Christian Julia
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Romans
La Partition de Morgenstein
Le récit
de Gustave Leforestier
Chapitre 5

Mon père, Camille Leforestier, qui tenait une boutique de lingerie féminine rue de Belleville, choisit le jour de mon quatorzième anniversaire pour me révéler les circonstances de ma naissance :

— Mon fils, me dit-il en m’entourant tendrement les épaules et en m’entraînant à l’écart de mes frères et de ma mère, tu es désormais un grand garçon. Tu as l’âge d’apprendre certaines choses. Je peux, maintenant que tu es presque un homme, te révéler que je ne suis pas ton véritable père. Je t’ai élevé comme mon propre fils. Je n’ai jamais fait de différence entre toi et tes frères. Je t’ai donné la même éducation, la même instruction et la même affection. Tu dois savoir ce soir que tes parents, pour une raison que j’ignore, t’ont abandonné une nuit de décembre sur les marches de notre église. À la demande du curé, nous t’avons recueilli et adopté. Il n’a rien pu nous dire sur ta famille. Il connaissait seulement ton prénom, Gustave, que l’on avait écrit sur un morceau de papier avec cette phrase, cette simple phrase : « Que Dieu vienne en aide à cet enfant perdu ».

Il se tut un court instant puis ajouta : « Voilà ce que je devais te dire » avant de s’agenouiller et d’essuyer avec le revers de sa chemise les larmes qui coulaient de mes yeux rougis. Il me prit dans ses bras et me serra fort contre sa poitrine. Doucement, à l’oreille, de sa voix chaude et rassurante, il me murmura :
— Pourquoi pleures-tu ? Qu’importe ceux qui t’ont abandonné, tu as un foyer ici, des parents qui t’aiment et des frères qui te considèrent comme leur frère. Sèche tes larmes.

Au moment où il déposa un baiser sur ma joue, je sus que c’était la dernière fois qu’il me serrait dans ses bras et m’embrassait. La dernière fois. Pourquoi ai-je pleuré ce soir-là ?

J’ai compris que le moment était venu de quitter le foyer qui m’avait accueilli et de mener ma vie comme je l’entendais. La révélation de mon père n’en était pas une. Depuis longtemps déjà, je me doutais de quelque chose. Dès que j’avais eu l’âge de juger ceux qui m’entouraient, je m’étais senti différent d’eux — différent de mon père, différent de ma mère, différent de mes frères, différent aussi du peuple de Belleville dont, pourtant, je partageais quotidiennement la condition misérable. Non pas supérieur, différent simplement. Très vite, j’avais découvert dans ce sentiment confus de ne pas appartenir véritablement au monde dans lequel je vivais la preuve que j’étais un enfant abandonné, un enfant d’ailleurs, placé là où il ne devait pas être. Et dans ma tête, j’avais conçu le dessein de quitter un jour ma famille adoptive, non pas pour me lancer à la recherche de mes parents, mais pour tenter de vivre selon mon goût, d’exprimer ce que j’étais en me libérant peu à peu des influences d’une paternité de circonstance.

Je n’avais cependant aucun projet bien arrêté. Je ne rêvais ni de gloire ni de fortune ni d’aventures lointaines. Je ne songeais même pas à quitter Belleville, car j’éprouvais pour ses rues mal pavées, ses maisons crasseuses, ses cours malodorantes, ses garnis bruyants et aussi pour ses habitants une tendresse qui devait plus à la générosité de ma nature qu’à ma familiarité avec ces lieux et ces êtres. En vérité, je ne savais pas encore ce qui me différenciait des autres et, de ce fait, je n’avais pas d’ambition particulière. Je savais seulement qu’un jour, pour que mon destin se réalise, il me faudrait rompre tout lien avec les Leforestier. Et si j’ai pleuré ce soir-là, c’est qu’en confirmant brutalement ce qui n’avait été jusqu’alors qu’une vague intuition, mon père avait du même coup sonné l’heure de mon départ. Jamais plus je ne pourrais me blottir contre lui pour trouver le réconfort de sa force. Mais quelque chose d’impérieux, comme une énergie souterraine, me poussait vers mon destin, un destin dont j’ignorais tout sauf qu’il ne pouvait se réaliser chez les Leforestier.

Pourtant, mon aventure n’a pas commencé ce soir-là et si j’ai tenu à raconter cette scène de mon enfance, Monsieur Néry-Malène, c’est uniquement pour vous montrer que j’ai eu conscience très jeune qu’il y avait au loin, bien au-delà des années présentes — un but que le destin m’avait fixé, un but dont je ne savais rien, dont je ne saurais rien avant de l’atteindre et qui m’empêcherait, tout au long des années qui me séparaient encore de lui, de m’attacher aux êtres et aux choses. J’ai oublié les Leforestier comme j’ai oublié l’artisan ébéniste chez qui j’ai travaillé avant de partir à l’armée et qui, pourtant, m’a accueilli chez lui comme un fils.

Toutes ces années appartiennent à un passé incertain où je n’étais pas encore sûr de m’être engagé dans la bonne voie, celle qui devait me mener au requiem. Mon récit ne s’y attardera donc pas. En revanche, mon entrée au Crédit Industriel, une grande banque d’affaires du faubourg du Temple, marqua le véritable début de ce que j’appelle aujourd’hui « mon aventure », mais qui n’était à l’époque que le début de ma vie d’adulte.

J’avais la chance de savoir lire et écrire et, bien que je fusse d’une constitution plutôt robuste, l’artisan chez qui je travaillai après avoir quitté mes parents adoptifs m’avait confié, entre autres tâches, la tenue de ses livres. Après l’armée, je trouvai facilement du travail au Crédit Industriel, comme employé aux écritures.

En quelques mois, j’acquis la réputation d’un employé honnête, ponctuel et travailleur, toutes qualités que je m’efforçais de pousser à leur plus haut degré de perfection afin que l’on pût les croire dans ma nature alors qu’en réalité, elles étaient le résultat d’une attention constante. Le désir de me distinguer de mes collègues de bureau, plus sans doute que celui de m’élever au-dessus de ma condition, m’incitait à me montrer meilleur que je n’étais et à remettre à plus tard l’expression de ma véritable personnalité, laquelle au reste n’était pas si différente de celle que je laissais paraître.

Mes efforts ne tardèrent pas à attirer l’attention de mes supérieurs : d’abord celle de mon chef direct et puis, de proche en proche, celle de monsieur de Guernove lui-même, le directeur de la banque. Hélas ! Ils m’attirèrent aussi la jalousie des autres employés à qui l’on eut la maladresse de me présenter plusieurs fois comme l’exemple à suivre. J’aurais tant voulu plaire à toute la hiérarchie, du concierge au directeur ! Dans une certaine mesure, j’y parvins, mais, très tôt, je devins incapable de voir, dans les sourires qui répondaient aux miens autant que dans la gentillesse qui répondait à la mienne, autre chose que la crainte de ne pas être assez aimable avec celui que monsieur de Guernove avait pris sous sa protection. Car monsieur de Guernove, homme à la générosité sélective, ayant appris que j’étais un enfant abandonné, fut séduit par mon ambition et me prit en sympathie. Cette sympathie, il la manifesta d’abord en m’offrant, pour un loyer très modeste, un logement dans un immeuble qu’il possédait à Belleville.

C’était une maison plutôt bourgeoise pour le quartier. Il n’y avait naturellement jamais habité, car le peuple de cette commune que Paris venait d’annexer, ce peuple si prompt à se soulever contre la misère, si ardent au combat contre l’envahisseur, avait toujours inspiré à sa femme, et sans doute aussi à lui-même, une peur instinctive. Ce n’était qu’un placement, un immeuble de rapport, occupé aux étages par des boutiquiers et des artisans moins pauvres que les autres et sous les toits par deux de ses domestiques.

Comme tout grand bourgeois, monsieur de Guernove employait de nombreux domestiques : un maître d’hôtel, deux valets de chambre, un chef cuisinier, une cuisinière, un cocher, une femme de chambre et quelques aides obscures. La plupart vivaient dans le superbe hôtel particulier qu’il possédait près de la banque. Mais deux domestiques — la cuisinière et une servante — s’étaient mises en ménage. Madame de Guernove, dans son infinie bonté, avait accepté leur mariage et les avait autorisées à vivre avec leur mari hors de l’hôtel particulier, dans l’immeuble de la rue de Belleville. Or, si la cuisinière, malgré l’éloignement, avait continué à assurer son service avec diligence et assiduité, la servante, elle, avait pris peu à peu des libertés avec l’horaire aussi bien le soir, où il lui tardait de retrouver son cocher de mari, que le matin, où elle rechignait à s’extirper de la chaude tendresse de ses bras. Madame de Guernove, après avoir fermé les yeux un temps sur les égarements de la jeune domestique, l’avait finalement congédiée. Elle et son mari avaient dû quitter la chambre, laquelle, de ce fait, s’était retrouvée libre.

C’est dans cette chambre que monsieur de Guernove me permit d’habiter. Je l’ai dit : le loyer était très modeste, mais, croyez-moi, Monsieur Néry-Malène, elle ne valait guère plus. La lumière tombait du plafond par une lucarne placée à l’extrémité d’un conduit si étroit qu’on ne pouvait accéder à la vitre pour la nettoyer. De plus, la tige de métal reliée au pêne à ressort était brisée, si bien que la lucarne restait fermée en toute saison. Cet inconvénient qui, l’été, faisait de la chambre une étuve, aurait pu présenter l’hiver quelque avantage. Mais non, l’hiver, l’air — cet air qui manquait tout au long de l’année — s’engouffrait ironiquement sous la porte et envahissait impunément la pièce. Rien ne pouvait en venir à bout, pas même l’antique poêle que j’allumais au péril de ma vie, quand le froid devenait vraiment intolérable et que tous les autres moyens pour me réchauffer s’étaient avérés inutiles.

Le mobilier se limitait à un mauvais lit, une mauvaise table et deux mauvaises chaises. Les quatre murs étaient imprégnés jusqu’à la moelle des odeurs et de la saleté des locataires précédents. L’endroit était si exigu que lorsque je refermais la porte derrière moi j’avais juste assez d’espace pour faire trois pas en avant et deux de côté. Mais lorsque je refermais cette porte, j’étais chez moi. Seul et libre.

Jusqu’alors j’avais toujours été contraint de partager une autre intimité, parfois même plusieurs : celles de mes frères puis celles des fils de l’artisan ébéniste ensuite celles de mes camarades de chambrée enfin celle d’un vieil ouvrier avec qui j’occupais un garni de la rue Rebeval. Je pouvais enfin goûter aux plaisirs de la solitude, de cette sorte particulière de solitude qui est l’étape nécessaire quand une nouvelle existence s’ouvre devant soi et qu’il devient insupportable de mêler son quotidien à celui d’êtres qui ne pourront nous accompagner tout au long du chemin.

À cet avantage s’ajoutait le silence. Dans les maisons où j’avais vécu auparavant, les locataires avaient transformé leurs appartements en atelier du soir. Pour apporter à leurs familles des ressources que leur travail ne suffisait pas à leur procurer, ils se livraient chez eux à des petits travaux complémentaires et bruyants. Mais dans l’immeuble de monsieur de Guernove, on ne rabotait pas, on ne sciait pas, on ne clouait pas, on ne taillait pas. Non, on gagnait suffisamment d’argent. Pas beaucoup, mais suffisamment. Les seuls bruits qui, certaines nuits, troublaient mon sommeil provenaient des chambres voisines où les cris à peine étouffés de femmes soumises et les rires grossiers d’hommes ivres révélaient l’exercice nocturne d’activités honteuses auxquelles on a voulu, parfois, m’associer.

Malgré cela, pour tout vous dire, cette chambre offrait bien des attraits au jeune homme que j’étais. Et en premier lieu, la liberté et l’indépendance. Mais elle était trop inhospitalière pour y passer mes soirées. Je ne faisais qu’y dormir. Lorsque je quittai mon bureau du faubourg du Temple, je remontais à pied la rue de Belleville et m’arrêtais à mi-chemin au Chandelier, un cabaret tenu par une femme aussi corpulente que généreuse (et elle était très généreuse). Les clients la surnommaient Casquette non parce qu’elle en portait une, mais parce que les cheveux qui tombaient sur son front en une frange arrondie et rebelle faisaient une espèce de visière au-dessus de ses yeux bruns. Son établissement était en fait mon véritable foyer. C’est là que je dépensais mon argent et mon temps en buvant un verre ou en jouant aux cartes avec d’autres petits employés qui, comme moi, mariés ou célibataires, fréquentaient assidûment l’endroit. C’est là aussi que je prenais mes repas, les délicieux repas que Casquette préparait pour moi avec les attentions d’une mère. C’est là enfin que je venais oublier les froids de l’hiver et partager la joie contagieuse du printemps.

Telle fut ma vie pendant toute une année. À la fin de l’été, la chambre contiguë à la mienne fut le théâtre d’un drame. On retrouva un beau matin le jeune cocher qui l’occupait allongé sur son lit, inerte, un couteau planté dans le cœur. On m’apprit qu’il avait sans doute été victime d’une vengeance. Car il pratiquait le commerce des femmes. Il s’occupait de placer les petites Bretonnes qui débarquaient à Paris auprès de ses maîtres successifs qui les employaient comme servantes et bien d’autres choses encore.

La chambre demeura vide quelque temps, puis un homme s’y installa qui devint mon ami, en dépit de tout ce qui nous séparait.

D’abord la langue.

Marcel — tel était son prénom — était Breton. Il comprenait le français mais le parlait avec difficulté. Il n’en connaissait que les rudiments, le strict nécessaire pour vivre à Paris — pour survivre devrais-je dire. Mais comme beaucoup de paysans venus dans la capitale, victimes du mirage de l’industrialisation naissante, contraints de quitter une terre trop exiguë, il ne savait ni lire ni écrire.

Le travail aussi nous séparait. Avant de le connaître, il m’était arrivé de me plaindre des longues heures que je passais à la banque, derrière mon bureau, les fesses collées sur ma chaise, et de la longue marche que je devais effectuer à pied, matin et soir, pour gagner le faubourg du Temple et en revenir. À son contact, je compris vite que j’étais en réalité un privilégié, que mon sort, pourtant peu brillant, pouvait lui paraître enviable. Il travaillait tous les jours de la semaine, même le dimanche, dans une fonderie du quartier. Il partait vers cinq heures du matin et ne rentrait que tard dans la soirée après treize heures, parfois quatorze heures, d’un travail abrutissant et dangereux. Certains soirs, lorsque je me trouvais dans ma chambre au moment où il rentrait, j’entendais son pas lourd et traînant dans l’escalier, puis sur le palier. Il ouvrait sa porte puis la refermait et s’avançait vers son lit. Il y avait un court instant de silence pendant lequel, j’imagine, il se déshabillait puis le bruit sourd de sa masse énorme se laissant choir sur le matelas traversait la mince cloison qui séparait nos deux chambres, suivi immédiatement par un concert grotesque de ressorts usés.

Je le croisais parfois dans l’escalier certains dimanches, à l’aube, lorsqu’au terme d’une nuit passée au Chandelier à fêter quelque événement, je remontais chez moi à l’heure où il allait travailler. En passant à ma hauteur, il relevait légèrement la tête et portait son index à la visière de sa casquette pour répondre à mon salut. Plus que son imposante stature, c’était l’extrême pâleur de son teint qui attirait mon attention. Et aussi la rougeur presque maladive de ses yeux. Le travail avait prématurément usé ce colosse pourtant jeune — il devait être âgé d’une trentaine d’années — et sur son visage aux traits harmonieux bien que dessinés grossièrement se marquaient déjà les rides d’un labeur exténuant et d’un sommeil toujours interrompu. La fatigue gagnait chaque jour du terrain sur sa résistance physique et sapait lentement la vigoureuse architecture de sa personne. Pourtant, j’étais sûr qu’il n’avait jamais ménagé sa peine auparavant. Travailler treize heures par jour devait être son lot quotidien depuis que son père l’avait emmené pour la première fois aux champs. Mais ces treize heures passées en pleine nature, au milieu des siens, dans un cadre où vie et travail se confondaient pour alléger la peine des hommes ne ressemblaient en rien aux treize heures passées à la fonderie pour gagner un salaire misérable — si misérable qu’il ne lui permettrait sans doute jamais de réaliser le rêve qui lui donnait l’énergie de survivre : amasser assez d’argent pour retourner au pays, y acheter une terre et y vivre heureux, entouré de sa femme et de ses enfants. Espérait-il encore le réaliser, ce rêve ? La réponse à cette question était tout entière inscrite dans l’expression amère de sa bouche.

Elle y était si profondément marquée qu’il lui fallut bien des jours avant de pouvoir arracher à ses lèvres l’ébauche d’un sourire... Au fil des rencontres, ce sourire devint de plus en plus chaleureux et le salut rituel qui l’accompagnait se fit de plus en plus amical.

Lorsque nous nous croisions ainsi dans l’escalier, nous étions tous deux trop abrutis — lui par un réveil brutal, moi par une veille prolongée — pour échanger mieux que quelques banalités. Nous ne savions l’un de l’autre qu’une seule chose : que nous habitions deux chambres voisines sur le même palier du même immeuble. Pour le reste, nous devions nous en remettre aux apparences. Et si l’amitié est née entre nous, c’est qu’un soir d’octobre, Marcel est venu frapper à ma porte.

Tel qu’il m’apparut sur le seuil : solidement planté sur ses jambes, mais avec quelque chose d’implorant dans le regard et de maladroit dans ses mains qui tortillaient une lettre, il me fit l’impression d’un adolescent gêné par la brutale transformation de son corps. Ce mélange de force et de timidité, je l’avoue, m’émut. Il me salua et s’excusa de me déranger. Puis il marqua un temps d’hésitation et, ne sachant comment m’annoncer l’objet de sa visite, dit, en me tendant l’enveloppe qu’il pressait entre ses doigts :
— On m’a dit que vous savez lire...

Instinctivement, presque par réflexe, je pris l’enveloppe et, réalisant ce qu’il attendait de moi, je le fis entrer et asseoir sur mon lit. Il jeta un coup d’œil au mobilier de ma chambre puis m’expliqua que sa fiancée, Marie, était restée au pays et qu’il venait de recevoir une lettre d’elle, la première depuis son arrivée à Paris. Je pris place à côté de lui, ouvris l’enveloppe et entrepris la lecture de la lettre. Elle était en fait écrite par l’institutrice du village à qui Marie l’avait dictée. La jeune femme commençait par donner des nouvelles du pays, de la ferme où elle travaillait, des parents et des frères de Marcel, puis, avec une naïveté et une franchise qui me gênèrent, exprimait son amour pour celui à qui elle était promise. Elle terminait sa lettre par des souhaits de toutes sortes : « Garde-toi en bonne santé, disait-elle, et hâte-toi de me revenir » et signait : « Ta Marie qui t’aime et qui t’attend ».

Quand j’eus achevé ma lecture, Marcel resta silencieux un long moment. Sans doute mesurait-il la somme d’efforts qu’il lui faudrait encore accumuler avant de répondre à l’appel de Marie, avant de la serrer de nouveau dans ses bras.

— Eh bien, dis-je gaîment pour rompre cet intolérable silence, cette lettre appelle une réponse.
— Oui, me répondit-il gravement sans lever la tête.
— Si vous le désirez, dis-je, je peux vous aider à l’écrire.

Il me remercia et, aussitôt, parce que j’avais besoin de bouger tant la souffrance de cet homme séparé de sa fiancée, exilé loin de son pays, à mille lieues de ses rêves, m’était devenue insupportable, je me levai d’un bond et allai m’asseoir à ma table. Je pris du papier et de quoi écrire.

— Je vous écoute ! dis-je avec une gaieté un peu forcée.

Il se leva lentement et vint s’adosser au mur. Il m’indiqua en quelques phrases brèves ce qu’il souhaitait dire à sa fiancée : d’abord que j’avais la gentillesse d’écrire pour lui, ensuite qu’il travaillait dans une fonderie, enfin qu’il l’aimait profondément et qu’il lui tardait de la revoir. À charge pour moi de développer l’idée, de l’enrober, de la classer et de lui donner bonne allure. Je formulais différentes rédactions, différentes nuances. Il choisissait. Par ce biais, je découvrais peu à peu sa vie quotidienne. Mais je sentais bien qu’il en dissimulait volontairement une partie. Son souci de ne pas tourmenter sa fiancée le poussait parfois à des mensonges ou à des omissions. Il me demandait de ne pas dire certaines choses, ou d’atténuer la portée de certains détails. On aurait dit qu’en s’adressant à Marie, il voulait aussi me parler, se livrer un peu et il effectuait un tri entre ce que je pouvais entendre, et ce que Marie pouvait entendre. Une fois la lettre terminée, il s’approcha de moi et prit la feuille de papier que je lui tendais. Dans son regard, je pus lire combien il regrettait d’avoir été obligé de cacher à sa fiancée une partie de la réalité.

Je me sentis incapable de laisser cet homme dans une telle détresse et je lui proposai sur le champ de lui apprendre à lire et à écrire. Il parut ravi de mon offre, mais me demanda de remettre à un autre jour la première leçon, car il était fatigué. Avant de me quitter, il me serra cordialement la main et me remercia en me faisant promettre de m’adresser à lui si j’avais besoin de quoi que ce soit. Or, j’avais besoin d’un ami et il était venu frapper à ma porte.

Au fil des jours, tandis que nous nous enfoncions de plus en plus profondément dans l’automne, il revint me voir. Je lui appris tout autant à écrire qu’à parler français, en même temps que je m’initiais peu à peu au breton. Ces cours me donnèrent bien du mal. Non que Marcel se montrât peu doué. Au contraire, il y avait dans sa soif d’apprendre quelque chose de réconfortant et d’encourageant. Mais la fatigue l’empêchait souvent de soutenir son attention. Plus d’une fois, je dus interrompre la leçon, car je devinais qu’il dormait les yeux ouverts, les bras croisés sur la table. Mais quand il était en forme, il fallait voir avec quelle farouche détermination il s’appliquait à dresser ses mains aux nécessaires inflexions de la plume. Il fallait voir avec quel sérieux il déchiffrait les pages de lecture en faisant glisser son index sous chaque mot et en prononçant distinctement chaque syllabe.

Au bout de quelques mois, il sut lire et écrire, et son français prit de l’assurance. J’avais le sentiment — la satisfaction, devrais-je dire — d’avoir accompli la seule action qui était en mon pouvoir pour le tirer de la misère où l’on voulait le tenir. Et il m’en voua une reconnaissance éternelle, presque excessive. Lorsque sa fiancée lui envoyait un colis de nourriture et de vin, il n’oubliait jamais de partager son contenu avec moi et chaque fois que l’occasion se présentait, il ne manquait pas de me remercier de ce que j’avais fait pour lui.

Sa toute récente instruction lui permit d’obtenir à la fonderie un poste moins fatigant et mieux rémunéré. Il put ainsi gagner davantage d’argent en travaillant moins longtemps et moins péniblement. Il se métamorphosa. Plus reposé, plus détendu, enfin débarrassé de la perspective d’aller à l’atelier le dimanche, il se révéla le plus gai et le plus aimable des compagnons. Sa démarche cessa d’être pesante, ses lèvres perdirent leur amertume et son visage retrouva les couleurs que l’air breton lui avait imprimées. Il devint un autre homme. Et c’est avec cet homme-là que je vécus les merveilleux moments qu’offre le printemps. Le dimanche, lorsqu’il faisait beau, nous quittions Paris de bon matin, sur nos bicyclettes, et nous parcourions la campagne toute proche. Nous déjeunions dans les guinguettes des bords de Marne ou nous pique-niquions sur les fortifications. Et quand la chaleur devenait trop insupportable dans nos chambres, nous allions nous baigner au lac Saint-Fargeau, en haut de la rue de Belleville. L’endroit était délicieux, frais et très achalandé. Marcel ne manquait jamais, malgré tout son amour pour Marie, de laisser son regard s’attarder sur les jeunes filles que nous croisions. Car il était séduisant, Marcel, avec son sourire timide sous ses moustaches brunes. Rares étaient les soirées que nous terminions seuls... Il nous arrivait aussi, au hasard de nos promenades, de nous arrêter dans des fêtes de village. Marcel aimait faire la démonstration de sa force et de son adresse, surtout s’il avait décidé de séduire, ne fût-ce que pour un soir, une jeune paysanne ingénue. Il excellait en tout et tirait de ses exploits une fierté si enfantine et si exagérée que je lui pardonnais volontiers.

Je me souviens particulièrement d’une fête à Romainville. La nuit était tombée et devant un café qui avait installé quelques tables dans la rue, un orchestre faisait danser des couples. Les cavaliers paraissaient passablement ivres. Les accents de l’accordéon ne parvenaient pas à couvrir les rires sonores et les cris des paysans et des citadins endimanchés qui étaient attablés ou erraient de baraque en baraque. Nous nous étions éloignés de la piste de danse pour assister au numéro d’un jongleur qui maniait des torches enflammées avec une dextérité étonnante. Puis nous nous étions enfoncés dans l’obscurité du village pour aller rechercher nos bicyclettes. À peine avions-nous quitté la fête foraine qu’une bohémienne surgit de l’obscurité et aborda Marcel qui marchait devant moi.

— Veux-tu connaître ton avenir ? lui demanda-t-elle en prenant amicalement son bras.

Elle portait une ample robe multicolore. Un foulard entourait ses cheveux et accentuait l’ovale de son visage. Un visage plein de tendresse, de douceur, avec, au coin des yeux, deux petits plis bienveillants. Marcel lui sourit et se retourna vers moi comme pour me demander mon accord. Car s’il acceptait, je devais aussi accepter. Il vit sans doute mon visage blêmir. Mais il n’eut pas le temps d’y lire l’angoisse soudaine qui venait de s’y marquer. Il prit ma réaction pour de la timidité et, en souriant de nouveau, tendit sa main à la bohémienne.

— Vas-y, femme, dit-il de sa voix chaude et cassante, et ne me prédis que du bonheur !

La jeune bohémienne si frêle, si petite, saisit la main de mon compagnon et l’ouvrit doucement. Elle passa ensuite son doigt sur la paume avec délicatesse pour en mesurer les reliefs. Enfin, elle se pencha légèrement et examina attentivement les lignes qui la parcouraient. Marcel l’observa en forçant sa décontraction. On a beau ne pas croire aux prédictions des diseuses de bonne aventure ou ne leur accorder que le crédit qu’elles méritent, et qui n’est pas bien grand, il est des phrases que l’on préférerait ne pas avoir entendues parce que, vraies ou fausses, elles vont se graver à jamais dans la mémoire et jailliront toujours au moment où l’on souhaitera les avoir oubliées.

Marcel se tourna vers moi et me fit signe d’approcher. Il dut insister, car je tenais par-dessus tout à rester à l’écart. La bohémienne me faisait peur. J’étais terrorisé par sa présence et par ce qu’elle signifiait pour moi. Il renonça à me convaincre de venir près de lui quand elle se mit à parler.

— Il y a quelqu’un qui t’attend au pays, dit-elle en levant ses grands yeux sombres vers lui. Tu veux l’épouser et lui donner des enfants, mais un destin contraire te sépare encore d’elle.
— Quand pourrons-nous vivre ensemble ? lui demanda-t-il très inquiet.
— Bientôt, répondit-elle en scrutant le fin réseau de lignes, de points, d’étoiles, de triangles, de plis et de stries dessinés sur sa peau parmi les multiples cicatrices du travail.
— Quand ? insista-t-il en marquant un certain agacement.
— Dans quelque temps, dit-elle sans se troubler. Je ne peux pas te dire exactement ni dans combien de mois ni dans combien d’années, mais je vous vois tous les deux vivant dans une belle demeure entourée d’un grand jardin dont tu prendras soin.
— Une belle demeure, dis-tu ?
— Belle et grande.
— Une ferme ?
— Non. Une belle demeure bourgeoise.
— Mais de quoi me parles-tu, à la fin ?

Marcel commençait à s’emporter. Les révélations de la bohémienne ne correspondaient pas du tout à ses rêves, elles n’entraient pas du tout dans ses projets. Il n’envisageait son avenir que dans une ferme, une ferme entourée de champs qu’il exploiterait.

— Quelle est donc cette demeure ? lui demanda-t-il brutalement. Est-ce qu’elle m’appartient ?

La bohémienne ne se laissa pas démonter par les accents sévères de sa voix. Calmement, elle lui répondit :
— Non, elle ne t’appartient pas. Mais tu n’en souffres pas puisque tu es libre et heureux. C’est comme si elle était à toi.
— Es-tu sûre de ce que tu dis ? lui demanda Marcel au bord de la colère.
— Ce sont les lignes qui le disent. Pas moi !
— Mais tu dois te tromper ! Je n’ai rien à faire dans cette maison ! Il retira alors vivement sa main puis saisit la jeune femme par les épaules et se mit à la secouer pour l’obliger à se dédire.
— Tu te trompes ! Tu mens ! hurla-t-il en la secouant de plus en plus fort. Tu inventes des histoires ! Je ne te crois pas !

La bohémienne, sans doute habituée à ce genre de révolte, se laissa faire sans résister. Elle répétait inlassablement :
— Ce sont les lignes qui ont parlé. Pas moi. Je n’ai fait que te traduire ce qu’elles disaient.

Mais Marcel ne voulait rien entendre, il malmenait la jeune femme et enserrait ses épaules comme dans un puissant étau. Il n’y avait pas de place dans ses pensées pour une autre maison que la sienne ! Elle finit par le supplier de la lâcher. Redoutant le pire, je me décidai alors à intervenir.

— Ne sois pas ridicule Marcel, lui dis-je sévèrement, elle t’a révélé ce qu’elle a vu dans tes mains. Elle s’est peut-être trompée. Laisse-la tranquille.

Je le pris par le bras pour l’obliger à la libérer. Il me résista un moment puis relâcha son étreinte en lançant rageusement :
— Cette fille a menti !

Il tira sur les pans de sa veste et fourra ses mains dans ses poches si brutalement que j’entendis l’étoffe se déchirer. Puis, se rendant compte qu’il avait dépassé la mesure, il donna un coup de pied furieux dans une pierre qui alla rebondir avec un bruit sec sur la paroi d’une baraque toute proche.

— Excusez mon ami, dis-je à la bohémienne en lui donnant une pièce de monnaie. Il travaille si durement pour s’acheter une terre...
— Je l’excuse, me répondit-elle en me souriant. Les hommes ont toujours peur de connaître leur destin. Toi, je lis dans tes yeux que tu n’as pas cette peur. Montre-moi ta main !

La fureur de Marcel m’avait fait oublier le danger que j’encourais en m’approchant trop de cette femme. Je me retrouvais pris au piège que j’avais cru éviter en me tenant à l’écart.

— Non ! Je ne veux pas ! hurlai-je en reculant.
— Ne crains rien, me dit doucement la bohémienne en faisant un pas vers moi.
— Laissez-moi tranquille, dis-je en reculant encore.

Je butai alors contre Marcel qui se tenait derrière moi. Il me prit par les épaules et me dit :
— Eh bien, petit frère, j’ai montré ma main. À toi maintenant de montrer la tienne.
— Pour l’amour du ciel, dis-je à Marcel, lâche-moi !

Au moment où la bohémienne allait me prendre la main, je réussis à pivoter sur moi-même et Marcel put voir mon visage défiguré par la peur.
— Lâche-moi, te dis-je.

Il comprit alors que je ne plaisantais pas, que mes réticences n’étaient pas un jeu. Il ôta ses mains de mes épaules et je m’enfuis à toutes jambes. Il me rattrapa bientôt et me dit en passant amicalement son bras autour de mes épaules :
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi ne veux-tu pas montrer ta main ? Je l’ai bien fait, moi ! De quoi as-tu peur ?
— Je n’ai pas peur, lui répondis-je en cherchant à retrouver mon calme. Je ne veux pas lui montrer ma main. C’est tout.
— Mais pourquoi ? Tu dois bien avoir une raison...
— Je ne veux pas, n’insiste pas !

Il insista cependant et je compris que le moment était venu de lui avouer mon secret. J’aurais voulu qu’il ne le connût jamais, ou le plus tard possible. Mais je ne pouvais plus reculer, Il ne m’aurait pas cru et un malentendu aurait terni notre amitié. J’ouvris donc ma paume de main et la mis sous son nez. L’effet fut immédiat. Il la regarda avec stupéfaction un long moment, incapable de prononcer la moindre parole. Sa raison sembla vaciller au-dessus d’un gouffre sans fond. Enfin, il bredouilla quelques mots :
— Mais... mais... Tu n’as pas de lignes...!

Non, le croirez-vous, Monsieur Néry-Malène, je n’avais pas de lignes de main. Ma paume était lisse comme une peau de bébé. Elle ne présentait à sa surface aucun de ces plis, aucune de ces stries, aucun de ces signes où les diseuses de bonne aventure prétendent lire notre destin. Jamais Marcel, et bien d’autres avant lui, n’avaient vu une chose pareille et je crois bien d’ailleurs que mon cas était unique. Car tous les hommes naissent avec des lignes dans leurs mains, comme ils naissent avec un nombril.

— Tu comprends maintenant pourquoi je ne voulais pas montrer ma main à cette femme. Qu’aurait-elle pu y lire ? Rien, absolument rien !

Il fallut plusieurs minutes à Marcel pour reprendre ses esprits. Soudain, il découvrait que je n’étais pas fait comme les autres hommes. Nous nous connaissions pourtant depuis six ou sept mois, mais il n’avait rien remarqué d’anormal dans la paume de mes mains. Au fil des années j’avais acquis l’habitude de la dissimuler aux regards pour m’éviter les curiosités souvent malsaines que sa vue avait provoquées durant mon enfance. En règle générale, on ne prête guère attention aux paumes des personnes que nous croisons ! On les suppose sans mystère, on les croit barrées de lignes semblables aux nôtres et si l’on ne porte aucun intérêt à la chiromancie, on ne cherche pas à aller y regarder de près. Rares sont les circonstances où l’on est contraint de montrer la paume de ses mains. Le hasard voulut qu’une de ces circonstances se présentât ce soir-là.

J’ai menti à Marcel en prétendant que la bohémienne aurait été bien incapable de lire quoi que ce soit dans ma main. J’étais convaincu d’avoir un destin, comme tous les autres hommes. C’était même cette conviction qui m’avait poussé à quitter ma famille adoptive. Je pensais simplement que ce destin ne s’était pas marqué dans ma main. Mais n’ayant jamais rencontré auparavant de diseuse de bonne aventure, j’avais craint instinctivement qu’elle me révélât la signification exacte de cette absence de lignes. Voilà pourquoi je m’étais dérobé.

Quand j’eus expliqué tout cela à Marcel, il me demanda d’excuser son attitude.

— Si j’avais pu me douter ! dit-il tout penaud.
— N’en parlons plus, lui répondis-je en souriant.

Effectivement, nous n’en avons plus reparlé. Mais, de ce jour, Marcel a cessé de me considérer comme un frère de l’Homme. Malgré lui, il n’a pu s’empêcher de voir en moi un être différent. Sans doute l’étais-je réellement, mais dans quelle mesure ? Je l’ignorais à l’époque. Je n’avais jamais tiré de l’absence de lignes dans ma main ni honte ni fierté et si je m’appliquais à cacher cette bizarrerie de ma nature c’était uniquement pour qu’on ne vît pas en moi une bête curieuse, pour qu’on me laissât vivre en paix comme tout un chacun, sans plus d’égard ni de mépris.

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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