Christian Julia
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Ces vies dont nous sommes faits
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Pas de quartier dans les quartiers

Tout en travaillant au scénario inspiré de la vie de Khalid, je me rends souvent au siège de son association pour élaborer différents projets avec lui. Il souhaite faire évoluer sa structure associative. Son idée est de créer une nouvelle association, baptisée « Siner’J ». Le message de l’insertion par le sport est entré dans les esprits, au fil des années, mais à quoi bon donner aux jeunes des outils pour s’insérer s’il n’y a pas d’emplois ! Or notre société vit un paradoxe : le chômage augmente mais des manques se font sentir dans bien des domaines. Au manque de loisirs peut répondre l’ouverture de salles de sport, l’organisation de spectacles, de concerts, de séances de cinéma. Au manque de suivi scolaire peut répondre la création d’équipes de soutien. Au manque d’animation dans les cités, peut répondre l’ouverture ou la réouverture de commerces, de grandes surfaces. Et, plus généralement, à toutes les difficultés de la vie moderne dans les villes — au stress, comme on dit — peut répondre la création d’une multitude d’emplois de proximité.

Khalid a réuni autour de lui des industriels, comme Claude Bébéar, le patron d’AXA, qui ressentent la nécessité de ne pas laisser les jeunes de quartiers partir à la dérive, car c’est tout le tissu social qui risque d’en subir les conséquences. Si une société « pourrit par la tête », comme les poissons, c’est par la base qu’elle s’écroule, si cette base est fragilisée par le chômage et la haine.

La nouvelle association sera un trait d’union entre les jeunes des quartiers et ces responsables économiques. Une fois de plus, Khalid joue le rôle d’intermédiaire entre deux univers qui n’ont pas de points de contact entre eux. Sport Insertion Jeunes ne meurt pas pour autant et devient une section de la nouvelle association. Khalid me demande de lui préparer un discours sur ce thème, car il a l’intention de présenter son projet à la prochaine Nuit des Trophées qui doit se tenir à la mi-juin.

François Mitterrand a accepté une nouvelle fois de présider soirée. Mais les temps ont changé. En mars 1993, la gauche a essuyé une défaite cuisante aux élections. La France connaît sa seconde cohabitation. Édouard Balladur est premier ministre et c’est Simone Veil, ministre d’État, ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville, qui va remettre les trophées Sport Insertion Jeunes à dix grands frères des quartiers.

Le président est déjà très affaibli par la maladie. Je me tiens tout près de la porte d’entrée de la grande salle de l’Institut du Monde Arabe quand il y pénètre avec Khalid. Je suis frappé par son extrême pâleur. Il est visiblement maquillé, pour faire bonne figure. De près, c’est très impressionnant. Il ne restera qu’une heure à la cérémonie. Elle sera animée par la journaliste Isabelle Giordano et par Abdel Azeddou, comédien et membre de l’association Rassemblance. En duo, ils annoncent le programme de la soirée : alternance de clips présentant les dix lauréats et de numéros sur scène. Des sportifs sont à l’honneur bien sûr, mais aussi d’autres grands frères qui interviennent dans les domaines des loisirs, du spectacle ou de la culture.

Avant la remise des trophées, François Mitterrand prononce une petite allocution qui commence par ces mots : « J’ai un abonnement… » Mais quitte très vite la salle. La cérémonie continue néanmoins. Simone Veil s’adresse aux lauréats et les félicite pour leur action. D’autres personnalités politiques sont également présentes : Michèle Alliot-Marie, ministre de la Jeunesse et des Sports, Jean-Marie Delarue, délégué inter-ministériel à la ville, et les patrons de grandes entreprises qui parrainent l’association de Khalid : Gaz de France, Darty, Ed et Sicosi Informatique. Le comédien Smaïn et d’autres artistes sont également présents pour parrainer les lauréats. Sur scène, un inconnu fait ses débuts dans des sketches très « cités », l’incroyable Jamel Debbouze. Il est d’origine marocaine, comme Khalid. J’ai fait sa connaissance quelques heures auparavant, dans le local de l’association, où nous nous étions tous donné rendez-vous pour préparer la cérémonie. Personne alors ne pouvait prédire le succès de ce garçon, mais il était évident qu’il avait un talent comique très personnel. Il était intarissable. Dans un coin du local, il répétait ses sketches. Chacun durait au moins une heure ! Quel bonimenteur ! Mais déjà à l’époque j’étais surpris de voir qu’il caricaturait les Arabes et les faisait tous passer pour des délinquants et des manipulateurs narcissiques et sournois. Cela amusait le public et a fait sa fortune, mais je ne suis pas sûr que la réputation des jeunes de quartiers ait beaucoup gagné dans cette affaire.

Quelques jours après cette cérémonie, Khalid m’annonce qu’il va organiser un gala au Maroc en juillet. Les champions de son club entraînés par Abel, et Abel lui-même, doivent y participer. Il me demande de réaliser leur portrait pour les affiches. Je me rends donc un jour à Meaux, pour réaliser une série de photographies dans la salle de la rue de Fublaines.

C’est la première fois que je m’y rends en voiture. En quittant l’autoroute A4, on emprunte une petite autoroute, l’A140, qui conduit à Meaux. La ville est construite dans une cuvette. Au loin j’aperçois en contrebas la superbe silhouette de la cathédrale. Et cette vision me bouleverse, car je reconnais le monument que j’ai vu à plusieurs reprises en rêve, associé à cette phrase : « Tu as trouvé ton pays ». J’ai alors le sentiment de toucher au but de mon long voyage. Arriver à Meaux symbolise pour moi mon entrée dans une communauté, celle des boxeurs, dont, effectivement, « contre toute attente », je vais bientôt faire partie. Mais pour l’instant, j’observe les événements s’enchaîner, les pièces s’assembler, la mécanique se mettre petit à petit en mouvement, le rêve se déverser dans la réalité, au compte-gouttes.

Je retrouve les boxeurs que je connais déjà, Abel, Félix, Rachid, et deux que je ne connais pas encore : Fidel et Hassan. Pendant tout l’après-midi, je réalise des portraits des uns et des autres. C’est pour moi un instant magique. Je me souviens de cette photo de Christophe Tiozzo — ombre et lumière — que j’avais accrochée dans mon appartement de la rue Boulard et que j’avais symboliquement détruite quelques mois auparavant, avec mes propres photos, en souhaitant que cette image « s’incarne » désormais dans la vraie vie. Voilà, je suis passé de l’autre côté du miroir et c’est maintenant moi qui prends les photos.

Les jeunes de la salle prennent donc l’habitude de me voir avec un appareil, et pour eux je vais devenir rapidement « le photographe ». Ils vont m’adopter avec cette identité-là. Écrivain, scénariste, cela leur parle beaucoup moins, et surtout cela n’a aucun intérêt pour eux. La photographie a en fait une grande importance dans la pratique de la boxe. Les affiches ne sont pas seulement là pour que l’on visualise les combattants présents au gala, mais aussi pour que les adversaires jugent de leur forme physique et de leur détermination. La photographie fait donc aussi partie de la stratégie du combattant. L’image doit montrer la rage dans le fond de ses yeux et aussi la solidité de ses abdominaux. Les abdominaux sont les muscles rois de la boxe. Ils sont un excellent révélateur de l’entraînement du sportif, de sa condition physique.

Je suis donc maintenant partie prenante au déroulement des compétitions. Les jeunes du club me considèrent comme un membre de leur équipe. Ce qui est très surprenant, car j’incarne tout ce qu’ils détestent, un bourgeois à la peau blanche et au porte-monnaie blindé. « Tu passes bien avec les jeunes » me dit un jour Abel, un peu surpris. C’est sans doute une grâce céleste de pouvoir ainsi côtoyer tous les milieux sociaux. J’y vois moi un principe républicain : aucun territoire ne doit m’être interdit, je dois pouvoir librement aller et venir, nouer des liens avec qui me plaît.

Je suis chargé non seulement de réaliser leurs portraits, mais aussi d’immortaliser leurs exploits sur le ring. Je repense au fameux « conteur des rues » de l’époque où Khalid était Nadir Shâh, me voilà de nouveau en trompette de la renommée. Je suis dans mon « tao ». Après avoir détruit toutes mes collections de photographies depuis mes premiers pas dans cette activité en 1959, la même année où j’ai commencé à écrire des scénarios et où un boxeur m’a sauvé la vie, je retrouve l’appareil, mais je me fixe de nouveaux défis, je m’astreins à de nouvelles règles. Et je prends une décision radicale : je ne photographierai plus que la boxe et les boxeurs. Rien d’autre.

L’été 93 arrive. Les jeunes des quartiers sont livrés à eux-mêmes, à l’ennui et aux mauvaises tentations. Très peu d’entre eux partent en vacances. Faute de moyens, le plus souvent. Mais les mères maghrébines sont parfois aussi très possessives et n’aiment pas savoir leurs enfants au loin. Elles préfèrent avoir toujours un œil sur eux. Certains de ces jeunes sont très désocialisés. Ils fréquentent peu l’école, ont du mal à s’intégrer dans un club, à se plier à des contraintes. Ils sont en quête de « pères » et en même temps ne supportent pas l’autorité.

Opération Prévention Eté en 1994 à Villetaneuse. Un ring est monté au milieu de la cité pour conclure les journées d’initiation organisées dans les cités de Seine-Saint-Denis.

Pour occuper tous ces jeunes, Sport Insertion Jeunes organise chaque été en association avec l’UFOLEP, des « Opérations Prévention-Eté ». Des champions de boxe pieds-poings sont mobilisés pendant juillet et août et organisent à intervalles réguliers, tous les deux ou trois jours, des initiations à un dérivé « soft » du full-contact, le cool-contact. En septembre, les meilleurs éléments de chaque quartier s’affronteront dans une compétition. L’opération va concerner les quartiers suivants : La Cité Emmaüs d’Aulnay-sous-Bois (Maison de quartier Ma campagne), La Cité des Bosquets à Montfermeil, Le Clos Saint-Lazare à Stains, La Cité des Francs-Moisins à Saint-Denis, Le quartier nord de Bondy. Comme on le voit, il s’agit des cités les plus « chaudes » de la Seine-Saint-Denis.

Khalid me demande de suivre Abel, qui va intervenir sur Aulnay-sous-Bois, et de prendre des photos.

Comment décrire la misère qui règne dans la cité Emmaüs d’Aulnay-sous-Bois ? C’est pour moi un grand choc, une plongée dans un univers que l’on n’imagine pas. Un autre monde, avec ses codes, ses lois. Pourtant, la cité Emmaüs vient d’être repeinte et a une allure plutôt pimpante. Je « positive » avec un éducateur sur place : « Oui, c’est vrai, les façades sont plus jolies qu’avant, me dit-il, mais à l’intérieur rien n’a changé ». Trois-quatre petits HLM sont posés sur un vaste terrain de terre. La chaleur est écrasante. Au milieu du terrain, un local. C’est la maison Ma campagne, la mal nommée. On voit bien la maison, mais pas de campagne à l’horizon ! Elle sert de salle de réunion, de spectacle, de club de sport aussi. Tous les gamins de la cité sont réunis et piaffent d’impatience en attendant la venue du champion du monde. Et en les voyant si nombreux, je me demande avec une certaine angoisse, « Mais que va-t-on faire d’eux quand ils seront adultes ? ». Vingt ans plus tard, la plupart d’entre eux sont de fait au chômage. Pourquoi n’a-t-on rien vu venir ? Sur le terrain, il ne fallait pas être grand clerc pour pressentir les difficultés à venir.

Abel arrive et c’est l’explosion d’enthousiasme. Tout le monde veut le toucher, l’approcher. Les éducateurs ont bien du mal à contenir la ferveur. Si l’opération consiste à donner aux jeunes de beaux souvenirs, c’est gagné ! Mais le public que cible l’opération, à savoir les adolescents, n’est pas là. Pour obtenir leur participation à une activité pratiquée dans un laps de temps très court et par quelqu’un d’extérieur à la cité, l’appui des animateurs de terrain est indispensable. Mais un titre de champion du monde ne gâche rien… ! Abel décide donc d’aller à la « chasse aux clients » et se promène dans la cité. Je l’accompagne.

« Ça vous dirait de faire du Cool-Contact ? » Abel s’adresse à un groupe de jeunes. Assis sur un muret, face à une structure en bois pour les tout petits, ils zonent. Ils regardent Abel, surpris. « C’est quoi, ça ? » Abel explique : le cool-contact, c’est comme le full-contact, mais en plus cool. Les questions continuent : « T’es qui, toi ? » Le jeune animateur du quartier qui nous accompagne répond à sa place. Il énumère les titres d’Abel : champion du monde 91-92-93 de full-contact, champion du monde 93 de kick-boxing. Les jeunes ouvrent de grands yeux : « Oh ?! » Certains le reconnaissent. Ils ont vu sa photo dans une revue, ou un de ses combats à la télévision. « Ah, oui, oui… » Abel enchaîne : « Je vais donner des cours toute la semaine, à la maison de quartier… Vous voulez venir ?… ». Les jeunes se regardent, hésitent, ils attendent que le copain se décide. Si un champion du monde s’est déplacé, ça vaut peut-être le coup d’aller voir… « C’est gratuit ? » L’animateur répond : « Oui, oui… » Bon, alors, si c’est gratuit, on viendra voir. Quinze heures. OK. Et parlez-en à vos copains… Oui, oui, Farid a fait du karaté… Ça lui plaira sûrement…

Les nouvelles vont vite, dans les cités. Et, à quinze heures, ils sont une cinquantaine à se presser autour d’Abel devant la maison de quartier.

Abel pénètre dans une des salles de Ma campagne. La meute des gamins s’installe sur les bancs. On est surtout venu pour voir de quoi il retourne. Il ne se passe pas toujours quelque chose à la cité Emmaüs… ! C’est d’ailleurs bien le but de l’opération : rompre l’ennui, la routine, d’un été qui traîne en longueur.

Abel se met en tenue et va se planter au milieu des deux grands tapis de mousse qui couvrent le sol. Quatre jeunes retirent leurs chaussures et vont se joindre à lui… Les autres hésitent. Ces quatre courageux tentent de décider leurs copains… Chacun a une bonne excuse : trop mangé, pas le courage de retourner chercher un survêtement, trop fait la fête la veille… Demain… Demain…

Les « grands » passent leur tête dans la salle. Ils regardent quelques instants puis repartent. Ils ont quinze dix-huit ans. Ils ne tiennent pas à s’entraîner avec les « petits »… ni devant autant de spectateurs… Abel les rassure : il y aura deux cours, un pour les « petits », l’autre pour les « grands » plus tard, en fin d’après-midi. Au même instant, à Montfermeil, une scène identique se déroule. Félix et un autre fidèle de l’association, Azouz, parcourent eux aussi les rues de la cité des Bosquets… La semaine suivante, Abel sera aux Francs-Moisins, Félix et Azouz à Bondy.

Partout la même réaction à la fin de la semaine : « Vous revenez quand ? »

Un soir, après l’initiation à Aulnay-sous-Bois, Abel doit rencontrer Omar, un animateur de la cité des Bosquets à Montfermeil. Nous y arrivons vers dix-neuf heures. L’animateur nous attend devant une des « barres » de la cité, une des plus difficiles de la région parisienne. Abel y a vécu dans son enfance. Il connaît l’animateur depuis de nombreuses années. Ils discutent ensemble de l’opération prévention-été, de l’actualité de la boxe, de la carrière d’Abel, des cités. Le soleil se couche peu à peu. Des enfants continuent à jouer dehors sous les fenêtres de leurs parents. Des adultes rentrent du travail. Tout est calme, serein. Abel et son ami rigolent de la vie, se racontent d’anciens souvenirs de la cité, se donnent des nouvelles de connaissances communes. Je dois me pincer : cette scène se déroule-t-elle bien au cœur de la cité la plus dangereuse de France ? Suis-je passé dans une autre dimension ? Est-ce un rêve ? Nous sommes là, tous les trois, discutant comme on doit discuter dehors un peu partout en France, par une si belle soirée d’été, pourtant nous sommes aux Bosquets, et le temps s’écoule paisiblement…

La cité des Bosquets de Montfermeil
La cité des Bosquets de Montfermeil.

Tous les deux jours environ, je me rends à Meaux et je retrouve Abel. Ensemble, nous partons à Aulnay-sous-Bois pour les initiations. Il nous arrive aussi d’aller voir les entraînements menés dans d’autres cités à Montfermeil ou à Clichy-sous-Bois. Je pénètre ainsi petit à petit dans la vie de la boxe, mais aussi des quartiers. Je découvre ces lieux qui suscitent tant de peur dans les autres milieux sociaux.

Parallèlement, je mène des interviews des membres du club. Même si j’ai résolu mon conflit intérieur de « poseur de questions », je sens bien toute la difficulté d’aborder certains sujets avec ces jeunes. Tout ce qui, dans mon univers bourgeois, est généralement source de plaisirs — la famille, le travail, les vacances, l’argent, le logement, les études, les voyages — n’est que souffrance, que blessure, que plaie béante. Du coup, je dois contrôler tout ce que je dis. Il n’y a pas de connivence entre nous. Les mots que nous employons n’ont pas le même sens. Tous les sujets de conversations sont minés. Les vacances ? C’est de l’ennui dans la barre HLM. L’argent ? Il n’y en a pas, c’est un problème permanent qui pourrit tout. Le logement ? Il est subi, avec un voisinage souvent infernal, des dégradations dans les halls, dans les étages, dans l’ascenseur, des appartements où s’entassent les poubelles et d’où émane une odeur pestilentielle, des machines à laver ou des téléviseurs hors d’usage jetés par les fenêtres. La famille ? Les parents sont là, mais absents, fatigués par le travail, usés par l’alcool, ou ils ne sont plus là et les gamins vivent dans la rue, ou ils sont là à moitié, et les gamins vivent avec un beau-père, ou une belle-mère, qui ne s’intéressent pas à eux, ou sont placés dans des foyers, des familles d’accueil, parfois le temps que le père purge sa peine de prison. Le travail ? Il n’y en a pas, ou des petits boulots sans intérêt. Les études ? Elles sont synonymes d’échec scolaire, par manque d’intérêt, par manque d’exemple, par manque de suivi. Les voyages ? Ça n’existe pas. De temps en temps au « bled », mais la plupart du temps la cité retient ses habitants, les emprisonne.

Ils me parlent aussi du besoin de trouver un père et le rôle que jouent les entraîneurs de sport dans cette quête. Ils veulent être guidés, qu’on s’intéresse à eux, qu’on les conseille, qu’on leur renvoie une bonne image d’eux. D’où le très fort investissement dans le sport et cette quête névrotique de reconnaissance par la télévision.

Ils me disent aussi leur problème d’identité. L’un d’entre eux, qui a un père noir et une mère blanche, ne sait pas comment se définir et se sent rejeté des deux côtés : trop foncé pour plaire aux Blancs, trop clair pour plaire aux Noirs. Un autre, Antillais, se plaint d’être pris constamment pour un immigré. « Je suis Français et fier de l’être » ! Un autre, Tunisien, revient chaque année déprimé du bled. Il n’a plus beaucoup de points communs avec ses « cousins » restés sur place et qui rêvent eux aussi de l’Eldorado. L’un d’eux me dira que dans son pays on lui avait dit qu’en France les camions étaient en or, et c’est pourquoi il a émigré ici. Il l’a cru. La plupart sont persuadés que tous les bourgeois vivent comme dans les publicités.

Ils m’expliquent quelques règles de la cité. C’est un monde dur, hostile, et il faut toujours se montrer dangereux, sinon la cité vous broie. Pas question de sourire à un ami croisé. On le salue simplement. La politesse n’est pas de mise entre les tours et les barres, pas même la courtoisie, ne disons rien de la galanterie. Tout cela est banni dans ce monde qui ne fait pas de quartier. Chacun cherche à se protéger à sa manière, selon son goût : certains vont se tourner vers la musculation pour « impressionner » l’adversaire ; d’autres vont aller vers les arts martiaux ou la boxe. Des sports de « durs ». Cette obsession de ne pas passer pour une fillette se retrouve même dans les expressions artistiques des jeunes des cités. Ceux qui préfèrent l’expression graphique ou la musique au sport pur tentent de conserver à travers ces arts un point commun avec les valeurs viriles de leur environnement. La musique est ainsi associée à une danse, l’hip-hop, très sportive, qui donne lieu à des « battles », de véritables tournois sur scène, et le chanteur de rap cède à la tentation de jouer les gros bras en montrant ses biceps et ses tatouages. De même, le tag doit être réalisé dans des conditions dangereuses et acrobatiques, défiant la pesanteur… et la police.

Dans ce monde en quête de repères virils, l’univers carcéral fascine les jeunes au point qu’ils en adoptent les symboles. Ainsi cette mode de laisser tomber son jeans sur ses fesses, découvrant le slip de façon on ne peut plus élégante ! C’est ce qui arrive quand on retire les ceintures des prisonniers pour qu’ils ne s’étranglent pas avec. Ainsi cette mode de découvrir un mollet en remontant une des jambes de son jogging. C’est ce qui arrive quand on attache un lien à une des chevilles du prisonnier.

Durant les mois qui suivent, j’accompagne Abel et ses boxeurs dans leurs opérations dans les cités et dans leurs compétitions. Pour un éternel dispensé d’éducation physique, je n’ai jamais autant fréquenté les gymnases ! Surtout le dimanche ! Rien de plus froid, de plus triste, qu’un gymnase un dimanche après-midi, pour des compétitions qui n’intéressent que deux ou trois copains du club et deux ou trois copines très amoureuses. Il faut vraiment qu’une puissante force intérieure vous pousse à parcourir tous ces kilomètres, à vous perdre dans les rues des villes en quête de la salle, à monter sur le ring éclairé par des néons d’outre-tombe et à recevoir des coups d’un individu qui ne vous a rien fait, et à le frapper en retour pour rien, sans mobile apparent, juste pour le sport. Étrange sport.

D’ailleurs, plus j’accompagne les boxeurs, plus je m’interroge sur leur pratique. Si on « joue » au tennis ou au football, j’ai vite compris qu’on ne « joue » pas à la boxe. Mais alors, qu’est-ce que l’on fait quand on fait de la boxe ? En pénétrant au cœur de ce sport, je vais en découvrir des aspects spirituels insoupçonnés…

© Christian Julia. 2013.
Reproduction interdite.

L’édition papier de ce récit est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-7-8.
Dépôt légal : Février 2013.

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