Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 13

Bastien se tenait sur le perron dans une attitude fière et enjouée. Il me salua rapidement et, en me montrant les quatre hommes qui déchargeaient une carriole dans la cour, il me dit :
— Voici vos troupes, Monsieur !

Mes troupes ne constituaient pas une armée très vigoureuse. C’était quatre ouvriers voûtés que l’âge avait éloignés des travaux agricoles, quatre pauvres hères qui ne possédaient ni terre ni toit et qui se vendaient à la journée, éternels nomades, dans les fermes de la région. Ils se réunissaient généralement sur la place de Caraman et attendaient qu’on vienne leur proposer du travail. Du moins procédaient-ils ainsi lorsqu’ils avaient devant eux assez d’argent pour vivre deux ou trois jours sans travailler. Mais, souvent, ils allaient eux-mêmes offrir leurs services aux fermiers.

Bastien n’avait certainement pas choisi les plus vaillants. Mais ceux dont les articulations obéissaient encore sans grincement avaient dû être engagés avant son arrivée. De toute façon, pour venir à bout de la poussière et des araignées, il n’était pas nécessaire d’avoir la force et la jeunesse d’Hercule.

— À nous cinq, me dit Bastien, nous allons transformer le château.

Puis son sourire s’effaça et il se tut un instant en me fixant curieusement. On eût dit qu’il attendait de moi une parole convenue. Et comme elle n’arrivait pas, il me demanda si j’avais passé une bonne nuit.

— Excellente, je vous remercie. Elle aurait été bien meilleure encore dans un lit plus confortable, et sans le rêve affreux que j’ai fait.
— Un cauchemar ?
— Non, un rêve étrange, sans plus.
— Mais vous n’avez fait aucune... découverte.
— Ah ! C’est vrai, j’avais oublié les « choses ». En fait, non, je n’ai rien remarqué d’anormal.
— À la bonne heure ! Vous voyez bien que vous n’aviez pas de raison de vous inquiéter.

Il retrouva son sourire habituel.

J’ignorais toujours si les phénomènes dont il m’avait parlé étaient imaginaires ou s’ils existaient réellement. Bastien ne me paraissait pas assez naïf pour succomber à la fascination des merveilles et des horreurs dont les paysans sont généralement friands. La veille, il avait tenu à me dire qu’il était allé à l’école et à l’armée. À plusieurs reprises, dans l’après-midi, il m’avait fait comprendre qu’il connaissait autre chose que Prunet et ses forêts. Dans ces conditions, si le château ne lui inspirait pas confiance, c’était sans doute pour de bonnes raisons. Mais pourquoi ne voulait-il pas me les révéler ?

— Par quoi voulez-vous que nous commencions ? me demanda-t-il quand les quatre ouvriers, armés de seaux et de balais, se furent approchés du perron.
— Par la chambre de mon père. Je voudrais y coucher cette nuit. Le lit du bureau est vraiment trop dur.

Il enregistra mon ordre en se mettant au garde-à-vous comme un soldat docile puis entraîna les quatre hommes au premier étage. Je retournai dans le bureau et pris un livre au hasard dans la bibliothèque. C’était une vie de Chopin écrite par Liszt. Je n’avais pas choisi cet ouvrage pour son contenu mais plutôt pour sa reliure, un travail remarquable. Je m’installai dans l’un des fauteuils du bureau et entrepris sa lecture.

C’est ainsi que j’entrepris l’édification de ma culture musicale. Jamais auparavant je ne m’étais réellement intéressé à la musique. Bien sûr, comme tout être humain, j’y étais sensible. Je connaissais assez bien les œuvres de certains musiciens classiques mais, bien qu’ayant un père pianiste, je n’avais jamais éprouvé l’envie de jouer d’un quelconque instrument. Sans doute, une éducation éloignée de celle qu’aurait pu me donner André Morgenstein avait-elle étouffé cette envie. Je pouvais espérer qu’en m’installant dans ce château où il avait vécu, près de ce piano où il avait joué, elle me viendrait. J’interprétais ainsi le rêve que je venais de faire.

En fait, Monsieur Nery-Malène, je n’ai pas gardé un souvenir très précis des pensées qui s’agitaient dans mon esprit à cette époque, mais je crois que j’étais un peu effrayé par le vide qui s’ouvrait devant moi. Ma seule perspective était de recevoir les archives de mon père et de m’y plonger pour découvrir qui il était. Mais ces recherches ne m’occuperaient guère que quelques mois. Il me fallait dès à présent apprendre à mener une vie oisive. Si je fouille ma mémoire, il me semble pourtant que déjà à cette époque, j’ai eu le pressentiment que quelque chose remplirait mon existence, quelque chose qui ne serait ni le travail ni l’amour mais peut-être la musique. Mais ce pressentiment resta longtemps confus. J’étais cependant persuadé que bientôt, un événement important allait se produire.

Je n’abandonnai mon livre que tard dans la soirée, après l’avoir terminé. Comme prévu, Bastien et ses aides avaient nettoyé la chambre de mon père. Comme prévu, je décidai d’y passer la nuit.

— Demain matin, dis-je à Bastien, vous m’accompagnerez à la gare. Je vous laisse la garde de la propriété pendant mon absence.

Cette manifestation de ma confiance le remplit de fierté. Mais je crois surtout qu’il éprouva une immense joie à l’idée de devenir pour quelques jours le maître des lieux. Il prenait ainsi sa revanche sur Bontrand qui l’avait chassé du château quelques années auparavant. Car, en fait, le véritable propriétaire du lieu c’était lui, pas moi. L’annonce de ma venue lui avait sans doute fait craindre de ne jamais pouvoir y pénétrer de nouveau. Et il avait tout entrepris pour que je l’engage à mon service. Son excès de zèle et sa gentillesse à mon égard ne devaient pas me tromper ; ils étaient la marque de sa détermination à occuper les lieux. Il se sentait des droits sur ma demeure et entendait bien les défendre. L’un des moyens d’y parvenir était sans doute de me dissuader d’habiter au château en prétendant qu’il était le théâtre de manifestations mystérieuses.

— J’aimerais profiter de ma présence à Paris pour rendre visite au domestique de mon père, dis-je à Bastien. Avez-vous son adresse ?
— Je crois que oui. Il l’avait laissée à mon père pour qu’on le prévienne s’il arrivait quelque chose au château pendant son absence. Je vous l’apporterai demain. Je pense savoir où mon père l’a rangée.

Le lendemain, il me conduisit à la gare de Toulouse et, avant que je monte dans le train, me remit l’adresse de Bontrand. Puis il me souhaita bon voyage.

*
* *

Mes retrouvailles avec Paris ne m’apportèrent ni joie ni tristesse. Je n’étais pas parti depuis assez longtemps pour éprouver un quelconque sentiment, qu’il fût hostile ou favo­rable. Cependant, les premiers jours, je fus un peu désorienté. La crainte instinctive d’aller au-devant d’un échec me faisait hésiter à entreprendre les deux missions pour lesquelles j’étais venu : retrouver Marcel et rencontrer le domestique d’André Morgenstein. Je me suis donc octroyé quelques jours vides et j’ai flâné dans les rues de Paris. Le printemps venait de faire son apparition. Depuis la veille de mon arrivée, m’avait appris le réceptionniste de l’hôtel où j’étais descendu, la capitale baignait dans une douce chaleur. Après un hiver interminable, dont les rigueurs m’avaient fait désespérer de mon sort, les Parisiens redécouvraient avec une sorte de frénésie les plaisirs du printemps. Ils déambulaient sur les trottoirs des grands boulevards, se prélassaient aux terrasses des cafés, cherchaient la fraîcheur des grands arbres des Tuileries avec une aisance apparente qui était davantage la marque d’habitudes anciennes impatiemment retrouvées que la continuité d’un comportement récent. On eût dit qu’ils avaient attendu pendant de longs mois, cachés derrière leurs portes, l’arrivée des beaux jours. Le premier rayon de soleil un peu insistant venait de leur donner enfin la permission de sortir, d’arborer leurs tenues d’été, et ils étaient bien décidés à abuser de cette faveur tardive en se donnant l’illusion de s’attribuer simplement leur dû.

Je me suis mêlé avec insouciance à cette grande fête du soleil retrouvé. Un matin, je lus dans un journal un article de quelques lignes relatant la condamnation des meurtriers du concierge du Crédit Industriel. À mon grand soulagement, Marcel ne figurait pas parmi eux. Il était donc désormais libre de vivre au grand jour et je ne doutai pas que ma proposition de venir travailler avec Marie au château de Prunet le séduirait. Mais j’ignorais comment retrouver sa trace.

Le quatrième jour de mon arrivée, je décidai de retourner dans l’immeuble où j’avais habité avant ma déchéance. Je pensais que Marcel occupait de nouveau sa chambre. En pénétrant dans le hall, je fus pris d’une curieuse sensation. Certes, je reconnus la vieille porte en bois qu’il fallait toujours soulever légèrement pour qu’elle s’ouvrît et l’escalier trop raide dont les marches s’étaient creusées sous les pas des locataires, et aussi la petite porte basse au fond de l’entrée qui donnait sur cette cour — sans doute la mieux entretenue du quartier — où j’étais allé si souvent puiser de l’eau. Je me souvins parfaitement être entré des centaines de fois dans ce hall, avoir gravi ces marches et les avoir descendues autant de fois. Je me rappelai le soir où Lucie était venue me faire partager sa joie de m’être promise, et les matins où je croisais Marcel dans l’escalier. Mais je me rendis compte peu à peu que ces lieux pourtant familiers n’avaient laissé dans ma mémoire qu’une trace légère. Je dus faire un effort sur moi-même, un effort de pure raison, pour jeter un pont solide entre ces souvenirs et mon cœur. J’avais conservé intactes toutes les images de mon passé, mais, curieusement, les sentiments qui auraient dû y rester accrochés à jamais s’étaient évanouis. Je n’étais plus tout à fait le même homme. Et lorsque je suis arrivé au sixième étage, je me suis longuement demandé, en regardant la porte de ma chambre, qui avait pu habiter derrière. J’étais comme un lecteur passionné qui découvre les lieux dont l’écrivain s’est inspiré pour écrire son roman, qui reconnaît des images, des sons, des odeurs, mais qui ne ressent rien, rien sinon la détestable impression d’être devenu étranger à sa vie. J’eus, ce jour-là, la confirmation que je ne m’attacherais jamais à mon passé.

Mais pouvais-je m’étonner de ne pas être ému ? N’avais-je pas cessé, toute ma vie durant, de couper les ponts derrière moi ? Jamais je n’avais revu mes parents adoptifs, les Leforestier. Jamais je n’avais revu l’artisan qui m’avait accueilli et formé avant mon entrée au Crédit Industriel. Je n’éprouvais pas le besoin de rendre visite au relieur qui m’avait sauvé de la déchéance. La veille, en passant devant l’hôtel des Guernove, je ne m’étais même pas arrêté. Pourtant, en patientant quelques minutes, j’aurais sans doute pu apercevoir Lucie, j’aurais pu tenter de la revoir, la serrer de nouveau dans mes bras, lui dire ce que j’étais devenu. Mais de l’amour que j’avais eu pour elle, je ne gardais à présent qu’un souvenir étonné.

Pourtant, j’étais là, sur ce palier du sixième étage. Et j’espérais revoir Marcel. Non pour renouer une amitié qui, elle aussi, agonisait dans les limbes de ma mémoire, mais pour payer une dette, pour chasser un remords de mon esprit. J’avais fait ce douloureux chemin pour cette seule raison. Mais comment avais-je pu imaginer qu’il occupait encore cette chambre ? Il l’avait quittée depuis des mois. Elle était certainement louée à quelqu’un d’autre.

Pourtant, lorsque j’entendis du bruit à l’intérieur, mon cœur sauta de joie et je tambourinai à la porte. Cette joie soudaine et presque enfantine me rassura : je n’étais pas devenu totalement insensible. Hélas ! Ce ne fut pas Marcel qui m’ouvrit, mais un jeune homme à la silhouette frêle et aux grosses mains déformées par le travail. Il venait de se réveiller. Ses yeux rougis, à demi cachés sous ses paupières lourdes, me fixèrent avec lassitude.

— Pardonnez-moi, lui dis-je. J’ai dû me tromper de porte.
— Qui cherchez-vous ? me demanda-t-il en achevant de passer un chandail.

Je lançai, sans trop d’espoir, le prénom de Marcel. Aucune lueur ne vint réveiller son regard. Ce prénom ne lui disait rien. J’insistai, en vain. Il n’avait pas entendu parler de mon ami. Mais il connaissait peu de monde dans le quartier... Il travaillait la nuit et dormait le jour... Bien sûr, cela ne facilitait pas les rencontres ni le colportage des ragots. Je compris que je ne pourrais rien tirer de cet homme et m’excusai de l’avoir dérangé.

Je quittai l’immeuble, révolté de m’être laissé prendre au piège des souvenirs. Ma nouvelle vie était en train de me présenter sa facture : le sacrifice complet de mon passé.

Je décidai ensuite de visiter les cabarets du quartier. À défaut de Marcel, je pouvais rencontrer son ami breton. La chance me sourit. Il était assis à sa place habituelle. Il fumait la pipe en buvant. Quand il me vit entrer, il me sourit et me fit signe d’approcher.

— Parbleu ! s’exclama-t-il en considérant l’élégance de mon habit, vous avez fait fortune !
— C’est un peu cela.
— Je comprends pourquoi Marcel ne vous a pas trouvé à Belleville. Un monsieur aussi bien habillé habite les beaux quartiers.
— Pourquoi me cherchait-il ?
— Pour vous revoir, pardi ! Mais comme vous aviez disparu, il est parti. Il a trouvé un travail très loin de Paris, dans la maison d’un riche commerçant. Il s’occupe du jardin. Son patron lui a permis de faire venir Marie. Ils vivent ensemble maintenant. Il est heureux. Il s’achètera une terre à lui plus tard.

Ainsi, la prédiction de la bohémienne s’était réalisée, mais sans moi. Mon orgueil, une fois de plus, était ridiculisé. J’avais cru pouvoir agir sur son destin, être moi-même l’un de ces hommes qui guident notre destinée en secret. Et j’avais échoué. La belle demeure dont la diseuse de bonne aventure avait parlé n’était pas la mienne. Marcel avait gagné son bonheur seul.

— Si vous voulez le voir, me dit l’homme, je peux vous donner son adresse. Votre visite lui fera plaisir. Il a beaucoup de choses à vous raconter. Et vous aussi, je pense.

Je pris l’adresse de Marcel et quittai l’homme sans rien lui dire de ce qu’était ma vie à présent. Lui non plus n’existait plus pour moi. Dehors, je jetai l’adresse dans un caniveau. Je savais que je ne reverrais plus Marcel.

Je suis rentré à l’hôtel pour pleurer.

J’ai compris ce jour-là que ma vraie vie aurait dû être auprès de Lucie et de Marcel à Paris. Que les jours à venir ne m’apporteraient aucune des satisfactions que j’aurais pu retirer de cette vie-là, de cette vie simple et banale à côté de laquelle, obéissant à un rendez-vous encore confus, j’étais maladroitement en train de passer. Oui, si l’amour avait été plus fort que tout, j’aurais pu vivre heureux avec Lucie, dans le foyer que nous aurions construit tous les deux, entouré des enfants qu’elle m’aurait donnés. Marcel serait resté mon ami. J’aurais gravi la hiérarchie de la banque et — pourquoi pas ? — je serais devenu un jour le directeur du Crédit Industriel. Mes enfants auraient été ma plus grande joie. J’aurais oublié les inquiétudes de leur éducation pour ne garder que le souvenir de leurs premières joies. Je les aurais vus grandir, se métamorphoser et puis partir. J’aurais patiemment conquis un bonheur humain.

Aujourd’hui, Monsieur Nery-Malène, je me demande s’il n’y avait pas de ma part une certaine hypocrisie à regretter l’existence simple et tranquille qui aurait été la mienne si dans l’ombre, on ne s’était employé à modifier le cours de mon destin. Un grand changement auquel je m’attendais depuis mon enfance se produisait enfin et les événements récents de ma vie n’étaient pas faits pour me déplaire. J’ignorais encore ce qu’annonçait ce changement. J’ignorais encore ce qui m’attendait à mon retour à Prunet. Pourtant, quelque part dans mon cœur, s’installait peu à peu un regret qui ne m’a jamais quitté par la suite, le regret de ne pas partager le sort commun des hommes. Par honnêteté, je dois me demander si mon amitié pour un homme comme Marcel et si mon amour pour Lucie ont été la marque d’une affection authentique ou au contraire l’expression d’une volonté farouche de me fondre dans le moule de l’humanité la plus ordinaire. Volonté d’autant plus farouche que l’absence de lignes dans mes mains faisait de moi un homme de nulle part, un homme pour personne.

La preuve était désormais faite qu’une barrière infranchissable me séparerait à jamais de mon passé comme de mon présent, que je n’existais pas tout à fait et que, quoi que je fisse, rien ne se graverait vraiment au creux de ma main. À quoi bon tenter de reprendre ma vie là où je l’avais laissée ? À quoi bon renouer le fil d’événements que le destin avait décidé de trancher définitivement ?

Curieusement, il me semblait que la clef de mon avenir se trouvait dans mon passé antérieur — je veux dire dans le passé de mon père. C’est pourquoi, le lendemain, je me présentai à l’adresse indiquée. En pénétrant dans le petit immeuble du boulevard Richard Lenoir, j’eus l’impression que j’avais rendez-vous avec André Morgenstein lui-même, que c’était lui qui allait m’accueillir, me serrer dans ses bras, m’embrasser peut-être. Pourtant, j’avais seulement rendez-vous avec son souvenir.

Je m’arrêtai à l’étage indiqué par la concierge et frappai à la porte de Bontrand, sans imaginer un instant quelle étonnante surprise m’attendait derrière. Il y eut un long silence, très long silence, puis j’entendis le souffle court d’une respiration, juste derrière la porte. Quelqu’un cherchait à reconnaître le visiteur par son odeur. La porte s’ouvrit enfin et, à ma grande stupeur, je découvris devant moi Maurice Vermont, l’exécuteur testamentaire de mon père. En un éclair, je compris que Bontrand et lui ne formaient qu’une seule et même personne. J’eus bien du mal à dissimuler ma surprise. Maurice Vermont lui-même parut décontenancé. Il se ressaisit très vite et me dit :
— Monsieur Leforestier ! Vous n’êtes donc pas à Prunet ? Ne me dites pas que vous êtes venu m’annoncer que vous ne vouliez plus vivre dans le château de votre père.
— Non, je suis revenu à Paris pour régler quelques affaires.
— Alors, pour une surprise, c’est une surprise. Entrez, entrez...

Maurice Vermont s’effaça et me fit entrer chez lui. Une odeur de vieux flottait dans l’appartement. Il me guida vers le salon et m’invita à prendre place dans l’un des deux fauteuils installés de part et d’autre de la fenêtre.

— Je ne savais pas que je vous avais laissé mon adresse... me dit-il pour tenter de comprendre comment j’avais retrouvé sa trace et surtout pour deviner à qui, de Maurice Vermont ou de Bontrand, je venais rendre visite.

— Vous ne me l’avez pas donnée en effet. Mais, pour tout vous avouer, ce n’est pas vous que je croyais trouver ici.

Comprenant que je connaissais sa véritable identité, il préféra prendre les devants.

— Je suppose que vous n’êtes pas venu remontrer l’exécuteur testamentaire de votre père mais son domestique.
— Exactement. Ce sont les Germier qui m’ont donné votre adresse.
— Les Germier... Ah ! Oui ! C’est vrai, je ne me souvenais plus qu’ils l’avaient. Vous devez vous demander pourquoi je vous ai caché mon identité. Ne me jugez pas mal, je n’ai pas cherché à vous tromper. Non, non. J’ai agi par orgueil. Si je vous avais dit qui j’étais, vous vous seriez sans doute cru des obligations à mon égard. Vous auriez voulu me remercier pour des tas de choses qui n’en valaient pas la peine. Et puis — c’est difficile à expliquer — j’ai toujours été pour votre père un peu plus qu’un domestique, presque un ami. Et cela, vous ne l’auriez peut-être pas compris. Pour décrire la réalité, il faut parfois la déformer. De toute façon, je savais que tôt ou tard vous comprendriez qui j’étais. Je voulais seulement que notre rencontre n’ait pas lieu tout de suite.

L’homme, qui m’avait ouvert en bras de chemise, se leva et alla passer une veste d’intérieur. Pendant son absence, je laissai mon regard se poser sur les objets de toutes sortes qui encombraient la pièce. L’ordre le plus strict y régnait, mais quelle accumulation de vieilleries ! J’étais entouré d’une multitude de bibelots, de statuettes en faïence, de cadres, de vases, de pierres sagement taillées, de boîtes à musique et d’horloges plus curieuses les unes que les autres. Les rideaux de velours, les lourdes tentures et les coussins multicolores posés sur le sofa et les fauteuils retenaient le temps prisonnier de leurs fibres poussiéreuses.

Je n’en voulais pas à Bontrand de m’avoir trompé. Je conservais toujours une certaine sympathie pour ce petit homme qui avait recherché ma trace pendant plus d’un an. L’explication qu’il m’avait donnée était convaincante. Du moins, je m’en suis contenté ce jour-là. Je n’ai vu aucune machination dans son désir de me cacher sa véritable identité.

Quand il revint dans le salon, il me proposa un verre de liqueur de cassis. Il me le servit en tremblant un peu. Je n’avais jamais remarqué ce tremblement auparavant. Il s’enfonça dans le fauteuil puis me dit, en posant ses mains à plat sur les accoudoirs et en caressant les fines dentelles qui les protégeaient :
— Je pense, jeune homme, que vous voulez tout savoir sur votre père... J’acquiesçai d’un mouvement de la tête.
— Votre curiosité est tout à fait légitime. Aussi vais-je tâcher de la satisfaire. J’espère répondre à toutes vos questions...

Il s’interrompit un court instant puis, sans changer de position, il ajouta :
— Quand il est arrivé à Paris, votre père avait déjà une solide réputation de pianiste à Montevideo. Mais il n’était guère connu au-delà des frontières de l’Uruguay. Et encore. Ses talents n’étaient appréciés que de la petite colonie européenne qui vivait là-bas. Il attendait beaucoup de sa venue en France. Il pensait pouvoir mener une carrière plus brillante, devenir célèbre, être fêté, admiré dans toute l’Europe. Tous les espoirs lui étaient permis. Pensez ! Il avait à peine vingt-cinq ans. Et même si certains virtuoses se font connaître à douze ou treize ans, il lui restait de belles années devant lui. Il avait tellement de talent et de charme ! Croyez-moi, il n’est pas resté longtemps seul à Paris. Il a loué un appartement rue du faubourg Saint-Honoré, m’a engagé à son service et a commencé à fréquenter les salons parisiens. Il était accueilli partout, on s’arrachait sa compagnie. Je ne me souviens pas qu’il ait passé une seule soirée chez lui. Il sortait beaucoup. Il jouait beaucoup aussi. On lui demandait toujours de se mettre au piano. Il se faisait prier un peu puis il cédait à l’amicale pression des convives. Et naturellement, chaque fois, c’était un ravissement. Il n’a pas tardé à se lier avec une jeune Parisienne, votre mère, une femme très attachante, qui possédait à Belleville une grande propriété où elle recevait ses amis. Pour lui, ce n’était qu’une liaison. La vie parisienne lui avait un peu tourné la tête. À cause de l’intérêt qu’on lui portait. Il était en quelque sorte un étranger. Son regard avait vu d’autres cieux, son esprit s’était ouvert à d’autres mœurs. Et cela, ajouté à son don pour la musique et à son pouvoir de séduction, lui garantissait de nombreux succès féminins. Il cherchait à jouir de chaque instant, de chaque sourire comme un aveugle qui retrouve soudain la vue. Mais pour votre mère, c’était plus qu’une liaison. Elle espérait bien s’approprier celui que tout Paris se disputait en ayant un enfant de lui. Cet enfant — vous, Monsieur Leforestier — elle l’eut. En apprenant que votre mère était enceinte, il comprit qu’elle lui avait tendu un piège et il prit la fuite. Il quitta précipitamment Paris et ne voulut plus entendre parler de cette femme ni de cet enfant qu’il n’avait pas souhaité et dont il pensait qu’elle se débarrasserait. Elle le mit cependant au monde et le confia à une nourrice de Belleville. Mais l’accouchement se passa mal et eut des conséquences terribles. Elle mourut quelque temps plus tard. La nourrice ne reçut plus d’argent et elle vous abandonna. Pendant ce temps, votre père parcourait le sud de la France à la recherche d’une propriété pour sa mère et pour lui.
— Vous pensez que sa rupture avec ma mère fut la seule raison de son départ ?
— Non, elle joua un rôle important, mais, en fait, votre père s’était rendu compte que la capitale offrait trop de sollicitations. Il avait été séduit par les plaisirs d’une vie brillante, facile, oisive. Mais il comprit qu’il ne pourrait pas y travailler sérieusement.

Après un silence, Bontrand reprit son récit :
— Il n’a pas tardé à découvrir le château de Prunet. Il l’a acheté aussitôt et a écrit à sa mère pour lui annoncer son acquisition. Pendant qu’elle préparait son retour en France, votre père aménagea le château. Il choisit lui-même la décoration de chaque pièce et fit exécuter d’après ses propres plans les meubles que vous y avez vus. Il dessina aussi les aménagements qu’il voulait apporter au parc. Il faut vous dire que le domaine n’avait pas été occupé depuis plusieurs années. Il était à l’abandon. Il fallut six mois pour le remettre en état. Quand tout fut prêt, il écrivit à sa mère pour lui dire que le château pouvait l’accueillir. Elle lui répondit que des complications administratives risquaient de la retenir encore quelques semaines à Montevideo. En fait, elle était gravement malade et ses médecins lui avaient interdit d’entreprendre un aussi long voyage. Bientôt, on lui annonça sa mort.

 » Cette nouvelle, vous l’imaginez, le bouleversa. Du jour au lendemain, il devint un autre homme. Il aimait sa mère au-delà du raisonnable. Il se referma sur lui-même et ne quitta plus le château. Il vécut ainsi pendant un an. Il passait toutes ses journées au piano. Et puis, un beau matin, il m’annonça qu’il avait décidé de rentrer à Montevideo pour vivre auprès de son défunt père et de sa défunte mère.

 » Son départ fut des plus précipités. Mais il était coutumier de ces décisions brusques. Il partit de Prunet comme il était parti de Paris, sur un coup de tête. Il me demanda de lui préparer le minimum nécessaire au voyage et de lui expédier le reste plus tard. Je suis resté au château quelque temps pour mettre de l’ordre dans ses affaires personnelles et pour m’occuper de leur expédition.

— Il ne vous a pas demandé de l’accompagner ?
— Non. D’ailleurs, je ne tenais pas particulièrement à vivre en Uruguay. Peu après son arrivée à Montevideo, j’ai reçu une lettre de lui où il me demandait de rester en France et de prendre soin du château. Il ne m’expliquait pas les raisons de sa décision, mais j’ai cru deviner qu’il avait l’intention de revenir y vivre un jour ou l’autre. En tout cas, il ne souhaitait pas le vendre.
— Et pendant vingt-cinq ans, vous avez attendu son retour.
— Oui, dame ! On peut dire que je lui ai été fidèle ! Car, imaginez-vous, Monsieur Leforestier, que pendant vingt-cinq ans, il ne m’a pas donné une seule fois de ses nouvelles ! Pas une lettre. Rien. Chaque mois, je descendais à Prunet pour maintenir le château en état. Je gardais toujours l’espoir de son retour. Et puis, j’ai reçu un jour une lettre d’un notaire m’apprenant son décès, et votre existence. Comment l’avait-il apprise lui-même, je l’ignore. Savait-il depuis longtemps qu’il avait un fils ou l’a-t-il appris peu de temps avant sa mort ? Je l’ignore tout autant. Mais je penche pour cette seconde hypothèse car s’il avait su qu’il avait un fils, il aurait tout fait pour le retrouver. C’était un homme très bon et très généreux.
— De quoi est-il mort ?
— Une maladie des poumons l’a emporté. En tant qu’exécuteur testamentaire, j’ai donc été chargé de retrouver votre trace et de vous léguer ses biens. Les recherches m’ont accaparé pendant un an et je n’ai pas eu la possibilité de m’occuper du château.
— Vous ignorez donc ce qu’a été sa vie à Montevideo après son retour.
— Complètement. D’après le notaire, il a mené là-bas l’existence d’un oisif fortuné et amateur de musique. Il a sans doute donné des concerts ici ou là. Je ne sais pas.
— Vous ne lui avez donc pas envoyé de livres et de partitions comme vous me l’aviez dit.
— Jamais. Il ne m’a pas donné son adresse. C’est pourquoi je suis persuadé qu’il avait l’intention de revenir très vite en France. Quelque chose a dû l’obliger à retarder sans cesse son retour. Mais peut-être trouverez-vous l’explication dans ses affaires personnelles lorsque vous les recevrez.

Je lui promis de l’aviser immédiatement si j’apprenais quelque chose. Puis, après un dernier verre de liqueur, je pris congé de lui. Sur le pas de la porte, avant de me saluer, il me dit :
— Vous ne m’en voulez pas d’avoir un peu embelli la vérité ? Je reconnais que je n’ai pas été très honnête avec vous. C’est sans doute stupide, mais pendant quelque temps, j’ai vraiment cru être Maurice Vermont, archiviste à la retraite ! Cela m’a fait plaisir de me donner l’illusion que pendant vingt-cinq ans j’étais resté en contact avec votre père. Vingt-cinq ans, c’est long, croyez-moi, quand on aime quelqu’un !

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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