Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 6

Parce qu’il avait la sagesse de ne pas mêler ses affaires privées à ses affaires publiques, monsieur de Guernove décida que je paierais mon loyer non pas à la banque, mais chez lui.

— Mon hôtel est à deux pas d’ici, m’avait-il dit. Cela ne vous fera qu’un petit détour. Je veux vous épargner la visite des encaisseurs de loyers. Ce sont des gens très utiles, mais passablement désagréables. Et puis, chez moi, nous serons plus tranquilles pour parler.

L’hôtel particulier des Guernove se trouvait en effet tout près de la banque, au fond d’une cour pavée à laquelle on accédait en passant par un porche au-dessus duquel un immeuble sans luxe abritait en façade des locataires moins fortunés. Je m’y rendais le premier lundi de chaque mois, après mon travail. J’étais accueilli par madame de Guernove, une femme sans énergie, mince comme un rayon de lune, au visage aussi fripé qu’un drap après l’extase, toujours de l’avis de son mari, prompte à rire ou à s’émerveiller de n’importe quoi, assujettie corps et âme aux conventions de la bourgeoisie et outrageusement maquillée. (Ce portrait paraîtra sans doute méchant ; il est pourtant le plus indulgent que je puisse tracer d’elle.)

Elle me faisait asseoir dans le grand salon et se mettait à parler. À parler d’elle, de la pluie et du beau temps, de la dernière pièce de théâtre qu’elle avait vue (moins pour me la raconter que pour me dire qu’elle y avait assisté), du dernier scandale parisien, de son mari, de la marche des affaires, parfois de moi et presque toujours de l’évolution anarchique du monde.

— Où tout cela nous mènera-t-il ? se lamentait-elle pour masquer son indigence intellectuelle.

Mais elle évitait soigneusement de parler de politique devant l’étranger que j’étais. En revanche, elle ne manquait jamais de prononcer quelques paroles méprisantes à l’égard des ouvriers qu’elle accusait de tous les maux.

— Mon pauvre ami, disait-elle avec quelques variantes chaque fois que je lui tendais l’enveloppe contenant mon loyer, je me demande si mon mari vous a réellement fait un cadeau en vous proposant d’habiter dans un tel quartier !

J’ignore encore si elle était sincère ou si elle cherchait à m’arracher de nouveaux remerciements. Je ne me suis jamais senti très à l’aise avec elle. Je n’ai jamais pu déterminer, parmi le fatras d’idées reçues, de clichés, de formules conventionnelles et de réflexes polis ce qui exprimait véritablement le fond de sa pensée. Je me contentais de lui redire la reconnaissance que je vouais à monsieur de Guernove, de l’assurer que les ouvriers n’étaient pas si différents d’elle ou de moi — « Quand même ! Quand même ! » disait-elle avec un répugnant sourire de complicité — que Belleville n’était pas un repaire de brigands et que si, dans des événements récents sur lesquels je me gardais bien de m’étendre, le peuple avait élevé la voix, c’était au nom d’idées qu’aucun être humain ne pouvait raisonnablement condamner.

Et, généralement, elle ponctuait ma défense des ouvriers par un « Je vous trouve bien indulgent » qui achevait de m’agacer. Sans doute aurais-je tout fait pour ne plus payer mon loyer que tous les trois mois, afin d’espacer le supplice de sa conversation, si un soir, elle n’avait eu l’heureuse idée de me présenter sa fille unique, la douce Lucie. Dès que je la vis entrer dans le salon, la taille finement galbée dans sa robe de crêpe, le regard baissé, la démarche aérienne et le visage délicatement encadré de cheveux coiffés avec un art exquis, j’eus l’irrésistible envie de venir payer mon loyer tous les jours !...

J’ignore si l’amour s’est éveillé en elle à l’instant même où il s’est emparé de moi, mais, ce soir-là, j’ai cru deviner dans son regard presque transparent à force d’être bleu l’ombre d’un trouble. Réagissait-elle toujours ainsi en présence d’un homme ? Était-ce la marque d’un amour naissant ou seulement de la timidité ? Je me suis interrogé jusqu’au jour où, les mois ayant passé depuis notre première rencontre, mes visites s’étant succédé, imposant à mon cœur une impatience chaque fois plus insupportable, j’ai cru voir dans son attitude, dans sa façon de ne jamais croiser mon regard, mais de l’avoir toujours posé sur moi quand le mien se posait sur sa mère ou sur les nombreux bibelots, les nombreuses tentures qui encombraient le salon, et aussi dans l’imperceptible nuance de tendresse qu’elle mettait dans son sourire lorsqu’elle me saluait à mon arrivée ou à mon départ, et encore dans la régularité avec laquelle elle pénétrait dans le salon cinq minutes exactement après que j’y fus entré — j’ai cru voir dans tout cela la manifestation évidente de ses sentiments amoureux pour moi.

Mais je ne me suis pas longtemps contenté de ce jeu cruel de la devinette où le cœur ne peut que perdre la raison et j’ai bientôt chargé la cuisinière des Guernove, laquelle, je vous l’ai dit, occupait une chambre voisine de la mienne, d’interroger discrètement sa jeune maîtresse sur ses dispositions à mon égard.

— Eh bien, Monsieur, me dit-elle quelque temps plus tard, vous pouvez vous vanter d’avoir fait un fameux ravage ! Elle ne m’a fait aucun aveu, mais je peux vous assurer qu’elle vous aime, aussi vrai que je m’appelle Marguerite. Ou alors, je n’entends plus rien au cœur des jeunes filles d’aujourd’hui.

C’était assez pour que mon âme s’enflammât d’un délicieux espoir. Et Marguerite devint ma messagère auprès de Lucie. Il ne se passait pas de jour sans que je ne lui écrive un billet que ma diligente complice se chargeait de lui remettre. Hélas ! Mes billets restèrent longtemps sans réponse malgré l’insistance avec laquelle ils réclamaient une réaction qui aurait apaisé mon cœur. Et la pauvre Marguerite, désespérée de voir dans quel état elle me plongeait chaque fois qu’elle revenait bredouille de l’hôtel des Guernove, me jura de tout faire pour que Lucie me réponde enfin.

Admirable Marguerite ! Infatigable Marguerite ! Elle mobilisa tous les ressorts de sa ruse paysanne et, un soir, elle glissa sous ma porte un billet parfumé sur lequel sa jeune maîtresse avait délicatement écrit ces simples mots : « Je vous aime ». C’était peu, mais suffisant pour faire mon bonheur...

Sans doute est-il vain de chercher l’origine de l’amour que l’on éprouve pour une personne. La clef de nos sentiments est certainement enfouie au plus profond de nous-mêmes, dans ces zones de l’être où il ne fait pas bon s’aventurer sans l’aide de Dieu, car les découvertes que l’on y fait ont de quoi ébranler l’esprit le plus trempé. Il est parfois des mobiles qu’il vaut mieux ignorer. Pourtant si, au mépris des risques d’une telle aventure, je devais sonder mon âme, je dirais sans doute que ce qui m’attira le plus en Lucie, ce fut sa force de caractère. Et, plus que cette force elle-même, la coexistence de celle-ci avec une extrême douceur. Au début, je n’ai senti que la douceur, mais au fil de notre correspondance, j’ai découvert la force. La force de braver tous les interdits si, un jour, nous devions nous unir ; la force aussi de cacher ses sentiments pour moi à ses parents en attendant que nous puissions nous aimer au grand jour. Jamais elle ne s’est trahie. Jamais, au cours de mes visites mensuelles, elle n’a laissé paraître son penchant pour ma personne. Jamais elle n’a eu le moindre geste, le moindre regard révélateur. Au point que sans les serments répétés de ses billets, j’aurais pu la croire indifférente. Dès qu’elle eut répondu à mes avances, elle se montra de glace et si, comme Marguerite, ses parents avaient deviné quelque chose ils auraient pu croire que, passés les premiers feux de la passion, elle n’éprouvait plus rien pour moi.

Cette froideur n’était qu’une feinte. Et il me suffisait de lire ses lettres pour me convaincre de l’intensité de ses sentiments. Leur lecture éveillait en moi toutes sortes d’envies et je m’imaginais passant la main dans le sage ordonnancement de sa coiffure, dénouant ses mèches captives, étalant sur ses épaules nues ses fins cheveux blonds avant d’embrasser la peau laiteuse de sa joue et de poser ma tête au creux de sa poitrine pour la couvrir de baisers.

Ce n’était pas la première fois que je tombais amoureux et les expériences passées m’avaient appris que les sentiments les plus forts pouvaient s’évanouir aussi soudainement qu’ils étaient apparus. Et si chaque nouvelle passion m’avait semblé être la dernière parce que la plus durable, les illusions accumulées avaient terni mon ardeur et rendu ma passion moins aveugle. Aussi m’arrivait-il parfois de penser que mon amour pour Lucie pouvait un jour ne plus être qu’un souvenir, que je pourrais me retrouver devant elle sans rien éprouver des délicieuses sensations qui avaient agité mon cœur, et que je pourrais même m’étonner qu’elles aient pu naître. Ces pensées n’auraient pas dû envahir, même par mégarde, l’esprit d’un jeune homme amoureux. Une passion nouvelle devrait toujours apparaître éternelle et l’on ne devrait pas imaginer qu’elle puisse avoir une fin. Pourtant, j’étais ainsi fait, et de telles pensées s’emparaient parfois de moi l’espace d’un éclair. Je les chassais bien vite, effrayé de ce qu’elles signifiaient, de l’ombre qu’elles étendaient sur la sincérité de mes sentiments. Je me prétendais amoureux, amoureux jusqu’à la déraison, mais aujourd’hui avec le recul du temps, je me demande si la clandestinité de notre liaison et l’espacement de nos rencontres ne convenaient pas, en définitive, à ma conviction secrète qu’un grand bouleversement allait bientôt intervenir dans mon existence et qu’il me fallait vivre seul. Il y avait une partie de moi-même, la plus visible, qui s’attachait aux êtres qui m’entouraient et une autre, plus secrète, qui se manifestait parfois avec plus ou moins de succès pour m’empêcher de me lier durablement à qui que ce fût. C’est cette conviction qu’un grand destin m’attendait ailleurs qui m’avait fait choisir pour ami un homme très différent de moi et pour maîtresse une jeune femme dont la position sociale rendait illusoire une union matrimoniale. Mais, naturellement, à l’époque, je n’étais pas conscient que la solitude était nécessaire à l’accomplissement de mon destin. Et comment aurais-je pu l’être puisque ce destin n’était même pas inscrit dans les lignes de ma main ?

Voilà pourquoi, à la fin de l’automne 1879, tandis que Marcel entrait dans ma vie, je m’abandonnais tout entier à ma passion, persuadé que Lucie pouvait faire de moi le plus heureux des hommes. Mieux : comprenant que la différence de nos origines sociales était un obstacle à notre mariage, je songeais déjà à mettre à profit les forces de mon ambition pour le franchir... Car j’étais bien décidé à épouser Lucie et je le lui fis savoir par un billet plus enflammé que les autres.

La réponse ne tarda pas. Le surlendemain soir, Marguerite m’apporta un billet où Lucie avait écrit :

Mon amour, puisque vous vous déclarez certain de faire mon bonheur si je consens à faire le vôtre et puisque, de mon côté, je suis certaine de faire le vôtre si vous consentez à faire le mien, tout paraît devoir nous rendre heureux l’un et l’autre — l’un avec l’autre devrais-je écrire. Je vous autorise donc (je vous y encourage même vivement !) à demander ma main à mon père. Il semble être dans les meilleures dispositions à votre égard. La discussion que nous avons eue hier soir à votre sujet m’en a convaincue. Votre Lucie qui vous aime passionnément.

Jamais aucun des billets de Lucie ne m’a procuré une telle joie ! Il valait mille fois plus que tous les regards, tous les sourires et tous les serments que nous avions pu échanger furtivement depuis notre première rencontre. Il était plus qu’une preuve d’amour ; il était l’assurance que, malgré les difficultés, Lucie était décidée à lier sa vie à la mienne.

Le cri de joie que j’ai poussé ce soir-là en repliant le billet a bien failli réveiller tout l’étage. Je me suis mis à marcher de long en large, pris d’une excitation que j’aurais bien aimé libérer d’une manière ou d’une autre, en sautant au cou de tous les gens qui passaient dans la rue, par exemple, ou en hurlant mon bonheur à la face de tous les humains. Je dus cependant réviser à la baisse mes ambitions. L’heure était trop tardive pour de tels épanchements. J’étais devenu le plus heureux des hommes et personne ne le savait. Il fallait pourtant bien que quelqu’un le sût ! Au mépris de l’heure tardive, j’allais donc frapper à la porte de Marcel.

— Marcel ! Ouvre-moi !

Il ne répondit pas. Il dormait déjà profondément. Mais à force d’insister, je finis par entendre un grognement assez inquiétant. Je me souvins alors qu’il ne fermait jamais sa porte à clef et j’entrai brusquement dans sa chambre. La lune, pleine cette nuit-là, éclairait la pièce par l’étroite lucarne du plafond. Marcel était allongé sur le dos. Mon entrée l’avait tiré de son sommeil, mais il gardait les yeux clos. Je me précipitai vers lui et criai :

— Marcel ! Réveille-toi ! Je suis le plus heureux des hommes !

Mes cris ne réussirent qu’à lui arracher une plainte presque animale. Il se retourna en maugréant et fourra sa tête sous l’oreiller. Je me mis alors à le secouer du plus fort que je pus pour l’obliger à se réveiller. Enfin, il émergea de l’oreiller, le cheveu vagabond et le regard embué, et s’accouda.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? marmonna-t-il en se frottant les yeux.
— Marcel ! J’ai une grande nouvelle à t’annoncer ! dis-je sans me rendre compte de mon ridicule.
— À cette heure !
— Qu’importe l’heure, lis ce billet que Lucie m’a écrit.

Et je lui mis le billet sous le nez. Il ne le regarda même pas. Il renversa sa tête sur l’oreiller et plaqua le dos de sa main sur son front tout en poussant un long soupir désespéré.

— Lucie veut que je demande sa main à son père, dis-je en le secouant de nouveau, car il paraissait s’être rendormi. Tu entends ! Elle veut m’épouser ! Il ne m’entendait plus. Il était retourné au sommeil d’où j’avais cru le tirer. Ma joie tomba d’un coup. Je l’abandonnai à ses songes sans faire de bruit et retournai dans ma chambre pour tenter d’y dormir.

En jetant un coup d’œil à la lucarne le lendemain matin, j’eus la surprise de constater qu’il avait neigé pendant la plus grande partie de la nuit. Les flocons s’étaient accumulés en une couche épaisse et étrangement lumineuse, bien que le soleil ne soit pas encore levé. Le froid qui m’avait saisi au réveil n’était donc pas dû à un mauvais courant d’air ni à une ouverture inopportune de la lucarne, mais bien à une soudaine percée de l’hiver. M’extirper des draps, où j’avais emmagasiné un peu de chaleur, fut une épreuve qui m’aurait sans doute abattu pour toute la journée si mon regard n’était tombé sur le billet de Lucie, posé sur ma table. Sa vision et le souvenir de son contenu me donnèrent le courage de me lever. Mais seulement celui-là... Car je dus le lire et le relire, imprégner mon cœur de chaque mot pour avoir celui d’aller frapper à la porte de monsieur de Guernove et lui demander la main de sa fille. Ou plutôt, pour envisager cette démarche sans trop de terreur.

Je me hâtai d’enfiler mes vêtements et m’emmitouflai dans mon gros manteau de drap.

Dehors, la neige avait recouvert durablement les trottoirs et la chaussée. La rue de Belleville, plongée dans l’obscurité matinale, avait un surprenant éclat, une luminosité particulière, bleutée, qui ne devait rien aux réverbères, lesquels se contentaient de dessiner sur le sol neigeux des ronds de lumière jaune. Les roues des carrioles avaient déjà creusé dans l’épaisseur de la neige des sillons profonds que les voitures s’efforçaient de suivre. Sur les trottoirs, les habitants du quartier, tiraillés entre l’envie de se mettre au plus vite à l’abri du froid et le souci de ne pas glisser, marchaient à petits pas pressés, au plus près des maisons, la tête enfoncée dans les épaules, le dos courbé.

Sans crier gare, la température avait fait une chute brutale pendant la nuit. Le thermomètre indiquait dix degrés sous zéro et je crois bien qu’il était optimiste. Un froid aussi intense et aussi précoce avait de quoi décourager les moins frileux. Pourtant, chacun devait se rendre à son travail. Encore, ceux qui allaient trouver un peu de chaleur en arrivant à leur bureau ou dans leur atelier n’étaient-ils pas les plus à plaindre. Je songeais aux autres, à tous ceux qui n’avaient pas de poêle dans leur logis ou qui en avaient un, mais manquaient de quoi l’alimenter. Ce matin-là, la misère s’annonçait intolérable. D’autant que le vent s’était mêlé de la partie et faisait pénétrer le froid à travers les plus épais manteaux jusqu’à la moelle des os. Très vite, mes doigts me firent souffrir ; je les sentis geler peu à peu. Aussi, juste avant d’arriver à la banque, je fis un détour par une rue où un gantier tenait boutique.

Je m’arrêtai devant sa vitrine. Toutes sortes de gants y étaient exposés : des gants de femmes taillés dans les peaux les plus souples, des gants d’hommes, simples ou fourrés, des mitaines en dentelle et même, un peu en retrait, des gants blancs destinés — m’avait longuement expliqué madame de Guernove — à dissimuler la saleté des mains des domestiques servant à table. Une telle variété avait de quoi rendre indécis le plus résolu des acheteurs ! Pourtant, une paire attira tout de suite mon regard. Elle était fourrée et taillée dans du cuir fauve. Un bouton à pression fermait le poignet. Mais son prix dépassait les possibilités de ma bourse. Le temps me manquait pour choisir un autre modèle. Je renonçai donc provisoirement à mon achat et gagnai la banque en essayant d’oublier que mes doigts me faisaient souffrir.

Ce détour me retarda de cinq minutes, mais, ce matin-là, tous les employés de la banque arrivèrent en retard. Tous, sauf Raoul, l’homme qui travaillait dans le même bureau que moi. Mais il habitait à deux pas et il croyait comme évangile que la ponctualité permettait à elle seule de gravir les échelons de la hiérarchie. Ce qui était une erreur grossière ou plutôt une tromperie destinée à donner de l’espoir à ceux qui n’en avaient aucun.

— Si on s’attendait à un froid pareil ! me dit-il après m’avoir serré la main un peu mollement.
— Et la neige ne va pas cesser de sitôt, lui répondis-je en m’approchant du poêle pour y réchauffer mes pauvres doigts. On dirait que le soleil ne réussira pas à se lever ce matin, tellement les nuages sont noirs et bas.
— Pourvu que ce vieux poêle tienne le coup ! Vous vous souvenez, l’année dernière ?

Si je me souvenais ! Pendant des semaines, nous avions travaillé avec nos manteaux sur les épaules et nos écharpes autour du nez ! Le poêle avait rendu l’âme ! Encore l’hiver n’avait-il pas été aussi terrible que celui-là ! Il a l’air de bien tirer, cette année, me dit Raoul resté à côté du poêle. Le concierge a eu la bonne idée de l’allumer un peu avant mon arrivée. Dans une heure, il fera bon ici. Je me sens déjà mieux. Pas vous ?
— Si. Bien sûr.

En fait, je songeais surtout à Lucie — je l’imaginais enfouie sous un énorme édredon, somnolant encore dans la douce chaleur de son lit — et aussi à son père que j’allais devoir affronter dans quelques instants.

Raoul quitta le poêle et alla s’asseoir à son bureau. Il ouvrit le tiroir et en sortit les objets qu’il disposait chaque matin devant lui, selon un agencement immuable. C’était un homme d’une quarantaine d’années qui aurait sans doute mieux réussi dans une administration que dans une banque. Coincé entre ses manies et ses habitudes, enfermé dans une routine implacable, il me renvoyait quotidiennement et depuis cinq longues années l’image parfois écœurante d’un être sans fantaisie et sans ambition dont l’univers se limitait au bureau de la banque et à son logis du faubourg du Temple. Pendant près de cinq ans, j’ai désespérément essayé de lui trouver des excuses. Involontairement, il fut le moteur de mon ambition. Pour me donner la force de franchir les obstacles, il me suffisait de le regarder vivre, de le regarder ouvrir précautionneusement son grand registre, tremper sa plume dans l’encrier et aligner sagement des chiffres dans les colonnes vertes en mordillant nerveusement ses lèvres. Un cri immense montait alors en moi : « Non ! Je ne veux pas de cette vie-là ! » et je me sentais prêt à tout affronter.

Et ce matin-là, tout en continuant à réchauffer mes mains devant le poêle, je l’ai observé longuement, car il me fallait beaucoup de courage pour aller voir monsieur de Guernove. Dès que j’eus accumulé assez de force et que mes mains eurent retrouvé leur coloration naturelle, je lui dis :

— Je m’absente quelques minutes.

Il me considéra avec étonnement. Sans doute pensait-il que j’allais l’informer de l’affaire qui m’appelait hors du bureau. Il tenait à être toujours au courant de mes moindres faits et gestes. Peut-être par jalousie, peut-être aussi pour asseoir son autorité en se donnant l’impression d’être maître autant de mon travail que de mes déplacements. D’ordinaire, pour ne pas le blesser inutilement, je prévenais sa curiosité d’une courte phrase. Mais ce jour-là, ma démarche ayant un caractère tout à fait intime, je quittai le bureau sans rien lui dire et montai les deux étages qui me séparaient de la direction. Je me présentai à Rose Vallon, la secrétaire de monsieur de Guernove, une « demoiselle » de la tête aux pieds et jusque dans sa manière, empreinte de pudeur et de retenue, de dire bonjour.

— Quel temps glacial ! fis-je pour dissimuler mon inquiétude.
— Pourvu que cette neige ne dure pas trop longtemps ! me répondit-elle en baissant les yeux. J’ai failli me rompre trois fois le cou en venant ici. J’imaginais l’élégante Rose Vallon s’affalant en pleine rue sous le regard des passants... Quel spectacle ! J’aurais volontiers parié qu’elle ne pouvait pas tomber comme tout le monde, qu’elle devait garder dans sa chute la dignité dont elle ne se départait jamais.

— Monsieur de Guernove est-il là ? demandai-je en tentant d’étouffer le fou rire que la vision de Rose Vallon le nez planté dans la neige s’apprêtait à provoquer en moi.
— Il est arrivé il y a une heure, me répondit-elle.
— Pouvez-vous lui demander s’il veut bien me recevoir ?
— Un instant, je vous prie.

Elle se leva, frappa à la porte du bureau et l’ouvrit après qu’une voix, de l’intérieur, celle de son patron, lui donna l’autorisation d’entrer.

Sur la table de Rose Vallon, je remarquai une photographie sans âge dans un cadre discret. On y voyait un jeune couple. La femme ressemblait étonnamment à Rose Vallon. Elle avait le même visage ovale, le même menton en retrait, la même bouche étroite aux lèvres striées. Était-ce sa sœur ? Sa fille ? Était-ce elle ? Avait-elle été fiancée ? Son ami était-il mort ? Avait-elle dédié sa vie au souvenir de cet homme superbe qui la regardait tendrement ? Je découvrais pour la première fois cette photographie et la parcelle d’existence de Rose Vallon qu’elle révélait presque avec indécence. Je ne pus cependant l’examiner longuement. Rose Vallon revint bientôt dans le bureau :
— Vous pouvez entrer, me dit-elle avec un sourire qui signifiait tout à la fois : « Allez-y, ne vous tracassez pas. Il est dans de bonnes dispositions ce matin » et : « Vous avez de la chance, vous êtes la première personne qu’il accepte de recevoir depuis son arrivée ».

J’entrai dans le bureau de monsieur de Guernove. Rose Vallon referma doucement la porte derrière moi.

— Comment vous portez-vous avec ce froid ? me demanda-t-il.
— Aussi solidement que possible, lui répondis-je.

J’avais le visage crispé, le sourire difficile. Chaque fois que je le voyais assis derrière son immense bureau, j’étais impressionné. Et pour me débarrasser de cette désagréable sensation, je m’efforçais de l’imaginer dans les situations les plus banales de l’existence et surtout dans la plus quotidienne de toutes, celle où l’homme rend à la nature ce qu’il lui a pris. Alors seulement, il paraissait plus humain et je me détendais un peu.

— Asseyez-vous, me dit-il cordialement.
— Non, je vous remercie. Je préfère rester debout. Je ne vous dérangerai pas longtemps.
— Comme vous voudrez. Que désirez-vous ? Avez-vous un problème dans votre logement ? Votre poêle marche-t-il bien, au moins ?
— Du mieux qu’il peut, Monsieur. Je ne me plains pas.
— À la bonne heure ! Alors, c’est dans votre travail que quelque chose ne va pas ?
— Non plus, Monsieur. Je suis pleinement satisfait de ce côté-là.

Je l’aurais volontiers laissé poursuivre cette sorte d’inter­rogatoire si j’avais été certain que ses questions l’amèneraient progressivement à m’interroger sur Lucie. Il m’aurait ainsi grandement facilité la tâche, car je tremblais à l’idée de devoir prononcer la phrase cent fois répétée pendant mon trajet, et autant de fois depuis mon arrivée au bureau, cette phrase banale que tant de jeunes hommes avant moi, le cœur aussi agité que le mien, avaient prononcé devant leur futur beau-père : « Monsieur, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille ». Hélas ! Ma démarche était si folle que je ne pouvais m’attendre à ce que monsieur de Guernove me posât la question qui m’aurait libéré. Pouvait-il imaginer que je veuille épouser Lucie ? Certes non. Il me fallait payer tous les frais.

— En fait, dis-je, si je me suis permis de venir vous voir, c’est pour vous parler d’une affaire strictement privée.
— Privée ? reprit-il tout étonné. Vous êtes-vous donc mis dans un mauvais pas ? Si c’est cela, vous savez que vous pouvez compter sur moi.
— Je vous remercie, Monsieur. Le pas dans lequel je me suis mis ne me semble pas mauvais. Tout au plus est-il difficile.
— Dites-moi clairement ce qui vous amène.
— Pardonnez-moi d’aborder ce sujet dans votre bureau, à la banque. Je sais que vous n’aimez pas que l’on vous entretienne ici des affaires privées. Mais vous comprendrez que je ne pouvais pas vous parler de cela dans un autre lieu.
— Mais de quoi voulez-vous me parler ?

Je sentis que je ne pouvais plus reculer. Je rassemblai donc mon courage et déclarai, sur un ton exagérément cérémonieux :
— Monsieur, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille.

Si un anarchiste avait soudain jeté sur son bureau, juste devant lui, une bombe prête à exploser, il n’eût pas paru plus abasourdi. Son visage se figea dans une expression indéfinissable. Ma demande l’avait-elle scandalisé, atterré ou seulement surpris ?

Il se ressaisit rapidement et me dit :
— Vous voulez épouser ma fille ?
— Avec votre permission, Monsieur. Je l’aime, elle m’aime et nous voulons nous unir pour la vie. C’est elle qui m’a incité à venir vous voir sans tarder. Croyez bien que seule la nécessité m’a poussé à cette hardiesse. Vous auriez certainement préféré que la demande fût faite par un membre de ma famille. Hélas ! Comme vous le savez, je n’ai pas de famille.
— Votre hardiesse ne me choque nullement, me répondit-il en m’invitant à m’asseoir (ce que je fis sans hésiter et promptement). Ma femme se doutait bien de quelque chose. Les femmes, je ne vous l’apprendrai pas, ont une sensibilité pour ces affaires. Elle avait donc vu juste ! Vous nous avez bien trompés tous les deux !
— Nous n’avons pas cherché à vous tromper. Il nous a simplement paru que nous ne devions pas vous parler avant d’être sûrs de nos sentiments.
— Et vous en êtes sûrs aujourd’hui ?
— Tout à fait sûrs.
— Vous êtes convaincant.

Il tira de sa poche un grand mouchoir portant ses initiales brodées et souffla dedans bruyamment trois ou quatre fois avant de s’essuyer longuement et de remettre le mouchoir là où il l’avait pris. Le froid soudain l’avait-il réellement enrhumé ou cherchait-il à gagner quelques secondes de réflexion ? Il se leva et vint s’asseoir près de moi.

— Vous voulez donc épouser ma fille, me dit-il...
— Exactement.
— J’ai beaucoup d’estime pour vous, vous le savez. Depuis que vous travaillez ici j’ai pu apprécier vos qualités professionnelles et vos qualités humaines. Je suis certain que vous feriez un époux parfait. Vous seriez un excellent soutien pour Lucie. Vous avez du courage et de la volonté. Et je ne doute pas que vous lui feriez de beaux enfants, mais...
— Mais ?
— Voyez-vous, Lucie n’a jamais manqué de rien. J’ai toujours voulu qu’il en soit ainsi. Elle ne s’est jamais frottée aux difficultés de l’existence. Je crains que votre situation financière ne vous permette pas de lui assurer l’aisance qu’elle a connue jusqu’à présent. Et j’en suis désolé. Sincèrement désolé. J’aurais volontiers passé sur le fait que nous ignorons tout de vos parents, mais la différence de fortune me paraît un obstacle de taille à votre mariage.
— Mais, Monsieur, lui dis-je après avoir rassemblé toutes mes forces, il ne tient qu’à vous que ma situation financière s’améliore !...

Son visage, après un instant de surprise, afficha un sourire bienveillant. Et c’est ainsi que je devins chef de bureau et que j’obtins la main de Lucie.

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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