Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 17

Le lendemain, je me réveillai la tête alourdie de pensées confuses. Mon esprit tout entier était occupé par le souvenir du requiem entendu dans le parc. Si Bastien n’avait pas été là, prêt à m’assurer qu’il l’avait entendu aussi bien que moi, j’aurais pu croire que j’avais rêvé. Mais il était là, et en allant le saluer, alors qu’il continuait à débroussailler les abords de la forêt, j’étais fermement décidé à lui faire dire tout ce qu’il savait sur le requiem. Hélas ! il ne put rien m’apprendre de plus et il s’en montra tout à fait désolé.

— Je ne comprends pas comment une chose pareille est possible, lui dis-je pour tenter de lui arracher une réaction.
— À quoi bon se poser des questions. Tout cela nous dépasse. Pour moi, tout est simple : si la chose existe, c’est qu’elle est possible !

Sa logique était déconcertante. En fait, il était certainement tout aussi troublé que moi par cet étrange phénomène, mais comme il avait été initié au secret du requiem depuis plus longtemps que moi il se gardait bien de le laisser paraître.

— Tout de même, dis-je un peu agacé, je veux bien croire aux fantômes, aux meubles qui se déplacent, aux pierres qui tombent du ciel, aux feux qui s’allument spontanément, mais entendre un requiem sans qu’il y ait ni musiciens ni choristes, c’est un défi à la raison.
— Ne vous préoccupez pas de tout cela, me répondit-il en posant sa main sur mon épaule, avec un rien de condescendance. L’important, c’est que ce requiem existe. J’ai beaucoup réfléchi cette nuit. Je crois que vous avez raison, il faut que tout le monde puisse l’entendre. Mais personne ne doit savoir qu’il est joué chaque nuit ici. Vous devez achever l’œuvre de votre père et la faire connaître. Mais, surtout, ne révélez jamais notre secret. Ses propos me touchèrent au plus profond de moi-même. Mais je ne comprenais toujours pas pourquoi il attribuait la paternité du requiem à André Morgenstein. Personne ne m’avait jamais dit qu’il était compositeur.
— J’ai mon idée là-dessus, me dit Bastien. Vous vous souvenez que votre père est resté près d’un an au château après l’annonce de la mort de sa mère. On ne l’a pratiquement plus vu. Je suis certain que pendant cette année, il a composé le requiem. Vous m’avez bien dit que le requiem était une messe des morts ? Eh bien, il l’a composée pour sa mère. Mais il n’a pas pu la terminer. La mort a interrompu son travail.

L’hypothèse de Bastien ne manquait pas de bon sens. Mais elle n’expliquait pas comment la nature s’était mise à jouer le requiem. Il était évident que le geste criminel de Bontrand avait empêché André Morgenstein de mettre un terme à son œuvre. Et cette œuvre, par je ne sais quelle grâce surnaturelle, lui avait survécu et errait dans le parc dans l’attente que quelqu’un y mette un point final. C’était une sorte de musique fantôme attendant une rencontre. Et Bontrand avait dû penser que personne d’autre que le propre fils de son maître n’était mieux placé pour terminer le requiem. Pendant vingt-cinq ans, il avait recherché la trace de son fils naturel et, m’ayant enfin trouvé, m’avait légué le château pour me mettre en présence du requiem.

Au début de l’après-midi, Bastien me conduisit à Toulouse et je me mis en quête d’un professeur de piano. Je ne pouvais en effet espérer écrire une partition aussi complexe que celle du requiem sans prendre des leçons. Mon choix se porta sur un certain monsieur Grandin, un auguste vieillard aux cheveux blancs bouclés qui portait un lorgnon en or, constamment en déséquilibre sur le bout de son nez.

— Il est bien rare, me dit-il en me faisant entrer dans son salon où trônaient deux magnifiques pianos à queue (l’un pour le plaisir, l’autre pour les leçons) que l’on veuille apprendre à jouer du piano à votre âge. Personnellement, je préfère donner des leçons à de jeunes enfants, leur esprit et surtout leurs mains sont plus malléables. Les adultes m’intéressent moins.
— En réalité, Maître, je ne suis pas tout à fait un novice. Cela va sans doute vous paraître incroyable, mais je ne suis découvert tout récemment un don pour la musique et je viens vous voir moins pour apprendre que pour me perfectionner.
— Quel âge avez-vous, jeune homme ?
— Vingt-neuf ans, Maître.
— Et c’est à vingt-neuf ans que vous vous êtes rendu compte que vous étiez doué pour la musique.
— Je vous l’ai dit, cela peut paraître incroyable, mais c’est la vérité.
— Eh bien, nous allons voir ce que vous savez faire. Allez vous installer au piano.

Je pris place sur le tabouret après l’avoir réglé à ma hauteur. Grandin vint s’asseoir à côté de moi.

— Quel morceau avez-vous travaillé ? me demanda-t-il.
— Une étude de Chopin.
— Allez-y, je vous écoute...

Mais il ne me laissa pas jouer une mesure entière !

— Votre position des mains est très désastreuse ! Vos doigts sont à l’horizontale. Laissez-les tomber sur le clavier. N’oubliez pas que l’on joue avec son poignet, pas avec son coude.

Je rectifiai la position de mes mains et me remis à jouer. Lorsque j’eus terminé le morceau, l’homme ne dit rien. Il resta silencieux un moment, me fixant avec étonnement et suspicion.

— Se peut-il que vous n’ayez jamais pris de leçon ?
— Je vous l’ai dit, je crois que j’ai un don naturel pour la musique.
— Au cours de ma longue carrière, j’ai vu bien des jeunes gens doués pour la musique, mais jamais à ce point. Êtes-vous sûr d’avoir besoin d’un professeur de piano ? Je ne vois pas ce que je pourrais vous apprendre.

Cet éloge appuyé me troubla plus qu’il ne me flatta. Malgré mon ignorance de la musique, j’avais eu très vite conscience d’être un cas exceptionnel. La révélation de mes dons avait été si rapide et leur expression si parfaite que j’avais été enclin à croire à un miracle de la nature. Mais, jusqu’à ce jour, il m’avait manqué la confirmation d’un homme de l’art.
— En vérité, lui répondis-je, je ne suis pas venu vous voir pour prendre des leçons. Sans vouloir paraître prétentieux, il me semble que j’en sais assez pour l’usage que j’entends faire du piano. Il n’est en fait, pour moi, qu’un instrument de composition.
— Car vous composez ?...
— Oui. Et, si vous me le permettez, je vais vous faire entendre une de mes compositions.
— Allez-y, allez-y.

Je me mis alors à jouer ce que je considérais comme le plus beau morceau du requiem, le Sanctus. Je m’attachai à traduire dans mon interprétation tout ce qu’il y avait de meilleur en moi. Mes doigts m’obéissaient à merveille. Ils couraient sur le clavier sans marquer d’hésitation et avec une grâce qui laissa mon professeur admiratif.

— C’est très beau, me dit-il quand j’eus achevé le morceau. Très beau. Très pur. Vous avez beaucoup de talent, jeune homme.
— Je vous remercie. Mais je vais vous poser une question. Vous connaissez sans doute toutes les musiques qui ont été composées.
— Pas toutes ! Pas toutes ! Hélas ! Mais la plupart, oui.
— Vous pouvez donc m’affirmer que vous n’avez jamais entendu l’air que je viens de jouer.
— Jamais. Il est tout à fait original. La mélodie est très moderne. Très moderne... et très surprenante. Chaque mesure est une surprise. On s’attend à une harmonie et c’est une autre qui vient.
— Est-ce que le style ne vous fait pas penser à un autre musicien ?
— Jeune homme ! Je vais finir par croire que vous cherchez à vous attirer des compliments. Je vous le répète, votre musique est tout à fait originale. Elle ne ressemble à rien de connu. Elle possède une pureté qui a quelque chose de troublant.
— En fait, l’air que je viens de jouer fait partie d’un requiem dont l’idée m’est venue en rêve.
— Un requiem ! Mais votre thème est beaucoup trop léger pour un requiem. On voit bien que vous êtes jeune. Si vous étiez plus âgé, sans doute auriez-vous une autre opinion de la mort. Je vous assure que l’on ne peut pas l’évoquer avec une telle musique !
— C’est pourtant bien mon intention. N’avez-vous pas éprouvé, en l’écoutant, une sorte de sérénité ?
— Je le reconnais volontiers. Oui, votre musique est très apaisante. Mais elle évoque plus la beauté de la nature lorsque le soleil l’embrase de ses derniers rayons que l’approche de la mort.
— C’est ainsi que je la ressens. Et lorsque vous aurez entendu le requiem dans son ensemble, je suis sûr que vous me donnerez raison. Mais pour composer ce requiem, j’ai besoin de votre aide. Jouer une mélodie au piano est une chose, écrire une partition en est une autre. J’avoue que je suis tout à fait incompétent dans ce domaine. Acceptez-vous de m’aider ?
— Comme vous voudrez. Mais, je vous préviens, cela demandera beaucoup de temps. Beaucoup de travail.
— Alors, commençons, tout de suite !

*
* *

L’écriture de la partition du requiem me prit sept mois. Sept mois d’un labeur acharné et déraisonnable qui faillirent bien avoir raison de ma santé. Une fois par semaine, je me rendais chez monsieur Grandin et pendant une heure, parfois plus, il m’initiait aux mystères de la composition musicale. Mes progrès étaient lents, difficiles. Et pourtant, l’apprentissage de la musique était mon unique occupation. J’y consacrais tout mon temps, ne sortant du château que pour me rendre à mes leçons. Et j’enrageais en pensant que la partition du requiem existait peut-être quelque part, dans les malles que Bontrand avait conservées. Mais, après tout, Morgenstein n’avait sans doute jamais écrit la partition de son œuvre. Le requiem n’existait peut-être que sous la forme d’un frissonnement de la nature.

Chaque nuit, j’ouvrais les fenêtres du salon et j’écoutais attentivement le requiem. Puis j’essayais au piano de reproduire le jeu de chaque instrument, le chant de chaque voix. Au cœur de l’hiver, cet exercice devint particulièrement pénible. Mes doigts gelés par le froid m’empêchèrent souvent de jouer et je ne pus échapper à une mauvaise bronchite qui me retint au lit plusieurs semaines. Je n’avais pourtant pas d’autre moyen que d’écouter inlassablement le requiem qui se jouait sans relâche toutes les nuits dans le parc pour tenter de le transcrire le plus fidèlement possible.

Mais cette écoute nocturne, en prenant sur mon temps de sommeil, me mit rapidement dans un grand état de fatigue et, pour pouvoir travailler, je dus très vite modifier mes habitudes de vie. Je pris la décision de vivre la nuit. Je dormais le jour, me levais vers huit heures du soir, réglais avec Bastien les questions d’intendance, puis je me mettais au piano et attendais l’heure du requiem. Ensuite, jusqu’aux premières heures de l’aube, je travaillais à la partition.

Ce changement de mode de vie eut sur mon équilibre nerveux des conséquences dramatiques. Je vécus en permanence dans un état d’excitation préjudiciable à ma santé. Le manque de sommeil, ajouté aux efforts considérables que je devais déployer pour mener à bien mon travail tout au long de ces sept mois, sans compter la disparition de toute vie sociale et l’absence totale de distraction — tout cela fit naître en moi une sorte de mélancolie permanente.

Je n’en ressentis pas les effets immédiatement. J’étais soutenu par la volonté d’achever mon œuvre et de porter à la connaissance du public le requiem entendu dans le parc. Tout mon être était tendu vers ce but unique. Je savais que je n’aurais pas de repos avant d’avoir terminé mon travail. Je remettais toujours à plus tard les moments de détente et d’oubli que tout individu raisonnable se serait accordés de temps à autre pour reprendre son souffle et se remettre à la tâche avec plus d’allant. Mais j’avais un destin à accomplir et l’énergie qui me poussait à travailler sans répit était plus forte que la raison.

Aussi, lorsqu’au début de l’été suivant j’eus achevé la partition du requiem, il me sembla que je n’étais plus le même homme. Je me sentis usé, vieilli, vidé.

C’est à cette époque et dans de curieuses circonstances que je redécouvris l’existence de Bastien.

Pendant sept mois, nous nous étions peu vus. Nos seules rencontres avaient lieu aux repas du soir, au moment où je me réveillais et où lui allait se coucher. Il était fatigué, j’étais à peine réveillé, nous n’échangions que quelques mots. Il me sermonnait parfois, jugeant que j’abusais de ma santé. Et, invariablement, je lui répondais que j’aurais tout le temps de me reposer après l’achèvement du requiem, que la pâleur de mon teint, mon manque d’appétit ou la profondeur de mes cernes m’importaient moins que l’accomplissement de mon destin.

Dans les semaines qui suivirent, je tentai de retrouver un rythme de vie normal. Je me forçai à rester éveillé le jour et à dormir la nuit. Mais ce changement brutal affaiblit encore plus mon équilibre nerveux. Aussi, avant d’entreprendre les démarches nécessaires pour faire jouer mon requiem, je décidai de m’octroyer le repos dont j’avais besoin. Mais j’avais perdu l’habitude de l’inaction, et il se produisit en moi une étrange mutation. Je me souviens particulièrement de ce soir de juin où, après une longue journée d’errance dans les pièces du château, je ressentis le besoin d’aller parler à Bastien.

Ce soir-là, le soleil couchant détachait les contours de chaque brin d’herbe et incendiait les feuilles des arbres. L’air était délicieusement doux et cette douceur m’appelait à communier avec la nature, à la prendre dans mes bras et à la presser violemment contre ma poitrine.

Tous les bruits s’étaient apaisés, étouffés par le soir qui tombait lentement sur le parc.

Mains dans les poches, l’esprit libre, je descendis vers le lac collinaire. Avais-je deviné que Bastien était en train de s’y baigner ? Je l’ignore. Je ne le vis pas tout de suite. En m’approchant du lac, je remarquai d’abord ses vêtements rassemblés en tas sur la rive. Mais c’est lui qui me vit le premier et qui, par des cris, attira mon attention.

— Venez vous baigner, me lança-t-il avant de disparaître sous l’eau.

J’aurais volontiers répondu à son invitation s’il ne m’avait paru inconvenant de me déshabiller devant lui. Je refusai donc.

— Vous avez tort, cria-t-il en nageant vers la rive. L’eau est si fraîche. Quand il eut pied, il se redressa et je vis émerger son torse lourdement charpenté. Il se dirigea ensuite vers la grande serviette bleue qu’il avait apportée et la passa sur ses épaules. Il s’essuya lentement les cheveux et le visage, la tête enfouie sous la serviette.

— Rhabillez-vous, lui dis-je enfin. Vous allez attraper la mort.

Ce fut la seule parole que je pus prononcer ce soir-là tellement j’étais troublé par les émotions nouvelles que Bastien avait soudainement éveillées en moi. Depuis mon arrivée à Prunet, bien des métamorphoses s’étaient produites en moi, mais je ne savais trop quoi penser — ni trop quoi faire — de celle-là ! Quelle sorte d’homme étais-je devenu ?

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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