Christian Julia
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Récits
Ces vies dont nous sommes faits
II
Année sabbatique
(1990-1991)
9
Tout changer

Quelque temps après cette sortie astrale un événement se produit à la SFP qui va bouleverser ma vie professionnelle.

Le directeur du centre de Bry-sur-Marne est en effet chargé de prendre la responsabilité des moyens vidéo des Jeux olympiques d’Albertville. Il doit donc quitter la SFP et son poste va être vacant. Informé très tôt de cette nouvelle, bien avant les personnels du film et des studios, je cherche à savoir qui sera son remplaçant. Et j’ai la surprise d’apprendre que le P.-D.G., Philippe Guilhaume, pense à moi pour occuper ce poste. Je fais part de mes doutes à l’un des responsables du service du personnel : je suis jeune et je ne pense pas être prêt pour de telles responsabilités. Mais personne n’entend ma voix. Le P.-D.G. a tranché, l’affaire est pliée. De toute façon, une telle promotion ne se refuse pas, me fait-on comprendre.

Pourtant, cette promotion-là ne m’intéresse pas. Non seulement elle me cloue à Bry-sur-Marne pour au moins quatre ou cinq années, mais le contexte de la SFP à l’époque n’est guère encourageant. Un nouveau responsable d’exploitation vient d’être nommé, mais, sans doute un peu surpris par les méthodes de management de Philippe Guilhaume, il a aussitôt démissionné et le poste est désormais vacant. Hélas, c’était l’échelon juste au-dessus des directeurs de centres. Autant dire que je ne serai en contact qu’avec le directeur général, qui est un homme très occupé.

Cette absence d’un échelon hiérarchique intermédiaire risque d’être difficile à vivre au quotidien. Et puis j’ai un autre souci, interne, celui-là. Un des responsables du centre de Bry-sur-Marne arrive près de la retraite et rêve de devenir directeur. Isolé par l’absence de directeur d’exploitation, j’ai besoin d’un soutien fort dans le service et ce ne sera pas le cas !

Mais lors d’un séminaire de la direction, Philippe Guilhaume officialise ma promotion. Les syndicats sont ainsi au courant et la nouvelle circule dans le centre. Un délégué CGT vient me voir et me fait comprendre que, finalement, si je prends la tête du film, ce sera plutôt bien vu par le personnel. C’est flatteur, mais pas forcément rassurant.

Je ne confirme ni n’infirme la nouvelle de ma nomination. Je sais que la décision est prise, mais, dans l’ombre, j’ai déjà entrepris des démarches pour rencontrer le directeur général et lui faire comprendre que je ne me sens pas les épaules pour un tel poste.

Je ne manque pas de m’interroger plus en profondeur. Cet événement me fait comprendre que j’ai perdu une certaine motivation. Après les expériences que je viens de vivre depuis deux ans à travers les méditations, quelque chose en moi refuse de continuer à aller plus loin dans cette voie et, au contraire, à l’approche de la quarantaine, m’incite à changer radicalement de vie. Mais je n’en ai pas encore pleinement conscience.

Au contraire, à l’époque, mon ego se sent pousser des ailes. J’ai le sentiment d’être en pleine possession de mes moyens, tant personnels que professionnels. Ma gestion du secteur film a été saluée unanimement par l’état-major de la SFP et l’on pense souvent à moi quand un poste de responsabilité est à pourvoir. C’est d’ailleurs cette excellente réputation qui m’a valu la promotion de directeur de Bry-sur-Marne. J’ai vraiment l’impression que ma carrière professionnelle est en train de prendre son envol.

Or, depuis quelques mois, mon frère m’a mis en relation avec une amie productrice, Françoise, qui collabore avec F. Productions, une maison de production spécialisée dans le documentaire d’exploration du monde. Comme elle sait que je cherche à quitter la SFP et que le patron de cette société, Pascal Bensoussan, cherche de son côté un cadre administratif pour restructurer son activité, elle nous a présentés l’un à l’autre et, depuis plusieurs semaines, nous nous rencontrons régulièrement pour définir les contours de mon futur poste. Je serai une sorte de secrétaire général. C’était assez tentant. F. Productions réalise à cette époque un documentaire sur le Tibet dans des conditions très difficiles, elle produit aussi un documentaire d’Antoine de Maximy « perché » sur la cime des arbres en Guyane pour étudier la canopée, et bien d’autres projets, dont l’un nécessitera d’aller récupérer une bande vidéo de la plus grande importance… à Berlin précisément au moment où le fameux mur est en train de « chuter » ! J’ai en tête de concevoir un documentaire sur les expériences spirituelles que je viens de mener, et cette société me paraît une excellente opportunité.

Je démissionne donc de la SFP en septembre 1989. Dans l’intervalle, j’ai eu un rendez-vous avec le directeur général et je lui ai exprimé mes réticences. Quelque temps plus tard, à Bry-sur-Marne, on apprend la nomination au poste de directeur de celui qui en rêvait le plus, ce qui n’était pas mon cas. C’est une surprise. Chacun savait que Philippe Guilhaume m’avait initialement choisi ; il me faut fournir quelques explications…

C’est ainsi qu’à la mi-octobre, je quitte la SFP, non sans un gros pincement au cœur, car j’y ai mené une carrière très variée, j’y ai vécu de très belles aventures et j’y ai rencontré des gens formidables. Mais je sens que ma vie doit maintenant prendre un nouveau tournant et j’ai le sentiment d’être arrivé dans une impasse.

L’expérience à F. Productions est un échec retentissant et douloureux.

Elle est pourtant de courte durée, à peine un mois et demi, de la mi-octobre au début du mois de décembre. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce ratage en beauté : après le départ du responsable de la production, Pascal Benssoussan m’a demandé, en plus de mes fonctions de secrétaire général, de le remplacer. La barque était vraiment trop chargée. J’ai surtout sous-estimé dramatiquement l’importance de l’anglais au quotidien. Les équipes de tournages étaient disséminées dans le monde entier. Il fallait les appeler tous les jours. Or, je ne parlais pas assez couramment anglais pour mener des conversations, envoyer des télex, etc. J’ai donc vécu un stress très important, d’autant qu’une personne à l’intérieur avait très mal accepté mon arrivée, et qu’une autre, à l’extérieur, convoitait mon poste depuis longtemps.

Un matin, complètement épuisé, je me rends à un rendez-vous du côté de Versailles et en chemin, je m’aperçois qu’en fait je dois aller dans un studio à l’opposé. J’ai confondu les deux rendez-vous. Je m’arrête sur le bas-côté de la route, je coupe le moteur et je réfléchis. Une idée s’impose très vite à mon esprit : je suis en train de me perdre, au sens figuré comme au sens propre.

Je démissionne immédiatement. Pascal Bensoussan me demande de rester encore un peu, mais c’est au-delà de mes forces. Je dois m’enfuir au plus vite.

Je pourrais revenir à la SFP. Même si l’aventure F. Productions m’a paru interminable, elle n’a duré que quelques semaines, et je n’ai pas été remplacé à Bry-sur-Marne, mais cet échec à F. Productions m’a précipité dans une très profonde dépression. Je suis victime de ce que l’on appelle aujourd’hui un « burn-out ». Du surmenage, et aussi le sentiment de ne pas être à la hauteur de la tâche qui m’est confiée. Un grand mur se dresse soudain devant moi et je perds totalement confiance dans mes capacités. Je ne me sens plus capable d’assumer la moindre responsabilité professionnelle. Décrocher le téléphone pour simplement prendre un rendez-vous me paraît plus difficile que d’escalader l’Everest. Je suis paralysé par la peur de la faute. Il est alors évident pour moi que je ne pourrai plus jamais travailler. Nulle part. Pour toujours. Précisément au moment où j’avais le sentiment, au contraire, que le plus brillant des avenirs m’attendait. J’avais dans la tête tellement de projets. Et tout à coup, ayant présumé de mes forces, je suis maintenant plongé dans une « nuit obscure ».

Jean-Luc a quitté l’appartement depuis quelque temps et vit désormais avec une amie du côté du 18e arrondissement. Seul, ayant perdu toute énergie et tout goût à la vie, je ne tarde pas à deviner ce qui est en train de se jouer dans ma vie. Cette « chute » brutale au moment où tout semble me sourire, je l’ai racontée en détail dans La Partition de Morgenstein. Alors qu’il a rencontré la femme de sa vie et qu’il vient d’être nommé chef de bureau, Gustave Leforestier commet une imprudence qui le fait chuter. La douce Lucie rompt ses fiançailles avec lui, le directeur de la banque lui demande sa démission et le chasse du logement qu’il lui louait. Il est anéanti.

Comment ne pas me retrouver dans ce début de chapitre :

Commencèrent pour moi les heures les plus pénibles de mon existence. [...] Il me fut impossible de retrouver un travail d’employé de bureau. On eût dit que M. de Guernove avait conseillé aux patrons du quartier de se méfier de moi. Partout, j’essuyais un refus plus ou moins poli. Et plus je tardais à trouver du travail, plus mes chances s’amenuisaient. Ma mine devenait chaque matin plus pitoyable et je m’effrayais moi-même.

Faute de ressources suffisantes, je dus quitter mon hôtel et me retrouvai sans toit, contraint de dormir dehors sans le moindre abri, errant tout le jour dans les rues de Belleville, prenant soin d’éviter les endroits que j’avais fréquentés auparavant. L’hiver n’eut pas pitié de moi. Ma brutale déchéance ne parvint pas à l’attendrir. La température ne remonta pas d’un degré et il me fallut affronter les rigueurs de la saison avec pour seule consolation mon manteau de drap et surtout — achat béni entre tous ! — ma paire de gants fourrés qu’il m’arrivait parfois de regarder longuement comme on se penche avec nostalgie sur un passé révolu, sur une veille histoire déjà lointaine. En choisissant cette paire, je n’avais pas imaginé qu’elle me serait utile à ce point. Je n’avais voulu voir en elle que le symbole de mon bonheur, elle était devenue à présent le réconfort de ma déconfiture.

Certes, je n’en suis pas là, du moins physiquement, mais il ne se passe pas une journée sans que je ne cherche à percer le mystère de mon destin entre les lignes de ce roman. Mon trouble a été immense quand j’ai découvert à quel point il contenait des éléments de la vie de Gérard de Nerval et de Camille Desmoulins, m’ôtant ainsi toute hésitation sur la véracité de ces vies antérieures, ou parallèles. Mais un nouveau trouble m’envahit en lisant mot pour mot le récit de ce que je vis à ce moment-là — j’allais écrire « dans cette incarnation-là ». Je suis en train de « jouer la partition » de Morgenstein. Ce roman — comme je l’ai toujours un peu pensé — est bien prémonitoire. Le processus décrit en 1981 se met en place huit ans plus tard.

Dans cette « nuit obscure » qu’est devenue ma vie, cette conscience m’apporte un certain réconfort et me guide. Après quelques jours d’un désarroi profond et inconsolable, je comprends ce qui se passe. « On » a mis un frein brutal à une vie, et une autre va peu à peu émerger.

J’ai toujours imaginé que je mènerais deux vies. Il m’a semblé qu’en quittant la SFP et en entrant à F. Productions, je mettais en place cette métamorphose. Mais le plan du destin semble très différent… Ce qui s’annonce est en fait un changement bien plus radical et ce qui va se produire est tout simplement imprévisible même si, a posteriori, il m’apparaît évident que les événements ont été méticuleusement programmés de longue date.

Mais, en cette fin d’année 1989, j’ignore ce que le destin ourdit en secret. Dans La Partition de Morgenstein, Gustave Leforestier est poussé par l’exécuteur testamentaire à aller s’installer dans un château où un mystérieux requiem va se manifester. J’imagine qu’un destin semblable m’attend, que je vais être bientôt conduit dans un lieu inconnu où l’on me mettra en présence de quelque chose de totalement inattendu. Mais pour l’heure je me sens dans un grand état de délabrement psychique !

Ayant démissionné, aussi bien de la SFP que de F. Productions, je n’ai perçu aucune indemnité de licenciement et je ne peux prétendre aux allocations de chômage. J’ai quelques économies qui me permettent de « tenir » six mois environ, six mois pour accomplir ma métamorphose et me lancer dans une nouvelle vie. Passé ce délai, s’il ne se produit pas un miracle, je serai à la rue.

« La Nuit Obscure »

Dans cette période très incertaine, plusieurs « aides » du ciel viennent à mon secours. Il y a bien sûr, en tout premier lieu, comme je viens de le raconter, mon roman La Partition de Morgenstein.

Autre aide : dans ma quête spirituelle, j’ai acheté quelques mois auparavant un incroyable livre, La Nuit obscure de Saint-Jean de la Croix, un mystique espagnol ayant vécu dans la seconde moitié du XVIe siècle. Ce livre commente strophe par strophe, vers par vers, mot par mot, un poème, justement appelé La Nuit Obscure dont voici le début :

I
Par une nuit profonde,
Étant pleine d’angoisse et enflammée d’amour,
Oh ! l’heureux sort !
Je sortis sans être vue,
Tandis que ma demeure était déjà en paix.

II
J’étais dans les ténèbres et en sûreté
Quand je sortis déguisée par l’escalier secret,
Oh ! l’heureux sort !
J’étais dans les ténèbres et en cachette,
Tandis que ma demeure était déjà en paix.

III
Dans cette heureuse nuit,
Je me tenais dans le secret, personne ne me voyait,
Et je n’apercevais rien
Pour me guider que la lumière
Qui brûlait dans mon cœur.

IV
Elle me guidait
Plus sûrement que la lumière du midi
Au but où m’attendait
Celui que j’aimais,
Là où nul autre ne se voyait.

V
O nuit qui m’avez guidé !
O nuit plus aimable que l’aurore !
O nuit qui avez uni
L’aimé avec sa bien-aimée
Qui a été transformée en lui !
[…]

À travers ce langage poétique, Saint Jean de la Croix décrit étape par étape le processus de métamorphose d’une âme qui souhaite s’unir à Dieu, « Celui que j’aimais ». Durant ce long processus incertain, l’âme se retire et s’enfonce dans la nuit obscure où elle se purifie, à l’abri des regards, avant de « remonter à la surface », complètement transformée dans une union parfaite avec Dieu.

La Nuit obscure de Saint Jean de la Croix
« La Nuit obscure » de Saint Jean de la Croix. Le cantique de la métamorphose de l’âme.

Ce processus de métamorphose concerne des individus qui ont déjà franchi une première étape vers le divin, comme ce fut mon cas au cours des derniers mois. Les deux années que je viens de vivre ont bouleversé ma vie profonde, ouvert de nouveaux horizons, transformé ma vision de la vie et de la mort. Et l’épisode de la lumière a levé un coin du rideau sur la réalité du « cœur du réacteur », cet amour universel, ce divin en nous. Mais je suis retourné à ma vie quotidienne, sans en changer les aspects essentiels. Au contraire, mon ambition professionnelle m’a poussé à quitter la SFP et à tenter une nouvelle aventure dans la production de documentaires.

J’ai beaucoup médité, beaucoup réfléchi sur les aspects spirituels de mon exploration des mondes invisibles, mais je ne les ai pas « intériorisés », je ne les ai pas vécus dans ma chair. Ils n’ont ébranlé que mon intellect, comme la lecture d’un livre peut nous bouleverser sans que notre vie en soit changée. Les jeux d’enfants sont désormais terminés et me voilà inscrit dans un processus beaucoup plus profond.

Ma « dépression » s’explique très bien par cette « sortie de l’âme » : « Par une nuit profonde / Étant pleine d’angoisse et enflammée d’amour / Oh ! l’heureux sort ! / Je sortis sans être vue / Tandis que ma demeure était déjà en paix ». Mon âme a quitté le monde extérieur, celui des désirs, des émotions, des passions en tous genres. Je ne ressens plus rien, je n’ai plus de goût à rien. Je ne suis plus présent au monde. Mon âme s’est retirée. Il n’est plus question pour moi de continuer à méditer d’un côté et à mener une vie dans l’audiovisuel de l’autre. En entrant en contact l’une avec l’autre ces deux activités ont en quelque sorte provoqué un court-circuit. Il faut désormais que ma vie soit en cohérence avec les révélations que m’ont apportées les méditations.

Il me vient très vite à l’esprit que je dois me mettre au service des autres, car c’est le chemin naturel où l’on souhaite s’engager quand une ouverture spirituelle s’est produite en soi. Se mettre en retrait, donner la priorité aux autres. Pour atteindre ce but, je dois me dépouiller. Me dépouiller matériellement, bien sûr, mais aussi psychologiquement.

Si l’âme quitte ainsi la surface de notre vie pour s’enfoncer par l’escalier secret dans les ténèbres, c’est qu’elle est rassurée sur notre compte : « Tandis que ma demeure était déjà en paix ». Elle sait que l’individu n’est plus agité par les envies, les désirs et les passions. Le processus peut donc commencer, bien à l’abri des tentations du monde. Le fait de n’avoir plus de goût pour rien est aussi une ruse, un bon moyen de se débarrasser de tout, car plus rien ne nous attache. Le grand ménage peut avoir lieu. Ainsi, l’âme, en se retirant, nous rend service. Tandis qu’elle accomplit sa métamorphose, qu’elle passe de la simple « contemplation » du divin, comme je l’ai vécu pendant les deux années de méditation, à une union plus profonde à lui, je peux m’occuper des questions d’intendance en toute liberté !

Je décide donc de faire un grand ménage dans ma vie.

Opération sac-poubelle

Seul dans mon grand duplex de cent vingt mètres carrés, une évidence m’apparaît soudain, avec la violence d’une révélation majeure : je croule sous le matériel. Il y a trop de choses dans cet appartement, trop de livres, trop d’objets, trop de vêtements, trop de tout. Et comme mon âme a déserté ma vie, toutes ces choses m’apparaissent soudain sans objet. Vraiment, j’ai besoin de toutes ces chemises, de toutes ces vestes, de toutes ces chaussures ? Vraiment, ils sont indispensables ces multiples services de table, ces casseroles, ces couverts ? Vraiment, je ne peux pas me passer de tous ces livres, de toutes ces photos entassées dans des albums ou des boîtes de diapos, de tous ces souvenirs, de ces papiers, de ces objets conservés « au cas où » ?

Un autre Christian Julia va naître. Et il doit se dépouiller de tout ce qui a fait sa vie autrefois. J’achète donc une grande quantité de sacs-poubelle et je me mets méthodiquement à tout jeter.

Mais maintenant qu’elle [l’âme] a pris un vêtement de travail, qu’elle est dans les sécheresses et l’abandon, que ses premières lumières se sont éteintes, elle a et elle possède plus véritablement cette vertu si excellente et si nécessaire de la connaissance de soi, elle n’a plus aucune estime ou satisfaction d’elle-même, car elle voit que d’elle-même elle ne fait rien et ne peut rien.

J’éprouve un terrible rejet de ce que j’ai été autrefois. Et de ce passé haï, aucune trace ne doit subsister. Au fond, tout se passe comme si j’accomplissais « vivant » un processus de réincarnation. L’échec de l’aventure F. Productions a été comme une mort. Et maintenant, je dois me défaire de mes anciens oripeaux pour m’incarner dans ce nouveau Christian Julia. Ne m’a-t-on pas dit qu’entre cette incarnation et la précédente, celle de « Sylvie Rouart », je n’étais pas resté dans l’astral suffisamment longtemps pour « digérer » les émotions de cette vie et aborder plus sainement la prochaine ? Ce processus incomplet, je vais maintenant le concrétiser, de mon vivant.

Je passe donc mes journées, n’ayant rien d’autre à faire, à remplir des sacs-poubelle. D’énormes sacs-poubelle. Je vis cela comme une fête. Une fête, oui, car je sais que je fais de la place pour une nouvelle vie. Mais une fête amère quand même, car on ne se met pas à renier ce que l’on a été sans éprouver de la douleur. Comme un deuil.

Néanmoins, j’accomplis méthodiquement ce travail. Petit à petit, mes placards se vident tandis que les sacs-poubelle se remplissent. Je les accumule dans l’entrée, puis je les descends dans le local en sous-sol.

Mon âme en partant a rompu le lien affectif qui m’unissait à ces objets. Ils ne représentent plus rien pour moi. Pire, ils sont soudain devenus un poids insupportable que je ressens physiquement, comme quelque chose accroché à moi qui m’attire vers le fond de l’océan, un boulet, deux boulets, des centaines de boulets. Je me sens réellement lourd, encombré, entravé. J’ai l’impression que mon être, au lieu d’être centré sur moi-même, est éclaté dans tous mes placards, pulvérisé en une multitude d’objets inutiles. Mon corps a pris des proportions gigantesques, comme un poulpe monstrueux, avec des tentacules dans tous les recoins de l’appartement, dans tous les tiroirs, sur toutes les étagères.

Chaque objet me rappelle désormais quelqu’un que je ne veux plus être. Je suis en pleine procédure de divorce avec moi-même, et je jette dans l’allégresse tout ce qui a appartenu à l’autre.

La guérison par l’écrit

Quand je ne remplis pas des sacs-poubelle avec mon ancienne vie, j’écris mon journal intime. C’est une habitude depuis mon adolescence. J’ai ainsi accumulé dans mes placards des cartons entiers de cahiers. Ils sont les premières victimes de mon grand nettoyage. Évidemment. Je ne veux garder aucune trace de ce que j’ai été. Certes, depuis la fin de l’écriture de La Partition de Morgenstein et le début de mes aventures au théâtre en 1981, ma vie ressemble davantage à quelque chose d’heureux, surtout depuis que j’ai commencé la production en 1984. J’ai quand même le sentiment, tout au long de ces années, de m’être un peu rapproché de moi-même. Dans ce grand ménage, tout n’est donc pas à jeter, non. Au contraire, il me semble que l’écriture peut être au centre de ma future vie. C’est, au reste, la seule chose que je me sens encore capable de faire, ma « dépression » m’empêchant toute autre activité professionnelle. Ma nouvelle vie sera nécessairement plus artistique. C’est une nécessité inscrite désormais dans ma chair.

Tout en réduisant méthodiquement en confettis tous mes journaux intimes passés, je m’attelle à l’écriture dans le détail de l’expérience que je suis en train de vivre. Il me paraît que le seul moyen de ne pas sombrer, en dehors de la présence d’amis compréhensibles qui ont suivi mon aventure dans les méditations, est de noircir jour après jour, encore et encore, des pages et des pages.

Je me rends donc au BHV acheter d’énormes cahiers à couverture noire, de ceux qui servent dans les entreprises à noter les inventaires, les suivis de courriers, etc. Il s’agit de registres de la marque Le Dauphin. Je les choisis très épais (quatre centimètres environ), très grands (format A4) et à petits carreaux. Rien à voir avec le petit carnet que l’on peut glisser discrètement dans un tiroir ou dans un placard entre deux pull-overs.

Ces registres, à la vérité, ont quelque ressemblance avec les grands grimoires du Moyen Âge. Inconsciemment, ils me rappellent sans doute mes vies antérieures de moine, ces années passées dans la grande salle d’étude à l’abbaye de Maillezais ou dans celle de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, debout devant un chevalet, et leur taille imposante, qui aurait pu effrayer ma pudeur, au contraire, me rassure. Il me semble que ce format géant va me permettre de descendre en profondeur au cœur de moi-même. Rien ne me limitera. Il y a tant de pages ! Rien ne pourra interrompre mon exploration. Je pourrai la raconter dans le moindre détail, jusqu’au bout ! Et je garderai ainsi le précieux témoignage de ma métamorphose.

Et je me mets, grâce à ces volumineux cahiers, à nettoyer mes écuries intérieures.

L’inconscient, qui mène la danse à mon insu pendant ces heures sombres, souhaite me délivrer des messages, m’aider à comprendre ce qui ne va pas dans ma vie. J’ai constaté un étrange phénomène : souvent le matin, au réveil, mon cœur bat très vite. Si, tout de suite après mon petit déjeuner, je vais à mon bureau et je commence à écrire tout ce qui me passe par la tête jusqu’à ce que j’aie mis le doigt sur le point qui fait mal, alors à chaque fois mon cœur s’apaise. Je mets ainsi peu à peu à jour mes contenus inconscients les plus malfaisants.

Le répit est parfois de courte durée, car bientôt mon cœur se remet à battre douloureusement et je dois me remettre à ma table pour écrire, écrire encore, plonger dans mes entrailles et trancher les nœuds qui entravent ma vie personnelle.

De même que j’ai effectué mes méditations seul, dans mon bain, je suis bien décidé à entreprendre ma propre psychanalyse sans l’aide de personne. Étant écrivain, j’entretiens avec mon inconscient une relation étroite et confiante. J’ai toujours été à l’écoute de mes voix intérieures. Je ne ressens donc pas la nécessité d’une aide extérieure pour accomplir mon processus de métamorphose. Pas de médecins du corps pour m’aider à surmonter ma dépression nerveuse ; pas de médecin de l’esprit pour m’aider à y voir clair dans mes pensées. Juste du papier et un stylo, et parfois aussi un peu d’aspirine.

Il me semble que mon journal intime est un instrument efficace et suffisant pour amener au grand jour ce qui s’agite dans l’ombre et, surtout, garder un contact permanent avec moi-même. Je me raccroche à ces épais registres noirs Le Dauphin comme à des balises en plein océan, de peur de me perdre en route, même si, ayant lu Saint Jean de la Croix, je sais que ce risque n’est pas grand :

[…] On ne doit pas s’imaginer que si l’âme a passé, dans cette nuit et cette obscurité, par toutes sortes de tourments, d’angoisses, de doutes, de craintes et d’horreurs, comme nous l’avons dit, elle ait couru pour ce motif un plus grand danger de se perdre [que dans le monde des tentations] ; au contraire, cette nuit obscure lui a procuré des avantages : elle s’y est délivrée de ses ennemis et elle leur a échappé adroitement, quand ils l’empêchaient toujours d’avancer.

Et c’est dans ce contexte qu’une aide supplémentaire – et pas des moindres ! – me vient en la personne de Carl-Gustav Jung lui-même.

© Christian Julia. 2013.
Reproduction interdite.

L’édition papier de ce récit est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-7-8.
Dépôt légal : Février 2013.

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