Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 18

Le drame se produisit au mois de juillet. Je ne saurais vous décrire, Monsieur Néry-Malène, ce que fut le vide de mon existence après l’achèvement du requiem. Je me retrouvais soudain dépossédé, nu, sans but, sans vie. J’avais cru que le destin avait décidé de faire de moi un compositeur. Et dans mes rêves, je m’étais vu créant de nouvelles œuvres que le public aurait appréciées et la critique louées. En fait, je me rendis très vite compte que le destin avait eu bien peu d’ambition pour moi. Il m’avait assigné la mission d’achever le requiem, rien d’autre. Une fois de plus, je me sentais abandonné, à la dérive, comme un enfant qui a perdu sa mère.

J’avais pourtant scrupuleusement accompli ma mission.

Non seulement pendant sept longs mois j’avais patiemment construit la partition du requiem, mais en plus, fait extraordinaire, j’avais achevé l’œuvre de Morgenstein en composant le septième air, l’In Paradisium. Je note ici que personne, en l’écoutant, n’a décelé une inspiration différente de celles des six autres morceaux. L’In Paradisium était une pièce indissociable du reste du requiem. Et j’étais fier d’en être l’auteur.

Cependant, le destin ne me fut pas reconnaissant du travail accompli. J’avais imaginé qu’après le requiem, je ferais d’autres rêves. Qu’au cours de ces rêves j’entendrais d’autres mélodies. Hélas ! Il n’en fut rien. L’inspiration ne me revint jamais. C’est dès cette époque, alors que le requiem n’avait pas encore été joué en public, que je conçus que je serais l’homme d’une seule œuvre.

Mais pouvais-je réellement prétendre que j’étais l’auteur de cette œuvre ? Sans doute. Elle avait lentement mûri en moi au travers des rêves et je l’avais ensuite couchée sur le papier, y ajoutant la pièce qui lui manquait. Mais je savais bien qu’en fait, je n’avais pas composé le requiem. Je l’avais entendu chaque nuit dans le parc. Il avait existé en dehors de moi pendant des années. Même si Bontrand m’avait attiré au château pour que je m’en empare, même si je ne parvenais pas à m’expliquer par quel sortilège la nature était capable de le rejouer chaque nuit dans le parc, il ne faisait aucun doute que le requiem avait été composé par André Morgenstein. Pourtant, l’œuvre m’avait donné autant de mal que si j’en avais été réellement l’auteur. Mieux encore, par instants, il me semblait que le requiem faisait partie de moi-même comme mes bras et mes jambes. Je ne le concevais pas comme quelque chose d’extérieur à moi. J’en revendiquais très haut la paternité. Mais, dans ces moments-là, André Morgenstein devenait lui-même très proche de moi. Alors que j’en ignorais tout, il me semblait le connaître aussi bien que moi-même.

Un événement dramatique allait m’apporter la confirmation de ce qui n’était à l’époque qu’une intuition.

Cet événement se produisit au mois de juillet 1882. Je l’ai dit : l’écriture du requiem m’avait vidé de toutes mes forces. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Je n’avais plus goût à rien. Le requiem, qui avait jusqu’alors donné un sens à ma vie, était terminé et je me retrouvais face à un immense gouffre. Un gouffre d’autant plus effrayant que je n’étais même pas certain de pouvoir de nouveau composer.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que l’idée de mettre fin à mes jours ait commencé à torturer mon esprit.

La fatigue peut expliquer beaucoup de choses. Mais elle n’est pas seule responsable. Je fus en fait victime de cette sorte particulière de mélancolie que connaissent bien les artistes et qui les prend souvent lorsqu’ils ont achevé une œuvre. Après avoir donné beaucoup d’eux-mêmes, ils traversent toujours une phase délicate, une phase en creux, où ils sont incapables de produire quoi que ce soit. Au cours de cette phase, où leurs forces peu à peu se reconstituent, la mort est là qui guette la moindre défaillance. Vous qui êtes écrivain, Monsieur Néry-Malène, vous comprenez certainement ce que je veux dire.

Étais-je plus fragile qu’un autre ? Je ne sais pas. Toujours est-il que je vécus très douloureusement cette période. Ce fut pour moi une sorte de crise. Tout autour de moi je ne voyais qu’un trou noir.

Un soir, bien décidé à me donner la mort, je me rendis, muni d’une solide corde, dans le jardin d’été. Je passai la corde autour d’une des branches du chêne qui soutenait la toiture de la tonnelle, fis un nœud coulant à l’extrémité, montai sur l’une des chaises en osier, attachai solidement la corde à la branche et passai ma tête dans le nœud coulant. À ce moment, les idées les plus noires assaillirent mon esprit pour me persuader que j’avais raison de mettre fin à mes jours. Je savais que je ne souffrirais pas, que je passerais insensiblement de la vie la mort, presque sans m’en rendre compte. Je savais aussi que la mort m’apporterait le bonheur auquel j’aspirais. Et, avec une certaine ironie, je me félicitais de jouer au destin un dernier tour, en décidant moi-même d’arrêter les battements de mon cœur. J’allais sauter de la chaise lorsque je vis soudain Bastien entrer dans le pavillon d’été.

— Vous n’allez pas faire ça ! me dit-il horrifié. Vous n’avez pas le droit. Il ne me laissa pas répondre. Il prit une pelle qui était appuyée contre l’un des panneaux de la tonnelle et se précipita vers moi. Il la leva au-dessus de sa tête. Son visage n’était plus humain. Pour m’empêcher de mourir, il était prêt à tout, prêt, même, à me tuer. Au moment où il allait m’asséner le coup fatal, je hurlai de toutes mes forces :
— Maurice, ne faites pas ça !

La pelle s’immobilisa dans l’air. Il me regarda, stupéfait. J’avais prononcé le prénom du domestique d’André Morgenstein, Maurice Bontrand. Pas le sien. Le prénom de Bontrand m’était venu spontanément à la bouche, comme si j’avais eu le domestique devant moi.

— Comment m’avez-vous appelé ? me demanda-t-il en reposant la pelle.
— Je vous ai appelé Maurice, lui répondis-je en desserrant le nœud coulant et en dégageant ma tête.
— Est-ce que vous comprenez ce que cela signifie ?

Il était comme dégrisé. Je descendis de la chaise et m’approchai de lui.

— Nous nous demandions il y a quelques mois comment Bontrand avait pu tuer mon père, lui dis-je en posant ma main sur son épaule. Eh bien, maintenant, nous sommes fixés.

Il ne faisait aucun doute pour moi que plus de vingt-cinq ans auparavant, sous cette même tonnelle, s’était déroulée la même scène. Au moment où Morgenstein allait se suicider, Bontrand était intervenu. Mais, contrairement à Bastien, son coup avait porté et il avait tué son maître. Pour l’empêcher de se suicider.

Je ne saurais dire d’où me venait cette conviction. À l’instant où Bastien avait surgi sous la tonnelle, il m’avait semblé ne plus être tout à fait moi-même. Le sentiment d’être quelqu’un d’autre avait atteint, à ce moment-là, son paroxysme, mais, en réalité, je l’avais éprouvé à un moindre degré auparavant. En me rendant sous la tonnelle, il ne m’avait pas paru que je m’appartenais tout à fait. J’avais ressenti une impression de déjà vécu, mais je n’y avais guère prêté attention.

C’est en prononçant le prénom de Bontrand que la vérité m’apparut : j’étais André Morgenstein. J’étais en train de revivre mon propre suicide. Et je compris tout à coup que, depuis des mois, j’abritais l’âme de mon père. Dès lors, tout me parut clair. Je pus enfin m’expliquer pourquoi, peu à peu, mes propres souvenirs, les souvenirs de ma vie à Paris, avaient perdu de leur vivacité, pourquoi j’avais pressenti confusément qu’un rendez-vous important m’était fixé au château, pourquoi j’avais pu m’installer un soir au piano et jouer de cet instrument avec talent sans jamais avoir pris de leçons. J’étais désormais certain qu’André Morgenstein avait revécu en moi pour achever son requiem. Mon destin était en fait le sien. Ou plutôt, il était presque le sien. Car, grâce à moi, André Morgenstein avait échappé à la mort. Bastien ne m’avait pas tué. André Morgenstein pouvait continuer à vivre en moi.

Cependant, un point restait mystérieux. Pourquoi André Morgenstein avait-il tenté de se suicider ? Il n’avait certainement pas éprouvé comme moi l’extrême lassitude qui suit l’achèvement d’une œuvre puisque, justement, son suicide l’avait empêché de terminer le requiem. Je ne voyais qu’une explication : c’était l’annonce de la mort de sa mère qui l’avait poussé à mettre fin à ses jours.

Dès lors, je devais supposer qu’André Morgenstein avait commencé à composer son requiem avant d’apprendre la terrible nouvelle. Je ne pouvais rien affirmer, bien sûr, mais je savais qu’entre le moment où sa mère avait rendu le dernier souffle et le moment où il avait reçu la lettre lui annonçant cette mort, il s’était écoulé de longs mois.

*
* *

Quand vint le moment d’entreprendre les démarches pour faire jouer le requiem, je n’eus aucun scrupule à signer l’œuvre de mon nom. Car, dans une certaine mesure, j’en étais réellement l’auteur. André Morgenstein et moi ne faisions qu’un. Ce qui lui appartenait m’appartenait désormais. C’est grâce à mon professeur de piano, monsieur Grandin, que je pus prendre, à Paris, les contacts nécessaires. Au début du mois de septembre, je rencontrai William Beuscher, le grand chef d’orchestre. Le requiem lui plut et je n’eus aucune difficulté à obtenir son accord. D’autant que je prenais à ma charge tous les frais : le paiement des musiciens et des choristes, son propre cachet et la location de l’église de la Madeleine pour deux mois, un mois de répétitions et un mois de concerts.

Le requiem fut joué pour la première fois en public le 18 octobre 1882. L’assistance était nombreuse, attirée moins par mon nom que par celui de Beuscher dont la renommée courait dans toute l’Europe. Le Tout-Paris s’était réuni dans cette grande église de la Madeleine pour écouter l’œuvre d’un inconnu. Tout se déroula comme dans mes rêves : l’entrée en scène du chef d’orchestre, l’ovation du public, puis le silence et les premières mesures du requiem. Mais je ne rêvais pas. Les hommes et les femmes en tenue de gala qui m’entouraient étaient bien réels. L’orchestre et les choristes aussi. Je n’étais pas inquiet. J’avais la certitude que le requiem plairait. Les critiques qui avaient assisté aux répétitions avaient parlé du requiem dans les termes les plus élogieux. Tous les journaux avaient déjà salué en moi un musicien au talent nouveau et authentique.

J’étais cependant très ému d’entendre cette musique jouée par un véritable orchestre. Beuscher ne m’avait pas trahi. Il avait su donner au requiem la profondeur et l’allégresse qui en faisaient toute l’originalité. Le public n’y fut pas insensible. Et quand Beuscher abaissa une dernière fois sa baguette, à la fin de l’In Parasidium, l’église entière se leva et ses vitraux, comme dans mes rêves, vibrèrent sous les applaudissements. Beuscher s’inclina longuement puis il se redressa et, tendant le bras dans ma direction, attira l’attention du public vers moi. De la main, il me fit signe de monter sur scène. Je quittai alors ma place et allai le rejoindre sur la petite estrade. Mon apparition provoqua un tonnerre d’applaudissements et de bravos. J’étais au bord des larmes. Je savais déjà, à ce moment, que je ne composerais jamais plus de ma vie. Le destin interrompu d’André Morgenstein s’était accompli. Son âme allait maintenant peu à peu se retirer de moi.

Il n’y eut pas moins de dix-sept rappels, tous également enthousiastes. Puis le public quitta l’église et William Beuscher rejoignit ses amis dans la sacristie. Je l’accompagnai.

À peine étais-je entré qu’un homme se précipita vers moi avec une coupe de champagne à la main :
— Permettez-moi de vous féliciter, Maître, me dit-il en me tendant la coupe.

Il me sembla que je connaissais cet homme, mais je ne parvins pas à déterminer dans quelles circonstances je l’avais rencontré.

— Je crois vous avoir déjà vu quelque part, Monsieur, lui dis-je en trinquant avec lui.
— C’est exact, nous nous connaissons.
— Pardonnez-moi, mais je ne me souviens plus à quelle occasion nous nous sommes vus.
— Je vais vous le dire. Je tiens une boutique de gants dans le quartier du Temple.
— En effet, maintenant que vous me le dites, je vous situe parfaitement. Pourtant, tout ceci me paraît si loin...
— En réalité, je crois que vous connaissez beaucoup mieux mon frère.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Maurice Bontrand.
— Vous êtes le frère du domestique de mon père ?
— Exactement. Mais, ne craignez rien, personne ici ne saura qui a réellement composé de requiem qui vient d’être joué.
— Où est votre frère ?
— Il est parti. Il n’a pas voulu vous rencontrer. Mais il a tenu à assister au concert. Il m’a chargé de vous féliciter. Ce qu’il a entendu l’a comblé de bonheur. Il s’est longtemps demandé si le requiem serait jamais joué en public. Toutes les semaines, il regardait les programmes, guettant l’apparition de votre nom, ou de celui d’André Morgenstein.
— J’aurais beaucoup de questions à lui poser.
— Je m’en doute. C’est pourquoi il a préféré ne pas vous voir. Il y a une chose qu’il voudrait que vous sachiez. Votre père n’est pas mort à Montevideo.
— Je sais. J’ai découvert sa tombe dans le parc du château.
— Ah ? Vous savez...
— Je sais aussi que votre frère l’a tué.
— Un accident, Monsieur Leforestier, un accident regrettable. Un geste malheureux. Il a voulu empêcher votre père de se suicider.
— Je sais cela aussi.
— Pendant plus de vingt-cinq ans, le remords l’a poursuivi. Il ne savait pas comment racheter sa faute. Il est heureux, aujourd’hui. Le requiem a été joué. La musique des morts appartient maintenant aux vivants. Savez-vous, Monsieur, que c’est grâce à moi qu’il a retrouvé votre trace ? Oui, grâce à moi. Un hasard extraordinaire. Il savait que le fils de son maître était né sans lignes dans la main. Vous imaginez ma stupeur quand j’ai vu la paume de votre main. Je n’en croyais pas mes yeux. C’était le destin qui vous envoyait. Vous connaissez la suite...

La suite pour moi, Monsieur Néry-Malène, ce furent de longues années de silence. Plus jamais le parc n’a résonné de nouveau des accents tragiques du requiem. Ces accents ont résonné ailleurs, dans toutes les églises des capitales du monde. Et je n’ai plus composé. De mon silence est née la suspicion des journalistes. J’ignore comment l’un d’eux a découvert l’existence d’André Morgenstein. Je crois que les frères Bontrand, eux aussi, ont gardé le silence. Quant à André Morgenstein, il s’est retiré de moi depuis longtemps...

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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