Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 3

Le lendemain matin, je retrouvai la comtesse dans le hall de l’hôtel. Le ciel, d’abord menaçant, s’était dégagé et il faisait à présent un temps superbe, définitivement radieux et, pour cette raison, tout à fait propice à une promenade.

— Où m’emmenez-vous ? demandai-je à la comtesse.
— Pas très loin, rassurez-vous, me répondit-elle avec un sourire complice. Les Indes et la Chine ont amplement satisfait mon besoin de bougeotte cette année. À Monte-Carlo, j’ai décidé de m’adonner au seul plaisir moelleux des sièges de ma Rolls. Je vous propose de faire un petit tour en ville. Pour vous montrer que Monte-Carlo change moins vite que nous.
— Mais vous n’avez pas changé, Madeleine !
— En un sens, c’est vrai. Je suis aussi naïve qu’à vingt ans. Mais à vingt ans, j’étais aimée. Aujourd’hui, je ne le suis plus. Et la naïveté sans l’amour vous savez ce que c’est ? Du gâtisme ! Venez, Angelo nous attend dehors.

La Rolls blanche de la comtesse était garée devant l’entrée de l’hôtel. Angelo se tenait appuyé contre l’aile avant. C’était bien le jeune homme que j’avais vu la veille dans le hall. Mais, de loin, je n’avais pu en apprécier la beauté à sa juste valeur. À présent, tandis que je descendais l’escalier du perron au bras de la comtesse, je pouvais mieux la mesurer. Il y avait dans le dessin de son visage une telle perfection qu’aucun trait en particulier n’attirait l’attention. Il était beau et cette beauté le rendait transparent, fascinant par l’absence même de point où le regard aurait pu s’accrocher. J’ai toujours pensé que les êtres beaux appartenaient à un autre monde, qu’ils étaient investis sur terre d’une mission secrète, connue de Dieu seul, et qu’il valait mieux s’en tenir à l’écart. Je voyais en eux une sorte d’armée d’exception, une race à part, liée par une complicité totale, étrangère à nos petites mesquineries. Et nous, pauvres humains, faute de pouvoir admettre que la perfection puisse se rencontrer, nous étions tentés d’associer la beauté physique à la laideur de l’âme, ce qui, hélas ! n’est pas toujours injustifié.

Je songeai à tout cela quand le regard turquoise d’Angelo croisa le mien. D’un coup, je crus bien percer le secret de son cœur, lire dans la transparence de ses yeux le message ambigu de son âme. Mais, en réalité, c’est lui qui mit à nu les entrailles de ma sensibilité. Cette intrusion me troubla au point que je m’exclamai :
— Quel beau garçon !...
— Vous comprenez mon calvaire, me dit la comtesse en posant avec précaution le pied sur le trottoir.

Puis elle ajouta, en jetant un regard à Angelo qui ouvrait la portière de l’automobile :
— Quand je pense que ce garçon n’aime pas les femmes, quel gâchis !
Je craignis qu’il ne l’ait entendue, mais elle me dit :
— Ne vous inquiétez pas, il ne comprend pas le français. D’ailleurs, il ne comprend pas non plus les Françaises !

Elle éclata de rire et se cala au fond de la banquette.

Après un rapide circuit dans les rues de la ville, nous prîmes la direction de Nice et nous y déjeunâmes avant de retourner vers Monte-Carlo. Nous avions tous les deux très soif et nous décidâmes d’entrer dans un salon de thé. Immédiatement, j’aperçus Gustave Leforestier parmi les clients. L’immense éclat de rire que poussa la comtesse en entrant quand je lui appris que le réceptionniste, comme chaque année, m’avait demandé de lui dédicacer cinq exemplaires de mon dernier livre attira l’attention du musicien. Elle eut un geste de confusion et dit :
— La chance nous sourit, André. Notre ami est ici.
— Je sais. Je l’ai vu. Mais ne comptez pas sur moi pour l’aborder dans un pareil lieu.
— Vous savez que vous allez finir par me vexer, me dit la comtesse en prenant place à une table à l’écart. Avez-vous oublié comment nous nous sommes connus ?
— Je m’en souviens parfaitement.
— Vous veniez de publier Les Clefs de l’Enfer, vous étiez déjà célèbre, votre portrait était paru dans des dizaines de gazettes. Je vous ai aperçu dans le hall de l’hôtel et je suis venue vers vous pour vous saluer. Vous vous en souvenez ? Mon pauvre mari vivait encore à l’époque. C’est d’ailleurs lui qui vous a invité à dîner à notre table. Est-ce que nous vous avons « dérangé » ?

Pas du tout ! À l’époque, j’étais très flatté qu’on me reconnaisse. Aujourd’hui, je préfère passer inaperçu. Tenez, pas plus tard qu’hier, dans le train, un individu a voulu à tout prix engager la conversation avec moi. Eh bien, je ne suis pas loin de penser que c’était un fou, ni plus ni moins.

Soudain, sur le visage de la comtesse passa une ombre. Puis elle se ressaisit et me dit :
— Je comprends que cela vous soit pénible, mais, hier soir, si j’ai bonne mémoire, vous étiez d’accord pour entrer en contact avec Gustave Leforestier. Il faut donc vous résoudre à faire le premier pas. J’ai hâte de connaître son secret, moi ! Et qui vous dit qu’il tient autant que vous à son anonymat ?
— Je n’en sais rien.
— Bon. Eh bien puisque vous ne vous décidez pas, j’y vais.
D’un bond, la comtesse se leva.
— Qu’allez-vous faire ? lui demandai-je en tentant de la retenir.
— Vous verrez bien.

Sur ces mots, elle quitta la table. Je craignis un instant qu’elle ne se dirigeât vers Leforestier, mais, à mon grand soulagement, elle n’en fit rien. Elle sortit du salon de thé et, à travers la vitre, je la vis marcher d’un pas décidé vers Angelo qui discutait près de la Rolls avec un jeune marinier. Elle lui glissa quelques mots à l’oreille et, aussitôt, Angelo salua son compagnon, jeta sa casquette à l’intérieur de la Rolls et suivit la comtesse vers le salon de thé. J’ignorais ce qu’elle était en train de manigancer, mais je pressentis que j’allais bientôt être très mal à l’aise !

De retour dans le salon de thé, elle se dirigea vers moi d’un pas assuré, la mine réjouie, une lueur enfantine dans le regard, et d’une voix suffisamment forte pour que tous les clients — et surtout Leforestier — l’entendissent, elle dit à son chauffeur en me désignant :
— Angelo, je vous présente André Morgenstein, un ami. Puis elle ajouta à mon adresse : André, je vous présente Angelo Sordi.

Angelo me tendit la main en souriant. Je la serrai machinalement.

J’étais abasourdi par l’audace du plan imaginé par la comtesse. Me faire passer pour André Morgenstein ! Comment avait-elle pu penser que Leforestier tomberait dans un piège aussi grossier ?

Tous deux prirent place. À partir de ce moment, Gustave Leforestier ne me quitta plus des yeux.

— Vous êtes démoniaque, Madeleine ! dis-je en la fusillant du regard. Vous devriez avoir honte de vous.
— Je peux vous assurer que j’ai produit mon petit effet, me répondit-elle sans se départir de sa bonne humeur. J’ai observé notre ami du coin de l’œil tandis que je vous présentais à Angelo. Eh bien, il a failli s’étrangler en entendant le nom d’André Morgenstein. Vous auriez vu sa mine !
— Vous êtes sans pitié.
— Peut-être, mais réfléchissez : si le nom d’André Morgenstein l’a troublé à ce point, il va sûrement chercher à vous rencontrer.

À cet instant, en effet, Leforestier se leva et quitta le salon de thé.

— Vous avez sans doute raison. Mais une fois qu’il m’aura abordé, il faudra bien que je lui révèle la vérité. Et quand je lui apprendrai qui je suis en réalité, il me sera bien difficile de gagner sa confiance. Votre plan risque de tout compromettre.
— Mais non. Je suis sûre que tout se passera bien. Je compte sur votre imagination pour redresser à temps la situation. Maintenant, retournons à l’hôtel. Il faut battre le fer tant qu’il est chaud.

Dans la voiture, je fis remarquer à la comtesse que le premier réflexe de Leforestier, qui nous avait vus à l’hôtel ensemble la veille, serait certainement de vérifier auprès du réceptionniste qu’un certain André Morgenstein était bien descendu dans son établissement.
— Exact, me dit-elle. Grâce à ma voiture, nous allons arriver avant lui. Je m’occupe du réceptionniste.

En effet, la Rolls dépassa bientôt le musicien et lorsqu’elle s’immobilisa devant l’entrée de l’hôtel, le portier n’eut pas le temps de descendre les marches du perron, la comtesse grimpait déjà l’escalier rapidement.
— J’ai un service à vous demander, dit-elle au réceptionniste.
— Tout ce qu’il vous plaira, Madame la Comtesse, lui répondit l’homme avec son amabilité habituelle.
— Y a-t-il une chambre libre à côté de mon appartement ?

Le réceptionniste parut surpris, et en même temps rassuré par la banalité du service que lui demandait la comtesse. Son sourire crispé se détendit puis il consulta son registre et déclara, avec une mine de circonstance :
— Malheureusement non, Madame la Comtesse. Tout est loué à l’étage. Nous sommes vraiment désolé. En revanche, il y en a une de libre à l’étage supérieur.
— Alors, je la prends ! fit-elle avec empressement.

Puis, presque à voix basse, elle ajouta :
— Mais, voyez-vous, je ne voudrais pas que vous l’inscriviez à mon nom.

Je compris alors le plan qu’elle avait imaginé. J’avais cru un instant qu’elle se serait contentée de demander au réceptionniste de faire croire à Gustave Leforestier, s’il venait l’interroger, qu’il y avait bien un André Morgenstein dans l’hôtel, mais non, son esprit s’était détourné de cette idée simple et, une fois de plus, elle avait conçu un plan compliqué et risqué.
— Ah ? fit le réceptionniste, comprenant enfin que la comtesse avait réellement quelque chose de très spécial à lui demander.
— Je destine cette chambre à mon chauffeur...

Le réceptionniste ne la laissa pas achever sa phrase. D’une voix désespérée, il lança : « Angelo ? » et adressa à la comtesse un regard implorant dans l’espoir que, comprenant à demi-mot sa détresse, elle renoncerait à installer son chauffeur dans l’hôtel.
— Vous connaissez Angelo ? lui demanda-t-elle soudain inquiète.
— Tous les employés de l’hôtel le connaissent ! Il n’y en a pas un avec qui il n’ait échangé quelques mots, si vous voyez ce que je veux dire...
— Je vois tout à fait, lui répondit-elle un peu agacée. Mais je vous demande de me rendre ce service.

Avec un sourire, elle parvint à attendrir le réceptionniste.
— Soit. Je vous en supplie, Madame la Comtesse... L’hôtel, vous comprenez...
— Je comprends, n’ayez aucune crainte. Angelo se teindra bien. Une dernière chose : pouvez-vous inscrire la chambre à son nom ?
— Ce n’est pas l’usage...
— Je sais. Mais je vous le demande amicalement.

Une nouvelle fois le réceptionniste lui céda. Mais, au moment où il s’apprêtait à écrire « Angelo », elle l’arrêta.
— Mon chauffeur se fait appeler Angelo, mais en réalité son nom est André Morgenstein.
— André Morgenstein ? reprit le réceptionniste avec étonnement.
Et la comtesse se crut obligée de préciser :
— Oui. Sa mère est Italienne, mais son père est Allemand.

En fait, le réceptionniste n’avait que faire de cette précision. Il voulait seulement que la comtesse épelât le nom de son chauffeur. Je m’en chargeai.
— Voilà une affaire réglée, me dit-elle tandis que nous nous éloignions de la réception.
— Je crois plutôt que vous venez de compliquer davantage une situation qui l’était déjà assez à mon goût.
— Comment ! Je fais tout pour vous arranger une entrevue avec Gustave Leforestier et comme remerciement, je n’ai que des reproches.
— Cela m’ennuie de tendre un piège à cet homme.
— Il n’est plus temps d’avoir des remords. Le voilà qui arrive. Je vous laisse. Installez-vous dans un fauteuil et attendez. Nous nous retrouverons au dîner. Et vous me raconterez tout ! Promis ?
— Promis.

D’un pas léger, la comtesse s’éloigna vers les ascenseurs. J’allais m’asseoir dans un des profonds fauteuils de cuir du hall et je me mis à lire les mauvaises nouvelles du jour.

Sans la moindre hésitation, Leforestier se dirigea vers la réception. En passant devant moi, il me jeta un coup d’œil, mais je fis mine de ne pas le voir. Il s’adressa au réceptionniste qui consulta son registre et acquiesça de la tête. À l’évidence, le musicien lui avait demandé si un certain André Morgenstein était inscrit à l’hôtel et le réceptionniste le lui avait confirmé. Mais celui-ci eut une curieuse réaction. Il sembla supplier Leforestier de ne pas faire de scandale. Il ne pouvait imaginer que le vieillard s’intéressait davantage à moi qu’au chauffeur de la comtesse. Leforestier parut surpris. Puis il eut un geste apaisant. Le réceptionniste referma son registre (je me demandai pourquoi il l’avait ouvert puisqu’il venait d’y inscrire le nom d’André Morgenstein — sans doute pour se laisser le temps de réfléchir à sa réponse) et sourit, comme il le faisait chaque fois qu’il voulait mettre un terme poli à un entretien.

En quittant la réception, Leforestier parut très troublé. Sa démarche était hésitante. Allait-il m’aborder tout de suite ou attendre des circonstances plus propices ? Il fit quelques pas vers les ascenseurs, puis s’arrêta et revint vers la réception. Mais il s’arrêta de nouveau et retourna vers les ascenseurs en se grattant le menton. Enfin, il se décida à venir me trouver.

Il traversa rapidement le hall et, arrivé à ma hauteur, me dit :
— Pardonnez-moi de vous importuner, Monsieur, mais n’êtes-vous pas André Morgenstein ?

Ma gêne fut extrême de voir ce génie de la musique tomber dans le piège stupide que la comtesse lui avait tendu avec ma complicité. Complicité tout à fait passive, d’ailleurs (mais la passivité n’est jamais une excuse). Je ne sus que répondre. Je pris le parti de ne rien dire :
— J’ai connu autrefois un André Morgenstein, me dit-il. Et je me demandais si, par hasard... Puis-je m’asseoir ?

Je l’autorisai volontiers à prendre place dans le fauteuil accolé au mien et je me tournai légèrement vers lui. Ces mouvements créèrent une diversion qui lui permit de dominer sa propre gêne. Je crus racheter mon inqualifiable conduite en lui demandant :
— N’êtes-vous pas Gustave Leforestier, l’auteur d’un fameux requiem ?
— C’est cela même, me répondit-il en reprenant un peu confiance. Aimez-vous mon requiem ?
— Beaucoup. Et je crois que des millions de gens dans le monde l’apprécient. Vous avez su détruire l’image terrifiante que nous avions de la mort. En écoutant votre musique, on se persuade qu’elle n’est peut-être pas l’épreuve si redoutée.
— Je vois que vous vous êtes intéressé de près à mon œuvre.

Le moment était venu d’engager la conversation dans la bonne voie :
— Pour tout vous avouer, je me suis aussi intéressé de près à votre vie. Et je comprends très bien — pardonnez-moi de raviver une vieille blessure — pourquoi le nom d’André Morgenstein ne vous est pas indifférent.
— Vous savez cela aussi, me dit-il avec une pointe de regret. Ce nom m’obsède depuis des années. Je me demande encore comment certains journalistes ont pu voir en lui le véritable auteur du requiem. C’est une folie !
— Pourtant, lui dis-je, profitant de ses bonnes dispositions, vous n’avez jamais cherché à les détromper.
— Était-ce nécessaire ? On ne répond pas à la calomnie. Et puis, au fond, que ce soit moi ou un autre le compositeur, qu’est-ce que cela change ? L’important c’est que ce requiem existe. Le reste n’est qu’une querelle de spécialistes qui n’intéresse personne. Quant à cet André Morgenstein, il est mort depuis longtemps et je suis le seul auteur... Je veux dire, le seul véritable auteur du requiem.

Cet aveu excita ma curiosité. Pour la première fois depuis l’accusation de plagiat, Gustave Leforestier affirmait avoir réellement composé le requiem. Et j’avais le privilège de recueillir cet aveu. Cette marque de confiance était encourageante pour la suite de nos rapports. J’eus alors une pensée aimable pour la comtesse. Puis je lui dis :
— Mais si André Morgenstein est mort depuis longtemps, pourquoi êtes-vous venu vers moi ?
— Voyez-vous, je ne suis pas tout à fait sûr de sa mort. En fait, contrairement à ce que je vous ai dit, je ne l’ai pas connu et je ne sais que fort peu de choses à son sujet. Pourtant, il ne cesse de me hanter. Il m’arrive même parfois de me demander si ce n’est pas lui qui a composé le requiem. Puisque tout le monde le prétend. Alors, quand la personne qui vous accompagnait au salon de thé tout à l’heure vous a présenté sous le nom d’André Morgenstein, j’ai pensé : « Voici enfin le moment venu de le rencontrer ». Mais ce n’était qu’une homonymie. Excusez-moi d’avoir interrompu votre lecture.

Il tenta de s’extirper du fauteuil en cuir, mais je le retins par le bras.
— J’ai un aveu à vous faire. Vous allez sans doute trouver tout cela ridicule — et je vous demande par avance de me pardonner —, mais je ne m’appelle pas André Morgenstein. Mon nom est André Néry-Malène et je suis écrivain.

Leforestier ne parut pas troublé. Il eut cette surprenante réponse :
— Je m’en doutais.

Puis il s’interrompit un instant et reprit :
— Bien sûr, bien sûr. Vous êtes l’auteur des Clefs de l’Enfer.
— Exactement.
— C’est une œuvre admirable. Je la relis souvent. Vous devez comprendre pourquoi je crois parfois qu’André Morgenstein est l’auteur du requiem. Votre aventure est un peu la réplique inversée de la mienne.

Il posa sa main ridée sur mon bras et le secoua tout en disant :
— Vous comprenez mon silence, n’est-ce pas ? Toutes ces choses nous dépassent. Elles ne sont pas faites pour notre pauvre entendement d’humain. Vous vous êtes pris pour un assassin, tout comme je suis parfois persuadé de ne pas avoir composé mon requiem. Ce qui vous est arrivé ne s’explique pas davantage que cette impression que j’ai parfois d’être habité par un homme dont je n’ai jamais vu le visage.

Il marqua une pause pour reprendre sa respiration. Ses yeux me fixèrent avec une douloureuse intensité. Toutes les rides de son visage se mirent à trembler sous l’effet de l’excitation.
— Mais ce visage... Je le connais maintenant ! s’exclama-t-il en me secouant plus violemment le bras. Je l’ai vu tout à l’heure. Je l’ai vu !

Il se renversa sur le dossier et lâcha un petit rire ironique, moqueur. Puis il ajouta :
— Comment ne l’ai-je pas deviné plus tôt ! Bien sûr, vous n’êtes pas André Morgenstein. J’ai mal entendu. André Morgenstein, c’est le jeune homme qui vous accompagnait ! Ai-je été stupide !
— Vous n’y êtes pas ! m’exclamai-je en me demandant s’il n’avait pas perdu la raison. Le jeune homme que vous avez vu au salon de thé est le chauffeur de mon amie. Et puis, André Morgenstein est mort...
— Je n’en suis pas certain !
— Mais quel âge aurait-il donc aujourd’hui ! Angelo n’était pas né quand on a joué votre requiem pour la première fois.
— C’est vrai, c’est vrai.

Il prononça ces mots mécaniquement tandis que sa raison poursuivait cette unique pensée : Angelo était André Morgenstein. Sa conviction était faite et résistait à toute logique.

— Ne trouvez-vous pas, me dit-il en se tournant résolument vers moi, que la beauté de ce jeune homme a quelque chose de fascinant ?
— Sans doute... Mais de là à imaginer qu’il puisse être le fantôme d’André Morgenstein... Non, je vous dois la vérité. En fait, je voulais vous rencontrer et mon amie la comtesse Cimarossi, avec ma complicité je le reconnais, a imaginé la petite scène du salon de thé pour attirer votre attention sur moi. Tout est parti d’une conversation que j’ai eue hier avec elle. J’ai prétendu que seuls les écrivains pouvaient se permettre de créer, de toute leur vie, une seule œuvre. Et pour démonter ma théorie, elle m’a cité votre cas. Vous étiez le seul à pouvoir nous départager.
— J’espère que vous n’avez rien parié ! Car elle a raison. Je suis l’exception qui confirme votre théorie. De toute ma vie, je n’ai composé qu’une seule musique, le requiem. Rien avant. Rien après.

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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