Christian Julia
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Ces vies dont nous sommes faits
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Menacé d’explosion

À l’époque, des changements importants interviennent dans ma vie professionnelle. Un nouveau président prend les rênes de la SFP. Je suis nommé administrateur des studios de Bry-sur-Marne et de la fabrication film. Quatre cents personnes et des tonnes de matériels à gérer ! Cette promotion me permet de quitter la série sur l’aviation qui m’occupe depuis quelques mois. La production est assez compliquée à monter avec un petit budget et je ne suis pas mécontent de me retirer cette épine du pied. Me voilà contraint de délaisser la rue des Alouettes et d’aller travailler dans le Val-de-Marne, à Bry-sur-Marne.

Tout en assumant ces responsabilités de direction dans ce centre important de la SFP où s’enregistrent les grandes émissions de variétés de la télévision, comme celles de Patrick Sébastien, je continue à pratiquer mes méditations, surtout le samedi matin, mais parfois en semaine aussi, en me levant de très bonne heure, avant d’aller travailler.

Jean-Luc se met aussi à la méditation par les couleurs. Cette pratique assez intensive a pour effet de développer ma médiumnité. À la SFP, il m’arrive d’avoir l’intuition d’événements à venir. Je me souviens de deux situations, particulièrement. Un jour, le responsable du planning des équipes film est bien embêté : deux tournages importants vont démarrer et il n’a pas assez de personnel pour assurer les deux. De plus, les deux productions ont les mêmes préférences pour certains membres de l’équipe. Faut-il risquer de perdre une des deux productions ? Je lui dis d’attendre un peu, que son problème va se dénouer dans l’après-midi. Il repart un peu déçu que je n’aie pas trouvé de solution, puis il revient quelques heures plus tard et m’annonce que le tournage d’une des deux productions a été décalé et que, du coup, il pourra mettre les équipes demandées sur les deux. « Tu vois, lui dis-je ». Il m’avouera plus tard qu’il a été persuadé que j’étais au courant de ce décalage et que je ne lui en avais rien dit. Oui, d’une certaine manière, j’étais au courant… mais pas par les voies qu’il imagine.

Une autre fois, c’est le responsable du mixage qui a des soucis avec une équipe assez détestable qui critique constamment le personnel et le matériel de la SFP. Le vendredi, il vient me voir déprimé, car il redoute la venue, le lundi, d’un des représentants les plus détestables de cette équipe de production extérieure à la SFP. Je lui dis : « Ne t’inquiète pas, tout ira bien lundi ». Et, effectivement, le lundi, la personne qu’il redoutait ne vient pas en salle de mixage et tout se termine bien. Ce responsable se demande encore si je ne savais pas quelque chose…

Moments magnétiques

Non seulement mon intuition se développe, mais je prends conscience que mes mains acquièrent un certain pouvoir. On appelle cela du « magnétisme ».

Un soir, Bruno, un accessoiriste free-lance rencontré sur un tournage et qui est devenu un ami, passe la soirée à la maison et se plaint d’une douleur dans le dos. Je lui propose de tenter une guérison par imposition des mains… Il souffre tellement qu’il ne se pose pas trop de questions, et de toute façon, il n’est pas du genre à se poser des questions. Je place une main à l’endroit où il souffre et j’ouvre l’autre main en dirigeant la paume vers le ciel. Immédiatement, il ressent une forte chaleur à l’endroit douloureux. Je reste dans cette position un long moment, puis je m’arrête. Quand je retire ma main, sa douleur a disparu. Et ce petit miracle se reproduit assez souvent. Irina, que j’informe de tous ces phénomènes nouveaux, me dit que j’ai la chance de posséder un « must » dans le domaine de la médiumnité, la médiumnité par intuition. Je ne suis pas devenu voyant, je n’entends pas des voix (ça viendra plus tard…), je ne pratique pas l’écriture automatique, je n’incorpore pas des esprits (Dieu merci !). Non, ma médiumnité se manifeste par l’intuition. Les deux événements survenus à la SFP montrent qu’en fait cette médiumnité n’opère que s’il faut aider des personnes dans l’embarras. Sinon, je ne ressens rien de particulier au quotidien.


Une « Street View » de mon immeuble avec en face la cité Michelet-Curial.

Et puis, arrive cette fameuse soirée.

Je suis au téléphone avec une amie qui vit à Lunéville dans le Nord. Nous avons l’habitude de discuter le soir très longuement au téléphone. Je l’ai connue en faculté de sciences économiques. À la fin de ses études, elle a épousé un condisciple qui, un beau jour, s’est découvert une vocation pour la prêtrise. Il est devenu pasteur et a été affecté à Lunéville, une ville très marquée par le chômage.

Au milieu de notre conversation, j’entends soudain un crissement de baskets sur le parquet de la mezzanine au premier étage. Jean-Luc est sorti. Tout l’appartement est plongé dans l’obscurité, je suis seul dans mon bureau au premier. Je crois que c’est Jean-Luc qui rentre. J’interromps ma conversation avec mon amie et j’appelle : « Jean-Luc… Jean-Luc… » Mais pas de réponse. Je sors du bureau et appelle sur la mezzanine. Pas de réponse. L’appartement est toujours plongé dans l’obscurité. J’ai terriblement peur. Je reviens au téléphone et raconte le phénomène à mon amie : « J’ai entendu quelqu’un marcher en baskets sur le parquet au premier étage ». Elle-même est terrifiée ! Nous mettons fin à notre conversation. Je suis bouleversé.

Quand Jean-Luc rentre une heure plus tard, je lui raconte toute l’histoire. À ma grande stupéfaction, il n’est pas du tout surpris ! Pour lui, l’appartement est hanté. Quand il rentre certains soirs, il entend du bruit dans mon bureau. Il m’appelle, mais je ne réponds pas et il comprend que je ne suis pas là. Quelqu’un s’est installé à ma place pour travailler ! Pourquoi ne m’a-t-il jamais parlé de cela avant ce soir-là ? Je l’ignore.

Mais à partir de cette nuit, les manifestations étranges dans l’appartement vont se multiplier.

Depuis mon installation avec Jean-Luc, j’ai inconsciemment senti une présence. Quand je dîne seul avec un ami ou une amie, je ne suis jamais vraiment seul. Rien à voir avec ce que j’ai vécu dans mon studio avant. Jusqu’à présent, j’ai pensé que l’appartement était très grand, avec un living très haut, une mezzanine. Tout cela n’est guère propice à l’intimité. Mais Isabelle a aussi noté ce phénomène. Un soir, lors d’un dîner en « tête-à-tête », elle m’a averti que deux jeunes hommes en chemises et cravates étaient appuyés sur la balustrade de la mezzanine et assistaient à notre petite soirée ! Pas méchant, mais quand même. Ce soir-là, j’ai compris que le manque d’intimité que je ressentais dans cet appartement était dû au fait qu’il était hanté. Explication logique. Terrifiante, mais logique. Dans ma vie, la frontière entre le rêve et la réalité a toujours été ténue. J’ai toujours évolué entre ces deux mondes, passant de l’un à l’autre très naturellement, comme les artistes du Podium électronique d’Europe nº 1 passaient de l’ombre à la lumière. Mais voilà maintenant que les morts franchissent le rideau !

La présence se manifeste surtout par le son. Personnellement, je ne « vois » personne, à mon grand soulagement. Ainsi, il m’arrive souvent, quand je me repose sur le canapé du salon, d’entendre la machine à café fonctionner, avec le gargouillement caractéristique de l’eau qui coule goutte à goutte. Je me lève, je vais dans la cuisine, mais il n’y a personne, et la machine à café est tranquille.

Je ne suis pas la seule personne à percevoir ces illusions sonores. Un jour, mon père vient me donner un coup de main pour réaliser des aménagements dans mon bureau. Tout à coup, il sort de la pièce et se penche au-dessus de la balustrade de la mezzanine. Quand je lui demande ce qui lui arrive, il me répond : « J’ai entendu du bruit dans la cuisine… » Je feins de ne pas comprendre de quoi il me parle et je me garde bien d’évoquer les phénomènes mystérieux de l’appartement… Inutile de l’inquiéter.

Cette présence n’est pas effrayante pour moi. Je ne la perçois pas comme négative. En fait, je pense à l’époque que l’esprit qui se manifeste dans l’appartement est celui de Christophe. Depuis qu’il est mort, je ne cesse de penser à lui. Pour tout dire, il me hante.

Un matin, lors d’une méditation, j’entre en contact avec lui. Je vois son avion venir vers moi et, paraphrasant les paroles d’une chanson de Serge Gainsbourg, Christophe me confie : « Je suis venu te dire que je m’ennuie ». Sa phrase me choque. Je pense immédiatement : comment peut-on s’ennuyer quand on est mort ? Il y a tant de choses à faire ! C’est tout moi, ça ! Un ami dont je regrette tellement l’absence vient me parler et je lui fais des reproches ! Mais je ne me démonte pas et comme il se sent sincèrement à court d’idées (j’éprouve presque physiquement l’ennui dont il me parle), je lui suggère : « Occupe-toi donc des aviateurs ». L’idée lui paraît excellente et aussitôt je vois son petit avion disparaître au loin à toute vitesse. Il a visiblement trouvé de quoi occuper sa vie astrale. Il semble que les morts aient aussi besoin des vivants. Surtout ceux qui ont quitté la vie prématurément et qui ne comprennent pas bien ce qui leur arrive. Malgré cette méditation, l’appartement continue d’être hanté. Je fais brûler des bougies pour aider l’âme de Christophe à s’élever vers la lumière. Mais rien n’y fait. En fait, ce n’est pas Christophe qui hante l’appartement, mais quelqu’un d’autre.

Le plus surprenant est que le phénomène se manifeste même auprès de personnes qui ne sont pas particulièrement ouvertes à ces choses de l’au-delà. J’ai déjà mentionné mon père et la machine à café. Mais il y a aussi Bruno, l’accessoiriste. Un soir, il vient dîner à la maison et me confie ses problèmes. Nous sommes sur le canapé, côte à côte, et soudain, il s’arrête de me parler et me dit que quelqu’un est assis sur le fauteuil de cuir en face de nous et écoute notre conversation ! Je ne vois personne, mais lui sans doute a capté une présence. Il a beaucoup bu et nous passons à autre chose… Je ne veux surtout pas en savoir davantage !

C’est un autre soir que les phénomènes les plus incroyables vont se produire. J’ai invité ce soir-là à dîner un ami assistant réalisateur. Bien sûr, très vite, je lui raconte non seulement mon aventure des méditations, mais aussi les étrangetés de mon appartement. J’ignore un détail capital : les esprits adorent qu’on parle d’eux. Ils accourent en masse ! Plus nous parlons, plus nous sentons l’atmosphère du séjour devenir « lourde ». C’est pourtant une très grande pièce dont le plafond, très haut, va jusqu’au deuxième niveau… Nous manquons rapidement d’air. Il me semble que la pièce est remplie d’esprits qui nous écoutent tranquillement. Rien de menaçant. Ils sont juste intéressés par notre conversation… Vers vingt heures, je vais dans la cuisine pour préparer le repas. Mon ami m’accompagne, se tenant sur le pas de la porte. Nous continuons à discuter et soudain il sursaute et pousse un cri d’horreur : il vient de voir une femme entrer dans l’appartement par la porte du palier et passer derrière lui pour aller s’installer dans le living avec les autres. À l’évidence, tous les esprits du quartier se sont donné rendez-vous ici. Notre effroi est à son comble ! Pourtant, je ne me démonte pas. J’entre très vivement dans le séjour et, avec un bel aplomb, je dis aux esprits rassemblés : « Allez-vous-en ! Vous faites peur à mon ami ! ». J’ouvre en grand les deux portes-fenêtres. Aussitôt l’air devient plus léger et nous terminons la soirée, vraiment en tête-à-tête, stupéfaits autant l’un que l’autre par ce que nous venons de vivre…

Quelque temps plus tard, je retourne consulter Mme Méry au sujet de l’esprit qui hante mon appartement. Comme à son habitude, elle pince le haut de son nez pour se concentrer et me dit ceci : « Cet esprit n’est pas malfaisant, mais ce n’est jamais bon de vivre dans un appartement hanté. Ça peut être préjudiciable surtout pour l’ami qui vit avec vous. La personne qui est là reste attachée à ce lieu, car votre immeuble a été construit à l’emplacement d’une ancienne usine, dont il était responsable. Et dans le sous-sol de cette usine, il y avait une cuve qui n’a pas été vidée avant la construction. L’esprit craint que l’immeuble n’explose un jour. C’est pourquoi il hante ce lieu et ne va pas vers la lumière ». Et elle ajoute ce détail surprenant : « L’esprit hante en fait deux appartements, le vôtre et un appartement situé au troisième étage de l’immeuble ».

Deux ans plus tard, l’immeuble, qui appartient à une compagnie d’assurance, est mis en vente par appartements. Je sympathise avec la jeune femme qui s’occupe de la vente. Je lui parle de l’appartement du troisième étage. Elle me dit « C’est un duplex comme le tien. Exactement le même ! » Et comme il est vide, nous allons le visiter ensemble. Effectivement, l’appartement est sur deux niveaux comme le mien, même disposition, même surface. Et le plus incroyable est qu’il n’existe dans l’immeuble que deux duplex sur ce modèle : le mien et celui-là. Évidemment, Mme Méry ignorait ce détail, et elle n’a pas pu le « lire » dans mon inconscient, car je l’ignorais aussi.

Plus surprenant, en effectuant dernièrement des recherches pour écrire ce récit, je suis tombé sur un document présentant la cité Michelet [1], située en face de mon immeuble, et j’ai découvert qu’elle a été construite sur un ancien entrepôt de Gaz de France ! L’entrepôt était très étendu et mon immeuble a aussi été construit à son emplacement. Mme Méry avait donc vu juste. Le fantôme hantait ce lieu parce qu’il craignait qu’une cuve n’explose. Pour le moment, mon immeuble et la cité Michelet sont encore debout !…

© Christian Julia. 2013.
Reproduction interdite.

L’édition papier de ce récit est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-7-8.
Dépôt légal : Février 2013.

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