Christian Julia
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Le Naufragé

Le grand paquebot bleu et blanc a fait naufrage le soir même où je fêtais mon vingt-cinquième anniversaire au restaurant du pont supérieur. Je me trouvais en compagnie d’un passager d’une quarantaine d’années, solitaire comme moi, avec qui j’avais sympathisé dès le premier jour de la traversée. Tout à coup, au moment précis où il a levé sa coupe de champagne à ma santé, le bruit assourdissant d’un craquement sinistre a couvert toutes les conversations et la musique de l’orchestre. La secousse brutale qui suivit précipita tous les clients vers le fond de la salle. Et lorsque les sirènes retentirent et que l’ordre fut donné de sortir sur le pont, chacun tenta de se dégager des tables et des chaises enchevêtrées qui nous avaient accompagnés dans notre glissade. Plusieurs personnes, les plus proches du fond, furent blessées et demandèrent de l’aide pour s’extirper du fatras des meubles.

Au-dehors, une panique indescriptible s’était déjà emparée de tous les passagers. Quant aux membres de l’équipage, ils ne montraient guère le calme et la discipline que l’on pouvait attendre d’eux en pareille circonstance. La distribution des gilets de sauvetage se fit dans le désordre le plus complet, malgré les appels à la raison diffusés par les haut-parleurs, entre deux messages lénifiants sur le sort qui nous était réservé. Chacun essayait d’obtenir le plus grand nombre de gilets possible, espérant ainsi, naïvement, multiplier ses chances de survie. Les hommes en prenaient pour tous les membres de leur famille, ignorant qu’à quelques mètres de là, à un autre point de distribution, leurs femmes en faisaient autant. Et ceux qui n’avaient pu en recevoir les arrachaient à ceux qui en avaient trop. Un des officiers, se rendant compte de la situation, interrompit la diffusion des messages enregistrés, prit le micro pour demander avec vigueur aux passagers de ne prendre qu’un seul gilet. Mais son appel, couvert par le vacarme des sirènes intermittentes et des cris de la foule, n’eut aucun effet.

L’équipage ne put maîtriser longtemps la situation et l’on vit bientôt des dizaines de personnes se précipiter sur les tas de gilets disposés en différents points du bateau. Après une lutte opiniâtre, où j’ai failli périr étouffé et piétiné par la foule qui se pressait de tous côtés, je suis parvenu à m’emparer d’un gilet et je l’ai aussitôt enfilé de peur qu’on me le vole. On procéda ensuite à l’embarquement dans les canots pneumatiques. L’affolement a alors atteint son paroxysme et je ne pourrai jamais oublier les scènes insensées auxquelles il a donné lieu tout au long de l’évacuation du bateau. Le désordre et la précipitation ont rendu inutilisables plusieurs centaines d’embarcations ; des passagers, rendus fous par l’excitation générale, s’acharnaient avec des haches à crever le fond des canots en bois. Des femmes au regard halluciné jetaient dans le feu qui avait pris à l’arrière du bateau toutes les bouées et tous les gilets de sauvetage qui se trouvaient à portée de leurs mains. Ces actes dépassaient l’entendement, mais personne ne songeait à neutraliser les fous qui diminuaient nos chances d’échapper à la mort. J’ai bien tenté d’intervenir. Malheureusement, seul, je n’ai rien pu faire. Très vite, chacun n’a plus pensé qu’à sa survie. Le sauve-qui-peut a été poussé à son degré le plus extrême de cruauté et d’égoïsme. Dans la débandade qui a suivi l’alerte générale, j’ai été séparé de mon compagnon d’un soir. Malgré nos efforts, nous n’avons pu rester ensemble longtemps. La recherche d’un gilet nous a entraînés chacun de notre côté et nous ne sommes pas parvenus à nous retrouver.

Seul, face à cette foule déchaînée, je suis resté maître de moi-même, comme si la catastrophe ne me concernait pas, comme si je la vivais dans un rêve. Un courage que je ne m’étais jamais connu auparavant, même dans des circonstances moins dramatiques, m’a permis de rester calme et lucide, presque froid, sans céder à la folie meurtrière qui avait gagné tous les esprits. Très tôt j’ai compris que je ne pouvais espérer aucun secours de ces êtres effroyables, ni de l’équipage qui, lui aussi, ne songeait plus qu’à sauver sa propre vie, ni de mon compagnon, qui restait introuvable. La foule s’était amassée à l’arrière du bateau qui émergeait encore tandis que l’avant s’enfonçait progressivement dans l’eau. Les passagers attendaient le moment d’embarquer dans les canots, mais quelques-uns n’avaient pas cette patience et sautaient par-dessus bord, d’une hauteur phénoménale, certains sans gilet. La plupart se brisaient les reins ou la nuque au contact de l’eau, ou mouraient d’hydrocution. Ceux qui survivaient tentaient de rejoindre les premières chaloupes descendues à la mer, mais peu réussissaient à s’y hisser : toutes étaient pleines et aucune ne pouvait accueillir un seul occupant de plus. J’ai aussi entendu les cris désespérés de ceux qui avaient sauté sans savoir nager.

Devant ces scènes de folie collective, il m’apparut illusoire de quitter le navire grâce aux canots. Je résolus de me tirer d’affaire par mes propres moyens en gagnant l’avant, là où je pourrais pénétrer dans l’eau sans avoir à plonger. Je courus à contre-courant, à travers la foule éperdue qui se précipitait à l’arrière. J’eus bien du mal à me frayer un passage parmi ces êtres aveuglés. Quel étrange instinct guidait mes pas ? Pourquoi ne me suis-je pas laissé envahir, moi aussi, par la panique ? Pourquoi n’ai-je pas tenté d’embarquer dans un de ces canots de sauvetage ? Pourquoi, au lieu de braver de flot humain ne m’y suis-je pas abandonné ?

J’avais presque atteint mon but lorsqu’un homme interrompit brutalement ma course en me saisissant par les épaules. Craignant d’avoir affaire à un fou, je me suis débattu avec vigueur. L’homme m’a appelé par mon prénom. Je me suis retourné, c’était mon compagnon de hasard. Quand ma surprise fut passée et mon calme revenu, il me demanda :
— Mais que faites-vous ?
— Je vais à l’avant du bateau, lui répondis-je un peu surpris par l’incongruité de sa question.
— Vous n’y pensez pas ! Si vous prenez cette direction, vous n’avez aucune chance de mourir. C’est à l’arrière qu’il faut aller.
— Mais je n’ai justement aucune envie de mourir !
— Vous le regretterez. Pensez qu’une pareille occasion ne se représentera sans doute jamais dans votre existence. Regardez cette foule qui se précipite vers son destin, elle a compris que c’était le moment ou jamais d’en finir. La circonstance est idéale.
— Mais ces gens ne veulent pas mourir ! C’est l’instinct de conservation qui les guide. Ils courent pour sauver leur peau !
— L’instinct de conservation ! Vraiment ? La belle affaire ! Je vous pensais plus lucide. Regardez cet homme en pyjama qui va plonger sans gilet, et cet autre qui saute dans le feu. Croyez-vous sincèrement qu’ils répondent à leur instinct de conservation ? N’avez-vous pas vu tous ces gens qui crevaient les canots pneumatiques ? Des fous, croyez-vous ? Pas si fous. Ils ont compris, eux, parce qu’ils sont plus sensés que vous, que la mort leur lançait un appel inespéré, unique dans une vie d’homme, et ils veulent forcer chacun à en profiter. Moi-même quand je vous ai aperçu fuyant vers l’arrière du bateau, je n’ai pas résisté à la tentation de vous arrêter, de vous ramener à la raison, de vous sortir de votre aveuglement. Pour une fois que la mort s’annonce, nous prévient, nous fait un signe évident ! C’est tellement rare ! Non, jeune homme, vous assistez ni plus ni moins qu’à un suicide collectif. Tout a l’apparence d’un sauve-qui-peut, mais personne ne songe à se sauver. Qu’est-ce qui vous retient donc autant à la vie ? Pourquoi refusez-vous de répondre à l’appel de la mort ? Vous avez une chance unique de disparaître glorieusement, victime innocente d’une catastrophe inexplicable. Personne ne vous en fera le reproche et votre conscience sera apaisée. On accusera le Destin, la Fatalité. On dira : « C’était écrit » et l’on vous trouvera toutes sortes d’excuses pour avoir cédé à la panique. Il n’y aura aucun témoin, aucun survivant pour raconter aux hommes ordinaires ce qui s’est réellement passé cette nuit-là. Voilà pourquoi vous devez renoncer et nous suivre. La nuit est si belle.
— Pour vous peut-être... Mais moi je n’ai aucune envie de me suicider. Vous êtes complètement fou !
— C’est vous qui êtes fou ! Mais puisque vous semblez tellement tenir à la vie, eh bien, vivez ! Tant pis pour vous. Vous regretterez votre obstination. Vous regretterez de ne pas m’avoir écouté.

Il me lâcha un court instant puis me saisit de nouveau par les épaules :
— Une dernière fois, je vous en conjure, ne ratez pas cette occasion formidable d’en finir. Croyez-moi, elle ne se représentera pas de sitôt.
— Laissez-moi. Je veux vivre.
— Soyez tranquille, puisque vous ne voulez rien entendre, je vous laisse. Mais faites-moi le serment de ne jamais raconter ce qui s’est passé. À un de ces jours !

Et il s’abandonna au flot humain qui se ruait vers l’avant du bateau. Quelques mètres plus loin, je le vis monter sur le bastingage, retirer son gilet et, après m’avoir adressé un dernier salut, plonger en souriant dans l’océan glacial. Je le vis se débattre un court instant, puis disparaître. Autour de lui, d’autres passagers sautaient et s’abandonnaient à une mort atroce, le visage illuminé par une terrifiante sérénité.

Allongé sur une porte de cabine, et me servant de mes bras pour ramer, je suis parvenu à m’éloigner du bateau avant que le maelström provoqué par son engloutissement n’entraîne dans les fonds marins les embarcations des rares rescapés. Un silence effroyable s’étendit alors sur tout l’océan.

Aujourd’hui je m’en veux de ne pas avoir suivi mon compagnon. J’erre sur les flots depuis des siècles, sans but, sans fin, sans nourriture, sans sommeil. Et la mort ne vient toujours pas.

FIN
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© Christian Julia. 1971-1984. 2009.
Reproduction interdite.

Le recueil « Le Temple et autres nouvelles » est disponible
en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-5-4.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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