Christian Julia
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Le Temple

Il y avait peu de temps que je m’étais installé dans la région et déjà j’appréciais le charme de ses forêts denses et obscures et la désolation de ses landes balayées par le vent et le froid. Ma disparition, un jour d’octobre, ne surprit personne et les autorités locales n’entreprirent aucune recherche.

Un souriant vieillard à la barbe épaisse et au regard d’enfant habitait un peu à l’écart du village. Ayant eu connaissance de ma passion pour les vieilles pierres, il me rendit un jour visite et me révéla l’existence d’un temple dont la remarquable architecture ne manquerait pas d’exciter ma curiosité de jeune chercheur. Nul ne savait à quelle époque il avait été édifié ni par qui. Il trônait au milieu de la forêt et pour s’y rendre, il fallait emprunter un sentier malcommode au sujet duquel couraient toutes sortes de légendes plus terrifiantes les unes que les autres. Certaines prétendaient même qu’il n’avait pu être tracé par une main humaine. Le vieil homme, qui avait lui-même emprunté ce sentier sans que rien lui soit jamais arrivé, me conseilla d’ignorer ces fables grotesques et de ne pas hésiter à satisfaire ma passion en allant examiner de près le temple, seul ensemble architectural dont la région pouvait s’enorgueillir.

— Si votre séjour dans la région est de courte durée, me dit-il, vous ne devez surtout pas manquer une telle occasion d’enrichir vos connaissances. Vous serez même le premier à l’étudier de près car nulle part, ni dans les guides touristiques ni même dans les ouvrages historiques sur la région, il n’y est fait allusion. C’est là une injustice qui devra être réparée un jour.

L’enthousiasme du vieillard pour cet élément méconnu du patrimoine local me convainquit sans peine. Je lui proposai de m’accompagner mais à son grand regret il dut refuser.

— Hélas ! Mon âge m’empêche désormais de quitter le village.

Quelques jours plus tard, suivant à la lettre les indications qu’il avait griffonnées sur un morceau de papier, je m’enfonçai dans la forêt dense et obscure qui cernait le village. Bientôt, je parvins au sentier tant redouté. Certes, l’endroit était sinistre et la végétation semblait s’être prêtée au défrichage servilement mais cela ne justifiait en rien les légendes que l’on colportait dans le village et que l’on s’était empressé de me rapporter - avec force détails et avertissements - dès que mon intention d’aller le visiter avait été connue.

Ma progression était aisée et, petit à petit, je tombai sous le charme du paysage. Le silence pénétrant des bois, le vent léger qui tirait la végétation de son immobilité et la faisait onduler selon un rythme particulier, parfois naturel, parfois à contretemps - tout concourait à rasséréner mon coeur et le vider des appréhensions qui, au début, m’avaient habité.

Après quelques heures de marche, je découvris enfin la silhouette imposante du temple. Une nature abondante le recouvrait presque en totalité mais il était encore visible par endroits et je pus constater que la ruine l’avait épargné. Le fronton, de style roman, était orné de bas-reliefs dont le sens m’échappa malgré mes connaissances assez étendues dans ce domaine. Ils représentaient les attitudes assez insolites de personnages aux silhouettes humaines, en quelque sorte d’androïdes, qui semblaient se livrer à un rituel complexe que je ne pus rapprocher d’aucune religion ou d’aucune coutume connue. Au-dessus de ces scènes, sur toute la largeur du bâtiment, étaient sculptées en creux des figures régulières, des cercles, des demi-cercles, des losanges et des carrés qui, tantôt accolés, tantôt espacés, semblaient former des mots. L’ensemble avait l’allure d’une phrase, comme on en trouve souvent sur ce genre d’édifice, une phrase que je m’appliquai à transcrire fidèlement sur mon carnet dans l’espoir de trouver, une fois rentré à Paris, un savant capable de les déchiffrer.

Sous les branchages d’une vigne vierge envahissante et déjà pourpre, se dissimulait un portail de bois, parfaitement conservé, dont les sculptures, très géométriques, achevèrent de me mettre dans l’embarras. Il ne s’agissait pas de signes semblables à ceux gravés sur le fronton mais plutôt de formes complexes où s’entrecroisaient toutes sortes de dessins d’une parfaite harmonie. Je n’avais jamais rien vu de tel et cela ne pouvait se comparer à aucun style connu. Ces symboles donnaient l’impression d’être vivants. Ils parlaient au coeur et non à l’esprit. L’âme semblait, d’instinct, en comprendre le sens mais le gardait secret. Si bien que leur vue éveillait un sentiment confus mais réel, qui tenait la raison à l’écart. Je compris alors les craintes que ce lieu inspirait aux villageois. Il fallait la sérénité d’un vieillard ou la curiosité d’un jeune chercheur pour ne pas être anéanti par l’étrange impression que dégageaient le temple et ses bas-reliefs.

J’eus l’irrépressible envie de laisser mes doigts parcourir les fines gravures du portail. C’est ainsi qu’il s’ouvrit soudain, comme si j’avais déclenché un mécanisme secret. Malgré l’obscurité qui régnait à l’intérieur du temple, je franchis le seuil, répondant à son appel.

Le portail se referma derrière moi et malgré une grande inquiétude je ne fis rien pour tenter de ressortir. Au loin, en effet, brillait une lueur vers laquelle je me dirigeai poussé par une force qui échappait à ma volonté. Je ne sais pourquoi, je ne songeai pas un instant que cette lueur était celle d’une bougie brûlant sur un autel. Il me semblait qu’il s’agissait de l’éclairage lointain d’une autre partie du temple. J’avançai donc dans l’obscurité, guidé par cette lueur. Le sol était d’une étrange consistance, à la fois ferme et élastique. Le silence était total. Je ne percevais même pas le bruit de mes pas. J’avais l’impression de marcher dans le vide, de sorte qu’au bout de quelques instants je ressentis un certain malaise et j’eus la tentation de revenir sur mes pas. Mais comment retrouver le chemin de la sortie dans une telle obscurité ? Je renonçai donc à cette idée et continuai à avancer vers la lueur, mon seul guide et mon seul repère dans ce temple.

Le temps s’écoulait et la lueur grossissait à peine. Je m’interrogeai sur la longueur exacte du temple. De l’extérieur, il ne m’avait pas paru mesurer plus d’une cinquante de mètres de long mais comme la végétation qui le recouvrait était abondante, j’avais sans doute mal apprécié ses dimensions réelles.

Enfin, au bout d’un temps considérable, je touchai au but. La lumière provenait bien d’une autre partie du temple. Mais ce n’était pas une pièce, comme je l’avais imaginé, mais un couloir. Un couloir incurvé dont je ne pouvais voir l’extrémité. Sur le mur de gauche étaient accrochés, à égale distance les uns des autres, des tableaux d’un mètre de côté environ. Ils étaient éclairés par de curieux globes suspendus au-dessus d’eux, qui diffusaient d’une douce lumière, une sorte de phosphorescence. Les tableaux représentaient des visages peints à différentes époques de l’histoire humaine, des barbus hirsutes de la préhistoire jusqu’aux crânes chauves de l’époque moderne. Tous les types d’êtres humains se trouvaient là, reproduits fidèlement par des artistes qui avaient découvert les techniques les plus évoluées de l’art pictural alors que leurs contemporains - du moins pour les tout premiers tableaux - devaient encore en être à dessiner le contour de leurs mains sur les parois des cavernes.

Les êtres représentés étaient tous des hommes. Je ne crois pas avoir vu une seule femme, même si l’ambiguïté de certains visages a pu me faire hésiter parfois. Ils avaient tous à peu près le même âge - une trentaine d’années. Mais la succession des portraits traduisait fidèlement le lent mûrissement de la race. Et d’un visage à l’autre, les regards devenaient de plus en plus graves. Chaque portrait semblait être l’expression d’une époque de notre histoire et en donnait la caractéristique essentielle.

Ainsi, ce que le vieillard m’avait présenté comme un temple dédié à je ne sais quel dieu et construit par je ne sais quel architecte était en vérité une sorte de musée rassemblant les œuvres produites depuis la nuit des temps par des artistes aussi anonymes que leurs modèles. Malgré un examen attentif, je n’ai en effet découvert aucun de ces personnages dont on nous dit pourtant qu’ils ont marqué la marche de l’humanité, et aucun des portraits, par son style, ne m’a fait penser à ces artistes dont les œuvres, pourtant, sont mondialement reconnues et remplissent les musées des grandes capitales.

Qui étaient donc ces inconnus ? Quel collectionneur patient avait rassemblé dans ce lieu réputé maudit autant d’œuvres remarquables ? J’étais incapable de répondre à ces questions, pas plus qu’à toutes celles qui m’assaillirent tandis que je visitais la galerie. J’étais émerveillé et je songeais déjà aux réactions de la communauté scientifique quand je lui ferais part de ma découverte. Était-il possible que le vieillard ne soit jamais entré dans cette galerie ? M’en avait-il sciemment caché l’existence ? Je m’en voulais de ne pas lui avoir posé davantage de questions avant mon départ. Je croyais découvrir une ruine. Il ne m’est pas venu à l’esprit de lui demander s’il était entré lui-même dans le temple. Le portail ne s’est sans doute jamais ouvert à son approche...

Deux heures après mon entrée dans la galerie, je continuais à découvrir de nouveaux portraits. Je détaillai chaque visage, cherchant dans un regard, une expression, un imperceptible froncement de sourcil, ce qui faisait du modèle choisi l’incarnation de son époque. Cette recherche fut vaine, chaque piste s’avérant être une impasse. Mais je dé couvris qu’un détail de chaque portrait était repris dans le portrait suivant si bien qu’ils formaient une sorte de chaîne dont je pouvais identifier chaque maillon mais dont le sens général m’échappait. Il était évident que les artistes n’avaient pas choisi leurs modèles au hasard, et ils s’étaient transmis à coup sûr le secret du choix au fil des générations depuis l’aube de l’humanité. Mais bientôt, à ma grande déception, il n’y eut plus de portraits, plus de lumière opale - rien qu’une suite de globes éteints et de cadres vides attendant les portraits des générations futures. J’avais examiné plusieurs centaines de portraits sans découvrir le secret.

J’aurais pu arrêter là ma visite, faire demi-tour et tenter de retrouver la sortie. Cependant, il me parut que je devais continuer ma visite, fût-ce dans l’obscurité totale. Était-il encore long, ce couloir dont on ne pouvait pas voir l’extrémité ? Combien y avait-il encore de cadres accrochés ? Combien de générations encore allaient figurer dans la galerie ? Ne pas chercher à en savoir plus aurait sans doute été le plus raisonnable, mais je poursuivis cependant ma marche dans l’obscurité, malgré l’absence de lueur au loin pour me guider.

À peine avais-je fait quelques mètres que je ne sentis plus de cadres vides sous mes mains. Une angoisse me parcourut mais, presque au même instant, je sentis le sol se dérober sous mes pas. La galerie se terminait par un imprévisible escalier et je chutai dedans. Je perdis connaissance.

*

Si, au cours d’un de vos voyages, vous séjournez quelque temps dans une région qui ne s’illustre guère par son passé architectural et que, sur les conseils d’un vieillard au regard d’enfant, vous décidez d’emprunter un sentier que nulle main humaine ne semble avoir tracé ; si vous découvrez en pleine forêt un temple magnifique envahi par une végétation rousse et que vous y entrez, répondant comme à son appel ; si vous parcourez une galerie surprenante, en admirant comme je l’ai fait moi-même chacun des portraits qui y sont présentés, ne vous étonnez pas que le dernier soit le mien et que la place soit réservée pour le vôtre. Mais renoncez à comprendre pourquoi depuis des millions d’années, un vieillard aussi vieux que le monde peint ceux qu’il a attirés dans le temple. Ne cherchez pas pour quel collectionneur patient il a entrepris ce travail titanesque. Acceptez votre sort comme je l’ai accepté moi-même, avec la sérénité que vous procurera le bonheur d’avoir été choisi par lui.

FIN
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Cette nouvelle a été écrite en juillet 1971, presque en écriture automatique. Je me suis installé à ma table de travail et la première phrase est venue immédiatement : « J’entrai par hasard dans le temple, répondant comme à son appel » (cette phrase de début a disparu du texte par la suite).

Le sens de ce texte m’a longtemps paru énigmatique mais en 1987, à la suite de mes recherches sur la réincarnation, j’ai compris qu’il décrivait en fait un processus de régression dans les vies antérieures. Les tableaux que le chercheur découvre sur les murs sont sans doute ceux de ses incarnations précédentes...

© Christian Julia. 1971-1984. 2009.
Reproduction interdite.

Le recueil « Le Temple et autres nouvelles » est disponible
en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-5-4.
Dépôt légal : Septembre 2009.

Vous pouvez télécharger une version PDF de ce recueil
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