, SEBASTIEN

DIEU entre en scène, titubant un peu. NARCISSE et NICODEME se précipitent vers lui pour le soutenir et l’aider à s’asseoir.
NARCISSE
Vous n’allez pas bien, Seigneur ?
DIEU
Si, si, très bien, mais je n’ai pas l’habitude de boire d’alcool. Un petit verre et hop ! Bouh ! Quelle affaire ! Je n’ai jamais autant travaillé de ma vie !
NICODEME
Mais le Monde est créé, maintenant. Vous devez être content, Seigneur.
DIEU
Eh bien, non, je ne suis pas content du tout. Vous ne devinez pas pourquoi ?
LES ANGES
(Entre eux) Non ?
DIEU
Ne faites pas les innocents. J’ai créé le Ciel et la Terre, et tout ce qui vit dessus. Et je sens que ça ne va servir à rien, parce que vous n’avez pas du tout l’intention d’y aller...
NARCISSE
Mais nous irons, Seigneur. Nous irons tous. Peut-être pas tout de suite. Nous n’avons jamais vu le Monde que sur des dessins ; nous ne savons pas ce que cela peut donner en vrai. Les plus téméraires iront les premiers sur Terre et les autres suivront.
DIEU
Que le Ciel t’entende, Ange NARCISSE !
MEDARD
Moi, je ne sais pas si je pourrai vivre dans un Monde sans nuages.
DIEU
Mais je les ai créés vos nuages, Ange Médard.
MEDARD
Oh, Seigneur ! Vous êtes formidable !
DIEU
Je suis trop bon, oui. Et je ne suis pas récompensé.
NARCISSE
Moi, j’ai peur de la nuit. Si je descends sur Terre, je rentrerai avant le coucher du Soleil. J’ai des frissons rien qu’en imaginant toutes ces bestioles rôdant autour de moi dans l’obscurité.
NICODEME
Sans compter qu’on ne sait pas nager.
MEDARD
Je me demande si toute cette eau c’est pas mauvais pour la santé.
DIEU
(À Sébastien) Tu les entends, Ange Sébastien ? Quand je pense au mal que je me suis donné pour faire de la Terre un Paradis ! Ah, vraiment ! Je ne suis pas payé de ma peine ! Vous êtes des vauriens ! Des vauriens ! Des vauriens !
MERCURELLE
Calmez-vous, Seigneur. Votre cœur !
DIEU
Vous avez raison, Ange MERCURELLE. Ecoutez-moi bien : si aucun de vous ne me fait la promesse d’aller sur Terre, j’abandonne tout.
LES ANGES se regardent silencieusement.
MICHAEL
Moi ! Je vous le promets, Seigneur !
DIEU
À la bonne heure, Ange Michaël ! Je savais que je pouvais compter sur vous. Je vais me remettre au travail. Il n’y a plus que quelques détails à régler.
NARCISSE
Attendez, Seigneur. Vous n’allez pas terminer votre Création sur la grenouille !
DIEU
Pourquoi pas ? J’ai créé des choses bien plus ridicules.
NARCISSE
Certainement. Mais je suis sûre que vous avez envie d’achever votre œuvre sur une espèce de bouquet final, d’apothéose.
DIEU
(À MERCURELLE) Il est vraiment très bien cet ange NARCISSE. (À NARCISSE) Eh bien, quelle est votre idée ?
NARCISSE
Mon idée — je ne comprends pas que personne n’y ait pensé plus tôt — mon idée, c’est l’Homme !
DIEU
Allons donc ! Qu’est-ce que c’est que ça, l’Homme ?
NARCISSE
C’est l’animal le plus fort, le plus beau, le plus intelligent de la Création.
DIEU
Il rampe ?
NARCISSE
Oh, non ! Il marche debout, la tête haute, la démarche fière. Et pour rien au monde, il ne mettrait un genou à terre.
DIEU
Voilà un animal bien orgueilleux !
NARCISSE
Plus que vous ne l’imaginez, Seigneur. Car il sait qu’il est le plus fort, le plus beau et le plus intelligent. Et il s’en vante !
DIEU
Parce qu’en plus, il parle, cet animal étrange !
NARCISSE
Il est le seul à parler. Comme ça, Seigneur, vous l’entendrez louer votre gloire à longueur de journée. Car cette Terre, qui n’est vraiment pas faite pour nous, sera faite pour lui. Il en fera son royaume. Il y régnera en maître absolu. Après vous, bien sûr.
DIEU
(À MERCURELLE) Décidément, il en fait toujours un peu trop, cet ange NARCISSE... Mais ça ne me déplaît pas, à moi...
MERCURELLE
C’est sûr, ça fait toujours plaisir...
DIEU
(À NARCISSE) Et à quoi ressemble-t-il votre Homme ?
NARCISSE
(Lui tendant un miroir) J’ai dessiné son portrait. Le voici, Seigneur. (Elle met le miroir sous le nez de DIEU).
DIEU
Pas mal, pas mal. (À MERCURELLE) Il me rappelle quelqu’un, vous ne trouvez pas ?
MERCURELLE
(Se regardant dans le miroir) Si, un peu.
NARCISSE
C’est normal, Seigneur. J’ai dessiné l’Homme à votre image.
DIEU
Ton idée me plaît, Ange NARCISSE. Ce sera mon chef-d’œuvre, le sommet de ma création. Il terminera très bien mon sixième jour. L’Homme répandra ma gloire sur la Terre. Je lui donnerai une raison pour penser, un cœur pour aimer et un estomac pour digérer. Et s’il n’est pas le plus fort, du moins sera-t-il le plus astucieux. Et lui, il saura apprécier mon Paradis terrestre. Venez, Ange SÉBASTIEN !
NICODEME
Attendez, Seigneur ! Vous n’allez pas laisser l’Homme tout seul sur Terre !
DIEU
Exact. Je créerai donc deux hommes et je leur dirai : « Aimez-vous, croissez et multipliez-vous ! ».
NICODEME
Oh non ! Vous n’allez pas obliger deux hommes à faire ça ! J’ai beaucoup mieux à proposer : la Femme !
DIEU
Allons donc ! Encore une nouveauté !
NICODEME
La Femme est à l’Homme ce que le jour et à la nuit. L’un ne va pas sans l’autre. C’est sa sœur, sa chair, son autre lui-même. Ce sera sa compagne jusqu’au dernier jour de sa vie, le sel de son existence, le piment de ses nuits. Et la mère de ses enfants...
DIEU
La mère de ses enfants ? Comment cela ?
NICODEME
Oh, Seigneur ! Il faut vraiment que je vous l’explique ?
DIEU
Bah, évidemment, je dois tout savoir !
NICODEME
Eh bien, c’est difficile à dire...
DIEU
Ah bon ? Est-ce si terrible ?
NICODEME
Non, mais, comme ça, à froid, devant tout le monde...
DIEU
Mais enfin parlez, Ange Nicodème. Je ne suis pas né de la dernière pluie...
NICODEME
Non, bien sûr. Bon, je vais tâcher d’être claire. Eh bien, voilà : en gros, tout se passera comme pour les fleurs de l’ange IRIS. Vous savez, le petit messager qui va porter la petite graine d’une fleur à l’autre... Sauf que chez les humains, il n’y aura pas de messager et pas de petite graine. L’homme se débrouillera tout seul.
DIEU
Bon. Eh bien, ce n’était pas si terrible à dire.
NICODEME
Raconté comme ça, bien sûr, ça paraît simple. Mais vous n’imaginez pas les problèmes que ça pourra poser. Parce que l’Homme ne connaîtra pas seulement les délices de la chair. Il en connaîtra aussi les tourments.
DIEU
Ah, c’est dommage ! Moi qui voulais faire de la Terre un Paradis.
NICODEME
Oh Seigneur ! Au début, ce sera parfait. L’Homme et la Femme passeront des heures à se regarder dans les yeux, à se dire des bêtises, à s’avouer ce qui pourrait bien devenir le plus vieux secret du Monde. Mais plus tard, quand les passions se seront éteintes, quand leurs yeux seront fatigués de se regarder, quand leurs corps seront flétris, qui sait ce qu’il leur restera alors ? La tendresse, peut-être...
DIEU
Tout cela n’est pas très réjouissant... Enfin, nous n’y sommes pas encore ! Bien. Je vais me remettre au travail. Je créerai la Femme avec une côte de l’Homme. Comme ça, ils seront liés à tout jamais. Je vous remercie, Ange NARCISSE et vous, Ange NICODÈME. Grâce à vous, ma Création a trouvé un second souffle. Venez, Ange SÉBASTIEN, nous avons beaucoup de travail. Vivement le septième jour que je me repose.
NOIR
© Christian Julia. 1981. 2008.
Reproduction interdite.

L’édition papier de cette pièce de théâtre est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-1-6.
Dépôt légal : Décembre 2008.

Vous pouvez télécharger la version PDF de cette pièce de théâtre
pour une lecture sur une liseuse :

Ce texte vous plaît ? Aidez-moi à animer ce site en me faisant un don
sur le site sécurisé de PayPal :