Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Retour à Monte-Carlo
Chapitre 19

Lorsque Gustave Leforestier acheva son récit, il était sept heures du soir et le soleil disparaissait déjà derrière les grands arbres du jardin. Il avait parlé pendant plus de dix heures sans jamais s’interrompre, sans jamais chercher ses mots, sauf quand l’évocation d’un événement de sa vie avait réveillé en lui une ancienne émotion ou une blessure mal cicatrisée. Il était au bord de l’épuisement. Je l’étais également. Il tourna son visage fatigué vers moi et me dit d’une voix presque éteinte :
— Je suppose que vous n’allez pas croire un seul mot de cette histoire.
— Je reconnais que je m’attendais à tout autre chose. Mais, rassurez-vous, je vous crois volontiers. Quand mon premier roman, Les Clefs de l’Enfer, a été publié certains critiques ont prétendu que j’avais inventé l’histoire de toutes pièces, qu’aucun des événements que j’avais relatés ne s’était réellement produit. J’en ai conçu une haine farouche contre tous ceux qui nient que la réalité puisse parfois dévier du droit chemin. Mais, en fait, il y a une raison supplémentaire qui m’incline à vous croire. Voyez-vous, dans le train en venant à Monte-Carlo, j’ai rencontré un homme qui a tout fait pour engager la conversation avec moi. Il a deviné que j’étais écrivain (en réalité, je suis convaincu qu’il m’a reconnu) et il m’a prédit que j’allais retrouver l’inspiration à Monte-Carlo. Il m’a même annoncé que j’écrirais un roman sous la dictée de quelqu’un. Sur le moment, je l’ai pris pour un fou. Mais à présent, je sais qu’il a vu juste puisque dans une certaine mesure, mon prochain roman, c’est vous qui venez de me le dicter. Dans ces conditions, vous comprendrez que je sois prêt à tout croire...
— Vous êtes donc toujours décidé à publier mon histoire ?
— Plus que jamais ! Vous savez que votre confession est attendue depuis des années par des milliers de gens dans le monde. Ne croyez pas que je dise cela parce que votre récit assurera à mon roman un tirage intéressant... Non, en fait, je m’amuse déjà de la réaction de certains critiques littéraires et musicaux.
— Mais vous ne craignez pas qu’on m’accuse d’imposture, de tromperie. On m’a déjà accusé de plagiat...
— On hésitera à vous accuser. Je pense que ma plume donnera à votre récit une véracité suffisante.
— Vous croyez ?
— J’en suis persuadé. Et d’ailleurs, pour que personne ne s’y trompe, je raconterai dans une sorte de prologue les circonstances de notre rencontre, car elles méritent d’être connues. Ce serait, je crois, une erreur de livrer votre récit... comment dire ?... sans « emballage ».
— Pouvez-vous m’assurer d’être le plus fidèle possible à mon récit.
— J’essaierai. Je ne peux pas vous promettre de respecter votre histoire dans ses moindres détails. Vous comprenez, l’écriture d’un roman obéit à des règles très particulières et il faut parfois tordre le cou à la vérité pour que le lecteur croie à ce que vous avez écrit. Mais je m’appuierai le plus souvent possible sur les notes que j’ai prises en vous écoutant.
— Je voudrais aussi vous demander de ne pas ajouter de commentaires à mon récit. Bien sûr, je ne peux pas vous empêcher d’avoir un jugement sur ce que je vous ai raconté, de trouver tel ou tel élément invraisemblable ou obscur, d’essayer d’émettre des hypothèses sur tel ou tel point que j’aurais laissé dans l’ombre. Mais je pense que mon aventure aura plus de force si vous me laissez la raconter de bout en bout sans intervenir.
— Je le pense également, rassurez-vous. C’est la raison pour laquelle je suis décidé à n’intervenir que dans le prologue. Ensuite, je placerai votre récit, que je mènerai à la première personne, à votre première personne. Je promets de rester neutre.

Je savais que cette promesse serait difficile à tenir. Le récit de Gustave Leforestier avait suscité en moi une foule de questions que je m’étais bien gardé de poser sur le moment, craignant de faire perdre au musicien le fil de ses souvenirs. Certaines d’entre elles avaient reçu une réponse par la suite, mais d’autres étaient restées en suspens et les lèvres me brûlaient de les poser.

— Cependant, Maître, il y a des points que je voudrais éclaircir.
— Que voulez-vous savoir ?
— D’abord, au sujet du requiem que vous avez entendu dans le parc du château de Prunet, l’avez-vous entendu comme vous l’auriez entendu par exemple dans un concert ?
— Tout à fait. S’il y avait eu un orchestre et des choristes dans le parc, je ne l’aurais pas entendu plus nettement.
— Et comment expliquez-vous qu’un tel phénomène puisse se produire ?
— Je l’ignore, mais je crois que la nature est capable d’exploits plus prodigieux encore.
— Autrement dit, d’autres que vous ont pu l’entendre.
— Bien sûr. Je vous l’ai dit : Bontrand, le domestique d’André Morgenstein, l’a entendu ; Bastien l’a entendu également.
— Mais ils ne peuvent plus en témoigner.
— Bontrand est mort il y a dix ans, mais Bastien est encore vivant. Il est d’ailleurs toujours à mon service.
— Malheureusement, pour cette raison, son témoignage n’a que peu de valeur.
— Il est possible que d’autres personnes l’aient entendu. Il y avait souvent des braconniers dans la forêt. Les Germier leur faisaient régulièrement la chasse. Certains ont dû être témoins du phénomène. Mais ils ne se sont peut-être pas approchés suffisamment du château. Ou, s’ils ont entendu le requiem, ils ont peut-être cru qu’il était joué par un véritable orchestre. En tout cas, ils ne se sont jamais manifestés.

Un autre point me préoccupait : pourquoi Bontrand avait-il recouvert la tombe d’André Morgenstein de trois dalles amovibles au lieu de placer le corps à même la terre, ce qui lui aurait permis de faire disparaître toute trace de son forfait. Leforestier ne put me fournir d’explication. Pour lui, Bontrand avait compris que son maître ne connaîtrait le repos définitif que lorsque le requiem serait achevé. Mais était-ce suffisant pour ne lui donner qu’une sépulture provisoire ? Pourquoi lui avait-il laissé la possibilité, grâce aux dalles de pierre, de quitter sa tombe ? Gustave Leforestier, qui, malgré l’étrangeté de son aventure, refusait encore à croire aux fantômes, n’avait pas de réponse à cette terrifiante question.

— Je suis désolé de ne pouvoir vous éclairer davantage, mais vous devez comprendre que si je possédais une explication pour tout ce qui m’est arrivé, je n’aurais pas pris la peine de vous raconter mon aventure presque jour par jour. Je vous aurais fourni d’emblée la clef de l’énigme. Seulement voilà, je ne la possède pas.
— Mais avez-vous une idée de la manière dont l’esprit d’André Morgenstein a pris possession de vous ?
— Je me suis longtemps demandé pourquoi le gantier ne m’avait pas servi le premier soir, pourquoi il m’avait demandé de revenir le lendemain. Sur le moment, naturellement, je n’ai pas eu de raison de mettre en doute sa parole. J’ai cru qu’il disait vrai et qu’il n’avait plus de paire à ma taille. Plus tard, j’ai compris qu’il s’était donné ce délai pour prévenir son frère. Et je ne me suis pas trompé. Bontrand était effectivement là le second soir ; il me guettait dans la rue. Il m’a suivi jusque chez moi pour savoir qui j’étais. Mais vous vous souvenez qu’en examinant le gant j’ai remarqué des petits défauts. Le cuir était rayé par endroits. Je suis convaincu aujourd’hui que ce gant était usager. Il avait appartenu à quelqu’un. À André Morgenstein. Bontrand le possédait comme il possédait tous les effets personnels de son maître. Le gantier a dû travailler toute la nuit pour l’adapter à ma taille.
— Et vous pensez qu’il a suffi que vous portiez un objet ayant appartenu à André Morgenstein pour que le phénomène se produise ?
— Je ne sais pas. Je n’avais pas de lignes dans ma main, il y avait des plis sur le cuir du gant, des plis provoqués par la main d’André Morgenstein... Je n’en sais pas plus.

Leforestier marqua une pause puis ajouta :

— Si vous n’avez pas d’autres questions à me poser, je vais vous demander la permission de me retirer dans ma chambre. Il est déjà tard et je suis très fatigué.

Il se leva difficilement et d’un pas pesant se dirigea vers l’hôtel.

— Pensez-vous rester encore quelques jours à Monte-Carlo ? lui demandai-je en l’accompagnant. J’aimerais vous faire lire mon roman avant de le donner à mon éditeur.
— Ce sera avec plaisir, me répondit-il. Mais je vous fais confiance. Je sais que vous ne me trahirez pas.

Avant de pénétrer dans l’hôtel, il me tendit la main. Je la serrai chaleureusement en lui disant :
— Maître, une dernière question : avez-vous acquis la conviction d’être le fils d’André Morgenstein ?
— Bontrand a toujours prétendu qu’il avait retrouvé ma trace grâce à l’absence de lignes dans ma main. Mais, en fait, je pense qu’il m’a choisi justement parce que mon destin n’était pas fixé.
— Mais comment pouvez-vous supposer qu’il ait su qu’un transfert de destin entre André Morgenstein et vous était possible ?
— Je n’en sais rien. Tout ceci nous dépasse, Monsieur Néry-Malène. Il est très probable que les frères Bontrand n’ont pas été les seuls à intervenir dans cette histoire. Ils ont sans doute été eux-mêmes les instruments de forces supérieures. Mais je suis aujourd’hui persuadé qu’André Morgenstein n’a jamais eu d’enfants.
— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
— Je pense qu’il n’a jamais eu d’enfants parce qu’il n’a aimé qu’une femme dans sa vie, sa mère. Sa liaison avec une jeune Parisienne qui m’aurait donné le jour est une pure invention de Bontrand. J’en suis sûr. Naturellement, je n’ai aucune preuve. Mais je crois que les liens entre André Morgenstein et son domestique ont été très forts. Comment expliquer autrement l’attachement de Bontrand à son maître ? Comment expliquer l’attitude qu’il a eue envers moi ? La seule preuve que j’aie ce sont les sentiments que j’ai moi-même peu à peu éprouvés pour Bastien au fur et à mesure qu’André Morgenstein prenait possession de moi. Mais est-ce réellement une preuve ? Maintenant, Monsieur Néry-Malène, il faut que j’aille me reposer. Je pense que nous nous verrons demain...
— Certainement.

Je le regardai un instant se diriger vers les escaliers en me demandant s’il m’avait réellement tout dit. Puis j’allai retrouver la comtesse dans la salle à manger. Je ne doutais pas qu’elle m’y attendait. En effet, elle était assise à sa table habituelle et guettait mon arrivée en se trémoussant sur sa chaise. Elle pensait que j’allais entrer par la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin. Aussi faillit-elle tressaillir quand elle entendit ma voix dans son dos.

— Alors, André, racontez-moi tout !

Je m’installai à sa table.

— Vous raconter quoi ?
— Je vous en supplie, ne jouez pas avec mes nerfs. Vous savez très bien de quoi je veux parler.
— Oh oui ! Je le sais ! Mais, excusez-moi, je ne vous dirai rien ce soir. Je suis épuisé.
— Comment ! Mais vous m’avez promis de tout me raconter !
— Je sais. Mais j’ai besoin de la nuit pour remettre mes idées en place. Leforestier m’a parlé pendant des heures. Ma tête est prête à éclater. Si nous parlions d’autre chose. Racontez-moi plutôt ce que vous avez fait aujourd’hui.
— Vous n’êtes pas chic, André. J’ai tout fait pour que vous puissiez rencontrer Gustave Leforestier et voilà comment vous me remerciez ! Dites-moi seulement s’il est ou non l’auteur du requiem. C’est tout ce que je veux savoir.
— Justement, la réponse n’est pas si simple.
— Je comprends. Il vous a embobiné.
— Pas du tout. Simplement, je respecte sa confession. Je ne me suis pas encore fait une opinion. Écoutez, Madeleine, je vous promets de vous faire lire les chapitres de mon roman au fur et à mesure de leur écriture. D’accord ?
— D’accord. Mais c’est bien parce que c’est vous !

Le lendemain après-midi, nous fûmes témoins d’une curieuse scène. Toute la nuit et une bonne partie de la matinée, j’avais relu mes notes et dressé le plan général du récit de Leforestier. Puis j’avais dormi quelques heures. Je m’étais réveillé au début de l’après-midi et j’étais allé retrouver la comtesse dans le hall de l’hôtel. Nous étions allés nous promener en voiture le long de la côte puis nous étions revenus à Monte-Carlo et nous nous étions installés dans notre salon de thé habituel.

En sortant du salon de thé, nous eûmes la surprise de voir Gustave Leforestier s’avancer vers Angelo qui nous attendait, appuyé contre l’aile de la voiture.
— N’est-ce pas Leforestier qui parle avec Angelo ? me demanda la comtesse.
— Si, c’est bien lui.
— Je ne savais pas qu’il parlait italien.
— Tous les musiciens le parlent, c’est bien connu...
— Sans doute, mais je ne crois pas qu’Angelo connaisse grand-chose au langage de la musique.

En arrivant à leur hauteur nous entendîmes ce curieux dialogue :
— Allons, Monsieur, disait le compositeur à Angelo, ne refusez pas ce cadeau. Il vous revient de droit.
— Non capisco ! Non capisco ! répétait Angelo un peu affolé.

Gustave Leforestier tenait dans sa main une boîte en carton qu’il tendait au chauffeur.
— Allons, Maître, que vous arrive-t-il ? lui demandai-je.
— Ah ! Monsieur Néry-Malène. Figurez-vous que je veux rendre ceci à ce jeune homme mais il ne veut rien entendre. Je ne parle malheureusement pas l’italien. Pouvez-vous demander à votre amie d’être mon interprète ?
— Volontiers.

Je présentai donc la comtesse au compositeur et lui expliquait ce qu’il attendait d’elle.

— Maître, dit la comtesse, je suis toute disposée à vous rendre ce service. Mais, sans être trop indiscrète, puis-je vous demander pourquoi vous tenez à faire un cadeau à mon chauffeur ?
— Ce n’est pas vraiment un cadeau, lui dit-il. Cet objet, en fait, lui appartient. Je veux simplement le lui rendre.
— C’est un cadeau qu’il vous a fait ?
— En quelque sorte, oui.
— Mais, cher Maître, on ne rend pas les cadeaux !
— Ce n’est pas un cadeau comme les autres, voyez-vous. Il s’agit d’une paire de gants, de très beaux gants fourrés.

Et ce disant, il retira le couvercle de la boîte et, à ma grande surprise, en sortit la paire de gants fourrés qu’il avait achetée dans sa jeunesse à un certain gantier du quartier du Temple. Je ne saurais dire à quel point je fus troublé de voir ces gants. Rien, dans leur aspect, ne laissait deviner leur pouvoir. Pourtant, ils avaient permis à André Morgenstein de revivre quelques mois pour terminer son requiem.

Gustave Leforestier me demanda d’examiner l’un d’eux :
— Regardez ce gant, Monsieur Néry-Malène. Est-ce que vous voyez les lignes dessinées sur le cuir ?
— Oui, tout à fait.

En effet, la peau présentait trois plis qui ressemblaient aux trois lignes principales de la main : la ligne de vie, la ligne de cœur et la ligne de tête.

— Regardez-les bien, insista Leforestier. Remarquez comme la ligne de vie est courte et comme elle s’arrête brutalement. Eh bien, maintenant, regardez ma main.

Quelle ne fut pas ma stupeur en découvrant qu’en fait la paume de sa main n’était pas lisse comme je l’avais cru, mais barrée de trois lignes au dessin parfaitement net. Mais le plus étonnant était que ces lignes constituaient le décalque parfait des plis du gant.

— Êtes-vous convaincu, Monsieur Néry-Malène ? me demanda Leforestier. Douterez-vous encore du pouvoir de ces gants ? Les lignes que vous voyez sur ma paume de main sont apparues progressivement au fur et à mesure que j’endossais le destin d’André Morgenstein. Si une diseuse de bonne aventure les examinait, elle se demanderait pourquoi je suis toujours en vie. Avec une ligne de vie aussi courte, je devrais être mort depuis longtemps. Depuis combien de temps exactement ? Elle ne pourrait le dire. La chiromancie n’est pas une science précise. Le destin ne calcule pas nos échéances à la seconde près. Il garde toujours une marge. Une marge suffisante pour terminer un requiem, par exemple.

Leforestier se tut et replaça avec précaution le gant dans sa boîte. La comtesse, qui ne comprenait rien aux propos du musicien, rompit le silence en posant la seule question qui la préoccupait :
— Mais pourquoi voulez-vous rendre ces gants à mon chauffeur ?
— Parce qu’ils ne me servent plus à rien maintenant. Le destin m’a abandonné depuis longtemps déjà. Je me demande d’ailleurs s’il s’est jamais vraiment intéressé à moi. Je crois même que la mort m’oubliera si je ne m’en occupe pas moi-même.
— Maître, dis-je pour interrompre ce qui me semblait être le délire d’un vieillard, croyez-vous toujours qu’Angelo soit André Morgenstein ?

C’est l’évidence même ! me répondit-il presque agacé. Lorsque j’ai vu ce jeune homme pour la première fois, il m’a semblé que son visage ne m’était pas inconnu. Mais, sur le moment, je n’ai pas pu déterminer où je l’avais vu. Or, cette nuit, je m’en suis souvenu. Je l’avais vu en rêve ! Oui, vous vous rappelez ? Dans le dernier rêve du requiem, un homme venait m’apporter une partition dans ma loge. Cet homme, j’en suis sûr, c’était André Morgenstein. Et il avait le visage de ce jeune homme...

La réaction d’Angelo fut immédiate. Il s’empara de la boîte de gants, bouscula la comtesse, qui faillit tomber à la renverse, et s’enfuit en courant vers le port.

Sur le visage de Gustave Leforestier apparut un sourire triste. La fuite d’Angelo lui donnait raison. Il se tourna vers la comtesse et lui dit :
— Madame, j’ai besoin de connaître la vérité. Est-il exact, comme je le pense, que l’on vous a chargée de me mettre en rapport avec monsieur Néry-Malène ?
— Mais de quoi parlez-vous ? demanda-t-elle en essayant maladroitement d’esquiver la question.
— Répondez sans crainte. Vous n’avez commis aucun crime. Je vous demande seulement de me dire la vérité.
— Je ne comprends rien à cette histoire, lui dit-elle avant de se tourner vers moi et d’ajouter à mon adresse : vous comprenez ce qu’il veut dire, vous ?
— Un peu, oui. Nous pensons, monsieur Leforestier et moi-même, que vous avez été chargée d’organiser notre rencontre. Et, d’ailleurs, ce qui vient de se passer confirme notre soupçon.
— Soupçon ! Mais je n’ai rien fait de mal ! Soupçon ! Ce n’est pas la première fois que je mets en relation deux personnes. Où est le mal ?
— Nulle part, lui répondis-je en tentant de la rassurer.
— Mais nous aimerions savoir qui vous a chargée de cette mission, enchaîna Leforestier.

La comtesse hésita un instant puis respira profondément et, après m’avoir adressé un regard implorant, nous dit :
— Une mission, c’est un bien grand mot. Il s’agissait tout au plus d’un échange de services. Rien d’autre. Mais je ne peux pas en dire plus.

Comprenant que la présence de Leforestier lui interdisait d’être plus claire, je lui demandai si cet échange de services avait un rapport avec une certaine nuit passée avec Angelo dans la cabane du plagiste.
— En effet, me répondit-elle en tournant le dos au compositeur pour qu’il ne vît pas son visage s’empourprer.
— C’est Angelo qui vous a chargée de cette mission ?
— Oui, c’est lui. Mais je vous assure qu’à aucun moment je n’ai pensé nuire à qui que ce soit. Vous aviez tellement envie de rencontrer monsieur Leforestier. Je n’ai fait que hâter cette rencontre.

Le lendemain, à l’aube, le plagiste découvrit sur le sable au bord de l’eau le corps de Gustave Leforestier. Il était mort noyé. On parla d’imprudence. Mais, en apprenant la terrible nouvelle, je compris que le musicien s’était suicidé. Il avait mis fin lui-même à ses jours, craignant sans doute que Dieu n’oublie de le rappeler à lui...

Son enterrement eut lieu dans le petit cimetière de Caraman. Une foule nombreuse vint du monde entier pour assister à ses obsèques. Mais parmi ces visages connus ou inconnus, un seul attira mon attention, celui de Bastien. Leforestier m’avait beaucoup parlé de lui et je le reconnus au premier coup d’œil. Malgré son âge, il avait gardé une chevelure épaisse et un corps d’une extrême mobilité. À plusieurs reprises, d’abord dans l’église puis dans le cortège et enfin dans le cimetière, nos regards se croisèrent longuement. A-t-il deviné que Gustave Leforestier m’avait révélé son secret ? Je l’ignore. J’ignore aussi pourquoi je ne lui ai pas demandé s’il avait réellement entendu le requiem dans le parc du château. M’aurait-il dit la vérité ? Et s’il m’avait avoué que le parc avait toujours été silencieux aurais-je été plus avancé ?

À quelques mètres du cimetière, une voiture attendait. Lorsque je suis passé à sa hauteur, un homme qui se tenait à l’arrière m’a adressé un salut de la main. Je ne me suis pas arrêté. Je l’ai à peine reconnu. Je crois qu’il ressemblait à l’homme rencontré dans le train. En tout cas, je suis sûr qu’Angelo était au volant.

FIN
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Un roman prémonitoire...

En 1981, j’avais participé à un concours de nouvelles fantastiques organisé par France Culture dans l’émission « Les Nuits magnétiques ». J’avais envoyé « Le Silence » (Voir « Le Temple et autres nouvelles »). La nouvelle, qui n’était pas à proprement parler du genre « fantastique », n’avait pas été retenue mais les organisateurs m’avaient incité à leur envoyer pour publication un roman fantastique. Je n’en avais jamais écrit à l’époque. Je me suis donc mis à l’ouvrage et c’est ainsi qu’est né « La Partition de Morgenstein ».

Ce roman est pour moi très énigmatique car il a mis fin à dix années d’intense activité littéraire. Il décrit un « scénario », une « partition » qui, dix ans plus tard, en 1991, va être le scénario de ma propre vie. Roman prémonitoire ? Sans aucun doute.

Il raconte dans une première partie l’ascension d’un orphelin dans le Paris de 1830. Tout sourit à ce jeune homme sans fortune. Il prend des responsabilités dans une banque et se fiance avec la fille du banquier, Lucie. Mais il commet une imprudence et sa vie s’écroule. Il connaît alors une période de misère et de désespérance. Et puis un beau jour, un homme vint lui confier un bien curieux héritage...

Ce sont exactement les trois phases de ma vie : ma brillante carrière à la télévision interrompue par une imprudence, puis une longue année sabbatique et enfin une résurrection par le sport.

Mais la plupart des thèmes abordés dans ce roman sont, eux, très étrangers à ma propre vie (sans parler de l’époque où se déroule l’action). Je me suis souvent demandé quelle était exactement « la source » qui avait écrit ce roman. L’effet de miroir m’a toujours beaucoup troublé.

Dans mon témoignage « Ces vies dont nous sommes faits », je décris à quel point les éléments contenus dans ce roman sont influencés par des « âmes » — celle de Camille Desmoulins et celle de Gérard de Nerval en particulier — qui interfèrent quotidiennement avec la mienne... Il y a trop de similitudes entre leurs vies et celles de mes personnages pour douter un instant que ces deux personnages sont à l’origine de ce roman, et que mon rôle a juste consisté à tenir la plume...

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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