Christian Julia
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Ces vies dont nous sommes faits
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Écrire peut tuer

À la SFP, le temps d’une production, on m’affecte une nouvelle assistante, Delphine. Un matin, alors qu’elle ignore tout de mes affaires privées, dont je me garde bien de parler dans mon milieu professionnel, elle m’annonce qu’une de ses amies va lui offrir pour son anniversaire une consultation chez une voyante « qui voit les vies antérieures » ! Je trouve cette coïncidence plutôt cocasse, et j’y vois la preuve que désormais je suis guidé dans mon aventure. Quelqu’un, dans les mondes invisibles, semble avoir pris les choses en main.

Delphine fête son anniversaire et reçoit en cadeau la consultation. Quelques jours plus tard, elle rencontre la voyante en question, une certaine Mme Méry. Ce que Delphine me raconte le lendemain est tellement stupéfiant que je prends aussitôt rendez-vous avec cette personne.

Jamais auparavant je n’ai consulté de voyante. En fait, je ne veux pas savoir ce que me réserve l’avenir, mais connaître le passé ne me gêne pas. J’ai sans doute l’opportunité de découvrir dans quelle vie j’ai connu Isabelle. Il me faut en revanche surmonter une certaine appréhension. J’ai le sentiment de m’approcher d’un des plus grands mystères de l’existence. Se peut-il que certains êtres « voient » ainsi dans notre destin ? L’avenir est-il écrit ? J’ai surtout l’impression que la consultation d’une voyante est un truc de fille et qu’un garçon très rationnel comme moi ne devrait pas s’aventurer sur ces terres incertaines. Néanmoins, je dois avancer et je me rends à Boulogne, en banlieue parisienne, où Mme Méry, une petite femme bon chic bon genre fripée par les années me reçoit très courtoisement dans son tailleur pied-de-poule jaune façon Chanel. Pas de sorcière en vue, donc. Et les balais semblent rangés dans les placards, avec l’aspirateur. Elle me conduit dans son séjour : fauteuils en velours vieil or, rideaux lourds à embrases, meubles de style, bibelots à foison, tableaux anciens aux murs. Rien de cosmique dans la décoration, pas de bondieuseries, pas d’affiches vantant les merveilles d’outre-tombe. Pas de boule de cristal non plus. Pas de jeux de cartes. Pas de senteurs orientales. Juste l’intérieur d’une bourgeoise de Boulogne. Mme Méry me fait asseoir dans un grand fauteuil prévu à cet effet et recouvert d’une housse blanche. Elle prend place sur le canapé tout près de moi et la séance commence.

Elle me demande d’abord de tenir un certain temps une petite pierre dans le creux de ma main, puis elle me la reprend et la serre à son tour dans sa main. Elle ferme les yeux et m’annonce que mes fluides sont bien orientés. J’ignore ce que signifie cette précision occulte, mais cela me paraît plutôt une bonne chose ! C’est comme une sorte de visa qui m’est accordé pour entreprendre le grand voyage dans le temps. Un voyage qui va durer plus de deux heures !

Tout au long de la séance, Mme Méry se tient ses yeux fermés, la tête baissée, et pince le haut de son nez. Alors, une image, plus ou moins précise, lui apparaît. Elle me décrit les images qui se présentent à elle. Elle se réfère beaucoup aux costumes pour tenter de situer la scène. Comme je regrette de ne pas me souvenir davantage de mes cours d’histoire ! Les scènes ne se présentent pas dans l’ordre chronologique, bien sûr, et l’on passe sans ménagement — sans « transition » comme on dit à la télévision — d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un destin à l’autre. Cela donne parfois le tournis. J’ai réellement l’impression d’être monté à bord d’une machine à remonter le temps un peu folle. Elle identifie ainsi pas moins d’une douzaine de vies antérieures.

L’attention de Mme Méry est tout d’abord attirée par plusieurs vies où j’ai été un « guerrier ». Elle évoque un grand nombre de scènes de chevalerie, souvent très violentes. « Vous avez été très dur, me dit-elle. Vous cherchiez querelle à tout le monde ! Mais vous avez fait beaucoup de chemin depuis ! » Par cette simple remarque, elle m’éclaire sur la dualité que je ressens en moi : cette connaissance intime, viscérale, des noirceurs de l’âme humaine qui m’habite et en même temps mon caractère actuel, plutôt doux, gentil. J’ai certes accompli un long chemin, mais je n’ai pas oublié d’où je viens !

Peu à peu ses visions se font plus précises et elle évoque une vie sous Louis XI. J’aurais écrit pour ce roi des textes qui étaient des sentences d’emprisonnement ou d’exécution. « Vous avez fait un mauvais usage de l’écriture, ajoute-t-elle. Souvent ». Cette sentence trouve en moi un écho très particulier. N’ai-je pas toujours cherché à m’éloigner de l’écriture, comme si elle était pour moi chargée d’un maléfice. En 1981, je l’ai raconté, quand l’inspiration m’a quitté, après dix ans de frénésie créative, j’ai plutôt été satisfait. Bon débarras ! Cette vie antérieure sous Louis XI, qui apparaît dès le début de la consultation, explique sans doute la crainte confuse que l’écriture, secrètement, m’a toujours inspirée.

Elle évoque ensuite une vie d’usuraire à Florence à l’époque de la Renaissance, puis nous remontons le temps et elle me découvre à Pompéi, la terrible nuit de l’éruption du Vésuve. Je tente d’échapper aux flammes en courant vers le littoral avec un enfant dans les bras. L’enfant meurt noyé, mais elle le revoit avec moi au XIXe siècle où il se noie à nouveau ! Pour elle, cet enfant m’est redonné dans cette vie, il est présent dans mon environnement actuel. Et, spontanément, je pense à Jean-Luc avec qui, c’est vrai, j’ai un rapport très paternel. Son goût pour le surf serait-il lié à ces noyades successives ?

Elle se concentre de nouveau et me voit au siècle dernier dans une grande maison bourgeoise, entourée d’un grand parc, et dans ce grand parc se promène une très jeune femme, avec une ombrelle. Je pense immédiatement à Isabelle. Mais Mme Méry ne peut m’affirmer que j’ai retrouvé cette femme dans ma vie présente.

Elle évoque ensuite une vie où j’aurais vécu sur une autre planète. Selon elle, je suis allé sur l’Île de Pâques et j’y ai apporté des dessins ! Sans plus. Pas moyen d’en apprendre davantage. Des dessins ? Une technique pour apprendre aux autochtones à ériger les moaï, leurs gigantesques statues de pierre ? Des schémas pour construire des barques ? Je ne le saurai pas. La machine nous entraîne à un train d’enfer dans une autre époque, un autre lieu. Elle me voit encore à la fin du XIXe siècle, dans le nord de la France, menant une vie très dure, organisant des grèves. Enfin, au bout d’une heure de cet incroyable voyage dans le temps, l’espace et même l’univers, elle m’annonce sans ménagement que je suis la réincarnation de Camille Desmoulins !

Camille Desmoulins.

C’est une grande surprise, et un grand embarras aussi, car si le nom de ce révolutionnaire ne m’est pas inconnu, j’ignore les détails de sa vie, non seulement les détails, mais aussi, hélas, les grandes lignes ! Mme Méry vient à mon secours et me précise que sa conduite a entraîné la mort de sa femme (est-ce de la voyance ou un souvenir de ses lectures ?). Elle me précise que, de toutes mes vies antérieures, c’est celle-là qui a la plus grande influence sur ma vie actuelle. Diable ! Je m’attendais à un moment fort, mais cette révélation désorganise instantanément toutes mes connexions neuronales.

La séance s’achève sur ce coup de théâtre historique. Je prends congé de Mme Méry et, assez sonné, j’erre dans les rues de Boulogne, presque surpris de me retrouver au XXe siècle… Quel voyage insensé ! Camille Desmoulins… L’Île de Pâques… Les extraterrestres… Louis XI… Florence… La chevalerie… Jean-Luc et Pompéi… La jeune femme à l’ombrelle… Je suis à la fois désarçonné par ces révélations et en même temps pas si surpris que cela. J’ai tellement écrit de textes étranges, dont je ne voyais pas bien d’où les thèmes sortaient, que, petit à petit, par les indications de Mme Méry, les pièces du puzzle commencent à s’agencer. Je comprends mieux d’où viennent les thèmes de certaines de mes nouvelles, d’où viennent certains personnages, certains lieux.

En l’espace de deux heures, j’ai l’impression d’être devenu plus grand, plus large, avec des racines qui plongent plus profondément dans le sol et des bras qui enserrent plus d’espace. Mon esprit a pris une autre dimension. Ma personnalité s’éclaire désormais d’un jour nouveau. J’imagine qu’un orphelin qui rencontre un de ses parents biologiques et fait soudain la connaissance de sa lignée doit éprouver le même éblouissement. Car c’est ce que je ressens : je me découvre de nouveaux ancêtres. Un temps, je mets de côté mon ascendance familiale pour plonger au cœur d’un héritage beaucoup plus intense, chargé de sens, terriblement personnel, un peu menaçant même. Mon bagage s’alourdit un peu. Ma tête s’encombre de nouveaux souvenirs, les circuits de ma mémoire se ramifient dans de nouvelles directions. L’horizon que je regarde dans le rétroviseur s’élargit, se peuple de nouveaux amis. Je m’inscris soudain dans une nouvelle histoire, l’« ici et maintenant » est mis en perspective. Pour parler de mon passé, je ne dirai plus « Quand j’étais petit » je dirai « Quand j’étais eux ».

Pour une chaise au Palais-Royal

La vision la plus précise de Mme Méry a porté sur Camille Desmoulins. De retour chez moi, je consulte le dictionnaire pour en savoir plus sur ce personnage. Ce n’est pas une grande figure de l’histoire. Mais son amitié pour Danton et Robespierre et sa fin tragique l’ont fait passer à la postérité. Le quart d’heure qui l’a rendu célèbre a eu lieu dans les jardins du Palais Royal un certain 12 juillet 1789, quand il est monté sur une chaise et a harangué les Parisiens. On lui doit aussi de nombreux écrits publiés dans une revue, Le Vieux Cordelier. Ami d’enfance de Robespierre, il a fini guillotiné en même temps que son ami Danton. Sa femme Lucile subit le même sort quelques jours plus tard. Je n’en apprendrai pas plus… Je fais le tour des librairies sans succès. Camille Desmoulins est éclipsé par des figures plus marquantes de la Révolution française. Il n’est pas facile d’en savoir plus sur lui. Internet n’existe pas encore ! Mais le hasard fait bien les choses et quelques mois plus tard, en 1988, je trouve enfin en librairie une biographie complète de Camille Desmoulins écrite par Jean-Paul Bertaud, « Camille et Lucile Desmoulins, un couple dans la tourmente ». Le bi-centenaire de la Révolution se prépare et de nombreux ouvrages sur cette période commencent à garnir les étals des libraires.

Camille et Lucile Desmoulins, un couple dans la tourmente de Jean-Paul Bertaud
« Camille et Lucile Desmoulins, un couple dans la tourmente » de Jean-Paul Bertaud.

Camille Desmoulins est né en mars 1760 en Picardie, à Guise, ville d’un certain duc, dont l’assassinat est célèbre. Il fait ses études à Paris au lycée Louis-le-Grand et c’est là qu’il se lie d’amitié avec un de ses condisciples, Maximilien Robespierre. Malgré son bégaiement, il devient avocat au parlement de Paris, mais il manque de clients. On le considère comme un piètre orateur. Pourtant, ce fameux 12 juillet 1789, juché sur une chaise devant le café de Foy dans les jardins du Palais-Royal, il parviendra à convaincre les Parisiens de prendre les armes. Entre 1781 et 1789, il écrit des poèmes et des pièces de théâtre. C’est grâce à ces poésies qu’il s’introduira dans le cercle de la famille Duplessis, un riche haut fonctionnaire des finances, où il fera la connaissance de sa future femme, Anne Lucile Laridon-Duplessis. Il commence en 1789 une carrière de journaliste et écrit des articles dans Les Révolutions de France et de Brabant où il dénonce le complot aristocratique contre la révolution. Son succès lui apporte de confortables revenus qui lui permettent, le 29 décembre 1790, d’épouser Lucile à Saint-Sulpice. Robespierre est témoin à son mariage. En 1792, il s’éloigne de celui-ci et prend le parti de Danton. Il devient secrétaire général du ministère de la justice, détenu par son nouveau mentor. Il est élu à la Convention nationale où il siège parmi les Montagnards. Il soutient alors la répression des contre-révolutionnaires. Il se fait manipuler par le général Arthur de Dillon et on l’accusera de trahison. Attaqué par les amis de Robespierre, il s’éloigne des Montagnards et crée un nouveau journal, Le Vieux Cordelier. Il est arrêté avec Danton et d’autres dantonistes le 31 mars 1794 et est guillotiné le 5 avril 1794. Robespierre ne fera rien pour sauver son ami. Sa femme, dont il a eu un enfant, est guillotinée à son tour la semaine suivante [1].

Ce que les historiens retiennent de Camille Desmoulins c’est surtout son intégrité, sa soif de justice sociale, et aussi le couple qu’il formait avec Lucile. Leur relation, et la fin tragique de l’un et l’autre sur l’échafaud en font un symbole des « amants de la Révolution ». D’ailleurs, la biographie qui paraît met bien en avant les deux personnages, pris dans la tourmente de cette époque troublée, et non pas seulement Camille.

Mais, de sa vie, ce qui me frappe sur le moment, c’est surtout la problématique de l’écriture. Par ses articles dans Le Vieux Cordelier, il condamne à mort ses ennemis. Au fil des années, Camille Desmoulins devient de plus en plus virulent contre Robespierre. Ses amis le supplient d’arrêter d’écrire et d’aller se faire oublier en province, mais dans une obstination suicidaire, il continue à publier des textes assassins et Robespierre doit se résoudre à faire guillotiner son ami d’enfance. Ses écrits ont envoyé beaucoup de monde à l’échafaud, y compris lui-même et sa femme. Décidément, écrire peut tuer !

Un autre aspect de sa vie me trouble. Il a épousé une femme d’un milieu plus aisé que le sien. Il est parvenu à convaincre le père de Lucile de lui donner la main de sa fille. Ce thème d’une alliance entre un homme d’origine modeste et une femme plus élevée socialement m’obsède au point de l’avoir mis en scène en 1981 dans La Partition de Morgenstein. Le personnage principal, Gustave Leforestier, modeste employé de banque, tombe amoureux de la fille du banquier qui l’emploie. Et elle se prénomme… Lucie ! Elle l’encourage à aller voir son père pour lui demander la main :

— Pardonnez-moi d’aborder ce sujet dans votre bureau, à la banque. Je sais que vous n’aimez pas que l’on vous entretienne ici des affaires privées. Mais vous comprendrez que je ne pouvais vous parler de cela dans un autre lieu.
— Mais de quoi voulez-vous me parler ?
Je sentis que je ne pouvais plus reculer. Je rassemblai donc mon courage et déclarai, sur un ton exagérément cérémonieux :
— Monsieur, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille.
Si un anarchiste avait soudain jeté sur son bureau, juste devant lui, une bombe prête à exploser, il n’eût pas paru plus stupéfait. Son visage se figea dans une expression indéfinissable. Ma demande l’avait-elle scandalisé, atterré ou seulement surpris ?
Il se ressaisit rapidement et me dit :
— Vous voulez épouser ma fille ?
— Avec votre permission, Monsieur. Je l’aime, elle m’aime et nous voulons nous unir pour la vie. C’est elle qui m’a incité à venir vous voir sans tarder. Croyez bien que seule la nécessité m’a poussé à cette hardiesse. Vous auriez certainement préféré que la demande fût faite par un membre de ma famille. Hélas ! Comme vous le savez, je n’ai pas de famille.
— Votre hardiesse ne me choque nullement, me répondit-il en m’invitant à m’asseoir (ce que je fis sans hésiter). Ma femme se doutait bien de quelque chose. Les femmes, je ne vous l’apprendrai pas, ont une sensibilité pour ces affaires. Elle avait donc vu juste ! Vous nous avez bien trompés tous les deux !
— Nous n’avons pas cherché à vous tromper. Il nous a simplement paru que nous ne devions pas vous parler avant d’être sûrs de nos sentiments.
— Et vous en êtes sûrs aujourd’hui ?
— Tout à fait sûrs.
— Vous êtes convaincant. Il tira de sa poche un grand mouchoir portant ses initiales brodées et souffla dedans bruyamment trois ou quatre fois avant de s’essuyer longuement et de remettre le mouchoir là où il l’avait pris. Le froid soudain l’avait-il réellement enrhumé ou cherchait-il à gagner quelques secondes de réflexion ? Il se leva et vint s’asseoir près de moi.
— Vous voulez donc épouser ma fille, me dit-il...
— Exactement.
— J’ai beaucoup d’estime pour vous, vous le savez. Depuis que vous travaillez ici j’ai pu apprécier vos qualités professionnelles et vos qualités d’homme. Je suis certain que vous feriez un époux parfait. Vous seriez un excellent soutien pour Lucie. Vous avez du courage et de la volonté. Et je ne doute pas que vous lui feriez de beaux enfants, mais...
— Mais ?
— Voyez-vous, Lucie n’a jamais manqué de rien. J’ai toujours voulu qu’il en soit ainsi. Elle ne s’est jamais frottée aux difficultés de l’existence. Je crains que votre situation financière ne vous permette pas de lui assurer l’aisance qu’elle a connue jusqu’à présent. Et j’en suis désolé. Sincèrement désolé. J’aurais volontiers passé sur le fait que nous ignorons tout de vos parents, mais la différence de fortune me paraît un obstacle de taille à votre mariage.
— Mais, Monsieur, lui dis-je après avoir rassemblé toutes mes forces, il ne tient qu’à vous que ma situation financière s’améliore !...
Son visage, après un instant de surprise, afficha un sourire bienveillant. Et c’est ainsi que je devins chef de bureau et que j’obtins la main de Lucie.

En écrivant ce roman, j’ignorais naturellement les détails de la vie de Camille Desmoulins. Les correspondances de ces situations qui ne me concernent aucunement me déconcertent. Il me paraît évident alors que mon roman est une réminiscence de cette vie antérieure.

Dans les jours qui suivent cette consultation, je me plonge dans les dictionnaires et les encyclopédies. Des grèves dans le nord de la France au XIXe siècle, il y en a eu ! Cela évoque-t-il quelque chose en moi ?

À l’époque, je n’ai pas de lien particulier avec cette région. Mais bien des années plus tard, en 2009, à l’occasion d’un des week-ends que nous organisons avec un petit groupe d’amis, pour la plupart enseignants, je me rends à Guise, dans le nord de l’Aisne, où est né Camille Desmoulins. Sa statue trône en bonne place en centre-ville. Sa maison natale a été détruite. À la place — hasard amusant — il y a une « maison de la presse ». Je déjeune avec mes amis dans un restaurant, juste en face. Nous ne sommes pas venus à Guise pour le révolutionnaire, et je me garde bien de leur révéler le lien intime que j’entretiens avec Camille Desmoulins ! Comment, en passant devant sa statue, pourrais-je leur dire : « Tiens, voici la statue d’une de mes anciennes incarnations » ? Impossible. L’image de tous ces fous qui se prennent pour Napoléon ou pour César dans les asiles surgit aussitôt à l’esprit et on se tait !

Nous sommes en fait venus visiter le familistère Godin. C’est un très bel ensemble de « logements sociaux », parmi les premiers du genre, construits au milieu du XIXe siècle par Jean-Baptiste Godin, l’inventeur du célèbre poêle et de la cuisinière du même nom. Pour retenir ses ouvriers sur place, il a imaginé un vaste ensemble comprenant non seulement des logements avec tout le confort moderne, mais aussi une piscine, un théâtre, une coopérative, etc. Les ouvriers ont juste à traverser un pont pour se rendre à l’usine.

Familistère Godin à Guise. Vue extérieure.

Se peut-il que Camille Desmoulins, mort en 1794 sur l’échafaud, se soit réincarné quelques années plus tard dans la même région en pleine industrialisation et, sensible comme sous la Révolution au sort du peuple, ait mené des grèves dans le Nord, mais cette fois dans la discrétion, en évitant soigneusement de trop s’exposer et d’exposer les siens ? C’est envisageable. Comment expliquer autrement la très grande émotion que j’ai ressentie en pénétrant dans la cour centrale d’un des bâtiments du familistère, une sorte de grand patio avec des coursives et des escaliers conduisant aux appartements. Godin a voulu que les différents occupants de son familistère se croisent en permanence. Lointaine époque où l’on cultivait le collectif !

Familistère Godin à Guise. Vue du grand hall d’accès aux appartements. L’architecture favorise les rencontres entre ouvriers.

Oui, j’ai ressenti une très vive émotion en pénétrant dans ce lieu. Réminiscence d’une vie antérieure ou vibration de ma « fibre sociale » ? Je ne saurais dire, même si l’expérience m’a prouvé à l’époque de mes recherches sur mes vies antérieures qu’il faut se fier totalement à ses intuitions. Alors, oui, peut-être Camille Desmoulins s’est-il réincarné dans un militant de l’usine Godin. Si tel est le cas, nul doute qu’il a participé à la rédaction du petit journal du familistère…

Dans La Partition de Morgenstein, Gustave Leforestier, on s’en souvient, se lie d’amitié avec Marcel, un ouvrier qui habite dans la chambre de bonne à côté de la sienne. Il en parle ainsi :

Je le croisais parfois dans l’escalier certains dimanches, à l’aube, lorsqu’au terme d’une nuit passée au Chandelier à fêter quelque événement, je remontais chez moi à l’heure où il allait travailler. En passant à ma hauteur, il relevait légèrement la tête et portait son index à la visière de sa casquette pour répondre à mon salut. Plus que son imposante stature, c’était l’extrême pâleur de son teint qui attirait mon attention. Et aussi la rougeur presque maladive de ses yeux. Le travail avait prématurément usé ce colosse pourtant jeune — il devait être âgé d’une trentaine d’années — et sur son visage aux traits harmonieux bien que dessinés grossièrement se marquaient déjà les rides d’un labeur exténuant et d’un sommeil toujours interrompu. La fatigue gagnait chaque jour du terrain sur sa résistance physique et sapait lentement la vigoureuse architecture de sa personne. Pourtant, j’étais sûr qu’il n’avait jamais ménagé sa peine auparavant. Travailler treize heures par jour devait être son lot quotidien depuis que son père l’avait emmené pour la première fois aux champs. Mais ces treize heures passées en pleine nature, au milieu des siens, dans un cadre où vie et travail se confondaient pour alléger la peine des hommes ne ressemblaient en rien aux treize heures passées à la fonderie pour gagner un salaire misérable — si misérable qu’il ne lui permettrait sans doute jamais de réaliser le rêve qui lui donnait l’énergie de survivre : amasser assez d’argent pour retourner au pays, y acheter une terre et y vivre heureux, entouré de sa femme et de ses enfants. Espérait-il encore le réaliser, ce rêve ? La réponse à cette question était tout entière inscrite dans l’expression amère de sa bouche.

Difficile, quand je lis ces lignes écrites en 1981, de ne pas établir le rapprochement entre Marcel le Breton et les ouvriers que mon incarnation du XIXe siècle a côtoyés quotidiennement dans l’usine du Nord, chez Godin ou ailleurs. Sinon, d’où pouvait venir mon envie de mettre en scène ce type de personnage, très éloigné de mon quotidien aujourd’hui ?

Quant à Louis XI, la documentation dont je dispose ne me permet pas de découvrir qui pouvait bien être ce « sbire » — comme on disait à l’époque — qui rédigeait pour lui les ordres d’emprisonnement ou d’exécution. La tentation est forte, dans ces circonstances, de se référer à des personnages importants, dont on connaît la vie, mais ce sbire était sans doute dans l’ombre d’un Philippe de Commynes, le mémorialiste du roi, ou d’un Rubempré, auteur d’une prétendue tentative d’assassinat, sur ordre du roi, du comte de Charolais futur Charles le Téméraire. Comment savoir ? C’est très agaçant, très frustrant, de ne pas se souvenir, de ne pas pouvoir se projeter à cette époque.

Autres mondes, autres dimensions

Tout au long de cette aventure spirituelle, les extraterrestres vont souvent croiser ma route et je me demande pourquoi ces êtres venus de l’espace, très évolués dans le domaine technologique, sont associés à la spiritualité. Certes, c’est dans le ciel que l’on situe généralement les divinités, mais la science-fiction a souvent montré les extraterrestres comme des personnages malfaisants, dangereux. C’est d’ailleurs après la Seconde Guerre mondiale que les premières « soucoupes volantes » ont fait leur apparition dans le ciel. Le phénomène a connu une intensification pendant la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS. Ce fut une formidable période de manipulation, chaque puissance voulant faire croire à l’autre qu’elle avait « capturé » des extraterrestres et acquis ainsi des technologies révolutionnaires susceptibles de démonétiser l’adversaire. Cette exploitation du phénomène à des fins stratégiques a un peu compliqué son exploration raisonnée !

À l’époque, les scientifiques pensaient qu’il existait très peu de chances qu’une forme de vie proche de la nôtre se soit développée dans l’univers. Le phénomène OVNI [2] suppose en effet des êtres qui nous ressemblent un peu, utilisent des « vaisseaux » un peu comme les nôtres, sont capables de nous comprendre, et n’habitent pas trop loin. Sinon, quel contact pourrait-il se nouer entre des espèces trop différentes ?

Les distances dans l’univers sont, comme il se doit, « astronomiques ». Même si une civilisation comparable à la nôtre s’est développée sur une planète identique à la Terre, il faut supposer un synchronisme parfait entre leur intérêt pour nous et notre développement. Notre civilisation a, au mieux, huit mille ans d’existence, autant dire rien à l’échelle de l’univers. La probabilité que des êtres un peu comme nous aient vécu sur une planète un peu comme la nôtre, et aient atteint un certain niveau de développement à peu près en même temps que nous est vraiment très faible.

Depuis les années cinquante, les scientifiques ont évolué et considèrent aujourd’hui comme très probable l’existence d’autres intelligences dans l’univers. La question essentielle est de savoir si ces intelligences ont un air de famille avec nous. Jusqu’à présent, la théorie darwinienne de l’évolution réduisait quasiment à néant la probabilité que des formes de vie, sur une autre planète, aient abouti comme sur Terre à un bipède dans notre genre. L’évolution repose en effet sur ce principe : le hasard crée des mutations génétiques qui, si elles apportent un « plus » à l’individu qui en hérite, sont retenues par la nature et transmises à la descendance. L’être humain étant le fruit du hasard génétique et de la nécessité environnementale, il y a peu de chances que ces deux éléments se combinent à l’identique sur une autre planète. Or, depuis peu, sans remettre en cause totalement la théorie darwinienne ni accorder un nouveau crédit à la théorie créationniste, qui voudrait que le monde ait été créé en six jours, certains scientifiques pensent que des facteurs autres que le hasard des mutations et l’adaptation à l’environnement interviennent dans l’évolution des espèces. La nature n’a pas une infinité de schémas à sa disposition pour donner une « forme » au développement des espèces. Dès l’origine, l’univers contiendrait des « trames de base », des matrices, sur lesquelles s’opérerait le processus de l’évolution décrit par Darwin. Si des civilisations sont nées sous d’autres cieux, on considère aujourd’hui qu’il y a malgré tout quelques chances pour que ces êtres nous ressemblent. Le film Avatar de James Cameron part de cette idée : une autre planète est habitée par des êtres, certes différents de nous, mais assez proches pour que nous puissions communiquer avec eux. C’est également sur ce principe qu’est basée la série Star Trek.

Image du film « Avatar » de James Cameron. Les habitants de cette planète nous ressemblent beaucoup...

Aujourd’hui, avec la multiplication des caméras vidéo et des voyages en avion, nous disposons de très nombreux témoignages sur les OVNIS. Certes, la science parvient à expliquer un grand nombre des phénomènes vus dans le ciel, mais il reste des cas problématiques, inexpliqués. Sans parler bien sûr des témoignages d’ « enlèvements » par des extraterrestres… !

Mais le plus embarrassant est que, de tout temps, l’homme a vu des vaisseaux dans le ciel transportant des êtres auxquels il accordait une supériorité évidente sur lui, des demi-dieux en quelque sorte. À l’époque où il n’avait pas encore inventé l’avion, des témoins voyaient passer des trains dans le ciel ! Et on se souvient que dans l’Antiquité, il était fréquent d’observer des êtres voyageant sur des chars, le plus fameux étant celui vu par Ezéchiel en 593 av J.-C. ! C’est Jacques Vallée, un astrophysicien né en France et installé aux États-Unis depuis 1962, spécialiste du phénomène OVNI, dont le personnage a été interprété par François Truffaut dans Rencontres du 3ème type, qui a fait ces rapprochements entre des témoignages à des époques différentes. Dans Confrontations [3] il écrit :

Les occupants des OVNIS d’aujourd’hui, à mon avis, appartiennent à la même classe de manifestations que les entités qui étaient décrites il y a plusieurs siècles comme enlevant les humains et volant dans le ciel.

Autrement dit, les engins dans lesquels les « extraterrestres » apparaissent correspondent au degré de développement technologique de l’époque. D’où l’hypothèse, à laquelle j’adhère, selon laquelle les extraterrestres ne viennent pas des confins de l’univers, mais d’une autre dimension. De temps en temps, ils franchissent une « porte » et apparaissent dans notre dimension. Peut-être, d’ailleurs, sont-ils nous-mêmes dans des milliers d’années. C’est nous qui leur donnons la forme physique qu’ils nous présentent. Cela explique qu’ils nous ressemblent et ont des vaisseaux un peu semblables aux nôtres.

Notre cerveau est un outil obsédé par sa mission : nous fournir une image du monde, coûte que coûte. C’est ce mécanisme qui donne aux rêves ces scènes étranges. Le cerveau tente de produire un contenu visuel à partir d’une activité purement neuronale. Ce même mécanisme pourrait expliquer que c’est le cerveau qui donne une forme aux phénomènes qui se produisent dans le ciel. Cette forme ne dépendrait pas de ce que nos yeux voient, mais du réservoir d’images à la disposition de notre cerveau. Nous capterions les incursions des « extra-terrestres » dans notre dimension par des récepteurs particuliers. Pourquoi pas ? Il y a bien des médiums capables de « voir » des personnes décédées que le commun des mortels ne voit pas.

Certains pensent qu’il existe des échanges permanents entre notre dimension et la leur. Il est possible que ces échanges aient été plus fréquents dans le passé. On pense que certaines figures dans des sites anciens représentent des voyageurs venus d’ailleurs. En ce qui concerne l’Île de Pâques, on a émis l’hypothèse que l’érection des énormes statues moaï avait été facilitée par une intervention extraterrestre. Des habitants de l’autre dimension seraient venus sur Terre enseigner certaines techniques. Puis ces techniques se seraient perdues.

 Moaï de l'île de Pâques
L’édification des Moaï de l’île de Pâques reste un mystère.

Quand Mme Méry dit que j’ai vécu sur une autre planète et que je suis venu apporter des dessins sur l’Île de Pâques, elle ne fait que reprendre cette thèse d’interventions extraterrestres, et semble lui donner très naturellement du crédit, comme si cela allait de soi ! Pour tous ceux qui croient en la capacité de l’âme à passer d’un corps à l’autre, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle voyage aussi dans l’espace et mène des expériences sur d’autres planètes.

Si je me réfère à certaines lectures de l’époque, l’âme effectue un très long périple dans l’univers. À un certain stade de son développement, elle entre dans le système solaire et « vit » sur les différentes planètes, dont elle s’imprègne. Sur chacune d’elles, elle mène une expérience différente : sur Vénus, c’est l’apprentissage de l’amour ; sur Mars, de la guerre, etc. ; et sur Terre, l’expérience de la chair. Il n’y a que sur Terre que nos âmes « s’incarnent », qu’elles choisissent un véhicule humain. On peut tout à fait imaginer qu’entre deux incarnations terrestres, une âme retourne sur une autre planète pour accomplir un nouvel apprentissage.

Les propos de Mme Méry ont un écho particulier en moi, car je me suis toujours senti un peu « extraterrestre », pas très bien adapté au monde terrestre. Je n’ignore pas que beaucoup d’individus ressentent cela aussi, tandis que d’autres maîtrisent à la perfection tous les aspects de la vie matérielle. L’idée qu’entre deux incarnations terrestres je sois allé vivre sur une autre planète pour ensuite venir sur l’Île de Pâques — pendant une vie ultérieure ou parallèlement à cette vie extraterrestre — cette idée n’a rien d’extravagant. Puisque notre âme a le don de voyager dans le temps, elle peut aussi bien voyager dans l’espace.

Je retiens surtout de la consultation de Mme Méry que l’on peut faire beaucoup de mal en écrivant. Le destin de l’homme qui écrivait pour Louis XI et celui de Camille Desmoulins, courant à sa propre perte en écrivant des pamphlets contre Robespierre, ont en moi un puissant retentissement. Écrire peut tuer. Je comprends mieux pourquoi j’ai toujours voulu me tenir à bonne distance de l’écriture. Des fantômes m’habitaient et me freinaient.

Ces premiers pas me permettent de mettre à jour peu à peu les ressorts les plus intimes de mon fonctionnement. On peut dépenser beaucoup d’argent en tentant de trouver la solution à ses difficultés dans sa petite enfance, dans sa relation aux parents. Mais s’aventurer plus loin encore et affronter l’implacable loi du karma est sans doute une clef pour percer nos mécanismes les plus personnels. Des petits lambeaux de chair venant de nos anciennes vies restent accrochés à nous, comme des boulets, et entravent notre marche.

De longues semaines me sont nécessaires pour « digérer » ces découvertes. Mon esprit commence à vivre un élargissement de son champ de vision. Tout se passe comme si je venais de faire sauter les barrières qui limitaient ma conscience à ici et maintenant. En réalité, l’écriture d’un grand nombre d’histoires se situant dans le passé, avec des thèmes n’appartenant pas à ma vie actuelle, m’avait habitué à vivre en même temps dans des époques différentes, à dire je au passé. Les révélations de Mme Méry n’ont fait que me donner des clefs sur l’origine de ces thèmes, de ces obsessions anciennes.

Et je ne suis pas au bout de mes surprises ! Au contraire, un nouveau « heureux hasard » va bientôt complètement boule-verser ma vie.

Notes

[1] Voir une analyse d’un tableau représentant Camille Desmoulins avec Lucile et leur fils Horace.

[2] OVNI : Objet Volant Non Identifié. Il s’agit d’un objet dont la présence dans le ciel ne peut être expliquée par des phénomènes naturels ou par l’activité humaine.

[3] Confrontations, Jacques Vallée. J’ai lu. Page 220.

© Christian Julia. 2013.
Reproduction interdite.

L’édition papier de ce récit est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-7-8.
Dépôt légal : Février 2013.

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