Christian Julia
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Ces vies dont nous sommes faits
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Voyage vers le futur

Au bout de deux ans de cette vie, j’éprouve un profond sentiment d’isolement. Je me sens limité de tous les côtés, comme le boxeur entre ses cordes, comme le jeune dans son quartier. Je décide alors d’écrire un scénario de long métrage destiné à me remettre en selle pour revenir dans mon ancien métier. Je veux aussi rassembler mon expérience dans le domaine du sport et parler… des extraterrestres.

En 1987, lors de mes premières régressions dans les vies antérieures, des médiums m’avaient dit que mon contact avec les extraterrestres aurait lieu en 1995, et justement j’y étais.

J’appelle mon scénario D.S.R., pour « Dissoudre, Séparer, Réunir », le principe alchimique dont j’ai déjà parlé. J’imagine que notre pays est paralysé par des mouvements sociaux très violents. Le gouvernement, qui ne sait plus comment se sortir de cette grave crise, organise de faux enlèvements par des extra-terrestres dans le but de mobiliser les médias. Tel est le point de départ de mon scénario. Je décide aussi de créer un personnage très body-buildé, coaché dans un endroit tenu secret par un gourou entraîneur, véritable alchimiste du corps. Le colosse sera le meneur de la révolte sociale. Ce personnage me permettra de mettre en scène ma vision du sport, et plus précisément le processus de métamorphose du corps humain grâce à la fonte et à la diététique.

J’écris le scénario en deux semaines, dans une sorte de transe, comme souvent. Nous sommes en octobre 1995 et ce que je ressens en plongeant dans mon inconscient pour trouver l’inspiration, c’est une ambiance très noire de fin de monde. Les mouvements sociaux que je mets en scène sont d’une violence inouïe, les usines sont en grève, des camions militaires sillonnent les routes. Les émeutes sont mâtées très durement. Toute vie économique semble s’être arrêtée. Le personnage central de ce scénario est la présentatrice d’un journal télévisé très regardé. Pressentant la manipulation derrière le fait-divers de l’enlève-ment par des extraterrestres, elle décide d’abandonner la présentation du journal et de retourner sur le terrain pour enquêter. Sur place, elle est guidée par une mystérieuse jeune femme qui va l’initier aux secrets des vies antérieures et de la domination de la matière…

En écrivant ce scénario, qui jaillit de mes profondeurs comme un jet de lave incandescente, je me sens très mal à l’aise. Octobre n’est pas le mois le plus réjouissant de l’année, et il est vrai que je ne sais plus très bien où j’en suis. J’ai encore de l’argent, car Goal vient d’être rediffusé et j’ai touché d’importants droits d’auteur, mais je ne vois plus très bien où me mène mon aventure en banlieue. Est-ce ce malaise que j’exprime par cette vision très noire de la société ? Sans doute. Ce que je découvre autour de moi, en côtoyant ces jeunes quotidiennement, est terrible. Je vois la violence, le désespoir, de grandes solitudes, je constate les ravages de la drogue, du chômage, de l’alcool, les douleurs de la monoparentalité. Je croise des jeunes qui « ont pété une durite », comme disent leurs potes, à cause de la drogue et qui, condamnés à ne plus jamais trouver d’emploi et de logement, tant ils sont atteints, errent dans les centres commerciaux, comme des zombies. Oui, tout est noir autour de moi, mais à ce point-là…

En fait, en plongeant dans mon inconscient en octobre 1995, je viens de « pressentir » les événements qui vont se produire quelques semaines plus tard dans toute la France quand le plan de réforme de la Sécurité sociale présenté par le premier ministre de l’époque, Alain Juppé, va jeter le pays dans un effroyable chaos, dont le pouvoir d’ailleurs ne se remettra pas. Dès les premières manifestations et les premières grèves, je comprends qu’une nouvelle fois j’ai écrit un récit prémonitoire.

Je sors bouleversé de cette écriture et de ces mouvements sociaux. C’est alors qu’un chat entre dans ma vie et bouscule mon destin…

Il a un joli pelage roux et traîne dans la courette depuis plusieurs jours. À qui est-il ? Nul ne le sait. Il a pourtant l’air bien nourri. Il n’a rien d’un chat vagabond, mais à l’évidence il ne se sent pas bien chez lui, car son grand jeu est d’entrer chez moi dès que j’ouvre la porte et d’aller se cacher dans le placard où je range mes vêtements au premier étage. Je le fais sortir, mais jour après jour il revient s’y cacher. Il a visiblement envie d’élire domicile chez moi. Je n’ai jamais eu d’animaux de compagnie, et il n’est pas question que je commence. Mais un jour particulièrement pluvieux, je le découvre transi de froid sur le rebord d’une fenêtre ; mon cœur ne fait qu’un tour, et je l’emmène chez moi.

Me voilà avec un chat. Pour la première fois de ma vie.

Le chat est content, son stratagème a parfaitement réussi. Il habite désormais dans le logement qu’il a choisi. Et me mène à la baguette. Dans la journée, il monte à l’étage, s’étend sur mon lit et me regarde écrire à mon bureau, comme le faisait le chat de mon voisin rue Boulard. La nuit, il dort en bas. Il voudrait bien dormir en haut avec moi, mais je ferme la porte pour l’en empêcher. Certaines nuits, il tape si fort contre la porte qu’il me réveille, mais je tiens bon.

Petit à petit, nos rapports se dégradent. Il lui arrive très souvent de faire ses besoins en dehors de sa litière. Une fois, deux fois, trois fois. Je finis par le jeter dehors, furieux. Il ne cherche pas à revenir. Il va s’installer sur un bidon, dans la cour. Le voisin en prend pitié et décide à son tour de l’accueillir chez lui. Mais il finira, lui aussi, par le remettre dehors…

Je peux reprendre une vie normale. Enfin, je le crois.

Un matin, je me réveille avec une cloque sur le front. Je ne comprends pas bien d’où cela peut venir. Leonel, que je croise dans la rue, m’assure que ce doit être une araignée qui a pondu un œuf sous ma peau ! Je cours chez le pharmacien qui me rassure : ce n’est pas une araignée, c’est un simple bouton.

De retour chez moi, je me mets à ma table de travail et continue d’écrire mon dictionnaire de boxe quand tout à coup, je vois des petites bêtes noires sortir de dessous de mon sous-main. Pire, il en sort même de ma manche de chemise ! Je suis infesté de puces. Mon lit est infesté de puces, mon placard à vêtements est infesté de puces, des puces partout, une horreur ! Il en avait des puces, le chat, je le traitais pour cela d’ailleurs, mais elles ne venaient pas sur moi. Elles restaient sur lui. Depuis son départ, elles ne savent plus où aller et m’ont pris pour cible. C’est terrible. Je dois m’en débarrasser au plus vite. J’achète une bombe que je vaporise en continu dans la maison, en prenant soin de quitter les lieux et de ne revenir que quelques heures plus tard, en priant que la bombe n’ait pas explosé et détruit les lieux ! Ouf, à mon retour, ma maison est toujours debout et — miracle — les puces ont disparu.

Cette aventure me plonge dans un tel stress que je tombe malade. Diagnostic implacable du médecin : zona ophtalmique ! Le virus de la varicelle, qui s’était tenu tranquille depuis mon enfance, bien caché dans les méandres d’un nerf au niveau du crâne, s’est réveillé et a profité de ma faiblesse pour m’attaquer. Je me soigne tant bien que mal, je commence à ressembler à un boxeur, j’ai tout le tour de l’œil gauche rouge. Monstrueux. Une amie me conseille de mettre sur mon œil une feuille de chou pour le protéger, ce que je fais tellement j’ai peur de le perdre. Mais je ne ressemble plus à rien.

J’ai vraiment le sentiment de toucher le fond ! Heureusement, grâce au traitement — ou à la feuille de chou — mon zona finit par guérir sans affecter mon œil. Mais je sens qu’il me faut quitter Meaux, revenir à Paris, et me « recentrer ».

La banlieue, inconscient de nos sociétés

La cité est un isoloir du monde. Ses hautes tours et ses longues barres forment un univers répétitif que les jeunes finissent par très bien connaître, très bien maîtriser, mais dès qu’ils franchissent les portes de la cité, c’est un tout autre univers qu’ils découvrent, très différent, avec des petits pavillons, des rues qui ont chacune un nom, des petits immeubles, des commerces, des écoles intégrées, des cinémas, des cafés.

À Sciences Po, dans les années 70, je suivais le cours passionnant d’un professeur spécialisé dans la politique de la ville. Il nous avait enseigné l’importance du centre dans la ville. Ça ne s’improvise pas un centre, ça ne naît pas par hasard, c’est une construction humaine, sociale et matérielle. Ce doit être le carrefour de toutes les vies d’une ville, l’aboutissement de tous les chemins. Le point de passage le plus fréquenté, le lieu le plus animé, à cause des cafés, de ses commerces essentiels, de ses cinémas. C’est là que l’on se donne rendez-vous. C’est le point de ralliement, l’aboutissement et le point de départ de toutes les aventures du quotidien, de toutes les rencontres.

La ville traditionnelle est construite autour d’un tel centre historique, qui peu à peu s’est développé au fil des ans. Plus on s’éloigne de ce centre, plus on va vers l’inconnu, plus on s’aventure dans des zones peu fréquentées. La ville idéale est ainsi organisée en zones concentriques. Aller vers le centre, c’est progressivement passer de l’inconnu au connu, par étapes.

Le problème des cités est qu’elles ont été construites très loin des centres, sans qu’on ait songé à leur donner un centre propre. Il y a parfois au cœur de la cité des petits centres commerciaux, mais ils ne parviennent pas à jouer ce rôle de centre, car il leur manque d’autres éléments, des services publics, des cinémas. Ils ne sont pas un lieu de passage. On se rend dans ces commerces, on ne passe pas par ces commerces. Le bus, lui, a déposé ses passagers ailleurs dans la cité. Et personne de l’extérieur ne songerait à venir faire ses courses dans ce centre.

Pour cette raison, la cité est un lieu d’enfermement, même si les portes n’existent pas. Quels repères se construire dans cet univers en jeu de miroir ? Tout se ressemble. Les immeubles se répètent, tous identiques. La progressivité n’est pas respectée. Le jeune qui traverse la cité passe du connu (sa tour) à du connu (une tour identique) et ainsi de suite puis, tout à coup, quand il arrive au bout de sa cité, il tombe dans un univers inconnu, celui des petits pavillons, des petits immeubles de la périphérie de la ville.

Les lieux où nous vivons sont une sorte de transposition géographique du fonctionnement de notre cerveau. Et même de notre âme.

Pour bien fonctionner, nos villes doivent respecter la structure de notre psychisme. Avec les cités, nous avons enfreint cette correspondance, et l’effet a été inverse : l’esprit des jeunes qui y vivent s’est modelé selon le schéma de leur habitat : un schéma répétitif, sans variété, sans surprise, surtout sans échange avec l’extérieur. On n’a pas vu le danger arriver. Dans les années 60-70, les habitants venus s’installer dans ces quartiers avaient vécu dans d’autres villes, dans leur pays d’origine notamment, plus en rapport avec la structure du psychisme humain. Même les « grands frères » des années 80-90 étaient nés et avaient grandi dans d’autres environnements. Mais aujourd’hui vivent dans les cités des jeunes qui n’ont jamais vécu ailleurs, qui n’ont jamais connu d’autres types de logement. Leur cerveau est donc entièrement modelé par cet environnement si peu naturel. Et l’on n’a pas mesuré quels dégâts cela pouvait occasionner sur leur façon de penser le monde, de se penser, et de se comporter.

La banlieue est le lieu où l’on rejette ceux que l’on ne veut pas voir. Au fond, la banlieue a le même statut que l’inconscient pour notre esprit. La vieille ville représente la conscience, avec ses différents éléments dont nous sommes précisément conscients, et le centre-ville incarne ce point de notre esprit, carrefour où se pressent nos contenus psychiques, qui peut dire « je ». Vivre en banlieue, c’est vivre dans l’inconscient de la ville.

Vue du centre-ville, la banlieue est un endroit dangereux où grouillent des individus peu recommandables qu’il faut à tout prix laisser sur place et mater ! On maintient fermement le couvercle. Nous procédons de la même manière avec nos contenus inconscients. Nos rêves nous les révèlent parfois, nos actes manqués aussi, mais le plus souvent nous voulons ignorer ce qui barbote dans ce marigot. Et, de fait, ces contenus inconscients, parce qu’ils ne sont pas habitués à la lumière de la conscience, n’ont pas toujours bonne allure. De même, trop habitués à toujours vivre ensemble, les jeunes des cités ont un drôle d’air. Ils s’habillent étrangement, parlent avec un curieux accent, et n’ont que très peu de vocabulaire à leur disposition, ce qui est d’ailleurs bien suffisant pour décrire les quelques situations, toujours les mêmes, auxquelles ils sont confrontés dans une journée, une année, une vie.

Nous nous méfions de nos contenus inconscients comme nous nous méfions des jeunes des cités. Et nous les reléguons toujours plus loin dans notre inconscient ou dans nos villes.

Aujourd’hui, nous avons enfin pris conscience que l’architecture de ces cités était en partie responsable du mal-être des jeunes qui y vivent, de tous ces jeunes qui n’ont rien connu d’autre. Leur cerveau s’est construit avec cet environnement et cela a créé une addiction, comme l’alcool consommé trop tôt, ou le tabac fumé trop tôt, dont il est bien difficile de se passer ensuite.

Quelle société nous préparons-nous ainsi ?

On nous prédit un réchauffement climatique avec des conséquences désastreuses pour une grande partie de l’humanité. On accuse naturellement l’activité humaine d’être en grande partie responsable de ce phénomène grave. Mais on peut difficilement ignorer que son origine est sans doute aussi liée aux désordres sociaux que nos comportements ont mis en place.

J’ai raconté l’histoire du Faiseur de pluie qui m’a servi de base au premier scénario écrit pour Khalid. Cette histoire se réfère à la notion de « tao », l’harmonie de notre être avec le flux changeant d’énergies Yin et Yang qui crée la réalité duale où nous évoluons. Chaque individu peut, plutôt que de s’inscrire dans son tao, décider de suivre aveuglément la volonté de son ego et régler sa vie sur des critères matériels. Nos sociétés elles-mêmes ont choisi de privilégier la réussite financière sur toute autre considération. Nos économies sont dominées par les marchés financiers ; dans les grandes entreprises, ce sont les actionnaires qui font la loi au détriment des salariés. Et comme les salaires sont maintenus au plus bas pour dégager plus de bénéfices, les entreprises recourent à la main-d’œuvre asiatique pour fabriquer leurs produits. Et tout le monde trouve tout cela très bien. On considère même que c’est très malin. Effectivement, le diable n’est pas loin…

Une société qui ne met pas l’homme au centre de ses préoccupations est-elle une société en bon ordre ? Peut-on croire en la puissance de l’esprit, dans la loi du karma, dans la responsabilité de chaque individu face à ses actes, et penser que nos comportements sociaux n’ont aucune influence sur la façon dont le monde tourne ?

Tous nos efforts pour réduire nos émissions de CO2 n’auront aucun impact positif sur le climat si nous continuons à faire marcher nos sociétés sur la tête. Car c’est nos désordres économiques et sociaux, plus que nos pots d’échappement, qui perturbent notre planète. Comme le faiseur de pluie, nous devons rapidement engager un changement profond de nos comportements moraux, remettre de l’ordre dans les priorités de nos sociétés, revoir nos relations humaines, pour empêcher la dégradation de notre climat. C’est lorsque nos sociétés se seront retrouvées « en tao » que nous pourrons voir la fin du dérèglement climatique qui menace la survie d’une bonne partie de l’humanité. Tous nos efforts dans le domaine matériel n’y pourront rien changer. C’est notre âme qui souffre et qui, horrifiée par ce qu’elle voit, est en train de s’enfuir « par l’escalier secret » condamnant nos vies à une profonde et longue Nuit obscure.

En explorant la banlieue de mon pays, en allant vers les boxeurs, je suis allé au plus profond de moi-même, j’ai exploré mon propre inconscient. J’y ai découvert des aspects jusque-là ignorés, j’ai cherché à me lier à mon ombre, à effectuer la mystérieuse union des opposés. Guidé par une incroyable suite de hasards, tout au long d’une histoire dont j’avais écrit le scénario des années auparavant, j’y suis parvenu. Il s’agissait maintenant d’en sortir, de m’extirper de cet univers infernal pour retourner en centre-ville, à Paris, pour tenter de réaliser une nouvelle totalité, cette fois sur le plan social.

© Christian Julia. 2013.
Reproduction interdite.

L’édition papier de ce récit est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-7-8.
Dépôt légal : Février 2013.

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