Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 14

Pendant mon absence, le zèle de Bastien fit merveille. Dès mon arrivée à Prunet, il m’entraîna à l’intérieur du château et me fit visiter chaque pièce. Et ce fut pour moi un réel ravissement de découvrir ma demeure dans l’état où mon père l’avait laissée vingt-cinq ans auparavant. Bastien et ses aides l’avaient entièrement débarrassée de ses araignées et de sa poussière. Les parquets et les boiseries avaient été astiqués, les tapis rafraîchis et remis à leur place, les meubles cirés, les vitres lavées. Il avait poussé le raffinement jusqu’à replacer les objets que Bontrand avait remisés dans le grenier. L’odeur détestable de renfermé et l’humidité avaient été chassées.

Je félicitai Bastien pour le travail accompli et lui annonçai que, n’ayant pas trouvé l’homme que je cherchais, je l’engageais à mon service. C’est peu dire qu’il fut heureux. Il bondit de joie d’une façon un peu enfantine et me remercia chaleureusement. Il avait obtenu ce qu’il désirait. Il était satisfait. Il allait désormais régir la destinée du château.

— Il faudra que j’engage une cuisinière, lui dis-je.
— Inutile ! Je sais faire la cuisine. C’est toujours moi qui la faisais chez mon père. Ma mère est morte quand j’avais sept ans. J’étais le plus jeune. Je m’occupais de tout pendant que mon père allait travailler avec mes frères. Je sais tout faire !

Il n’y avait aucune prétention chez lui. Seulement une évidence qu’il affichait avec tellement de naturel qu’on ne pouvait lui en faire le reproche.

Je n’eus pas à regretter ce choix. Bastien, dans les jours qui suivirent, se révéla tout à fait à la hauteur de sa tâche. Il se levait chaque matin à cinq heures et ne se couchait jamais avant dix heures du soir. Dans l’intervalle, son énergie ne faiblissait jamais. Il accomplissait tous les travaux avec acharnement et bonne humeur. Il ne se plaignait jamais. La fatigue ne semblait pas avoir de prise sur lui. Il me donnait souvent l’impression d’être partout à la fois : à l’écurie, à la cuisine, dans le parc, à la cave, au grenier, partout. Je le laissais occupé à tailler une haie d’arbustes et l’instant d’après, je le retrouvais préparant le repas de midi. À peine avait-il fini de laver le linge qu’il courait donner à manger aux chevaux. Il passait d’une activité à une autre sans jamais prendre le temps de se reposer. Il trouva même le loisir — Dieu sait comment — d’aménager une partie des communs pour y loger à son aise. Jusqu’alors, il avait dormi au château sur une paillasse posée à même le sol sous l’escalier. Je lui avais fait remarquer que le château était assez vaste pour qu’il y trouvât une couche plus confortable. J’aurais accepté volontiers qu’il occupât une des chambres du premier étage. Cela m’aurait rassuré. Mais il ne voulut rien savoir.

— Chez mon père, me dit-il, je dormais dans une caisse en bois avec les chevaux, alors...

Alors, le réduit sous l’escalier lui paraissait un luxe presque indécent. Cependant, je ne pus longtemps supporter d’entendre sous mes pas, lorsque je montais me coucher, le souffle puissant de sa respiration. Je lui ordonnai donc d’aller coucher dans les communs. Ce fut d’ailleurs le seul ordre que je lui aie jamais donné. Car, pour le reste, je le laissai organiser son travail comme il l’entendait. Il avait vite compris mon rythme de vie et me servait mes repas tous les jours à la même heure sans que j’aie à lui demander quoi que ce soit.

De mon côté, je vivais dans la plus grande oisiveté. Je me levais, allais me promener à pied dans le parc ou à cheval dans la région. Je tenais régulièrement les comptes de la propriété et faisais chaque soir le récit de ma journée. Et je lisais, je lisais beaucoup. Je m’étais peu à peu mêlé aux notables de Caraman. Je passais certaines de mes soirées en ville. On me parlait parfois d’André Morgenstein qui avait laissé un certain souvenir. Mais, de ces conversations, je ne retirai rien que je ne savais déjà.

Cette vie insouciante ne dura pas longtemps. Quelque temps après mon retour au château, le rêve que j’avais fait la première nuit reprit.

J’étais de nouveau dans une rue fortement éclairée par la lumière des réverbères. Une foule dense et pressée courait sur les trottoirs. Pour autant, le rêve ne se répéta pas tout à fait comme la première fois. Je n’ai rencontré ni Marcel ni la bohémienne. Et leur absence ne me gêna pas, même si, un instant, il m’a semblé que je les cherchais dans la foule.

Je marchais à vive allure. Je me sentais inquiet, nerveux. J’avais envie de vomir. J’éprouvais quelque chose comme du trac. J’avais hâte d’arriver à l’église, de me trouver dans ce lieu où je savais pourtant que mon angoisse serait plus forte encore. Mais de quoi avais-je peur ? Je l’ignorais. C’était une crainte diffuse, le pressentiment que j’avais à accomplir une tâche essentielle pour moi.

J’arrivai bientôt au pied de l’escalier. Au sommet des marches s’élançait le même monument immense, démesuré, écrasant, avec sa flèche perdue dans le ciel noir, en contact direct avec Dieu. À la moitié de l’ascension, un jeune garçon roux vêtu d’une aube vint à ma rencontre et me demanda mon billet. Curieusement, ce n’est pas un billet que je lui tendis, mais une baguette de chef d’orchestre. Une baguette longue et effilée.

— Parfait ! me dit-il après l’avoir considérée un long moment.

Puis il me pria de le suivre et m’entraîna par un étroit escalier vers le sous-sol de l’église. J’avais bien l’impression de m’enfoncer dans les profondeurs de l’édifice en dévalant les marches, et pourtant je restais constamment à la hauteur des gens qui, autour de moi, continuaient à grimper l’escalier. J’avais beau descendre, je les voyais toujours à mes côtés, mais je perdais peu à peu conscience d’être l’un des leurs.

Bientôt, je les abandonnai et pénétrai sous l’église. Mon guide ouvrit une petite porte, qui donnait sur un très long couloir dont je ne pus cependant voir l’extrémité, car son tracé était sinueux. J’avançais d’un bon pas sans m’étonner de sa longueur. Je pensais même : « Il faut qu’il soit long sinon ce ne sera pas bon ! » J’avais la conviction que, pour parvenir à mes fins (mais quelles fins ?), je devais supporter l’épreuve du couloir. C’était la condition nécessaire à mon triomphe. Au terme d’une marche interminable, j’aboutis à une autre petite porte. Mon guide l’ouvrit et s’effaça pour me laisser passer. Il me sourit, comme pour me rassurer, et me souhaita bonne chance. J’inspirai profondément, tirai sur mon gilet et sur ma veste pour en améliorer le tombé et franchis gaillardement la porte. J’eus à peine le temps de voir les musiciens et les choristes qu’aussitôt un tonnerre d’applaudissements éclata de toutes parts, ponctué de bravos vifs et chaleureux.

Porté par les acclamations du public, je montai sur scène et me dirigeai vers la petite estrade placée devant l’orchestre. Les applaudissements redoublèrent d’intensité. Je m’inclinai un long moment devant le public. Puis je me retournai, levai ma baguette et attendis le silence.

Je ressentis alors une violente douleur au cœur, le silence était impressionnant. J’étais maintenant contraint d’aller jusqu’au bout. Je ne pouvais plus reculer. J’étais prisonnier de ce lieu, prisonnier du public et de l’orchestre. Et cependant, ce lieu, ce public et cet orchestre me rassuraient. Et aussi m’excitaient. J’allais montrer de quoi j’étais capable. J’abattis ma baguette et le miracle se produisit. Une longue plainte un peu inquiète mais calme, s’éleva de la scène et enfla comme la rumeur lancinante d’une foule désorientée qui ose à peine exprimer sa douleur et sa surprise. Aux voix des plus téméraires se mêlèrent bientôt celles des plus craintifs, et ce fut un enchantement. Une voix, plus chaude, plus solennelle aussi, émergea ensuite des autres comme un guide inespéré, presque involontaire, et reprit en l’amplifiant le rythme initial pour en atténuer progressivement les accents les plus funestes. Bientôt, toute terreur disparut du chant, cédant la place à une immense espérance qui, soutenue par tout l’orchestre, se répandit dans l’église, dans ses moindres coins d’ombre, et enveloppa peu à peu chaque homme, chaque femme, avant de les entraîner vers l’éternelle sérénité de la mort.

Et le plus extraordinaire fut que j’entendis réellement cette musique dans mon rêve. J’en perçus avec une incroyable acuité chaque note, chaque inflexion. Je pus même distinguer le jeu des instruments et le registre des voix. Et cela, sans rien perdre de l’incroyable situation dans laquelle je me trouvais. Je n’étais pas un chef d’orchestre. J’étais toujours Gustave Leforestier dirigeant près de deux cents musiciens et autant de choristes. Je ne paraissais pas surpris de me trouver sur cette estrade, dans cette église gigantesque, maître unique d’un concert dont, quelques jours auparavant, je n’avais été qu’un spectateur. J’étais conscient que je remplaçais quelqu’un, que ce n’était pas moi qui, ce soir-là, aurais dû battre la mesure. Et en même temps, je pensais que j’étais le seul à pouvoir m’acquitter de cette tâche. L’orchestre m’obéissait d’ailleurs avec une stupéfiante docilité. J’ignorais pourtant tout de la partition, mais il me semblait que je devinais chaque note avant qu’elle fût jouée. Je retrouvais l’impression que l’on éprouve parfois lorsqu’il nous semble revivre une scène du présent et que nous nous sentons capables de prévoir la prochaine parole ou le prochain geste avec une antériorité infinitésimale mais suffisante pour nous faire croire que nous sommes doués de pouvoirs de divination. Je ne découvrais pas la musique, je la précédais d’un temps, tout en étant persuadé que personne ne la connaissait mieux que moi.

Ce qui, à l’évidence, était un requiem (ses accents ténébreux m’en persuadèrent) n’existait que grâce à moi, grâce aux arabesques que ma baguette décrivait dans l’espace. Et pourtant, je savais qu’il existait aussi en dehors de moi, comme l’œuvre d’un autre que j’aurais recréée devant des milliers de spectateurs éblouis — éblouis et attentifs au message que la musique leur livrait, communiquant avec chacun d’eux grâce aux réverbérations multiples de l’église. Et ce message, ce curieux message, ce message inouï, c’était celui des ombres entreprenant le déchirant voyage de retour parmi les vivants pour leur dire que la mort est douce, qu’elle apporte réellement la paix tant recherchée, pour leur dire que le royaume de l’au-delà est un royaume terrible, certes, mais le seul qui puisse procurer à l’homme la sereine assurance que ses vœux seront exaucés un jour.

Et chacun écoutait le murmure de la musique et des voix, tout étonné d’apprendre cette vérité tellement nouvelle, tout étonné de l’apprendre dans un lieu où l’homme avait pris l’habitude de courber le dos par crainte de la vengeance divine. Mais ce lieu n’était pas un lieu comme les autres. Ce n’était pas une église comme les autres. Sa flèche s’élevait si haut qu’elle semblait établir une communication directe avec les voix célestes chargées d’annoncer la bonne nouvelle. Et pour l’exprimer, ces voix avaient choisi la musique. Et, pour se faire entendre des hommes, elles m’avaient choisi, moi, Gustave Leforestier.

Comme vous l’imaginez sans peine, Monsieur Néry-Malène, ce rêve transporta mon âme à des hauteurs où elle ne s’était jamais élevée auparavant. J’étais comme pris dans un tourbillon, comme emporté par un torrent irrésistible, qui me précipitait non pas vers les noires profondeurs de la nature humaine, mais vers ce qu’elle pouvait produire de plus beau. Ce tourbillon, ce torrent, c’était celui du requiem que je dirigeais en craignant à chaque instant qu’il ne m’échappe et ne dévaste tout sur son passage. Car il aurait suffi d’un rien pour que cette musique inspirée par Dieu ne fût défigurée et ne sombrât dans le chaos de la folie.

Ma fragile baguette de chef d’orchestre canalisait des forces incommensurables et les pliait à ma volonté. J’en devenais le maître autant que j’en étais le père. Mais le requiem avait sa propre volonté qui parfois s’opposait à la mienne. Et de ce combat inhumain naissait, à chaque victoire, toute la beauté de la musique. Mais pour ne pas me laisser déborder par ces forces, pour en garder le contrôle jusqu’au bout, je dus déployer une formidable énergie qui, bientôt, dépassa ma résistance et me tira brutalement du sommeil.

Mon réveil fut particulièrement pénible. Grâce au rêve, mon cœur s’était hissé au-dessus des contingences humaines et avait atteint, le temps de ce concert imaginaire, les sommets d’une félicité et d’une plénitude inconnues de moi. Le requiem m’avait rendu meilleur et mon corps s’était débarrassé de sa douloureuse matérialité et de ces désirs les plus obsédants, pour devenir aussi inconsistant, aussi aérien qu’une note de musique.

Quand j’ouvris les yeux au petit matin, mon cœur fit une chute vertigineuse, replongea brutalement dans le quotidien et je ressentis toute la lourdeur de mon corps. J’avais vécu des minutes d’une intense émotion ; je m’étais laissé envahir, transporter par une musique merveilleuse, surgie miraculeusement de l’Au-delà et aussi de mes entrailles en décomposition, j’avais accédé au bonheur le plus complet, le plus rare qu’un homme puisse connaître, et je me retrouvais stupidement dans mon lit, hagard, désorienté, déchiré, malheureux.

Je voulus prolonger quelques instants le plaisir que je venais d’éprouver et je fermai les yeux dans l’espoir que le sommeil me gagnerait de nouveau, que le rêve reprendrait là où il avait été interrompu et que j’entendrais encore quelques mesures du requiem. J’essayais de me persuader que je ne m’étais pas réveillé et pour que l’illusion fût complète, je me replaçais mentalement dans l’église, sur l’estrade, face à l’orchestre et au chœur. Hélas ! Cet effort de mon esprit me retint éveillé et me ferma le royaume des songes sans me laisser la moindre chance d’y retourner.

Mes tentatives pour me souvenir de la musique du requiem furent tout aussi vaines. Je ne pus me rappeler une seule note, un seul air. Et cette impuissance me plongea dans une profonde agitation. J’avais beau me concentrer, oublier tout ce qui m’entourait, saisir au vol la trace d’une mélodie fugace dont l’écho lointain et étouffé semblait résonner encore à mes oreilles, j’échouais toujours. Je ne parvenais pas à débusquer de ma mémoire la moindre trace de ce que je venais d’entendre. Et pourtant, je sentais qu’il faudrait peu de chose pour tout retrouver. Le requiem était là, au seuil de ma conscience, à ma portée. Ma tête en était encore pleine. Le charme de sa mélodie continuait à me ravir, ses accents langoureux berçaient encore mon âme. Mais il m’était désormais inaccessible. Le réveil avait refermé sur lui la lourde porte des rêves perdus.

Cette situation inattendue me révolta. Puisque j’avais donné naissance à ce requiem, fût-ce en rêve, puisque je l’avais entendu très distinctement, savourant chaque note comme si je m’étais réellement trouvé dans un concert, il devait nécessairement exister quelque part dans ma mémoire. Il était en moi ! Il m’appartenait ! J’en étais le père, j’avais des droits sur lui, y compris celui de pouvoir le ressusciter à ma guise. Je savais qu’il se trouvait là, derrière cette lourde porte. Mais tous mes efforts pour l’ouvrir m’épuisèrent. Je dus me rendre à l’évidence : le requiem m’avait échappé. Mon seul espoir était désormais de refaire le même rêve une autre nuit. Après tout, le miracle s’était déjà produit une fois, il pouvait se répéter une seconde fois.

Cependant, toute la journée, je fus incapable de penser à autre chose. Mon esprit, tourné en lui-même, se montra insensible à ce qui se passait autour de moi. Il était tourné en permanence vers la lourde porte qui me séparait du requiem. Parfois, croyant la voir s’entrouvrir, il se précipitait, tentait de forcer l’entrée. Mais ce n’était qu’une illusion : la porte était fermée, bien fermée, sans doute à jamais.

Très vite, je compris que je ne vivrais plus que pour cette musique entendue une nuit en rêve.

Mes jours devinrent une longue attente, celle de l’heure où, allongé sur mon lit, viendrait le moment de fermer les yeux et de me laisser envahir par le sommeil. Je n’existais plus que pour cette heure que j’essayais d’avancer chaque jour.

Mon attente ne fut pas déçue. Quelques jours plus tard, comme je l’avais espéré, le miracle se produisit de nouveau. Le même rêve reprit. Deux ou trois jours passèrent puis je rêvai encore du requiem. L’intervalle entre deux rêves se réduisit progressivement et bientôt je l’entendis toutes les nuits. Chaque fois, je me retrouvais dans la rue, marchant au milieu de la foule ; j’entrais dans la monstrueuse église et participais au concert. C’était toujours le même requiem. Toujours. Certes, d’une nuit sur l’autre, le rêve se modifiait. Parfois, le préliminaire de la rue ou celui de l’entrée dans l’église étaient escamotés ou raccourcis. Parfois, au contraire, ces épisodes s’étiraient, réduisant l’audition du requiem à quelques mesures brèves. Au fil des nuits, d’autres variantes apparurent : tantôt je m’installais dans une loge comme un simple spectateur, tantôt je montais sur l’estrade pour diriger l’orchestre. Tantôt les Guernove assistaient au concert à mes côtés, tantôt j’étais seul dans la loge. Mais jamais ni Marcel ni la bohémienne ni Lucie n’apparurent.

En fait, nuit après nuit, l’action du rêve se concentra sur le requiem et se débarrassa peu à peu des éléments accessoires. Chaque rêve commençait avec la première mesure et se terminait avec la dernière.

Mais, une fois réveillé, je ne me souvenais toujours pas de la musique. J’avais beau me dire, avant de m’endormir, et parfois même au cours du rêve : cette fois, il ne faut pas que tu la laisses échapper ! Quand j’ouvrais les yeux, elle allait vite se cacher derrière la lourde porte comme une jeune fille surprise dans sa nudité par un inconnu. Pourtant, j’étais convaincu que c’était exactement la même musique que j’entendais chaque nuit. J’étais tout à fait capable de distinguer la dizaine d’airs qui la composait. Je savais si l’orchestre les jouait tous ou s’il en jouait seulement quelques-uns. Mon agacement n’en était que plus grand. J’avais cru un moment qu’à force de répétitions, ma mémoire finirait par s’imprégner de chaque mélodie, que la porte qui m’en séparait s’ouvrirait peu à peu. Il n’en fut rien. Le requiem demeurait inaccessible, prisonnier de mes rêves.

Je ne me suis pas longtemps interrogé sur la signification exacte de ce rêve à répétition. Il m’apparut très vite qu’il y avait un lien évident entre le requiem et mon père. Chaque nuit, en fait, je rêvais de mon père. Mais comme je ne disposais sur lui que d’un très petit nombre d’informations, il ne m’apparaissait pas sous la forme d’un être de chair et d’os, mais sous la forme d’une musique des morts pathétique.

Je me contentai de cette explication jusqu’au jour où je compris qu’elle n’était pas la bonne, qu’en fait, ce rêve était la manifestation de l’intérêt de plus en plus vif que j’éprouvais pour la musique. Alors qu’elle avait été exclue de ma vie jusqu’alors, elle devenait chaque jour plus présente, à cause de mon père, à cause du rêve, à cause aussi des nombreux ouvrages de la bibliothèque. Un soir du mois de juillet, je dus me rendre à l’évidence, elle était désormais une composante essentielle de ma personnalité.

Ce soir-là vers dix heures, Bastien, comme à son habitude, vint me saluer dans le salon. Il me fit part de son intention d’entreprendre dès le lendemain le débroussaillage des abords du bois qui entourait le parc. J’approuvai son idée et l’autorisai à aller se coucher.

Je me retrouvai seul dans le château. Un épais silence m’entourait qui rendait presque trop bruyant le tic-tac de l’horloge. Je pris un livre (un solide roman — un des rares romans de la bibliothèque, grouillant de personnages pris dans les tracasseries de la police et de l’amour). J’en parcourus quelques pages puis sa lecture commença à m’ennuyer et je le refermai. J’allais le poser sur un guéridon. À ce moment, le piano attira mon attention. C’était un instrument élégant et sobre qui occupait une place de choix dans la pièce. Jusqu’alors, je n’avais guère manifesté pour lui plus d’intérêt qu’il n’en méritait à mes yeux. Or, ce soir-là, j’eus l’impression qu’il me lançait un appel. Oui, un appel ! Il n’y a pas d’autre mot. Je me suis approché de lui. J’ai caressé son bois sombre laqué. J’avais le sentiment d’obéir à une force impérieuse. Combien avais-je passé de soirées dans le salon sans que jamais il ne me vînt l’idée d’aller m’installer au piano ? J’étais comme hypnotisé par le balancement régulier de l’horloge. Mon cœur battait au même rythme, lentement, comme celui d’un dormeur. Avec les gestes mécaniques d’un automate, je pris place sur le tabouret et soulevai le couvercle. La vision des touches blanches et noires se troubla dans mon esprit. Je les caressai doucement. Leur contact froid et lisse me plut. Et l’espace d’un éclair, je compris que, si je le voulais, mes mains pourraient courir sur le clavier avec aisance et lui arracher la plus belle des mélodies. Et pourtant, je ne connaissais rien ni à l’instrument ni même à la musique. Je savais seulement que les sept mêmes notes se répétaient d’octave en octave (je l’avais lu dans un livre) et que les noires jouaient un demi-ton au-dessus des blanches qui les précédaient.

Sans doute est-ce cette ignorance qui me fit croire que les pianos conservaient peut-être le souvenir, quelque part dans leurs entrailles, des mélodies qu’ils avaient jouées autrefois. J’étais presque convaincu qu’en effleurant le clavier, le piano de mon père restituerait, fidèle et soumis, les notes qu’il avait émises sous ses doigts. Je ne pouvais voir dans ce piano qui lui avait appartenu un instrument froid et muet, oublieux des harmonies dont il avait été capable. Je voulais le considérer non comme un monstre, souvent cruel avec les débutants, mais comme un secours. Dépendait-il à ce point de la main de l’homme pour n’être rien sans elle ? Le piano d’André Morgenstein était-il décidé à m’aider ?

Inquiet et troublé, je posai ma main sur le clavier. Mes doigts se placèrent naturellement au-dessus des touches puis, chacun à son tour, se mirent à jouer. Et le miracle espéré se produisit. Je jouai d’abord une mélodie timide et un peu maladroite. Une mélodie simple, mais harmonieuse. Puis, peu à peu, mes doigts s’enhardirent. J’appuyai sur plusieurs touches en même temps, mêlant blanches et noires. J’essayai de combiner la mélodie de ma main droite avec des accords plaqués de la main gauche. Le résultat fut stupéfiant. Je ne jouai pas faux, le piano non plus ! Et pourtant, il n’avait pas été accordé depuis vingt-cinq ans !

Mais je ne m’en étonnai pas. Je n’étais pas conscient qu’un événement extraordinaire était en train de se produire. Je l’ai dit : j’étais convaincu que les pianos avaient une mémoire. Je voyais dans mes tâtonnements non pas l’expression de ma maladresse, mais l’apparition hésitante d’un souvenir. Bientôt, les notes se succédèrent à un rythme rapide. Mes mains effleuraient à peine le clavier, passant d’une octave à l’autre avec dextérité. Mes doigts, parfaitement déliés, ne manquaient jamais la bonne touche, même dans les passages les plus difficiles où, parfois, ils devaient s’entrecroiser. Ce n’était pas mes mains qui guidaient la musique, mais bien la musique qui guidait mes mains. Le piano ne m’obéissait pas, c’était moi qui lui obéissais. J’étais emporté par une mélodie aussi belle, aussi troublante que celle entendue dans mes rêves. J’éprouvais le même sentiment de puissance et, en même temps, de dépendance. À l’instant même où je ne pouvais douter que c’était moi qui jouais, moi qui commandais à mes mains, j’avais aussi la certitude que cette étrange mélodie m’était imposée, dictée d’ailleurs, que je n’étais moi-même qu’un instrument à son service.

Mes mains parcouraient follement le clavier, accomplissant des prouesses inimaginables, surmontant toutes les difficultés. L’agilité de mes doigts me stupéfiait. Ils étaient entraînés comme moi par la musique. Et l’horloge, prise de la même folie, se mit à battre plus rapidement la mesure, devint métronome monstrueux, tyrannique. Mon cœur, lui aussi, battait à tout rompre, succombant au vertige des notes, de ces notes qui s’harmonisaient si joliment les unes avec les autres. Et cette musique que je croyais inscrite dans la mémoire du piano était aussi inscrite en moi, comme le requiem. J’en pressentais chaque phrase avant de la jouer.

Mon excitation atteignit bientôt son comble. La fin du morceau était proche. Il y eut un passage plus vif et je plaquai un dernier accord. Je m’écroulai sur le clavier, harassé, essoufflé, terrorisé. Je restai ainsi un long moment, cherchant à retrouver mes esprits. Que m’était-il arrivé au juste ? Qu’était-il arrivé au piano ? Je relevai enfin la tête et me redressai. J’étais trop agité pour formuler une pensée cohérente. Je refermai le piano et allai me coucher.

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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