Christian Julia
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Le Feu rouge

Soudain, comme s’il avait senti notre approche, le feu tricolore passa du vert à l’orange puis de l’orange au rouge. Les deux voitures qui me précédaient s’immobilisèrent et celles qui venaient en sens contraire en firent autant à un mètre de nous.

Il était quatre heures de l’après-midi. La recherche de marchés nouveaux pour les produits cosmétiques de mon entreprise m’avait amené à traverser ce pays lointain, connu pour l’esprit de discipline de ses habitants. J’avais terminé ma journée de travail. La ville étape n’était plus qu’à quelques kilomètres. J’avais du temps devant moi. Je m’étais écarté des grands axes routiers pour flâner un peu dans la campagne. Depuis quelques minutes, je longeais de vastes étendues cultivées qui s’étendaient jusqu’à l’horizon. La route était en bon état, pas très large ni très fréquentée, droite comme un i. Dans la monotonie de cet interminable voyage, j’avais trouvé quelque réconfort en pensant à ma femme, Monique, et à mes deux enfants, Lucien et Pauline. Je me disais parfois que mes longues absences devaient perturber leur vie, comme une parenthèse, un moment qui n’existe pas vraiment, un moment tout entier tourné vers le moment suivant, celui de mon retour. Pour eux, j’étais bien décidé à ne pas faire ce métier toute ma vie. J’avais l’ambition de créer ma propre entreprise, ou bien de grimper la hiérarchie vers des postes plus sédentaires. Pour eux.

Le feu me tira de mes pensées d’avenir. Quoi de plus étonnant, en effet, que de rencontrer un feu au beau milieu d’une ligne droite, en pleine campagne ? Surtout qu’il n’y avait strictement aucun carrefour ! Si, bien sûr, il y avait un petit sentier qui coupait les champs en deux à droite et à gauche, mais lui-même ne comportait pas de feux. Cela me confirma que ce pays que je découvrais était vraiment à part et qu’il me faudrait beaucoup d’ingéniosité pour conquérir quelques marchés...

Sans doute ce feu n’aurait-il pas excité davantage ma curiosité s’il était passé au vert au bout d’un laps de temps raisonnable. J’avais lu dans un article qu’en France les responsables de la circulation résoudraient bien des problèmes s’ils pouvaient prolonger la durée des feux rouges à certains carrefours. Mais il y a ce « laps de temps raisonnable » au-delà duquel un automobiliste trouve son arrêt anormalement long. Le feu doit alors passer au vert. Et tant pis si cela complique la circulation, aggrave l’embouteillage et si l’automobiliste est bloqué bien plus longtemps. C’est ainsi, il ne faut pas dépasser le « laps de temps raisonnable ». Mais personne ne sait combien de temps dure un « laps de temps raisonnable ». Cela dépend du moment, du carrefour, du lieu. J’étais dans un pays où le « laps de temps raisonnable » n’était pas le nôtre.

Cela faisait déjà deux minutes que nous étions tous arrêtés de part et d’autre du feu. Il me sembla alors que je trouverais sans doute la raison de cette longue attente dans le message délivré par un panneau à côté du feu. Je sortis mon dictionnaire et tentai de le traduire. Il était écrit : « Attention ! Il est formellement interdit de franchir le feu rouge, même à pied ! ».

Les mots « Attention » et « Formellement » étaient écrits en lettres rouges et grasses pour bien attirer l’attention.

Surprenant message dans un pays où les habitants ont porté à un point extrême le respect de toutes les règles, y compris celles du code de la route ! Était-il utile de leur rappeler qu’un feu rouge ne se franchissait pas ? En fait, je sentais que toute l’utilité de ce message était dans les trois derniers mots : « même à pied ». Qu’est-ce qui motivait une telle accumulation d’avertissements ? Car enfin, quel danger pouvait bien courir un automobiliste en franchissant le feu rouge ? Si un véhicule agricole, ou autre, se présentait sur le petit chemin de terre, le plus distrait des conducteurs le verrait immédiatement et le laisserait passer, ou lui grillerait la priorité ! Quant aux piétons, la circulation sur cette route de campagne n’était pas si dense qu’ils ne puissent pas traverser en toute sécurité. Tout cela me parut extrêmement insolite, et pour meubler l’attente je me mis à imaginer le sort qu’on réserverait à un tel feu rouge en France. Au bout d’une minute à peine, l’automobiliste le plus discipliné le franchirait allègrement, au mépris de l’interdiction portée sur le panneau. Et il est vrai que pour un esprit français, ce feu planté en rase campagne sans raison apparente était un affront à la logique.

Mais ici, l’attitude des conducteurs fut tout autre. D’autres voitures s’étaient agglutinées aux premières arrêtées et déjà, de part et d’autre des feux, se formaient deux longues files patientes. Pas un seul coup de klaxon, pas un seul appel de phare, pas un seul signe de mauvaise humeur. Nous étions sagement arrêtés les uns derrière les autres, attendant dans le calme et la discipline le bon vouloir du feu. Le silence, surtout, me frappait. Pas un bruit. Nous avions tous coupé nos moteurs. On n’entendait que le vent siffler dans les épis de blé, et parfois le bruit d’une nouvelle voiture qui venait s’arrêter derrière les autres.

Au bout de dix bonnes minutes, j’aperçus au pied des feux deux petites boîtes métalliques, de part et d’autre du chemin de terre. La plus éloignée de moi comportait une petite sphère de verre semblable à un œil électronique comme ceux qui commandent l’ouverture et la fermeture des portes de garage. Je pensai tout d’abord que ces boîtes réglaient l’alternance des feux, mais je ne parvenais pas imaginer ce qui déclenchait le mécanisme. Je n’avais vu passer aucun tracteur lorsque le feu était passé au rouge. Sans doute un animal, un chien, avait-il interrompu le faisceau lumineux. Ou le mécanisme s’était-il détraqué pour une raison inconnue. Mais cela faisait plus d’un quart d’heure que nous étions arrêtés.

À bord des voitures, personne ne manifestait la moindre irritation. Personne ne songeait à sortir pour voir ce qui se passait. Chacun restait assis à sa place, stoïquement, de part et d’autre de ces feux absurdes. Comment ces conducteurs et leurs passagers pouvaient-ils être si patients ? Était-ce une épreuve que l’Administration, omniprésente dans ce pays, leur tendait pour tester leur civisme ? Il n’y avait apparemment aucune caméra qui nous espionnait...

Cependant, au bout d’une demi-heure, je vis dans mon rétroviseur le conducteur du véhicule qui me suivait sortir et faire quelques flexions sur la route. Il portait une chemisette blanche et des bretelles rouges qui accentuaient son embonpoint. Pourtant, ses jambes avaient une grande souplesse.

D’autres l’imitèrent et nous fûmes bientôt quelques-uns à marcher sur la chaussée en restant à proximité de nos voitures au cas où le feu passerait soudain au vert. J’étais frappé de voir qu’aucune impatience, aucune inquiétude ne se lisait sur les visages de ces femmes et de ces hommes. Chacun semblait attendre avec résignation que le feu veuille bien nous libérer la voie, certainement aussi mystérieusement qu’il avait décidé de nous la couper. D’un côté comme de l’autre, personne ne songeait à s’approcher du feu, pour chercher à comprendre pourquoi il restait aussi longtemps au rouge. Le temps semblait s’être immobilisé et personne ne s’en plaignait. Il me parut alors que le phénomène devait être connu, que ce n’était pas la première fois que ces feux restaient bloqués si longtemps. Mais dans quelle résignation les habitants de ce royaume puisaient-ils un civisme aussi spectaculaire ?

Certains fumaient une cigarette appuyés sur le capot de leur voiture, d’autres fouillaient dans le coffre ou plongeaient dans le moteur, pour tuer le temps. Une femme profitait de cet arrêt pour cueillir quelques fleurs sur le bas-côté. Des enfants se couraient après entre les voitures. Il commençait à régner une certaine animation sur la route. Le silence pesant des premières minutes laissait la place à une atmosphère plus détendue.

Mais soudain, un cri effroyable s’éleva de notre file. Je me retournai et vis une femme affolée appeler son fils qui, chaussé de patins à roulettes, remontait toute la file et roulait vers le feu. « Reviens ! Reviens ! » criait sa mère, prise d’une angoisse incompréhensible. L’enfant était jeune, il est vrai, mais quel danger courait-il ? Toutes les voitures étaient arrêtées, et si le feu passait au vert, elles éviteraient facilement l’enfant. Pourtant, derrière moi, les gens criaient : « Arrête-toi ! Arrête-toi ! » Les femmes se prenaient les cheveux, les hommes agitaient leurs bras en l’air. J’ai alors compris que quelque chose de dramatique était en train de se produire. Mais quoi ? Je n’en savais rien du tout, mais cela devait être vraiment très grave pour que tous ces gens soient si horrifiés. Sans réfléchir, j’ai bondi sur l’enfant lorsqu’il est passé à ma hauteur et l’ai plaqué sur la route. Le choc a été rude et il s’est mis à pleurer. Sa mère est arrivée bientôt, l’a relevé et lui a administré une violente paire de claques en proférant toutes sortes d’injures et de réprimandes que je n’ai pas comprises. Les regards se sont tournés vers moi tandis que je me relevais et j’ai compris qu’on me remerciait. J’ai surtout compris que l’interdiction de franchir le feu « même à pied » correspondait à un réel danger. Ou alors, ce peuple était d’une incroyable servilité ! Or mes rares contacts des jours derniers ne laissaient pas supposer une telle disposition. Ces gens étaient donc parfaitement au courant de l’intérêt de ce feu à cet endroit.

La mère se confondit en remerciements. J’essayai de bredouiller quelques mots dans sa langue. Je lui demandai pourquoi elle avait eu si peur. Elle ne répondit pas. Je reposai ma question en m’efforçant de soigner ma prononciation. Elle me regarda comme si j’étais un étranger — ce que j’étais d’ailleurs — et me répondit d’une voix grave : « La faille ! La faille ! ». Puis elle retourna vers sa voiture en courant.

La faille ? Quelle faille ? Peut-être avais-je mal compris ? Peut-être avait-elle voulu dire : « Le feu ! Le feu ! ».

Maintenant, c’était une bonne centaine de véhicules qui étaient immobilisés. Cela faisait plus d’une heure que le feu était passé au rouge. Et pendant cette heure si longue, j’avais eu mille fois le temps de regretter de ne pas être resté sur l’autoroute, ou de m’être attardé à la station-service. À une minute près, j’aurais pu passer au vert. J’avais le sentiment que les gens autour de moi connaissaient un secret dont il était convenu de ne rien dire, surtout à un étranger.

Néanmoins, je décidai d’aller interroger un des conducteurs. Muni de mon dictionnaire, j’essayai de lui demander la raison de ces feux. Il comprit ma question, apparemment, mais se contenta pour toute réponse de me sourire. Je lui expliquai tant bien que mal que j’étais étranger. Il se retourna, considéra ma plaque minéralogique et s’exclama : « Ah ! vous êtes Français ! ». J’aurais voulu lui hurler aux oreilles : « Oui, je suis Français ! Et pour un Français, un feu qui reste au rouge plus d’une heure est une absurdité ! ». Hélas, j’eusse été incapable de traduire une telle phrase ! Je me contentai, en désignant le feu, de prononcer le mot « déréglé ». Il reprit le mot et, gravement, il me fit signe de la tête que non, le feu n’était pas déréglé. Il ajouta qu’il fallait attendre, attendre des heures, des jours, si nécessaire ! J’insistai pour qu’il m’explique ce mystère et il répéta le mot de la femme : « La faille ! La faille ! ». Il but une gorgée de bière, me considéra avec beaucoup de compassion, jeta à nouveau un coup d’œil à ma plaque minéralogique et dit : « La faille dans le temps ! ».

Je ne pus lui en demander davantage. Le bruit d’un moteur en folie attira mon attention. Je me retournai et vis au loin une voiture déboîter et remonter toute la file à une allure folle. Le conducteur klaxonnait pour écarter les gens qui se trouvaient sur son passage. On agitait les bras, on faisait de grands signes pour lui dire d’arrêter. En vain. Il fonçait comme un bolide sans se soucier des cris, sans se soucier des avertissements qu’on lui lançait désespérément et qu’il prenait pour des remontrances. C’était un cabriolet blanc, décapoté. À bord, il y avait un homme jeune et à côté de lui une femme aussi jeune. Ils riaient à gorge déployée, ivres de vitesse, ivres de montrer aux autres qu’ils étaient moins stupides qu’eux.

Une panique irrépressible s’empara de la foule. Un conducteur sauta même dans sa voiture et déboîta devant le cabriolet, mais celui-ci l’évita en roulant sur le bas-côté et reprit sa course folle sur la chaussée. Comme pour l’enfant, je savais qu’il allait se passer quelque chose de terrible. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de faille dans le temps ? Une plaisanterie pour étranger ? Pourquoi ne m’avait-on pas prévenu ? Qui était au courant exactement ?

Quand la voiture fut assez près de moi, je m’aperçus que c’était un Parisien ! Bien sûr ! Quel Français aurait pu respecter un feu qui ne respectait pas le fameux « laps de temps raisonnable » ? Je lui criai de s’arrêter. Mais ni lui ni sa passagère insouciante ne furent troublés d’entendre quelqu’un parler leur langue. La jeune femme me salua de la main en éclatant de rire. Le jeune homme poussa un cri de guerre et franchit le feu rouge.

Alors la voiture disparut. Elle se désintégra. Elle se volatilisa.

À l’horreur succéda l’anéantissement. Il y eut soudain un silence effroyable. La foule, pétrifiée d’horreur, regarda le vide entre les deux feux rouges. Puis nous regagnâmes les voitures. Nous attendîmes encore quelques minutes, tous silencieux, tous immobiles, enfermés dans nos voitures, atterrés.

Puis, dans ce silence, on entendit un petit “clic”. Le faisceau lumineux de la borne, après avoir erré je ne sais où, je ne sais quand, dans je ne sais quel monde, dans je ne sais quel temps passé de notre histoire, venait de frapper de nouveau l’œil électronique d’en face. Le feu passa au vert. On remit les moteurs en marche. Les files s’ébranlèrent et la circulation reprit normalement.

Longtemps après cet événement je me demande encore si le conducteur était tout à fait inconscient lorsqu’il a foncé droit sur la foule qui s’était massée de l’autre côté, à la limite du feu. Elle savait, elle, que la voiture ne la heurterait jamais. Savait-il, lui, qu’il ne les heurterait jamais ?

FIN
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© Christian Julia. 1971-1984. 2009.
Reproduction interdite.

Le recueil « Le Temple et autres nouvelles » est disponible
en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-5-4.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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