Christian Julia
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Ces vies dont nous sommes faits
Prologue

La scène se déroule en mai 2010, pendant le week-end de l’Ascension. Avec mon amie Claude et des copines à elle, nous marchons depuis trois jours sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Nous sommes partis de l’abbaye de Vézelay et nous avons parcouru cinquante kilomètres : un petit pas pour Compostelle, qui comporte mille sept cents kilomètres, mais un grand pas pour nous, sexagénaires urbains sans condition physique débordante, mais déterminés. Nous sommes pourtant très fiers de notre exploit. Sur ce chemin, les sensations sont très intérieures, même si les souffrances sont, elles, très physiques.

Nicole, une des amies de Claude, m’a expliqué qu’elle tirait les cartes de temps en temps. Elle utilise le tarot de Marseille, mais pour les interprétations, elle se fie plutôt à Jodorowsky. Son approche du tarot est plus moderne, moins anxiogène. Il est vrai qu’avec sa faucheuse, son pendu, son diable et bien d’autres horreurs surgies de la nuit des temps, le tarot fait peur. D’autant qu’il est d’une redoutable pertinence. Posez une question, tirez une carte au hasard, la réponse vous surprendra !

J’ai très envie de demander à Nicole de me tirer les cartes. Voilà bien longtemps que je n’ai pas cherché à lever un coin de mon destin. Il y a vingt-cinq ans, oui, je fréquentais assidûment les médiums, plus volontiers d’ailleurs pour connaître mon passé que mon avenir, mais depuis des années je préfère ne pas savoir ce qui va m’arriver. Une question pourtant me taraude l’esprit depuis quelque temps. Je suis un passionné d’écriture. Tout au long de ma vie, j’ai exploré à intervalles réguliers de nouvelles formes d’écriture : des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre, des scénarios, de la communication d’entreprise, des sites Internet. Et le plus souvent, ce qui a marché, ce sont les commandes que l’on m’a passées. Tout ce que j’ai créé par moi-même a été un échec. Quel que soit le domaine, mes projets personnels n’ont pas abouti. Et cette question m’intrigue. Pourquoi ce défaut de concrétisation ? Est-ce que cela a un rapport avec mes vies antérieures ? Je ne serais pas assez incarné et pour réaliser des choses, je serais contraint de m’associer avec d’autres personnes bien incarnées, elles ?

C’est la dernière soirée de notre randonnée. Le lendemain dimanche, nous allons reprendre nos voitures et rentrer à Paris, fourbus, mais contents. Nous avons élu domicile dans la sympathique maison d’hôte d’un minuscule village sur le chemin. L’hôte est habituée aux pèlerins. Notre groupe compte neuf personnes, quatre couples et moi, éternel solitaire. La maison accueille aussi un autre pèlerin, qui fait le voyage à vélo. Il a soixante-treize ans et parcourt cent kilomètres par jour ! Il a travaillé toute sa vie dans l’imprimerie et a bien connu Claudel. « Monsieur Claudel » dit-il respectueusement en parlant de lui. Alors, je demande à Nicole si elle veut bien me tirer les cartes à sa manière. L’avantage est que je ne la connais pas très bien et elle ne me connaît pas très bien non plus. Nous avons sympathisé un peu chemin faisant, c’est tout. Les interprétations ne risquent pas d’être faussées.

Nicole accepte de s’isoler avec moi un moment dans la petite chambre très monacale que l’on m’a affectée : un petit lit, une chaise, une petite table, une armoire. Je vais chercher une autre chaise dans la grande chambre d’à côté, celle d’un des couples.

Nous nous installons. Nicole mélange les cartes puis elle m’en fait tirer sept. Ce premier tirage est une sorte d’état des lieux rapide : mon ambiance intellectuelle, physique, affective, sociale, sexuelle, même. Pas de prédiction. Juste un point d’actualité sur ces éléments. Tout ce qu’elle me dit me paraît assez juste. C’est plutôt encourageant. Vient alors le moment de poser ma question : « Dois-je concevoir des projets personnels ou continuer à développer les projets des autres ? ». Nicole me demande de tirer cinq cartes : la première me concerne, la seconde concerne mon projet, la troisième montre ce qui bloque la réalisation de mon projet, la quatrième ce qui peut lever le blocage et la cinquième est la synthèse de toute l’affaire. Le tirage est sans appel. La première carte, celle qui me représente, est la Maison Dieu. Il y a là, selon Nicole, une incitation à faire la fête, à rechercher le plaisir. Mon projet est représenté par la carte du Jugement. Nicole y voit une résurrection, un retour aux sources quand on a parcouru beaucoup de chemin et que l’on revient à l’essentiel. Ce qui bloque la réalisation d’un projet personnel, c’est la mise en avant de soi, symbolisée par le Soleil. C’est l’obstacle. Il est exact que dans la plupart des projets « personnels » que j’ai mis sur pied ces dernières années, j’ai soigneusement évité de me mettre en scène, je me suis caché derrière d’autres personnages, d’autres situations. Parfois même je me suis totalement oublié pour mettre en avant les autres. « Timidité ou orgueil ? » me demande Nicole. Plutôt le sentiment que ma vie sort un peu de l’ordinaire et que je ne vais pas pouvoir me faire comprendre. Ce qui doit lever ce blocage est symbolisé par la carte de l’Empereur, signe de stabilité, de concrétisation des projets. Il faut avancer avec détermination et persévérance.

Toute la nuit, dans l’inconfort de mon petit lit de passage, je repense à cette idée : se mettre en avant. De la timidité ou de l’orgueil ? Un peu des deux sans doute. Il y a bien une histoire que je n’ai jamais racontée. Ce n’est pas une fiction, c’est le récit d’une partie de ma vie, c’est l’aventure spirituelle que j’ai vécue à partir de 1987, il y a vingt-trois ans ! Au fil des heures, dans l’inconfort du petit lit de passage, je me persuade que je dois sauter le pas, oser raconter cette histoire. Seuls mes amis les plus intimes sont au courant. En général, je n’en parle pas. Je crains trop de passer pour un fou ! Tout ce qui touche aux croyances religieuses et au paranormal est à manier avec beaucoup de précautions. On touche à l’essentiel, et le terrain est miné, je le sais.

En même temps, cette aventure, je l’ai vécue, elle est réelle, c’est la mienne. Bien sûr, la raconter va m’obliger à me dévoiler, à parler d’événements très personnels, à révéler mes pensées les plus intimes. C’est risqué. Je sais par expérience que les aventures de l’esprit sont extraordinaires quand on les vit, mais terriblement fades quand on les écrit. Comment faire autrement ? C’est ainsi. C’est le prix à payer. Faut-il se taire parce qu’on ne pourra pas fidèlement transmettre l’indicible ? Rien ne vaut l’expérience vécue par chacun, certes, mais si l’on ne soulève pas un coin du rideau, qui osera s’aventurer sur ces chemins si peu fréquentés ? L’idée inverse s’impose à mon esprit : quand on a vécu de telles choses a-t-on le droit de ne pas les raconter ?

Sans doute le moment est-il enfin venu.

Dans l’étroit lit de passage, je ne trouve pas le sommeil. Sans trop savoir si mon inconfort vient du matelas ou des révélations du tarot ! Ou des deux. Je commence à repenser à ce mois de juin 1987, quand tout à commencé. À cette époque, je suis très lié avec Isabelle, une comédienne rencontrée quatre ans plus tôt lorsque je jouais dans une troupe de théâtre amateur. Isabelle est une jeune femme blonde, pleine de vie, très mobile, avec de magnifiques cheveux longs bouclés, presque féline (chatte ou tigresse, selon les moments...), très gracieuse (elle faisait d’ailleurs de la danse). Nous ne sommes pas amants et pourtant nous nous comportons en permanence comme si nous étions mari et femme. Plus troublant encore, nous avons le sentiment profond que nous avons toujours été mari et femme. De toute éternité. Cette disposition gêne énormément nos vies affectives. Ses amants sont agacés par notre trop grande complicité. Isabelle n’arrête pas de leur parler de moi. Et de mon côté, je trouve dans cette situation insolite un alibi parfait pour masquer le vide de ma vie privée.

Quelque chose n’est pas à sa place. La réalité de notre relation n’est pas en accord avec ce vécu intérieur, très fort. Tout ceci ne crée aucun souci entre nous, au contraire. Nous ressentons juste le besoin de nous libérer de ces fantômes. Nous n’en avons jamais parlé. Et ce samedi de juin, quatre ans après notre rencontre, n’y tenant plus, je veux évoquer avec Isabelle cette étrange impression que nous avons toujours vécu en couple. Depuis la nuit des temps.

Un peu hésitant, je décroche mon téléphone cet après-midi-là et l’appelle. D’emblée, sans me laisser le temps d’exposer l’objet de mon coup de fil, elle me dit qu’elle aussi veut me parler. Ah bon ?! Je la savais un peu médium, mais à ce point. Et aussitôt, elle débarque chez moi. À peine installée dans le séjour, elle lâche :

— Moi aussi, j’ai l’impression qu’on a toujours été mariés !

Comment avons-nous eu la même pensée au même moment ?

Nous discutons des heures et des heures sur ce sujet. Même si je n’ai jamais vraiment étudié de près la réincarnation, je ne suis pas nécessairement fermé à cette hypothèse qui me paraît en la circonstance la plus plausible. J’ai adopté les principes d’Edgar Allan Poe quand il joue les inspecteurs dans ses récits : n’ayons pas d’a priori, si la seule explication d’un phénomène est la plus folle, acceptons-la ! Si nous menons aujourd’hui une vie de couple alors que nous ne sommes pas en couple, c’est sans aucun doute qu’une vie antérieure où nous avons été mariés vient « parasiter » notre vie actuelle. Nous décidons donc, sur-le-champ, de mener une enquête pour déterminer dans quelle vie antérieure nous nous sommes déjà rencontrés.

C’est ainsi que démarre mon aventure à la découverte de mes incarnations précédentes. Il est évident que j’ai immédiatement été guidé dans cette exploration, car de multiples « hasards » se sont aussitôt manifestés. Cette exploration a duré près de dix ans, elle m’a incité à changer de métier, à changer de vie, elle a provoqué en moi une profonde métamorphose, ouvert la porte à toutes sortes de nouvelles vies qui étaient tapies en moi. J’ai découvert le sport, d’abord le football, puis la boxe, et par la boxe, l’insertion sociale et la vie dans les cités de la région parisienne. Un voyage inattendu aux multiples rebondissements ! C’est ce voyage initiatique au cœur non seulement des mondes invisibles, mais aussi de la plus dure réalité de notre époque que j’ai souhaité aujourd’hui raconter dans le détail.

© Christian Julia. 2013.
Reproduction interdite.

L’édition papier de ce récit est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-7-8.
Dépôt légal : Février 2013.

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