Christian Julia
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Force

Une phrase hantait Force depuis longtemps : « Qu’est-ce que je fais là ? ». Il la notait sur toutes les surfaces qui passaient à sa portée : une voiture un peu sale, le carreau embué d’une fenêtre, un journal qui traînait au café. Il l’avait aussi notée sur la grande glace de l’appartement de Sylvie, avec son rouge à lèvres. Force avait fait l’amour encore une fois avec elle, une dernière fois, et il était parti avant qu’elle ne se réveille car elle n’aurait pas compris pourquoi c’était la dernière fois.

Une nuit, il s’était réveillé à trois heures du matin, il avait enfilé son jogging et avait grimpé sur le toit de son immeuble. Il avait regardé le ciel de Paris, avait pensé aux millions de gens qui dormaient : parmi eux, il se trouvait peut-être une personne qui avait la réponse à sa question, ou qui serait heureux de savoir qu’un autre se la posait aussi. Il avait glissé le long d’une façade et, avec une bombe fluo, il avait écrit sa question : « Qu’est-ce que je fais là ? ». Et puis il était retourné se coucher, en pensant aux éboueurs qui, les premiers, verraient son message.

Le lendemain, il était sorti dans la rue pour jeter un coup d’œil à son message. Des hommes vêtus d’une combinaison blanche s’affairaient déjà pour le faire disparaître. Il avait souri. A la papeterie du coin de la rue, il avait acheté un cahier puis, chez lui, avec tout un cérémonial, il avait écrit sur la première page sa question obsédante : « Qu’est-ce que je fais là ? ». Il aurait aimé ajouter quelque chose, développer sa pensée. Mais la question, ainsi formulée, lui avait paru tout dire.

Il avait pris les haltères et avait fait quelques exercices de musculation. Il avait sué dans l’appartement vide et silencieux, il avait éliminé des brouettes de toxines et avait pris une douche alternativement chaude et froide pour sentir son corps.

Puis il était resté de longues heures, devant sa fenêtre, le front collé au carreau, à regarder les autres corps, en bas, passer dans la rue ou filer dans leurs petites chaises roulantes de cuir et de tôle. Il avait ressenti le froid et avait passé un chandail beige. Il avait ensuite voulu appeler François, mais il avait raccroché le combiné sans composer de numéro. Avec les lettres inscrites sur les touches du cadran, il s’était amusé à composer le début de sa question : Q-U-E-S-T-C-E-Q-U-E. Mais on lui avait répondu que le numéro qu’il demandait n’était plus en service (ou pas encore, il ne se souvenait plus…). Il avait continué : J-E-F-A-I-S-L-A-Q-U.… mais sans plus de résultat.

Il s’était allongé par terre un long moment puis avait rouvert son cahier. Sur la seconde ligne de la première page, il avait écrit une nouvelle fois sa question : « Qu’est-ce que je fais là ? ».

Le téléphone avait sonné mais il n’avait pas répondu. Il avait pensé que c’était Sylvie qui s’était réveillée sans le trouver à côté d’elle. Mais le coup de fil lui avait donné une idée. Il était sorti acheter un répondeur téléphonique et avait enregistré sa phrase en guide de message. Puis, assis sur le bord de son lit, il avait attendu un appel. En vain. Il avait fini par s’enrouler dans sa couette et dormir. De longues heures s’étaient écoulées, et puis la sonnerie du téléphone l’avait réveillé en sursaut. Il avait entendu sa voix poser la question. Puis un « bip-bip » sinistre. L’autre (Sylvie peut-être) avait raccroché. Preuve que personne n’avait de réponse à sa question ou que Sylvie n’avait pas compris.

Puis Force était allé chez son ami François.

Force aimait bien François, car François avait un chien — Filo — qu’il aimait bien. Et Filo aimait bien Force aussi. François tenait une boutique de vêtements et d’accessoires de sport dans le Marais. Son chien, un énorme boxer, restait toute la journée dans l’appartement du haut, au-dessus de la boutique, à s’ennuyer. Force faisait le tour des rayons, regardait les nouveautés puis laissait François à ses clients et grimpait à l’étage retrouver Filo.

Filo, dès qu’il le sentait arriver, courait comme un fou dans tout l’appartement à la recherche de son os en caoutchouc. Quand Force entrait, il trouvait Filo planté au milieu du living, l’os dans la gueule. Et Filo se mettait à grogner, faisant l’impasse sur les civilités d’usage… Ils ne se faisaient jamais la fête. Et pourtant…

Force connaissait le jeu. Il n’allait pas directement vers Filo pour lui retirer le faux os. Il s’approchait de lui en tournant autour, par cercles concentriques de plus en plus étroits. Il contournait les fauteuils, les tables. Lentement, comme dans une danse. Filo ne le lâchait pas des yeux. Il le suivait un peu de la tête puis, d’un bond, se mettait face à lui. Et ainsi, tous les deux tournaient l’un autour de l’autre.

Force, quand il était tout près de Filo, se mettait à genou et continuait d’avancer. Le chien s’écrasait sur ses pattes avant et grognait comme jamais. Il effectuait des petits sauts à droite, à gauche, en avant, en arrière, mais sans jamais vraiment reculer, sans jamais attaquer non plus. Force se mettait aussi à quatre pattes et les deux se regardaient longuement, intensément. Ils savaient que le combat, une fois de plus, allait être rude. Mais ni l’un ni l’autre ne cherchaient à l’éviter. Au contraire ! Enfin, ils allaient savoir pourquoi ils vivaient… !

Force s’approchait. Il étendait ses bras, faisait mine d’attraper l’os. Main droite, main gauche : il décrivait de grands mouvements circulaires autour de lui, vers l’animal, qui ne perdait rien de tout cela, hésitant parfois sur la main à suivre, craignant une feinte. Pour diminuer sa tension, Filo grognait, s’aplatissait, se redressait, sautait à droite, à gauche, en fonction de la main qui s’approchait de sa gueule.

Cette sorte de danse reculait le moment où le combat allait enfin avoir lieu. Le plaisir, l’énergie s’accumulaient en eux. La tension montait. Et puis, soudain, Force saisissait l’os et Filo feignait d’avoir été surpris. La main gauche en avant avait caché la main droite qui allait saisir l’os. C’était la même feinte chaque fois, Filo la connaissait par cœur. Filo serrait alors ses mâchoires comme un étau imprenable. Tout son être, tout son corps, enfin, ne pensait plus qu’à cette seule chose : ne pas lâcher l’os. Et il en retirait une intense jouissance, un formidable apaisement. Et c’était pareil pour Force : tout son être, tout son corps, enfin, ne pensait plus qu’à une seule chose : lui prendre l’os. Et il en retirait jouissance et apaisement. Il ne se posait plus sa question.

L’affrontement était vif, brutal, bruyant, sans pitié. Tout devenait clair et évident pour les deux. Force n’avait nullement l’impression d’être devenu un animal, et Filo n’avait pas l’impression non plus que ce combat le hissait à hauteur d’homme. Non ! D’ailleurs, l’os était faux et ne valait rien.

Ils roulaient l’un sur l’autre, se heurtaient, se griffaient, bavaient, criaient. Qui aurait pu arracher son os à Filo ? Qui aurait pu faire renoncer Force ?

Pendant le combat, il arrivait que des images assaillent l’esprit de Force. Il se voyait dans un parc. Il y avait un bâtiment dans le lointain, à peine visible. Du coup, Force ne savait pas s’il était dans le passé ou dans l’avenir. Il sentait Filo près de lui, très près. Il était nu, ce qui lui interdisait de deviner l’époque par le vêtement. C’était flou, confus, dense et très éclairé. Mais ce n’était pas vraiment une image. Plus une impression du cœur, du corps, qui aurait pris une forme visuelle. Il lui semblait qu’il savait quelque chose. Et il savait que Filo savait aussi cette chose. C’était l’impression que tous deux étaient nus mais qu’ils savaient quelque chose que les autres ne savaient pas. Et ce quelque chose, pour Force, il le voyait comme un jardin, avec des arbres, des fleurs, des parfums, et un bâtiment dans le lointain. C’était fort et calme, comme le sont les secrets essentiels. En bas, François entendait les cris de Force et de Filo. Entre deux clients, il lui arrivait de monter très vite à l’étage. Il savait que Filo et Force ne se seraient jamais fait de mal, mais il ignorait, lui, la chose qu’eux connaissaient, alors il avait peur.

Force, à cause de l’image, finissait toujours par lâcher l’os. Quand François entrait dans l’appartement, il le découvrait allongé, la tête plongée entre ses poings fermés. L’os avait glissé sur le parquet et était venu s’immobiliser entre Force et Filo. Filo savait que Force pleurait.

Force se relevait et redescendait dans la boutique avec François. Dès qu’ils étaient sortis, Filo allait cacher son os. Il avait toujours peur que son maître ne le jette par mégarde. Force en aurait beaucoup souffert, pensait-il.

Ce soir-là, Force écrivit dans son cahier : « Ai encore souffert aujourd’hui ».

FIN
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Écrite en 1998, cette nouvelle m’a été inspirée par une interrogation sur les instincts qui poussent certains hommes à pratiquer des sports de combat et à trouver un sens à leur vie dans cette pratique.

© Christian Julia. 1971-1998-2014.
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