Christian Julia
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La Citadelle

Dans la citadelle tragique et cruelle, j’attends encore ce soir qu’on vienne me voir. D’un temps passé je garde le souvenir précieux de parents au regard lointain. Rappelée sous d’autres cieux, ils ont aujourd’hui déserté la citadelle dont les grands murs noircis ne protègent plus que moi. Depuis longtemps déjà les paysans des campagnes environnantes ne viennent plus se réfugier à l’ombre de ses tours massives et de ses remparts altiers : des armes diaboliques les défendent désormais mieux que ma demeure et ils ne perdent plus leur temps si précieux à gravir le promontoire pour y trouver asile. Mais s’ils le voulaient, je leur ouvrirais volontiers le lourd portail car je ne leur garde aucune rancune.

Au fond des froids cachots baignés d’obscurité malsaine, il n’y a plus de prisonniers : d’autres lois et d’autres bourreaux policent aujourd’hui la cité des hommes. Restes d’anciens reclus à perpétuité, des cadavres rongés jusqu’à l’os par des animaux que de trop longs séjours dans les souterrains ont rendus aveugles sont les seuls témoignages de ma gloire passée, celle du temps où l’on guerroyait à l’envi et où les coffres de chêne, protégés par de puissantes serrures d’argent, recelaient les tributs des ennemis soumis. Ne croyez pas que pour autant la paix se soit installée sur Terre. Non, au loin, les hommes se battent encore et plus vilement que jadis. Mais un destin contraire m’a écarté du combat. Dépossédé de mes domaines et de mes pouvoirs, je n’inspire plus ni la haine ni la vengeance des usurpateurs. Il y a bien longtemps qu’on m’a démuni et du pillage d’alors, je n’ai pu épargner que la citadelle, dépouille mortelle de ma grandeur perdue. Les chevaliers de ce temps n’ont plus d’honneur et les paysans ont oublié leurs ancestrales frayeurs. On dit qu’une autre guerre est née, une guerre où les armes ne sont plus de fer et où la pourpre des harnais ne sert plus à dissimuler les plaies béantes des chevaux de combat. Quelle rage nouvelle anime donc les guerriers ? Quel tribut font-ils payer aux peuples vaincus ? Quels trophées rapportent-ils chez eux ? De quels exploits émerveillent-ils leurs épouses lorsque, la nuit venue, allongés sur leur couche, la tête appuyée sur leurs seins, ils reprennent leurs forces avant de libérer leur instinct ?

La guerre n’est pas finie entre les humains et ils trouveront encore matière à conflit. Leur imagination, dans ce domaine, ne connaît pas de limite. Je n’ai pas besoin d’interroger l’oracle pour savoir qu’un jour prochain, les cloches des églises du monde sonneront l’heure de l’affrontement final. Les signes avant-coureurs se manifestent déjà : certaines nuits, des ombres furtives rôdent autour de la citadelle endormie puis se tapissent derrière les fourrés et se confondent avec eux dans l’obscurité. Pourquoi se dissimulent-elles ? Sans doute craignent-elles que les vieilles pierres n’abritent des légions entières de robustes soldats prêts à faire déferler sur eux la poix brûlante. Mais les immenses dortoirs n’accueillent plus que des rats, l’avoine des chevaux a pourri, faute de coursiers, et la poix a refroidi. Les bras des catapultes — j’en ai fait l’expérience — ne se détendent plus quand j’actionne les leviers engourdis et que le grincement des jointures traverse l’espace, se répercutant à l’infini sur les hauts remparts. Amies ou ennemies, les ombres disparaissent.

Pourtant, je me prépare à l’éventualité d’une attaque. Aujourd’hui, la poix est prête à brûler et les armes à crépiter. Les murs sont solides et aucun boulet adverse ne les ébranlera. Les cordes des catapultes sont bien bandées. Les arquebuses des magasins d’armes sont restées trop longtemps muettes et je crains que leur mécanisme n’ait fini par se gripper. Aussi, chaque soir, avant de m’endormir dans le grand lit qui fut la couche appréciée des rois et des reines du royaume de France, je vérifie le mouvement des pièces dans leur logement, nettoie le canon et m’assure que la poudre saura encore tonner à la moindre détente. Je suis prêt et je tiendrai bon.

Depuis toujours sans doute j’ai ressenti l’impérieux besoin de reconstituer une chevalerie autour de mon blason. N’ayant pu envoyer de héraut parcourir le monde pour informer les populations de mon projet, j’ai dû me résoudre à attendre le voyageur égaré pour lui faire prêter le serment héraldique et le sacrer chevalier de mon ordre. Mais les chemins sont démarqués et nul ne se perd plus dans les sentiers forestiers. Et si, quelquefois, des visiteurs s’approchent de la citadelle, attirés par sa majestueuse architecture, ils repartent bien vite en voyant les portes closes. Aucun d’eux n’a jamais songé à manifester sa présence ou à m’appeler pour que je lui ouvre.

Alerté par quelque bruit insolite, je me précipite parfois à la porte et, l’oreille plaquée contre les lattes de bois, le cœur pris de palpitations sonores, je devine qu’on traverse le pont-levis, qu’on s’arrête un instant — j’entends le souffle d’une respiration humaine — puis qu’on s’éloigne. Il est regrettable que ces gens manquent autant de curiosité et qu’ils ne veuillent pas s’asseoir à ma table pour partager mon festin de roi.

Mais sans doute croient-ils qu’il suffit de regarder la citadelle pour en connaître l’occupant. Rien n’est plus faux ! Certes, le bâtiment a été construit à l’image de mes ancêtres et donc à mon image (car j’ai tout hérité d’eux) mais tel qu’il est aujourd’hui, il n’a plus rien de commun avec moi. Je ne suis pas de pierre, la lumière pénètre dans mon cœur par des voies plus larges que des meurtrières, mon âme connaît désormais des profondeurs, et ma raison des hauteurs, dont nul architecte ne pourrait dessiner les proportions. Dans la citadelle le temps s’est arrêté, l’éternité et l’instant se confondent dans un infini où je ne cherche plus à me retrouver. L’espace lui-même s’effondre dans le gouffre béant qui ouvre sa gueule noire et édentée à mes pieds. Je m’en approche sans effroi. Les tuiles qui vibrent au vent du nord hurlent la mélodie grossière d’un chant disgracieux, toujours un ton au-dessous, avec lequel je ne suis plus en mesure depuis longtemps. Ceux qui passent craignent sans doute que l’isolement ne m’ait troublé l’esprit et que je ne sois en proie à la pire des folies. Ce n’est pas le cas !

« Entrez, Chevalier, la porte est close, mais non pas verrouillée ; elle est fermée au temps, point aux vivants de votre race. Et si votre cœur, comme le mien, propage dans tout votre corps, par les veines, les artères et les fins capillaires, la sève d’une autre époque, alors je vous ouvrirai et ensemble nous évoquerons la confrérie dont je rêve.

 » Nous abandonnerons sans regret la tragique citadelle et nous partirons sur les routes de France à la recherche d’aventures qui sauront mettre à l’épreuve notre courage et la fermeté de nos bras. En chemin, nous rencontrerons d’autres chevaliers partageant notre idéal. Nous deviendrons peuple entier et nos rangs ne cesseront de croître jusqu’à ce qu’il ne reste plus au monde qu’un petit nombre d’irréductibles qui, sous la menace de nos épées, iront se réfugier dans la citadelle d’où naquit notre fabuleux projet.

 » Roi sanguinaire d’un peuple éphémère, je ferai édifier des cathédrales à la gloire de dieux inconnus dont nous créerons la mythologie. J’obtiendrai par le sang et la violence la reddition de ces sinistres personnages, adulés par les foules, qui avaient cru pouvoir triompher des gens de ma race. Je ferai abattre les portiques d’Athènes, où l’on enseigna une si funeste philosophie. Et si, au fond d’un bois serein, une nuit, guidé par quelque chauve-souris amie, je rencontre le pâle sorcier qui connaît le secret du Phénix, j’ouvrirai les tombes des gisants, lesquels, pour me remercier de les avoir ramenés à la vie, rejoindront en masse notre confrérie. Un blé nouveau poussera dans les prairies, un blé que les jeunes paysans, les manches retroussées, faucheront en chantant un hymne que nous aurons composé un soir de bivouac et que nous aurons appris aux populations rencontrées. J’épargnerai la progéniture métissée de la haine et de l’amour et je condamnerai au châtiment ultime les bâtards légitimés par la reconnaissance aveugle des foules avilies ».

Mais les chemins sont démarqués et personne ne se perd plus dans les sentiers forestiers. Seul dans la citadelle, j’attends, tel le Minotaure, le soldat imprudent d’une armée désunie qui parviendra à me rejoindre en déjouant les pièges semés sur son chemin par des mains hostiles à mon triomphe.

Il n’existe qu’une voie qui mène à moi. Elle est bordée d’églantines et de fraises sauvages et dans les cerisiers en fleurs, des oiseaux chantent tout le jour. Mais comment la retrouver dans ce dédale de routes en trompe-l’œil et d’impasses banalisées ?

N’empêche, dans la citadelle, je garde l’espoir qu’un jour quelqu’un viendra me voir pour que je lui parle de mes projets de confrérie.

À défaut de pouvoir rallier derrière mon panache écarlate des armées fraternelles, je guette le guerrier triomphant qui aura conçu un jour le dessein téméraire de me chasser de la citadelle pour me jeter dans les prisons de l’État — ou pour ajouter à la liste de ses exploits de gloire et de sang mêlés le trophée de ma soumission. Mais pas plus que d’amis, je n’ai d’ennemis. Aimer ou haïr sont pour moi des mots que le vent a vidés de leur sens — à moins que ce ne soit quelque rat caverneux.

Au fil des années, la citadelle orgueilleuse a perdu de son prestige : une végétation tenace a envahi les vastes salles, le salpêtre a rongé les murs, les pierres se sont disjointes. Il pleut désormais sur ma table et mon lit sent le moisi. Pourtant, si frêle que soit la citadelle aujourd’hui, je ne la quitterai pas tant qu’une seule pierre demeurera encore debout. J’y tiens autant que le pirate tient au trésor qu’il a arraché avec effort aux profondeurs marines.

Mais un jour les bulldozers sont arrivés. Monstres glacés d’une civilisation que j’avais fini par oublier, instruments diaboliques d’une loi implacable, ils se sont lancés à l’assaut de ma forteresse avec la brutalité de l’enfant qui s’empare de son jouet. Des guerriers aux armures imperméabilisées et aux heaumes de plastique moulé n’ont pas attendu que je me rende pour crier leurs ordres vengeurs. Aujourd’hui la citadelle s’est écroulée et les hauts remparts qui me faisaient de l’ombre laissent maintenant pénétrer les rayons du soleil, et je suis ébloui. La lumière est trop forte et mes yeux ne pourront la supporter longtemps. Les plafonds des catacombes sont si délabrés que même au plus profond des couloirs l’ombre ne peut plus trouver refuge. Aujourd’hui, partout, c’est le grand jour. Les rayons incisifs me traquent et me débusquent de toutes mes cachettes : je dois me rendre. Dans le fracas des démolitions, j’ai retrouvé mon blason brisé et je n’ai pu retenir une larme de dégoût contre l’époque.

Que dire de mon ennemi, ce triste héros d’un triomphe sans gloire, ce dérisoire vainqueur d’un combat sans péril ? Que dire de son pitoyable projet ? Le plus attristant est certainement son peu de courage. Jadis, n’importe quel guerrier ne se serait pas lâchement retiré du combat après la destruction de mes fortifications. Il m’aurait défié dans un corps à corps sans merci dont Dieu seul eût été l’arbitre. Aujourd’hui, voilà que le diabolique instigateur de cette manoeuvre se satisfait de son instinct destructeur et me laisse errer dans l’immensité. La citadelle n’est plus qu’une sinistre ruine offerte aux vents. Me voilà exproprié, spolié, expulsé, victime d’une croisade sans tombeau, d’un complot sans conspiration, d’une exécution sans procès. Ah ! Que la citadelle était belle ! Comme je gardais l’espoir qu’un jour on vienne me voir !

Je les croyais solides mes remparts de pierre. Je me savais inattaquable derrière eux. Mais les pierres en tombant ont fêlé ma raison de vivre. Le monde me semble sans limites, trop vaste pour le parcourir de part en part. Je connaissais chaque marche des escaliers, chaque dalle des couloirs, chaque pierre des murs, chaque tuile des toits. Je savais quelles serrures les clefs ouvraient, quels paysages on découvrait à travers les meurtrières. Maintenant, j’ignore quel parfum respirent mes narines, quelle étoile indique le nord. Je me demande si l’horizon borne la mer et si, entre la terre et le ciel, on peut marcher debout.

Le monde avait changé et je n’avais pas voulu le croire. Les canons d’hier roulent aujourd’hui sur des chenillettes sans fin, le vacarme des tracteurs a remplacé le sifflement de la faux, toutes les tours ne sont plus des donjons, même si elles en ont encore l’aspect sinistre, les chevaliers de ce siècle ont revêtu des armures de cuir fauve et leurs montures ont la froideur de l’acier. L’élue de leur cœur n’est plus prisonnière de son père. Elle habite une H.L.M. de banlieue et ne reçoit de son guerrier que des hommages vulgaires, que des exploits médiocres. Lequel de ces chevaliers serait entré dans ma confrérie ?

Le monde avait changé et depuis que la citadelle a été mise à bas, je le découvre. Me voilà parti à la recherche d’un nouveau refuge. Mais je crains de ne jamais trouver au hasard de mes pas des remparts aussi solides que ceux que j’ai quittés hier. Pour augmenter mes chances, je me suis détourné des chemins démarqués, espérant me perdre dans les sentiers forestiers. Je suis sans doute condamné à l’éternelle errance, à moins qu’un jour, je ne découvre au sommet d’une montagne erratique, une citadelle tragique et cruelle où un prince réfugié auprès d’une biche fragile et d’un rapace nocturne et silencieux, gardera l’espoir qu’un jour je vienne. Nous avons des choses à nous dire.

FIN
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© Christian Julia. 1971-1984. 2009.
Reproduction interdite.

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en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-5-4.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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