Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 4

Déjà le soleil s’était dégagé de l’horizon, mais il faisait encore frais et l’air bleuté de ce matin d’avril annonçait une nouvelle journée radieuse. Monte-Carlo engourdi sommeillait encore ; derrière les volets clos de l’hôtel, ceux qui avaient usé leur nuit autour des tables de jeu ou dans les draps humides du plaisir se préparaient déjà, paupières alourdies et muscles relâchés, aux langueurs de la fortune.

Mais tout Monte-Carlo ne dormait pas. Je pus m’en rendre compte en quittant de bon matin mon appartement, jeté hors du lit par des pensées trop nombreuses et trop confuses. Les employés de l’hôtel s’activaient déjà dans les étages, dans le hall et dans les cuisines, savourant ces instants rares et délicieux où ils n’ont pas encore à subir les caprices et le mépris des clients. Sur leurs mines tirées par le manque de sommeil, dans leurs regards assombris par la perspective d’une journée longue et harassante, sur leurs visages surpris par un réveil précoce, je crus voir comme un bien-être et le « Bonjour Monsieur » du jeune liftier, fièrement campé devant les manettes rutilantes de l’ascenseur comme un amiral aux commandes de son bâtiment, me parut plus chaleureux, plus sincère que d’habitude. À cette heure réservée au service, je suis devenu complice du peuple de l’aube.

Dans la grande salle déserte de l’hôtel, je pris mon petit-déjeuner. On s’occupa de moi, on me choya, on m’entoura de toutes les attentions et on s’étonna un peu de me voir debout à sept heures du matin.

Après quoi je sortis de l’hôtel et me rendis sur la plage. En me voyant arriver, avec mon costume léger et mon canotier, le plagiste s’interrompit dans son travail. Il était en train de relever un à un les auvents des tentes de toile sagement alignées face à la mer. Il vint vers moi et me demanda si je souhaitais qu’il m’installât une chaise longue à l’ombre. Le soleil n’était pas encore très violent, mais l’on sentait la puissance de ses rayons croître de minute en minute et, d’ici une heure, il risquait de devenir insupportable. J’acceptai son offre et, emporté par l’atmosphère amicale de cette matinée de printemps, je n’hésitai pas, malgré mon aversion naturelle, à échanger avec lui quelques mots d’usage sur le temps. C’était un magnifique athlète au cou impressionnant et à la chevelure très fournie. Son large sourire découvrait des dents blanches et fortes. À chacune de ses respirations, l’encolure de son maillot de bain rayé bleu et rouge s’étirait sous la poussée des muscles puissants de sa poitrine. Je lui dis ma joie de voir le soleil répandre sa chaude lumière partout, dans tous les recoins, même là où l’ombre espérait pouvoir trouver un refuge définitif. Je lui dis bien d’autres choses encore, sur moi, sur lui et sur Monte-Carlo. Mais je pouvais me permettre cette dérogation à ma règle d’or ; je savais que notre conversation ne durerait pas, qu’il devait ouvrir toutes les tentes avant l’arrivée des premiers clients et qu’il me suffirait d’un mot pour qu’il me laisse en paix. Ce qu’il fit rapidement après m’avoir souhaité une bonne journée.

J’allai m’étendre sur la chaise longue qu’il avait dépliée à mon attention et laissai mon regard balayer l’horizon. Je repensai à la soirée de la veille.

Après mon entretien avec Gustave Leforestier, j’étais monté dans mon appartement. Je m’apprêtais à aller dîner avec la comtesse lorsque le garçon d’étage vint me remettre un billet : J’ai des choses importantes à vous dire. Pouvez-vous venir dans mon appartement ? Je vous attends. Signé Gustave Leforestier.

Je n’hésitai pas une seconde et, oubliant le dîner et la comtesse, j’allai frapper à la porte du musicien.
— Voilà, commença-t-il d’une voix grave et solennelle. Depuis tout à l’heure, je ne cesse de penser à notre discussion. J’ignore quelle est la véritable raison qui vous a poussé à entrer en contact avec moi, mais je ne peux pas imaginer que ce soit juste pour satisfaire une curiosité intellectuelle.
— Je vous assure pourtant que je n’avais pas d’autre intention que de vérifier l’exactitude de ma théorie.

Il croisa ses longues mains à plat sur sa cuisse. Il paraissait très préoccupé. Son regard était instable, comme celui d’une bête traquée. Ses lèvres tremblaient légèrement. Il me dit :
— Voyez-vous, j’ai toujours cru à la toute-puissance du destin. Je suis convaincu que notre existence est réglée en dehors de nous, que l’on décide à notre place de ce qu’elle doit être ou ne pas être. Ce n’est pas Dieu, ni le Diable d’ailleurs, qui en décident. Non, non, ce sont des êtres comme vous et moi, des êtres de chair et d’os qui nous traquent, nous épient, surveillent nos moindres gestes, nos moindres allées et venues, guettent nos moindres pensées. Ils sont autour de nous, partout, et nous ne soupçonnons pas le moins du monde leur présence. Jusqu’au jour où ils nous abordent et d’un mot transforment notre destin. On appelle communément cela le hasard d’une rencontre. Quelle erreur ! Il n’y a aucun hasard. La rencontre était prévue de longue date. Ils ont tout organisé pour qu’elle ait lieu au bon moment. Ils nous utilisent pour servir une cause que nous ignorons, car elle nous dépasse. Nous ne sommes pour eux que des pions qu’ils manipulent à leur guise. Et il est inutile de tenter de leur résister. Ils agissent en vertu de mobiles supérieurs contre lesquels nous ne pouvons rien.

Il s’interrompit et me regarda un long moment, silen­cieusement. Puis il reprit :
— Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous dis cela. J’aurais menti en prétendant que son discours était d’une clarté parfaite !
— Eh bien, je vais vous le dire : je suis persuadé que notre rencontre n’est pas fortuite.
— Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?
— Une simple constatation. Savez-vous pourquoi je suis venu à Monte-Carlo ?... Je suis venu pour mettre de l’ordre dans mes souvenirs. Depuis quelques mois, je sens que la vie m’abandonne peu à peu. Je ne veux pas quitter ce monde sans révéler le secret que j’ai caché toute ma vie. Et je vous rencontre, vous qui venez tous les ans à Monte-Carlo — personne ne l’ignore — pour chercher l’inspiration de votre prochain ouvrage. Ne trouvez-vous pas qu’il y a là plus qu’une coïncidence ? Reconnaissez que vous avez songé à vous inspirer de ma vie pour écrire votre prochain roman.
— La comtesse m’a en effet suggéré de mener une sorte d’enquête pour découvrir les circonstances de la composition de votre requiem. Mais, je vous le répète, au départ je cherchais seulement à vérifier l’exactitude de ma théorie. Et, de toute façon, c’est tout à fait par hasard que votre nom a surgi dans notre conversation.
— En êtes-vous bien sûr ?
— J’en suis sûr, répondis-je en tentant de faire taire les premières lamentations de mon estomac affamé.
— C’est pourtant bien votre amie qui avait avancé mon nom pour contredire votre théorie. Vous m’avez bien dit aussi que c’était elle qui avait imaginé un plan pour favoriser notre rencontre.
— C’est elle, en effet. Mais je ne vois pas quelle conclusion vous pouvez en tirer.

Il ne me répondit pas tout de suite. Il se leva difficilement et alla fermer la porte-fenêtre du salon. La nuit tombait déjà et l’air commençait à fraîchir. Monte-Carlo nous avait habitués à des soirées plus clémentes.
— La conclusion est claire, me dit-il en revenant s’asseoir, vous avez été manipulé, j’en suis sûr.
— Vous pensez sérieusement que la comtesse est l’un de ces êtres dont vous m’avez parlé ? Ce n’est pas possible ! Je la connais depuis dix ans !

À ce moment, mon estomac, las d’être laissé pour compte, lança un appel désespéré et bruyant. Leforestier feignit de ne rien entendre, mais il me demanda si je désirais dîner. Je répondis oui et il fit monter deux repas dans son appartement.

— Votre réaction ne me surprend pas, me dit-il. Pendant des années, j’ai moi-même douté de leur existence. Aujourd’hui, je ne doute plus. Je suis convaincu que vous avez été choisi pour recueillir ma confession. Il se tut pour laisser à ses propos le temps d’imprégner mon esprit, de se répandre partout où le doute pouvait exister encore, pour m’amener progressivement à partager sa conviction. Ils se propagèrent dans toutes les fibres de mon cerveau à la vitesse de l’éclair. Je me souvins du petit homme chauve dans le train et de son étrange prédiction : « Vous trouverez l’inspiration à Monte-Carlo. Je vois déjà votre main qui s’impatiente. Elle a hâte d’écrire ce que vous lui dicterez, ou ce que quelqu’un d’autre lui dictera ». Gustave Leforestier était-il ce « quelqu’un d’autre » ? Je me souvins aussi de l’insistance de la comtesse. Pourquoi tenait-elle autant à me faire rencontrer le musicien ? Un élément important, cependant, m’échappait : qui avait intérêt à ce que la vérité sur le requiem fût connue ? André Morgenstein ? Ses héritiers ?

À mon grand soulagement, on apporta le dîner.

Les pensées les plus contradictoires s’agitaient dans ma tête. Les événements que j’avais vécus depuis mon arrivée semblaient échapper aux règles de la normalité. Mais je ne parvenais pas à croire que j’étais l’instrument d’une machination destinée à rendre publique la confession du musicien. J’admettais encore moins le rôle joué par la comtesse. Je ne pouvais voir en elle la main du destin. J’imaginais plutôt qu’elle avait été contrainte d’intervenir auprès de moi en échange de je ne sais quelle récompense. Et j’avais la tentation d’accuser son chauffeur, Angelo Sordi, d’avoir fait pression sur elle. Était-ce seulement par un dérèglement de sa raison que Leforestier avait cru voir en lui l’incarnation, ou la réincarnation, d’André Morgenstein ?

— Vous ai-je convaincu ? me demanda-t-il en commençant à manger. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai tenu à vous parler ce soir.
— Je veux bien croire que notre rencontre a été organisée, mais si tel est le cas, je dois supposer que les révélations que vous avez à faire sont de première importance.
— Elles sont capitales, Monsieur Néry-Malène. Capitales !
— Eh bien, je suis prêt à les entendre.
— Je ne vous dirai rien ce soir. Mon récit est trop long. La soirée n’y suffirait pas. Mais convenons de nous retrouver demain à dix heures dans les jardins de l’hôtel. Avant de vous parler, j’ai quelques dispositions à prendre.

Tels furent les termes de mon entrevue de la veille avec Gustave Leforestier.

Au loin, j’aperçus les silhouettes indécises de deux promeneurs qui marchaient le long du rivage. Je compris très vite qu’il s’agissait d’Angelo et de la comtesse. À quelle heure s’étaient-ils donc levés pour avoir déjà tant marché ?

Bras dessus, bras dessous, ils avançaient vers l’hôtel, les pieds tantôt dans l’eau tantôt sur le sable. Ils avaient l’air de deux amoureux trop épris l’un de l’autre pour songer à dormir la nuit. Ma présence sur cette plage déserte, seul assis sur une chaise longue, ne manqua pas d’attirer leur attention. Quand je vis leurs regards se tourner dans ma direction, je leur fis un signe de la main. La comtesse hésita un instant puis me reconnut et agita le bras. Ce geste amical eut sur moi un effet apaisant.

Presque en courant, elle se dirigea vers moi, sourire aux lèvres, suivie d’Angelo, impassible, emmuré vivant dans sa beauté. Ils étaient tous les deux en tenue de bain. Celle de la comtesse moulait à merveille ses formes élégantes. Elle eût certainement aimé la porter en toutes circonstances, car son dynamisme et sa soif de liberté s’accommodaient mal des drapés lourds et compliqués. Quant à celle d’Angelo, elle révélait la perfection de son corps dont il jouait avec des grâces féminines.

— Robert ! s’exclama la comtesse, que faites-vous sur la plage à cette heure ? Je croyais que les artistes vivaient la nuit ! Êtes-vous tombé du lit ?
— Je pourrais vous poser la même question.

Elle éclata de rire en renversant la tête. Puis elle se tourna vers Angelo et lui adressa un sourire de complicité auquel il ne répondit pas.

— Pour tout vous avouer, André, je ne suis pas tombée du lit. Pour la simple raison que je n’ai pas dormi dans un lit ! Et devinez où j’ai dormi. Vous ne voyez pas ? Eh bien, j’ai dormi là-bas, dans cette cabane. À mon âge !

Et, de la main, elle désigna la petite construction de bois où étaient entreposés les accessoires de la plage. Elle continua :
— Mais nous avons dû la libérer très tôt ce matin, car le plagiste arrive de bonne heure.
— Vous avez dit « nous » ?
— Parfaitement. Vous n’imaginez pas que j’ai dormi seule dans cette cabane ! En fait, je n’ai pas dormi du tout. Et voilà la grande nouvelle du jour. Je tenais à vous en faire part. Cela va vous étonner : Angelo aime aussi les femmes. Et il les aime très bien. Inutile de vous dire à quel point je suis heureuse. Mon calvaire est enfin terminé. Je me sens libérée.

De quoi était-elle libérée ? Angelo était-il autre chose qu’un garçon né pour dispenser le plaisir à tous les êtres humains, qu’ils fussent hommes ou femmes, pour leur accorder la suprême récompense de leur attente, sans s’attacher ni aux âges ni aux nationalités ni aux sexes ? Avait-il usé de son pouvoir sur la comtesse pour l’obliger, en échange d’une nuit d’amour, à me mettre en contact avec Gustave Leforestier ?

— Le croirez-vous, dit-elle en désignant le plagiste qui nous apportait deux chaises longues, mais cette montagne de muscles partage les goûts d’Angelo. Il lui a gentiment laissé les clefs de la cabane cette nuit et est allé dormir ailleurs. Ah ! André ! Vous ne pouvez pas imaginer le plaisir que j’ai pris cette nuit dans les bras d’Angelo. C’est le plus étonnant des amants. Angelo aida le plagiste à installer les deux chaises longues puis il glissa quelques mots à l’oreille de la comtesse. Celle-ci acquiesça d’un battement de cils. Angelo s’éloigna en compagnie de la montagne de muscles.

— Je vous ai attendu au dîner, me dit la comtesse. Où étiez-vous donc passé ? Je vous ai cherché partout.
— J’étais avec Gustave Leforestier, dans son appartement.
— Alors ? Vous a-t-il livré son secret ?
— Pas encore, non. Nous devons nous revoir à dix heures. Il a promis de me raconter dans quelles circonstances exactes il a composé le requiem.
— Bravo ! Je savais que vous arriveriez à le convaincre ! Avouez que mon petit stratagème a été tout à fait efficace.
— Je l’avoue.

En face d’elle, je me sentais désarmé. J’aurais voulu, par d’habiles questions, ou par des sous-entendus insidieux, l’obliger à me révéler si, oui ou non, Angelo l’avait chargée d’une mission. Mais je n’en eus pas le courage. Quand les premiers clients de l’hôtel apparurent sur la plage, elle alla rejoindre Angelo dans l’eau. Il était dix heures moins le quart. Je quittai ma chaise longue et me dirigeai vers les jardins de l’hôtel.

Gustave Leforestier m’attendait assis sur un banc, à l’ombre d’un pin parasol. Quand il me vit arriver, il se leva et vint à ma rencontre pour me saluer. Je le trouvai soucieux, beaucoup plus soucieux encore que la veille. L’heure était venue pour lui de révéler le secret qu’il avait tu pendant plus de trente ans. Pour tout dire, j’étais assez fier d’être le premier homme à entendre sa confession. Pourtant, je ne devais ce privilège qu’à sa conviction que le destin m’avait choisi pour être son biographe. J’étais ému, mais je mesurais encore mal l’importance de son récit. En fait, j’étais tenté de croire qu’il n’y avait pas plus de mystère dans la composition de son requiem qu’il n’y en avait dans toutes les autres créations du génie humain. Mais lorsque Leforestier me serra la main, un trouble parcourut tout mon être.

— Je suis content que vous soyez venu. J’ai craint que vous ne m’ayez pris pour un fou avec mes histoires d’exécuteurs du destin. Mais vous êtes là et je vais pouvoir commencer mon récit. Je vous demande de me pardonner si je vous donne parfois l’impression de m’écarter de ce qui vous intéresse. Je ne dois rien omettre qui puisse vous éclairer. Allons nous asseoir, voulez-vous ?

Et Gustave Leforestier commença son récit...

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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