Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 7

Pour fêter ce double bonheur, je décidai de m’offrir le soir même la paire de gants fourrés que j’avais vue dans la vitrine du gantier. Ce n’était plus tout à fait une folie à présent. Mes nouvelles fonctions à la banque me permettaient ce luxe et je tenais à marquer cette journée exceptionnelle par un achat exceptionnel de sorte que chaque fois que j’enfilerais mes gants je me souviendrais du jour où monsieur de Guernove avait fait de moi le plus heureux des hommes. Mais c’était aussi un achat très utile, car, le soir venu, le froid avait redoublé de vigueur et l’on nous annonçait un hiver très rigoureux.

Donc, en sortant de la banque, je me rendis chez le gantier. Avant d’entrer, je jetai un coup d’œil au gant fourré qui était exposé pour bien me persuader qu’il constituait le meilleur choix, puis je débarrassai mon manteau de la neige et poussai la porte de la boutique.

Il faisait une douce chaleur à l’intérieur. Une femme, jeune et élégante, coiffée d’un incroyable chapeau à plumes démesurées et portant une robe qui moulait sans la contraindre sa taille de garçon, essayait toutes sortes de paires de gants. Elle hésitait, elle tournait sa main dans tous les sens pour juger l’effet produit par le gant selon l’angle de vue, étendait puis repliait ses doigts pour tester la souplesse de la peau. On devinait que dans sa tête s’agitaient des pensées contradictoires et se pressaient des compromis désespérants. Elle paraissait d’autant plus embarrassée que le prix ne semblait pas pour elle un élément déterminant et qu’elle avait devant elle, étalées sur le comptoir de bois, une multitude de paires toutes plus séduisantes les unes que les autres. Et le boutiquier, un petit homme chauve au dos voûté et au sourire obséquieux, ne cessait d’ouvrir de nouvelles boîtes et d’en tirer de nouvelles paires de gants, rendant ainsi le choix de la jeune femme de plus en plus difficile.

J’étais entré depuis quelques instants déjà lorsque le gantier me salua et m’adressa un clin d’œil complice. Je lui souris pour lui montrer que je compatissais à ses difficultés et pour lui faire comprendre que je n’étais nullement pressé. Cependant, il dit à la jeune femme :
— Si vous le permettez, Mademoiselle, je vais servir ce monsieur pendant que vous réfléchissez.
— Laissez, laissez, lui dis-je sur un ton très généreux, j’ai tout mon temps.

La jeune femme se tourna vers moi et je vis alors son visage : un doux visage délicat, mais sans véritable beauté, qui me fit penser à celui de Lucie.

— Excusez mon indécision, me dit-elle sur un ton désolé. Je vous promets de ne pas en avoir pour longtemps. Mais entre toutes ces paires, je ne sais laquelle choisir.
— Eh bien, si vous voulez mon avis, dis-je en m’approchant du comptoir, ces gants de daim gris me paraissent vous convenir tout à fait.
— Monsieur a raison, dit le gantier, tout heureux de mon intervention.
— Si vous le pensez tous les deux, dit la jeune femme, je prendrai donc cette paire.
— Soyez rassurée, Mademoiselle, dit le gantier en replaçant les gants de daim dans leur boîte entre les plis d’une feuille de soie, vous faites un excellent choix. Vous pourrez les porter en toutes circonstances. Le gris s’harmonise avec toutes les couleurs.

Ce n’était naturellement qu’hypocrisie. Le gris ne s’harmonise pas avec toutes les couleurs. Mais l’homme connaissait son métier et j’imagine volontiers qu’il aurait eu une petite phrase apaisante quel qu’eût été le choix de la jeune femme.

Il l’entraîna vers la caisse. Elle paya et sortit du magasin en nous saluant tous les deux. En l’espace d’un éclair, le gantier rangea toutes les paires de gants dans leurs boîtes, et toutes les boîtes dans leurs tiroirs. Il appuya ses mains à plat sur le comptoir et me demanda ce que je désirais.

— Je voudrais la paire de gants fourrés qui est vitrine, lui dis-je.
— Je vois ce que vous voulez, me dit-il. Vous avez très bon goût.

Sans doute aurait-il jugé mon goût moins sûr si j’avais eu moins d’argent à consacrer à cet achat.

Tout en grimpant sur sa petite échelle pour atteindre un tiroir, il ajouta :
— J’espère qu’il m’en reste à votre pointure. Depuis ce matin, vous devez l’imaginer, avec ce froid, je suis dévalisé. C’est un grand classique très prisé. Il est taillé dans un cuir très beau et très souple, et la fourrure est des plus agréables.

Quand il fut à la hauteur du tiroir, il l’ouvrit et jeta un coup d’œil à l’intérieur :
— Vous avez de la chance, j’en ai encore quelques paires, dit-il en redescendant de l’échelle. Quelle est votre pointure ?
— Je l’ignore...
— Eh bien, le mieux est que vous essayiez celle-ci. Nous verrons si elle vous va.

C’est alors que j’ai commis une erreur.

Il me présenta le gant de telle sorte que je fus obligé de lui tendre ma main la paume tournée vers le haut. J’aurais dû faire plus attention, tendre ma main de l’autre côté. Hélas ! Je n’ai pas eu ce réflexe et le gantier a soudain découvert l’absence de lignes dans ma main.

Avec le temps, j’avais fini par m’habituer à la stupéfaction de ceux qui découvraient cette bizarrerie. Mais la réaction du gantier dépassa de loin tout ce que j’avais vu jusqu’alors. Jamais l’absence de lignes sur ma paume n’avait déclenché une telle stupeur. Je comprenais que l’on pût être surpris, car la chose était véritablement extraordinaire, mais pas au point d’en perdre la parole, de rester bouche bée et le regard hébété pendant un long moment. Pas au point de devenir aussi pâle qu’un drap, puis de rougir comme sous l’effet d’un étranglement. Pas au point d’être soudain paralysé de la tête aux pieds. Penché sur ma main, tenant le poignet du gant écarté, il paraissait pris de saisissement. Je craignis un instant qu’il ne perdît connaissance et ne s’effondrât sur le comptoir, inerte. Je vis quelques gouttes de sueur perler sur son front dégarni. J’entendis le souffle bruyant de sa respiration.

— Alors, lui dis-je enfin, trouvant son attitude exagérée et impolie, allez-vous m’enfiler ce gant ?
— Pardonnez-moi, Monsieur, mais je n’ai jamais rien vu de pareil. C’est bien la première fois que je vois une paume de main sans plis. Et des paumes de main, croyez-moi, il en a défilé sous mes yeux ! C’est la chose la plus surprenante au monde !...
— Je vous en prie, Monsieur, essayez-moi ce gant.
— Permettez-moi d’examiner votre main...

Sans attendre mon accord, il posa le gant sur le comptoir et voulut me prendre la main. Mais je la retirai vivement.

— C’en est assez, Monsieur ! Vous allez trop loin ! lui dis-je fermement.

Il sembla ne pas m’entendre. Il leva les yeux vers moi — il y avait dans son regard comme une terreur sourde — et soudain, d’une voix grave et profonde, il me dit :
— Mais vous n’avez pas de destin...

Il lâcha le mot « destin » comme on laisse tomber le couperet d’une guillotine. Le ton de sa voix me troubla. On m’avait dit beaucoup de choses, beaucoup de stupidités ; on m’avait même parfois accusé d’avoir partie liée avec le diable. Mais jamais on n’avait osé me dire que je n’avais pas de destin. Pour dissiper l’effet déplaisant de ses propos, je lui dis presque en plaisantant :
— Je suppose que j’en ai un, comme tous les hommes.
— Croyez-vous ? me dit l’homme tandis qu’il contournait le comptoir pour s’approcher de moi. Je n’ai jamais vu un prodige semblable. Jamais. Votre main n’a pas un pli, pas une ligne, rien. Comment est-ce possible ? Avez-vous eu un accident ou une maladie ?
— Rien de tout cela. Je suis né ainsi. Du moins, c’est ce qu’on m’a raconté.
— Vos parents ?
— Hélas, non. Je suis orphelin. Mais, selon les personnes qui m’ont recueilli, mes mains ont toujours présenté cette particularité.
— Ainsi, vous êtes orphelin et vous n’avez pas de lignes dans la main ! Vous rendez-vous compte de ce que cela signifie ? Tous les destins vous sont permis. Votre vie peut durer aussi longtemps que vous le souhaitez. Rien n’est écrit. Dieu vous a laissé le choix entre toutes les existences. Il vous a oublié. Il n’a rien écrit pour vous !

Les idées les plus folles paraissaient se bousculer dans sa tête. Sa raison perdait pied et tirait les plus extrêmes conséquences de ma bizarrerie. Il ne parvenait à en exprimer que quelques-unes. Car la plupart, aussitôt apparues, étaient chassées par d’autres, plus audacieuses encore. Il était pris d’une sorte de vertige. Il plongeait dans un gouffre sans fond, aux parois lisses, sans aspérités auxquelles sa raison aurait pu se raccrocher. Et je faillis moi-même être entraîné dans sa chute. Dieu m’avait oublié ! Il n’avait rien décidé pour moi ! Ma vie pouvait durer aussi longtemps que je le souhaitais ! J’étais le seul maître de mon destin ! J’étais libre de construire ma vie comme je l’entendais ! Tout m’était possible !

Ces pensées terrifiantes me martelaient le cerveau. Je refusais de leur accorder le moindre crédit. Je voulais me croire semblable aux autres hommes. Et pourtant n’avais-je pas eu l’intuition, dès mon plus jeune âge, que ma vie entière dépendrait de ce que je déciderais d’en faire ? N’avais-je pas rompu tout lien avec mes parents adoptifs, persuadé que mon avenir ne pouvait se construire parmi eux ? Le succès que je venais de remporter en obtenant tout à la fois le poste de chef de bureau et la main de Lucie n’augurait-il pas d’autres succès, plus éclatants encore ?

Cette accumulation de preuves qui, toutes, convergeaient vers l’idée de ma totale liberté, aurait dû me procurer une joie immense, une certitude sereine. Hélas ! Elle eut exactement l’effet inverse. Je me sentis soudain abandonné. Abandonné de mes véritables parents et, plus douloureusement encore, abandonné de Dieu. Il m’avait envoyé sur terre sans tracer devant moi la voie de mon destin. Je me retrouvais seul au milieu des humains, complice et victime de leur cruauté et de leurs passions, avec pour seule arme ma volonté farouche de ne pas leur laisser le soin de donner à ma place un sens à ma vie.

Les propos du gantier me bouleversèrent. Je voulus les oublier et dans un suprême effort pour les chasser de mon esprit, je lui dis :
— Voulez-vous à la fin me passer ce gant !
— Oui, bien sûr. Excusez-moi, Monsieur, me répondit-il en retournant derrière le comptoir.

Il avait retrouvé sa jovialité et la forçait même un peu comme pour effacer la pénible impression laissée par ses élucubrations. Il enfila rapidement le gant et le retira aussitôt sans me donner le temps de juger s’il m’allait.

— Il est trop grand pour vous, me dit-il d’un ton qui ne souffrait pas la moindre contestation. Hélas ! Je n’ai plus la pointure en dessous.
— C’est bien dommage, lui répondis-je. J’aurais tant aimé l’avoir dès ce soir.
— Je suis vraiment désolé, Monsieur. Mais si vous pouvez attendre jusqu’à demain : mon fournisseur a promis de me livrer de nouvelles paires dans la matinée. J’aurai certainement la taille qui vous convient.
— Alors, c’est entendu, je repasserai demain soir, dis-je un peu déçu tout de même de devoir remettre mon achat.

Le gantier m’accompagna jusqu’à la porte de son magasin et, sur le seuil, me dit :
— Encore une fois, Monsieur, excusez-moi de vous avoir importuné avec mes sottises sur le destin. J’étais sous le coup de l’émotion, comme vous vous en êtes douté. Je n’ai jamais vu de mains aussi étonnantes. Je me suis montré très incorrect, je m’en rends compte. Pour me faire pardonner, je vous consentirai une remise sur le prix de vos gants. Mais, surtout, revenez demain soir, j’aurai la paire qu’il vous faut.

Il se confondit encore en excuses et me laissa enfin partir. Une remise sur le prix des gants ! C’était assez tentant ! Après tout, ma promotion n’avait pas eu d’effet immédiat sur mon salaire et il me faudrait attendre quelques jours avant de bénéficier d’une augmentation.

Devant l’entrée de ma maison était stationné un fiacre, présence inhabituelle dans cette rue et à cette heure de la journée. On ne rencontrait guère de tels attelages que le dimanche lorsque les riches Parisiens traversaient Belleville pour se rendre à la campagne. Je ne tardai pas à découvrir à qui appartenait ce fiacre. Lucie, ma douce Lucie, était venue me rendre visite ! Mais, ne m’ayant pas trouvé chez moi, elle s’apprêtait à repartir. Elle descendait les dernières marches de l’escalier lorsque j’entrai dans le hall.

Dès que je la vis, je courus vers elle et la pris dans mes bras.
— Lucie ! Avez-vous appris la bonne nouvelle ? lui demandai-je avant de songer que sa présence rendait ma question superflue.

Je ne lui laissai pas le temps de répondre et la couvris de baisers, d’innombrables baisers, sur ses joues, sur sa nuque, sur ses lèvres.
— Gustave ! me dit-elle, faussement scandalisée. Soyez raisonnable ! On pourrait nous voir !

Mais ses supplications ne calmèrent pas mon avidité.
— Gustave ! Arrêtez ! Vous allez me décoiffer !

Je m’en moquais ! Je voulais être payé du martyre que j’avais enduré le matin devant son père. Je la saisis par la taille et la fis tournoyer.

Elle poussa un petit cri plaintif et me supplia d’arrêter de la tourmenter. Je la reposai au sol.

— Je suis venue vous voir pour vous dire combien je suis heureuse, m’avoua-t-elle en mettant de l’ordre dans ses cheveux. Et aussi pour vous annoncer que mon père vous invite à dîner demain soir.
— Merveilleux ! lui répondis-je sottement.

Je tentai de déposer sur ses lèvres un nouveau baiser, mais elle plaça sa main sur ma bouche et me dit :
— Quel sinistre endroit vous habitez ! Je n’imaginais pas que l’immeuble de mon père fût une masure aussi sordide.
— L’endroit est certainement sinistre, mais il est tranquille et je m’y plais. Mais, rassurez-vous, je ne vous obligerai pas à y vivre quand nous serons mariés. Ce n’est pas un quartier pour vous. Et d’ailleurs, quelle folie d’être venue ici !
— C’est une folie, vous avez raison. Mais je n’ai pu résister à l’envie de venir vous montrer mon bonheur. J’ai certainement commis une imprudence. Si ma mère apprenait que j’ai mis les pieds dans ce repaire de brigands, elle mourrait d’apoplexie ! Mais je suis sûre qu’on s’amuse plus ici que dans mon quartier. Et comme ce doit être rassurant de côtoyer des gens qui éprouvent des sentiments sincères pour vous.
— C’est vrai. Ici un ami est vraiment un ami, un amour est vraiment un amour, un ennemi est vraiment un ennemi.

Elle eut un sourire.

— Maintenant, je dois partir. Mes parents m’attendent chez des amis, des amis à la mode de chez nous ! Je vais me mettre en retard. Adieu ! Elle m’embrassa furtivement sur le front et se précipita au-dehors. En franchissant le seuil de la maison, elle manqua de heurter Marcel qui rentrait de son travail. Il eut juste le temps de s’effacer pour la laisser passer.
— Tu viens de croiser ma future épouse, lui dis-je fièrement.
— C’est une bien jolie personne, me répondit-il en la regardant monter dans le fiacre. C’est elle qui te tient éveillé en pleine nuit ? Mais, à propos, qu’avais-tu à m’annoncer exactement ?
— Mon mariage, pardi ! Monsieur de Guernove m’a accordé ce matin la main de sa fille !
— Tu as bien de la chance. Je trouve que tu devrais fêter cet heureux événement.
— J’y compte bien. En attendant mieux, si tu ne crains pas d’affronter de nouveau la neige, je t’invite à prendre un verre.

Marcel ne se fit pas prier et je l’entraînai facilement chez Casquette. L’endroit lui plut et il me suggéra d’y organiser un dîner pour associer mes amis à mon récent bonheur.

Dès le lendemain, je pris mes nouvelles fonctions à la banque. Ma promotion eut pour première conséquence de me faire monter d’un étage. Je quittai donc le bureau de Raoul pour m’installer dans celui plus spacieux et plus tranquille d’un homme dont le départ à la retraite était imminent et que j’étais appelé à remplacer. Raoul me félicita du bout des lèvres et s’efforça de se montrer ravi de ma bonne fortune. En fait, je devinai qu’il souffrait de me voir accéder si vite au poste qu’il convoitait depuis de nombreuses années.

— Au moins là, me dit-il avec amertume, vous ne risquerez pas d’attraper froid. Les poêles sont toujours bien entretenus et Mathieu les allume en premier...

Je ne répondis rien et m’empressai de prendre mes affaires personnelles. C’est monsieur de Guernove lui-même qui me fit les honneurs de mon nouveau bureau. Il me présenta à ma secrétaire, madame Lambert, et aux trois employés qui composaient le service. Il me présenta également monsieur Mandrin qui allait consacrer les deux mois le séparant de la retraite à me mettre courant du travail. Le service s’occupait notamment de fournir aux industries et aux commerçants du quartier les liquidités nécessaires à la paie de leurs personnels. À ce titre, j’avais la responsabilité du coffre où étaient gardés des documents précieux et d’importantes sommes d’argent. C’était une lourde responsabilité que j’allais partager, dès le départ de monsieur Mandrin, avec monsieur de Guernove et avec le sous-directeur de la banque, monsieur Vincent.

Monsieur de Guernove m’attira dans un coin du bureau et m’invita à dîner chez lui le soir même. Cette invitation ne fut pas une surprise puisque Lucie m’en avait averti la veille. En revanche, ce qui m’étonna c’est qu’il me la fit sans se soucier d’être entendu par monsieur Mandrin ou monsieur Vincent. À l’évidence, maintenant qu’il m’avait promis sa fille, il n’hésitait plus à montrer ouvertement son affection pour moi.

Quand il eut quitté le bureau, suivi du sous-directeur, monsieur Mandrin entreprit de m’expliquer son travail. Et ainsi passa la première journée.

Le soir, je me rendis chez le gantier. La neige n’avait pas cessé de tomber. Les Parisiens, leur surprise passée, avaient su s’adapter aux circonstances climatiques. Chacun s’était équipé contre le froid et dans les rues on s’était maintenant habitué à marcher dans la neige.

Dès que le gantier me vit entrer dans sa boutique, son visage s’illumina et il se précipita vers moi.

— Ah ! Monsieur ! me dit-il en refermant la porte derrière moi. Comme je suis heureux de vous voir ! J’espère que vous ne m’en voulez pas trop pour hier.
— N’en parlons plus, lui répondis-je. Avez-vous ma paire de gants ?
— Oui, oui ! J’ai été livré ce matin. Je vous l’ai mise de côté. J’ai bien fait, car je n’ai pas cessé d’en vendre aujourd’hui. Et il ne m’en reste plus. Cet hiver précoce serait une bonne affaire pour mon commerce si j’étais sûr d’être approvisionné tous les jours ! Mais, ne bougez pas, je vais vous la chercher.

Le gantier disparut promptement dans l’arrière-boutique. Il en ressortit au bout de quelques minutes tenant une boîte en carton à la main. Il paraissait très excité. Était-ce seulement l’effet de l’affluence que son magasin connaissait depuis deux jours ? Il posa la boîte sur le comptoir, en ôta le couvercle et déplia avec beaucoup de précautions la feuille de soie qui enveloppait la paire de gants. On eût dit qu’il s’apprêtait à extraire de son écrin un bijou d’une valeur considérable. Ce n’était pourtant que des gants, certes d’un prix élevé, mais des gants quand même. Ce soin exagéré me surprit.

— Voilà, Monsieur, me dit-il en prenant l’un des gants, je suis sûr qu’il va vous aller à merveille. Voulez-vous l’essayer ?

Je lui tendis ma main, cette fois la paume tournée vers le bas, et l’enfilai. Il m’allait parfaitement. Le contact de la fourrure me procura une très agréable sensation. Le cuir avait une étonnante souplesse et se pliait de bonne grâce à tous les mouvements.

— N’est-ce pas que l’on dirait une seconde peau ? me dit-il fièrement.
— En effet. Et l’on se sent bien au chaud. Ce n’est pas un luxe en ce moment !
— Vous les prenez donc ?
— Bien sûr, lui répondis-je dans un premier mouvement, mais je remarquai sur la peau, en plusieurs endroits, de minuscules rayures, d’imperceptibles déchirures.
— Ce gant a un défaut, lui dis-je.
— L’aiguille de l’ouvrière aura ripé, me dit-il avec assurance après avoir examiné le gant.
— Vous n’en avez pas une autre paire ? demandai-je.
— Hélas, non ! Je vous l’ai dit, il ne me reste que celle-là. J’ai vendu toutes les autres aujourd’hui.
— Alors, tant pis, je reviendrai demain. Ces gants sont assez chers. Cela m’ennuie qu’ils aient un défaut.

Le gantier fut pris soudain d’une sorte de panique. Il ne tenait visiblement pas à manquer cette vente. C’était déjà une chance que je sois revenu ; il craignait de ne pas me revoir le lendemain. C’est du moins ainsi que j’ai interprété à l’époque sa nervosité.

— Si ce n’est qu’une question de prix, me dit-il, je vous ai promis hier de vous faire une remise à cause de mes bêtises sur votre destin. Je suis prêt à vous en consentir une autre pour ce défaut, qui est du reste bien minime. Pour tout vous dire, je vous trouve sympathique et je tiens à vous compter parmi mes clients. Je vous les laisse à moitié prix !

Une remise de la moitié du prix ! Cela donnait à réfléchir. Après tout, le défaut était à peine visible. Je suivis donc mon premier mouvement et achetai la paire de gants.

— Vous faites une excellente affaire, m’assura le gantier tout en replaçant les gants dans leur boîte.

Comme la veille, il m’accompagna jusqu’à la porte de la boutique qu’il ouvrit en s’inclinant respectueusement. Le froid, au-dehors, nous saisit.

— Je crois, dis-je, que je vais mettre mes gants tout de suite.
— Je ne saurais trop vous y inciter, Monsieur.

Je les retirai de leur boîte et les enfilai rapidement. Puis je saluai le gantier.

Sans tarder, je me dirigeai chez les Guernove qui m’attendaient pour le dîner. En passant près d’un réverbère, je m’arrêtai cependant pour examiner mes gants à la lumière. Ils avaient beaucoup d’élégance. Ils étaient chauds. Ils étaient doux, ils étaient souples, ils étaient beaux. Et sur la face qui recouvrait la paume de ma main, étaient dessinés dans le cuir des plis, de minuscules sillons aux ramifications multiples, presque des lignes.

Madame de Guernove m’accueillit comme un fils. S’était-elle résignée à m’avoir pour gendre ou éprouvait-elle réellement de la sympathie pour moi ? Une fois de plus, je fus incapable de deviner ses véritables sentiments. Quant à monsieur de Guernove, il me témoigna une affection plus sincère. Il alla même jusqu’à me confier qu’en épousant sa fille, je pouvais prétendre lui succéder à la direction de la banque. Cette perspective n’était pas pour me déplaire. Même si elle ne constituait pas l’intérêt essentiel de mon mariage avec Lucie, j’avais naturellement envisagé cette éventualité. La fortune et le pouvoir se présentaient comme d’heureuses conséquences de mon amour.

Après le dîner, madame de Guernove s’ouvrit de son intention de quitter le faubourg du Temple.

— J’avoue que la nuit, dit-elle, il ne fait pas bon traîner dans les rues du quartier. Nous ne sommes pas en sécurité avec toutes ces fabriques qui s’ouvrent. Elles attirent trop d’ouvriers.
— Hier, ajouta Lucie, en revenant de chez les Galbert, nous avons croisé un petit groupe d’hommes aux mines de conspirateurs. On aurait dit qu’ils préparaient un mauvais coup ! Ils sortaient d’un estaminet et avaient beaucoup bu.
— La plupart des ouvriers, lança monsieur de Guernove, dépensent toute leur paie dans les cabarets. Si vous saviez le mal que j’ai, mon cher Gustave, à récupérer mes loyers !
— Et encore, renchérit sa femme, s’ils se contentaient de dépenser leur paie, mais c’est qu’ils volent pour pouvoir dépenser plus encore !

Je ne savais si je devais feindre d’adhérer aux idées de ces bourgeois qui allaient devenir ma seule famille ou si je devais risquer une violente discussion en défendant ceux que je côtoyais quotidiennement. Je pris ce dernier parti :
— Si les ouvriers étaient mieux payés, ils ne voleraient peut-être pas.
— Ils boiraient davantage, voilà tout, me rétorqua madame de Guernove.
— Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi ils buvaient ?
— Parce que c’est dans leur nature ! me répondit-elle.

Puis, sentant que la conversation prenait un tour dangereux, elle me demanda si je désirais reprendre un peu de café. J’acceptai. Elle me le servit elle-même et me dit, en me tendant la tasse :
— Quoi qu’il en soit, je considère que nous devons changer de quartier, n’est-ce pas mon ami ?

Elle se tourna vers son mari qui avait écouté notre conversation sans chercher à intervenir.
— Ce serait dommage, répondit-il à sa femme, de trop nous éloigner de la banque.
— Alors, il faut déménager votre banque aussi ! Votre argent sera plus en sécurité ailleurs.
— Je ne peux pas m’éloigner de mes clients. Chaque jour, il se crée de nouvelles industries dans le quartier. La banque doit rester présente.
— Vous irez travailler en fiacre ! dit madame de Guernove. Monsieur Haussmann n’a pas fait percer ces grands boulevards pour le seul confort des piétons ! Et tous nos amis s’en vont habiter l’ouest de Paris. Nous ne pouvons vraiment pas rester ici !
— Je crois que nous importunons Gustave avec nos discussions, dit monsieur de Guernove. Venez, mon jeune ami, je veux vous parler.
— Il m’entraîna dans son bureau et nous eûmes une longue conversation sur la dot de Lucie et sur l’organisation des fiançailles.

Il n’y eut alors plus de doute possible : ce mariage allait faire ma fortune. La date des fiançailles fut fixée au 5 janvier 1880. J’avais déjà un pied chez les Guernove.

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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