Christian Julia
écrits
Ecrits
Romans
La Partition de Morgenstein
Chapitre 2

Le réceptionniste de l’hôtel m’accueillit joyeusement en me souhaitant la bienvenue :

— Ah ! Monsieur Néry-Malène ! Comme nous sommes heureux de vous revoir ! Nous étions tellement impatient de vous dire combien nous avons aimé votre dernier roman. C’est un chef-d’œuvre...
— Vous êtes trop aimable.
— Si, si. C’est un chef-d’œuvre. D’ailleurs, nous aimons toujours beaucoup vos livres.

C’est vrai qu’il aimait tous mes livres, cet homme grand et sec, raide comme son sourire de politesse. À chacun de mes séjours, il me complimentait pour le dernier paru. Et le lendemain de mon arrivée, immanquablement, il me demandait de lui en dédicacer trois ou quatre exemplaires prétendument destinés à sa famille, mais qu’en réalité il revendait avec profit.

— Vous verrez, me dit-il en confiant la clef de ma suite à un employé, nous avons effectué quelques travaux dans les salles de bain. Nous espérons que ces transformations vous plairont.

Tandis qu’il m’inscrivait sur le registre, mon attention fut attirée par quatre jeunes gens qui se tenaient près du comptoir de la réception. C’étaient des Italiens, de jeunes dandys, tous habillés avec luxe et recherche. Tous, sauf l’un d’eux, très athlétique, qui portait un costume sombre et très ordinaire. Et pourtant, on ne remarquait que lui. Parce qu’il était d’une troublante beauté. Et cette beauté faisait oublier les tenues extravagantes et l’agitation excessive de ses compagnons. Il avait un regard clair, d’un bleu presque turquoise, qui contrastait avec le brun de ses cheveux. Quand il souriait, ses yeux se plissaient dans une expression bienveillante, et ses lèvres, en s’entrouvrant, rompaient la dureté de son visage.

N’entendant rien à l’italien, je ne pus comprendre ce que les trois dandys lui disaient. Mais à leurs mines tantôt navrées tantôt réjouies et à leurs gestes d’impatience je devinai sans peine qu’ils cherchaient à le persuader de les accompagner sans doute dans un de ces lieux de Monte-Carlo où l’on s’abandonne aux plaisirs de la nuit dans la frénésie d’une musique rythmée. Le jeune homme paraissait vraiment très difficile à convaincre. Voulait-il seulement se faire prier, jouir jusqu’au bout de la convoitise dont il était l’objet ou était-il réellement indisponible, captif d’autres vertiges ? Dans son regard se lisait l’envie de les suivre et sur ses lèvres le regret de ne pouvoir le faire. Peut-être avait-il une femme et des enfants qui l’attendaient ? L’hypothèse n’était pas à exclure, même si elle ne cadrait pas bien avec l’atmosphère de la scène. À moins qu’il ne fût un des employés de l’hôtel. Mais les autres insistaient, à tour de rôle ou tous ensemble, alternant les prières et les arguments murmurés à son oreille. Non, décidément, ils ne voulaient pas se priver de la compagnie d’un aussi beau garçon, et l’un d’eux, l’entraînant un peu à l’écart, lui dit je ne sais quoi qui eut raison de ses réticences et il accepta de passer la soirée avec eux. Tous éclatèrent de joie et le réceptionniste, surpris par ce bruit soudain, tourna la tête vers eux.

— Connaissez-vous le jeune homme vêtu de noir ? lui demandai-je.
— Si je le connais ! s’exclama-t-il en hochant la tête. C’est le chauffeur de la comtesse Cimarossi. Je suis sûr qu’avant peu, il y aura un scandale à l’hôtel ! Chacun est libre de ses préférences, bien sûr, mais tout de même, il y va de la sérénité de notre établissement. Nous ne pouvons pas dire à la comtesse que son chauffeur traîne un peu trop dans le hall et qu’il éveille chez certains clients des attentes incompatibles avec..., vous me comprenez. C’est très délicat. Mais vous qui êtes son ami sans doute pourriez-vous lui dire deux mots à ce sujet avant que tout cela ne finisse mal ?

Je ne pus rien promettre au réceptionniste. Depuis la mort de son richissime mari, la comtesse menait une existence dissolue principalement consacrée à d’interminables voyages dans le monde entier et à l’adoration des chauffeurs successifs qui s’épuisaient à son service. Malgré ses soixante ans, elle débordait de vitalité. Aucune aventure lointaine ne la rebutait, aucun climat ne la décourageait. Le ciel semblait lui avoir fait don de l’éternelle jeunesse. Personne n’aurait pu deviner son âge. Et elle abusait sans vergogne de cet artifice de la nature. Les jeunes gens se sentaient irrésistiblement attirés par cette femme qui semblait avoir échappé à l’inexorable déclin de la vie.

Il y avait entre nous une convention tacite, établie lors de notre première rencontre dans cet hôtel, nous retrouver chaque année à Monte-Carlo. Dans l’intervalle, absorbés l’un et l’autre par nos activités — elle, ses chauffeurs ; moi, la littérature — nous nous écrivions de longues lettres que la fée postale expédiait par-delà les mers. Dans sa correspondance, elle me racontait ses pérégrinations de globe-trotteuse fortunée et les rebondissements de son cœur. Il m’arrivait souvent de me perdre un peu dans ses multiples déplacements et plus encore dans les prénoms de ses chauffeurs. Car ses amours étaient très éphémères. Elle leur faisait mener une existence si rude que bien peu résistaient plus d’un mois aux débordements de sa sensualité. Sa force de caractère, son courage et son insatiable curiosité l’entraînaient dans les pays les plus reculés, les plus inhospitaliers, les plus dangereux parfois. Et malgré leur jeunesse et leur amour de l’argent, ils ne parvenaient pas toujours à la suivre. Là où les plus robustes renonçaient, elle persévérait, ne craignant ni les fortes chaleurs, ni les froids polaires, ni les ponts suspendus au-dessus du vide, ni les marécages infestés d’animaux sauvages. Ils rendaient vite l’âme et la comtesse se désolait.

Persuadée, à chaque rencontre, d’avoir enfin trouvé le grand amour, elle me fournissait toutes sortes de détails sur l’oiseau rare qu’elle avait engagé — encagé plutôt — et terminait invariablement ses lettres par cette formule : « Je vous raconterai tout cela à Monte-Carlo ». Hélas ! L’idylle ne faisait pas long feu et je recevais deux ou trois mois plus tard une lettre tout entière consacrée à un nouvel amour. Ainsi, vue de Paris, sa vie sentimentale se présentait comme une suite d’aventures dont il manquait toujours un épisode, le plus important, le dernier. Et je ne pouvais espérer en savoir davantage à Monte-Carlo. J’évitais poliment, lorsque je la retrouvais à notre rendez-vous annuel, de raviver ses blessures. Je restais donc sur ma faim et je me lamentais en silence. Car si la rencontre de deux êtres est souvent banale, leur rupture constitue pour un écrivain une source inépuisable d’inspiration. Mais la comtesse n’était pas censée vivre pour moi ces aventures trépidantes.

— Je ne peux rien vous promettre, dis-je au réceptionniste en songeant que je n’irais certainement pas aggraver le martyre que ma pauvre amie devait souffrir avec ce garçon si, par malheur pour elle, il s’avérait peu porté sur les femmes.

Puis je montai dans ma chambre et demandai qu’on me fît couler un bain tiède.

Tandis que l’eau s’écoulait des robinets dorés et se déversait lentement dans la baignoire de marbre blanc (ils avaient réaménagé la salle de bain dans un style discrètement luxueux qui me plut assez), j’ouvris la grande porte-fenêtre et contemplai du balcon la mer qui s’apprêtait déjà, alors que le soleil n’avait pas encore disparu derrière Monte-Carlo, à refléter la lumière argentée de la lune. Face à la Méditerranée, sur ce balcon où j’étais venu tant de fois m’accouder, espérant trouver dans le doux mouvement des vagues l’inspiration d’un récit attachant, je me sentis bien. Tout à fait bien. J’oubliai presque ma funeste rencontre avec l’homme du train. Mais mon bonheur ne fut complet que lorsque je pus me glisser dans l’eau tiède du bain. Je me débarrassai alors de la saleté et de la fatigue du voyage et c’est un homme neuf, en forme, qui descendit dîner.

La comtesse était assise seule à une table dans la grande salle à manger de l’hôtel. Elle dégustait des écrevisses avec l’application et la distinction qu’elle mettait dans tous ses gestes, même les plus quotidiens. Née dans un des quartiers les plus populaires de Paris, à Belleville, elle avait vécu à dix-huit ans un de ces contes de fées dont on croit naïvement qu’ils n’existent que dans l’imagination des écrivains pour enfants : petite vendeuse de bijoux et de montres, elle avait troublé le cœur d’un aristocrate italien en voyage à Paris et, en à peine quelques semaines, était devenue comtesse. Elle s’insinua si vite et si bien dans la peau d’une dame fortunée que rien ne pouvait plus trahir ses origines modestes, sinon son extrême gentillesse et sa générosité un peu désordonnée.

Je me dirigeai vers sa table :
— Puis-je me permettre de vous tenir compagnie ?

Elle se retourna, me reconnut, et son visage s’illumina soudain d’un sourire amical.

— André ! Quelle surprise !
— Allons, Madeleine, ne faites pas l’étonnée ! Vous savez très bien que nous nous retrouvons ici tous les ans à la même époque.
— Je le sais. Mais je suis si heureuse de vous revoir ! Et puis je me demande toujours si vous serez fidèle à notre petit rendez-vous.
— Ou mort !
— Ne plaisantez pas avec ces choses-là ! De toute façon, vous allez bientôt devenir immortel !
— Voyez-vous cela ! Je lui baisai la main et m’installai en face d’elle.
— Vous finirez bien à l’Académie française !
— Cette immortalité-là, j’en veux bien !
— Plus on s’approche de la fin, plus on a envie que ça dure ! Mais parlons de sujets plus drôles. Je suis heureuse de vous revoir. Sans vous, Monte-Carlo perdrait tout son charme. Je vais enfin pouvoir parler un peu français.
— Je croyais que votre chauffeur était un de nos compatriotes. N’est-ce pas ce que vous me disiez dans votre dernière lettre ?
— Vous voulez parler de Raoul ?... Mais Raoul n’est plus à mon service.
— Vous paraissiez pourtant contente de lui.
— C’est vrai. Il conduisait très mal, mais c’était un excellent amant.
— Malheureusement, je crois que si je l’avais gardé plus longtemps, il m’aurait complètement ruinée. Pensez donc, il était né à Belleville comme moi. Je ne pouvais rien lui refuser. Et puis, il y a des regards auxquels je ne sais pas dire non. J’ai préféré le renvoyer.
— Et maintenant, vous êtes satisfaite de votre nouvelle recrue ?
— Angelo ?
Elle eut une moue résignée.
— J’ai renoncé à l’amour, dit-elle gravement.
— Et Angelo, alors ?
— Oh, lui ! Il conduit très bien, mais je crois qu’il n’aime pas les femmes. Il n’aime pas non plus l’argent des femmes. Je ne lui sers donc à rien, à rien du tout. Avec lui, tous mes charmes se sont envolés et je lui en veux beaucoup. Il aurait pu avoir la délicatesse de faire semblant. Mais non, les jeunes d’aujourd’hui sont d’une arrogance ! En un sens, c’est mieux ainsi. Les chauffeurs italiens — croyez-en ma vieille expérience — sont toujours affublés d’une famille nombreuse qui croupit dans les taudis du nord. Et je dois nourrir tout le monde. C’est pourquoi, après Raoul, j’ai demandé au bureau de placement de ne plus m’envoyer que des orphelins.
— Et c’est Angelo qui s’est présenté.
— Exactement.
— Et vous n’avez pas résisté à sa beauté.
— Exactement.

Le maître d’hôtel s’approcha de moi et je commandai une truite et un vin blanc italien.

— Comment savez-vous qu’il est beau ? me demanda-t-elle.
— Je l’ai aperçu dans le hall en arrivant. Et pour tout vous dire, le réceptionniste craint qu’un scandale n’éclate à cause de lui.
— Qu’y puis-je ? me répondit-elle en haussant les épaules, je n’ai aucune prise sur lui. Et puis, que voulez-vous ? grâce à lui, je suis toujours entourée de jeunes gens très gais. Au début, j’ai cru que c’était moi qui les attirais. J’ai eu l’impression qu’Angelo m’avait fait rajeunir de dix ans. Et je me suis rendu compte qu’en fait c’était lui qui les attirait. Je ne m’en plaindrais pas s’il m’accordait un peu du bonheur qu’il dispense si généreusement aux autres. Croyez-moi, c’est un calvaire d’avoir autant de beauté auprès de soi et de ne pouvoir y toucher, même du bout des doigts. Ou j’ai beaucoup perdu de mon charme ou je ne comprends plus rien à la jeunesse d’aujourd’hui.
— Ne dites pas cela, Madeleine, je vous trouve toujours aussi séduisante. Vous avez fait fausse route, c’est tout. Trouvez-vous un autre chauffeur !
— Ah non ! Pas avant que celui-là ne m’ait cédé ! Mais, assez parlé de moi, dit-elle au moment où un serveur arrivait en compagnie de ma truite. Que devenez-vous ? Vous savez que votre dernier roman a eu un gros succès en Italie. Je l’ai lu deux fois et pour tout dire je le trouve meilleur que les précédents. Sincèrement.
— Vous êtes trop indulgente.
— Non, non. Je le pense vraiment. Un seul reproche : on ne comprend pas très bien pourquoi votre héros, Guillaume, lui qui est tellement engagé dans le combat politique, s’amourache de cette Amélie, une femme aussi frivole !
— Je l’ignore autant que vous : soudain, un anarchiste épouse une coquette et mène avec elle une existence que rien, au début de l’intrigue, ne laissait supposer. Ce sont des choses qui arrivent souvent dans la vie comme dans mes romans. Une vie chasse l’autre. Je ne peux pas expliquer pourquoi...
— C’est tout de même un excellent roman. Et elle plongea une longue cuiller dans l’épaisseur molle de la crème chantilly recouvrant la glace qu’on venait de lui servir.
— Je ne me fais aucune illusion sur la qualité de ce que j’ai écrit depuis Les Clefs de l’Enfer. Je n’ai pas retrouvé l’inspiration, voilà tout.
— Vous dîtes cela pour vous attirer des compliments !
— Pas du tout, je suis sincère. Si j’avais su que l’inspiration m’abandonnerait si vite, je ne me serais pas lancé dans la littérature, je n’aurais pas sacrifié mes études et mon bonheur.

À cet instant, j’eus l’impression de reprendre une conversation inachevée. Le visage de l’homme dans le train me revint à l’esprit. Et aussi ses propos rassurants. Comme j’aurais voulu les entendre dans la bouche de la comtesse.

J’étais prêt à la croire, elle. Mais elle resta muette, se demandant sans doute si la sévérité de mon jugement n’était pas feinte.

— Savez-vous ce que je regrette le plus ? C’est d’avoir continué à écrire après Les Clefs de l’Enfer. J’aurais voulu être l’homme d’une seule œuvre. Rien ne serait venu ternir l’éclat de mon premier roman. Reconnaissez que nous avons une chance inouïe nous, les écrivains. Nous pouvons être célèbres dans le monde entier, acclamés en tous lieux et n’avoir écrit qu’un seul roman. Un homme qui manie la plume un peu mieux que les autres et qui a une petite collection d’idées originales en tête peut donner le jour à un chef-d’œuvre et s’arrêter là. Connaissez-vous rien de tel dans d’autres arts ? Non. Vous seriez bien en peine de me citer le nom d’un peintre ou d’un musicien qui n’aurait créé qu’une seule œuvre dans toute sa vie.
— J’en connais un.
— Attention, Madeleine, je ne parle pas de ces artistes qui peignent un jour une toile ou composent une mélodie et passent à autre chose le lendemain, je parle des artistes qui ont donné naissance à un chef-d’œuvre unanimement reconnu.

La comtesse, avec un petit sourire narquois, comme s’il lui plaisait de démonter ma théorie, répéta :
— J’en connais un.
— Qui donc ?
— Vous ne voyez pas ?

Tout heureuse de poser à ma mémoire un piège redoutable, elle se mit à jubiler tandis que je forgeais déjà des dizaines d’arguments pour écarter l’exception à laquelle elle pensait.

— Allons, André, vous le connaissez sûrement. C’est un musicien célèbre.
— Et de toute sa vie il n’aurait composé qu’une seule œuvre ?
— Et pas n’importe quelle œuvre !
— Je ne vois vraiment pas.

La comtesse me laissa chercher quelques instants puis, n’y tenant plus, elle me révéla le nom du musicien.
— Eh bien, c’est Gustave Leforestier, l’auteur d’un sublime requiem.

La comtesse avait raison. Gustave Leforestier constituait bien l’exception à ma règle. Son requiem l’avait rendu célèbre dans le monde entier à la fin du siècle dernier. C’était une œuvre remarquable qui dépassait en beauté tout ce qu’une oreille humaine avait pu entendre auparavant. Rompant avec la tradition des requiem solennels et tragiques, il avait composé une œuvre fascinante, surprenante par sa nouveauté, une sorte de berceuse de la mort inspirée par la tranquille certitude que l’Au-delà ne pouvait être qu’un paradis. Aux accents inquiets surgis de la crainte de l’inconnu se mêlait, pour annoncer la félicité éternelle, la plainte douce et apaisante des mourants bénis de Dieu. Dans cette œuvre résolument moderne, on ne trouvait ni colère divine, ni terreur devant l’exil définitif, seulement la croyance en la parole rédemptrice de Jésus-Christ.

— Et pouvez-vous me citer une seule autre œuvre de lui ? me demanda la comtesse en savourant tout à la fois son triomphe et sa glace.
— J’avoue que j’en suis incapable. Peut-être en a-t-il composé d’autres que l’éclat du requiem a rejetés dans l’ombre, un peu comme Johann Pachelbel, dont on ne connaît que le Canon en ré majeur ?
— Absolument pas. Il n’a rien composé après le requiem. Et si vous ne me croyez pas, allez l’interroger !...
— L’interroger ? Il est donc à Monte-Carlo ?
— Mieux encore ! Il est derrière vous !
— Vous plaisantez ?
— Retournez-vous et vous le verrez aussi bien que je vous vois. Il est assis seul à une table.

Je laissai tomber ma serviette et, en me penchant pour la ramasser, jetai un coup d’œil derrière moi. Gustave Leforestier était en effet installé à une table au fond de la salle, près de la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin de l’hôtel. Toute la misère de la destinée humaine semblait peser sur ses épaules étroites de vieillard. Il avait le dos voûté et même de l’endroit où je me trouvais je pouvais lire dans son regard une immense lassitude. De longs cheveux blancs s’envolaient de ses tempes et retombaient en mèches nonchalantes sur ses épaules. Il portait un costume clair et avait noué autour de son cou décharné un foulard de soie bleu pastel.

Je me redressai et dis à la comtesse :
— Je n’ai aucune envie d’aller importuner cet homme pour lui demander si, de toute sa vie, il n’a composé que son requiem !
— Je serais pourtant très curieuse de connaître sa réponse. Avez-vous donc oublié la formidable campagne de presse dont il a été victime ? Elle a fait grand bruit à l’époque. Mais, c’est vrai, j’oublie que j’ai vingt ans de plus que vous !... On l’a accusé de ne pas être l’auteur du requiem ; on l’a soupçonné de s’être approprié l’œuvre d’un autre compositeur. Et justement, ses détracteurs ont mis en avant le fait qu’il n’avait rien composé avant et qu’il n’a rien composé ensuite. Aujourd’hui, on se demande encore si le requiem est bien de lui. Il n’a jamais éclairci le mystère. Ne me dites pas que vous ignorez tout cela !

Peu à peu, les détails de l’affaire Gustave Leforestier me revinrent en mémoire. En fait, lorsqu’il fit jouer son requiem pour la première fois, en 1882, je n’avais que douze ans. Je n’ai découvert son œuvre que quelques années plus tard. Quant à la campagne de presse, j’en ai connu les différents rebondisse­ments par la suite, au hasard de lectures ou de conversations.

Les milieux musicaux de l’époque s’étaient en effet étonnés qu’un jeune homme de vingt-huit ans puisse créer un chef-d’œuvre d’une telle qualité sans s’être jamais intéressé à la musique. Son cas parut d’autant plus troublant qu’il ne composa rien par la suite. Mais au lieu de voir en lui un génie musical touché par la grâce, et dont tout le talent se serait cristallisé dans une œuvre unique à tous points de vue, on l’accusa d’imposture.

Le serveur m’apporta ma glace. Imitant la comtesse, je plongeai ma petite cuiller dans la chantilly et la retirai en attrapant un peu de vanille au passage.

— C’est étrange, j’avais complètement oublié cette histoire. Mais, maintenant que vous m’en parlez, je me souviens parfaitement des violentes attaques de la presse.
— Certains journalistes, me précisa la comtesse, parvinrent même à découvrir le nom du compositeur qu’il avait pillé. Il s’agissait d’un certain Morgane, Morgens...
— Morgenstein. André Morgenstein.
— C’est cela, André Morgenstein ! Selon eux, c’est lui le véritable auteur du requiem.
— La belle trouvaille ! Si j’ai bonne mémoire, personne n’a su dire qui était cet André Morgenstein. Prétendre qu’un inconnu a copié un autre inconnu n’a pas beaucoup de sens... Pouvez-vous me citer une seule œuvre de ce compositeur ? Non ? Eh bien, moi non plus.
— Ce qui est curieux, tout de même, c’est que Gustave Leforestier n’a jamais cherché à se défendre. Je ne connais pas grand-chose à la musique, mais je pense qu’il aurait pu facilement apporter la preuve qu’il était réellement l’auteur du requiem. Or, il s’est laissé accuser sans jamais riposter.
— Il n’a sans doute pas voulu faire connaître ses autres compositions. Il tenait à apparaître aux yeux du public comme le père d’une seule œuvre. C’est une attitude que je comprends tout à fait. Je vous l’ai dit : moi-même je regrette d’avoir écrit d’autres romans après Les Clefs de l’Enfer. Gustave Leforestier a été plus sage que moi. Il a su s’arrêter à temps. Il nous a donné la plus belle messe des morts qui soit. Qu’importe si quelques spécialistes doutent de sa paternité.
— Pourtant, je suis certaine qu’il y a un mystère derrière toute cette histoire.

La comtesse s’interrompit et sa pensée s’envola dans le monde sans réponse des énigmes. Puis elle me dit :
— Que diriez-vous d’aller faire quelques pas dans le jardin pour profiter de la fraîcheur ?
— Volontiers.

Nous quittâmes la table et gagnâmes le jardin par la porte-fenêtre de la salle à manger. En passant près de Gustave Leforestier, je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil à son visage. Au coin de ses lèvres se dessinait un pli d’amertume et sur son front haut et dégarni de grandes rides s’étaient figées dans une expression inquiète.

Après un long silence, la comtesse me dit :
— Vous qui cherchez une idée de roman, la voilà toute trouvée : Comment Gustave Leforestier a composé (ou n’a pas composé !) son célèbre requiem. Ne pensez-vous pas que cela ferait une intrigue passionnante ? Bien sûr, pour donner à votre récit l’allure d’un roman, vous changeriez les dates, les noms et les lieux comme vous l’avez fait pour Les Clefs de l’Enfer. Gustave Leforestier cache certainement un secret. Essayez de le découvrir. Allez l’interroger. Il vous apprendra peut-être la vérité. Qui sait ? Il est vieux maintenant. Il souhaite peut-être libérer sa conscience.
— Vous voulez vraiment que j’aille importuner ce pauvre homme ?
— Vous cherchez une idée de roman, oui ou non ?
— Oui, mais vous me demandez d’écrire une biographie. Ce n’est pas du tout la même chose. Et puis, sa vie ne recèle sans doute aucun secret. Et, de toute façon, il doit détester autant que moi qu’un inconnu vienne le déranger dans sa retraite.
— Allons, André, ne faites pas le modeste. Vous n’êtes pas un inconnu, vous êtes André Néry-Malène, l’auteur des Clefs de l’Enfer et de bien d’autres romans, futur académicien. Je suis sûre qu’un écrivain et un musicien célèbres ont des tas de choses à se dire. Vous n’aurez aucune peine à gagner sa confiance. Peut-être a-t-il décidé que le moment était venu de parler ? Peut-être est-il à la recherche d’un confident ? Maintenant, rentrons. Il commence à faire froid et j’ai sommeil !

Sans me laisser dire un mot de plus, la comtesse me prit par le bras et, comme deux amis qui ont oublié que l’amour pouvait naître entre eux, nous sommes rentrés à l’hôtel. Je m’endormis en me demandant si le petit homme du train, au fond, n’avait pas vu juste.

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

Vous pouvez télécharger la version PDF de ce roman
pour une lecture sur une liseuse :

Ce texte vous plaît ? Aidez-moi à animer ce site en me faisant un don
sur le site sécurisé de PayPal :