Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 12

L’énergie déployée par Bastien toute l’après-midi pour redonner au bureau la fraîcheur qu’il avait connue à l’époque où André Morgenstein venait s’y retirer pour lire un livre ou mettre à jour les comptes de la propriété me stupéfia. Alors que depuis quelques minutes déjà je reprenais mon souffle, assis sur le lit, lui continuait à s’activer, allant et venant sans cesse, trouvant toujours de la poussière à extirper des meubles, une toile d’araignée à balayer, quelques lattes de plancher à astiquer ou un tableau à nettoyer.

Quand le soir fut tombé, il se proposa d’aller chercher de quoi manger. Malgré l’obscurité, il s’enfonça dans la forêt et revint un quart d’heure plus tard avec un panier plein de victuailles et de vin. Il posa le panier par terre puis disparut de nouveau et réapparut aussitôt avec une nappe qu’il étendit sur le bureau. Sa célérité m’étonna un peu :
— Pour quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds au château, vous n’avez pas été long à trouver cette nappe !

Il me regarda, sourit et, après un moment d’hésitation, me dit :
— C’est que je vous ai menti tout à l’heure. En fait, je connais ce château dans ses moindres recoins. Je pourrais faire l’inventaire de tout ce qu’il contient.

Il marqua une courte pause, pour jouir de ma surprise, puis ajouta :
— Quand j’étais enfant, je passais ici des journées entières. Le château était fermé à clef. Mais je pénétrais par un soupirail. J’étais souple à l’époque ! En fait, sans me vanter, je crois que je suis resté très souple, mais j’ai grandi un peu trop vite et, à douze ans, j’ai dû renoncer au soupirail. La dernière fois que je suis venu ici, il n’y avait pas autant de poussière. Les meubles n’étaient pas recouverts de draps. Tous les objets étaient encore en place. Seuls les tableaux avaient déjà disparu. Bontrand les avait expédiés en Uruguay. J’aimais venir au château. J’avais l’impression qu’il m’appartenait vraiment ! Sauf quand Bontrand était là, c’est-à-dire quelques jours par mois. Mais le reste du temps, il était à moi, à moi tout seul. Naturellement, mon père m’avait interdit d’y aller, mais je m’en moquais.

Bastien étala le contenu du panier sur la table. Il avait apporté du pain, un jambon, du saucisson et un fromage. Tout en débouchant une bouteille de vin, il me dit avec un air mystérieux :
— Je pourrais vous dire bien des choses sur ce château. Mais vous les découvrirez vous-même.
— De quoi voulez-vous parler ?
— Vous verrez bien. Vous verrez bien.
— Allons ! Vous en avez trop dit !
— J’ai juré de ne pas parler. Et, de toute façon, vous ne tarderez pas à découvrir ce qu’il y a d’étrange ici.
— Vous ne vous en tirerez pas aussi facilement ! À qui avez-vous juré de ne rien dire ?
— N’insistez pas. Je n’en dirai pas davantage. Je voulais simplement vous prévenir au cas où vous seriez témoin de certains phénomènes. C’est tout.
— Le château est hanté ?

Ma question déclencha chez lui une hilarité excessive. Sa réaction fut si soudaine et si violente, qu’elle me parut un peu forcée.

— Rassurez-vous, me dit-il après avoir retrouvé son sérieux, il n’y a pas de fantômes ici.
— Je n’aime pas vos sous-entendus. Si vous savez quelque chose, dites-le-moi, je vous en prie.
— Est-ce que vous ne trouvez pas curieux que le château n’ait jamais été vendu ? Pourquoi Bontrand m’a-t-il interdit d’en approcher ? Pourquoi, pendant près de vingt-cinq ans, il s’en est occupé personnellement alors qu’il aurait pu confier l’entretien à des gens du pays ?
— Vous ne répondez pas à ma question. Quelles sont ces « choses » dont vous me parlez ?
— Pourquoi insistez-vous ? Vous voyez bien que je ne suis pas décidé à parler.

À peine eût-il achevé sa phrase qu’il se leva d’un bond et me dit :
— Je vais aller fermer les fenêtres. Ensuite, je ferai votre lit.
— Inutile, je le ferai moi-même.
— Pas question. C’est à moi de le faire.
— Mais je ne vous ai pas encore engagé ! Je vous ai juste demandé de m’aider à nettoyer le bureau ; je ne vous ai jamais dit que j’allais vous garder à mon service.
— Il faut pourtant bien s’occuper des autres pièces. Demain, avec votre permission, j’irai au village recruter une petite troupe d’ouvriers. À plusieurs, nous aurons vite fait de remettre le château en état.

L’empressement de Bastien me contraria. Je voulais me donner le temps de m’adapter à ma nouvelle demeure, à ma nouvelle vie aussi. La remise en état du château ne pressait pas. D’autant qu’après ce qu’il avait dit, je me demandais si j’allais m’y installer ! Je reconnais qu’il m’avait effrayé. Et la perspective de passer la nuit seul dans ce lieu inconnu, théâtre de « certains phénomènes », me donnait envie d’aller dormir dans l’auberge. Quant à engager Bastien, je n’y songeais guère. J’avais en tête un projet qui me tenait à cœur, celui de tirer Marcel du mauvais pas où je l’avais précipité. J’étais tout disposé, pour payer ma dette, à le faire venir au château. Il s’occuperait des bâtiments et du parc. Je ferai venir aussi sa femme. Elle s’occuperait de la cuisine et des autres tâches ménagères. Ainsi, ils seraient enfin réunis. Et surtout, par ma volonté, la prédiction de la bohémienne se réaliserait. Marcel ne pouvait pas refuser mon offre. Quelle police, en effet, viendrait le chercher dans un endroit aussi isolé ? N’avais-je pas le droit, moi aussi, de jouer les « agents du destin ».

Dans ces conditions, je n’avais aucune raison d’engager Bastien. De plus, la sympathie que sa gentillesse et son dynamisme m’avaient tout d’abord inspirée venait de souffrir de son silence obstiné sur les « choses » qui se produisaient au château. J’étais désormais moins bien disposé à son égard.

Il s’en rendit compte et, tout en débarrassant le bureau, il me dit :
— Je ne voulais pas vous inquiéter. Je vous l’ai dit : la dernière fois que je suis venu au château, j’avais à peine douze ans. À cet âge-là, on imagine bien des choses, surtout dans un lieu pareil. J’ai eu tort de vous parler de tout cela. C’était stupide. En fait, j’ai voulu me vanter de mieux connaître le château que vous. Voilà tout. Excusez-moi.
— Je vous excuse volontiers, mais dites-moi au moins ce que vous avez vu ou cru voir.
— J’ai assez dit de bêtises pour aujourd’hui. Tout ça, c’est des histoires de gamin.

Sans rien ajouter, Bastien quitta le bureau.

Sur la cheminée était posée une boîte de cigares, cadeau de bienvenue de Maurice Vermont. Je pris l’un d’eux, l’allumai et sortis le fumer dans le parc en songeant au tour étonnant que prenait mon existence. J’étais tombé bien bas et je me retrouvais maintenant bien haut. Était-ce là une loi de la destinée humaine : tomber pour mieux se relever ?

Je fus tiré de ma réflexion par Bastien qui, au-dessus de moi, était en train de fermer les volets et les fenêtres. La nuit était tiède et claire. Les grands arbres de la forêt profilaient au loin leur masse sombre sur le ciel d’un bleu translucide. La lune, pleine cette nuit-là, répandait harmonieusement sa faible clarté sur le parc et miroitait à la surface du lac collinaire. À l’horizon, la silhouette immobile du moulin m’apportait l’assurance que je n’étais pas tout à fait seul, que d’autres hommes dormaient non loin du château. Et quelque part au milieu de ces arbres que mon regard, où qu’il se portât, rencontrait toujours, il y avait la maison des Germier. J’ignorais où elle se trouvait exactement, mais la certitude de sa proximité — Bastien n’avait mis qu’un quart d’heure pour s’y rendre et en revenir — m’apaisait. Cependant, je dus mettre en jeu tous les ressorts de ma raison pour me persuader que les événements dont Bastien prétendait avoir été le témoin dans son enfance n’étaient que le fruit de son imagination. Après tout, Bontrand était venu au château pendant vingt-cinq ans sans que rien ne lui arrivât. Quel danger pouvais-je redouter ?

Son travail terminé, Bastien vint me rejoindre dans le parc.

— Vous m’en voulez toujours ?
— Non, rassurez-vous.
— Alors, vous m’engagez ?
— Pas si vite ! Je crois que je vais retourner à Paris, j’ai deux ou trois affaires à régler. Et puis, le château n’est pas habitable. Pendant mon absence, vous le remettrez en état. Ainsi, quand je reviendrai, je pourrai m’y installer définitivement. Je verrai alors ce que je fais de vous.

Nous rentrâmes au château. Bastien, dans une dernière tentative pour se faire pardonner, me demanda l’autorisation de dormir dans l’écurie. J’acceptai sans laisser paraître ma très grande satisfaction de le savoir à portée de voix s’il m’arrivait quelque chose...

Il prit la lanterne, me salua et sortit. J’entendis la porte d’entrée se refermer derrière lui. Le château devint alors terriblement silencieux. Je me couchai dans le petit lit du bureau et soufflai ma bougie. Pendant quelques minutes, mon esprit bandé par le silence tenta d’analyser les moindres bruits de la nuit. Mais la fatigue du voyage ajoutée à celle du nettoyage du bureau me fit plonger très vite dans un profond sommeil.

Cette première nuit passée au château m’aurait sans doute pleinement reposé si je n’avais fait un rêve étrange — étrange en lui-même, étrange aussi par le fait qu’il n’allait cesser de se répéter au fil des jours. Je me trouvais dans une rue de Paris. C’était la nuit et il y avait foule. Des gens pressés m’entouraient et couraient sous la lumière rassurante des réverbères. Les trottoirs suffisaient à peine à les contenir. Ils allaient tous d’un pas très décidé dans la même direction, frôlés par les fiacres qui roulaient sur la chaussée en une file presque continue. La rue ressemblait à une rivière charriant foule et fiacres vers son embouchure. J’avançais moi-même à bonne allure et pourtant des hommes et des femmes, pris d’une folie inexplicable, me dépassaient en me bousculant. Un jeune homme plus pressé que les autres me heurta violemment et disparut sans s’excuser dans le flot humain. Un autre, plus fou encore, faillit me faire tomber. Je l’attrapai par le bras et lui demandai où il courait ainsi. Sans même s’arrêter, il me répondit : « Au concert ! Au concert ! » et disparut à son tour.

Un concert ! C’était donc pour cette raison que tout le monde avait revêtu un habit de soirée. Et moi — pauvre de moi ! — j’avais une bien piteuse apparence. En jetant un coup d’œil dans la vitrine d’une boutique, je m’étais aperçu que je portais un vêtement fripé et déchiré, mon vieux costume de chef de bureau avec lequel j’avais vainement cherché du travail avant d’être engagé par le relieur. Ma mine était défaite et une barbe déjà très fournie assombrissait encore ma triste figure de vagabond. J’avisai alors un vieil homme qui se déhanchait de façon grotesque pour tenter de suivre la foule.

— Croyez-vous qu’on me laissera entrer au concert dans cette tenue ? lui demandai-je stupidement, puisqu’il ne faisait aucun doute que je me trouvais dans cette rue pour la même raison que les autres.
— Certainement, certainement, me répondit-il sans me regarder, la tête penchée.

Son dos était voûté, son visage défiguré par l’effort, sa respiration difficile. Je le suivis des yeux un moment. Au bout de quelques mètres, il s’effondra d’épuisement sur la chaussée. Un fiacre roula dessus. Je m’aperçus à ce moment que d’autres corps gisaient sur les pavés.

Mon attention fut ensuite attirée par un couple qui avançait à contre-courant. Quand il fut assez près de moi, je reconnus Marcel et la bohémienne. Ils marchaient bras dessus bras dessous sans se soucier de la foule qui les bousculait. Je me précipitai vers Marcel pour l’embrasser. J’étais si heureux de le revoir, si heureux de rencontrer un visage familier parmi ces inconnus. Cette démonstration un peu excessive de mon affection le fit sourire. Et comme je m’étonnais de le voir marcher à contre-courant, il me répondit :
— Il le faut bien sinon comment pourrions-nous nous rencontrer ?

Curieusement, sa présence me rassura. Comme si, dans le rêve, elle en avait caché une autre, plus apte à lever mon inquiétude d’alors. Je savais à présent qu’il ne m’en voulait plus. Mon visage se détendit. En me montrant la bohémienne qui lui tenait le bras amoureusement, il me dit :
— Je te présente Marie, ma femme.

Je savais que cette femme n’était pas Marie, qu’il s’agissait de la bohémienne que nous avions rencontrée dans une fête foraine, mais je me dis qu’elle pouvait bien s’appeler Marie elle aussi et je lui tendis amicalement la main. Elle recula brusquement et refusa de la serrer. Sa réaction me surprit, mais je compris vite la raison de sa frayeur : ma main était affreusement laide, déformée, noueuse comme celle d’un vieillard.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda Marcel. Tu ne veux pas saluer mon ami ?
— C’est une main de voleur, s’écria-t-elle avant de cacher son visage derrière la nuque de Marcel.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Gustave n’a rien volé du tout ! Est-ce qu’il a la tête de quelqu’un traqué par la police ? Non ? Alors, tu n’as rien à craindre de lui.

La bohémienne parut rassurée. Elle dégagea son visage puis, à ma grande surprise, sortit des plis de sa jupe multicolore une étrange clef, une clef très grande, qu’elle ouvrit en deux comme un écrin avant de la mettre sous le nez de Marcel.

— Regarde ! Elle est vide ! Il ne reste plus rien dedans. Il a tout pris !
— Mais c’est vrai, dit-il en me lançant un regard haineux, elle est vide. C’est toi qui as volé et c’est moi qui ai dû me cacher ! J’ai failli finir mes jours en prison à cause de toi !

Il s’avança alors vers moi. Sa bouche était déformée par la colère, ses yeux étonnamment saillants. J’ai su qu’il allait m’étrangler pour se venger. Son regard halluciné me terrorisa. Je pris peur soudain et je m’enfuis à toutes jambes avant qu’il n’ait eu le temps de me saisir. Il ne me poursuivit pas, mais j’entendis longtemps dans mon dos l’écho de son rire ironique. Je ne saurais dire combien de temps j’ai couru dans la foule pour échapper au rire de Marcel et aux horreurs proférées par la bohémienne. J’étais honteux, humilié, malheureux. Le seul ami qui comptait dans mon existence venait de me rejeter. Plus je mettais de distance entre lui et moi, plus son rire résonnait à mes oreilles.

Puis je ne l’ai plus entendu. Je me suis mis à marcher normalement. Mon cœur a retrouvé un rythme plus serein. En me regardant dans une vitrine, je me suis rendu compte que j’avais changé de tenue. Je ne portais plus mes guenilles misérables de vagabond mais un superbe habit de soirée noir et élégant. Mon visage s’était débarrassé des stigmates de la fatigue et de la faim. Ma barbe était rasée et mes cheveux resplendissaient d’un éclat inhabituel. J’étais beau. Je me suis admiré un instant, tout heureux d’avoir retrouvé la belle apparence d’avant ma disgrâce. Puis j’ai repris ma marche. Bientôt, je suis arrivé au pied d’un escalier qui s’élançait vers une église aux proportions impressionnantes. Jamais de ma vie je n’avais vu un monument aussi imposant. Le clocher disparaissait dans les nuages. Ses dimensions écrasaient les maisons voisines, même les plus élevées. C’était en fait une cathédrale aux formes massives, sans recherche architecturale, brutale dans la pureté de ses lignes.

La foule se lançait à l’escalade des milliers de marches de l’escalier avec le même empressement, la même détermination qu’elle avait marché dans la rue, comme si elle ne voulait à aucun prix manquer le début du concert. Dans un ballet ininterrompu, les fiacres s’immobilisaient devant les premières marches, déversaient leurs occupants et repartaient. Les femmes qui en descendaient avaient revêtu leurs robes les plus somptueuses. Leurs bijoux, sous l’effet d’une lumière semblant venir de nulle part, lançaient des éclats bleutés dans la nuit. Les hommes n’étaient pas moins élégants. Mais rien dans la richesse de leurs habits ne les distinguait de ceux qui arrivaient à pied. Je n’étais plus inquiet, je savais que j’avais moi aussi ma place dans cette église. Je me suis mêlé à la foule et j’ai commencé à gravir les marches, entraîné par le carillonnement des cloches qui volaient au-dessus de nos têtes.

La montée des marches me parut interminable et pourtant, à aucun moment, je ne ressentis la moindre fatigue. J’étais porté par les milliers de personnes qui m’entouraient et aussi par je ne savais quelle avidité de participer à la grand-messe de la musique. L’épreuve la plus difficile fut d’entrer dans l’église. La foule se bousculait devant l’immense portail. Le vacarme des cloches couvrait à peine les cris des femmes et des hommes qui perdaient conscience, s’effondraient et se faisaient piétiner. Je fus personnellement projeté à l’intérieur par deux femmes énormes ruisselantes de sueur. Je butai contre un corps allongé par terre et tombai. Dans un éclair d’horreur, je vis la foule passer sur moi. Mais je réussis, au prix d’un effort désespéré, à me relever. Je me rendis compte alors que je ne me trouvais pas véritablement dans une église mais plutôt dans une salle de concert. Seuls les hauts vitraux rappelaient la destination première du bâtiment. Les chaises avaient été remplacées par des fauteuils de velours rouge auxquels on accédait par des allées latérales. Le chœur était dissimulé derrière un immense rideau du même velours qui tombait lourdement du clocher. Un homme m’aborda et me demanda mon billet. Sans la moindre hésitation, je le sortis de ma poche et lui tendis. Il l’examina rapidement, car il avait des centaines de personnes à placer, et me dit : « Suivez-moi. Vous êtes dans une loge ». Il m’entraîna en courant vers un petit escalier de pierre qui menait dans la galerie, là où des loges avaient été aménagées. La mienne était située très en avant, presque devant le rideau. Je m’installai sur la seule chaise qui s’y trouvait et me penchai pour regarder la nef. Sa longueur dépassait l’entendement. Au loin, le portail apparaissait comme un point minuscule par lequel la foule continuait d’affluer.

Soudain, la porte de ma loge s’ouvrit et je vis entrer monsieur de Guernove et sa femme. Leur présence ne me surprit pas du tout. Je me levai et les saluai respectueusement. Je crois que nous étions convenus de nous retrouver là et d’assister ensemble au concert.

Madame de Guernove prit place devant et son mari un peu en retrait, sur des chaises qui étaient apparues entre-temps comme par enchantement. Je remarquai surtout l’absence de Lucie.

— Votre fille ne vous a pas accompagnés ?
— Hélas non ! me répondit monsieur de Guernove, visi­ble­ment très contrarié par ma question. Nous sommes sans nouvelle d’elle depuis deux jours déjà. Dieu seul sait où elle est en ce moment.

Madame de Guernove, apparemment indifférente à notre conversation, fouillait la salle avec ses jumelles sans doute à la recherche de connaissances puis elle dit :
— Nous sommes entrés dans sa chambre. Nous avons trouvé la pièce vide. Notre fille avait disparu. Elle n’a pas laissé le moindre mot d’explication, même à notre cuisinière.

Monsieur de Guernove prit les jumelles de sa femme et, à son tour, observa les spectateurs.

— Avez-vous visité les cabarets du quartier, demandai-je le plus naturellement du monde.
— Pas encore. Mais nous songeons à le faire, me répondit madame de Guernove sans paraître choquée par l’incongruité de ma question. Mais avant, nous voulons mener notre propre enquête. Nous avons des soupçons, dit monsieur de Guernove en rendant les jumelles à sa femme.
— Et qui soupçonnez-vous ?
— Eh bien, tous ceux qui avaient un double de la clef de sa chambre, me répondit-il en posant sa main sur mon épaule.
— Vous avez bien un double de sa clef ? me dit madame de Guernove après avoir tourné vers moi ses deux gros yeux ronds et hostiles.
— On ne vous l’aurait pas volée par hasard ? s’enquit son mari avec un sourire narquois.
— Bien sûr que non ! répondis-je d’une voix tremblante tandis que le vacarme affreux des instruments qui s’accordaient derrière le grand rideau rouge jetait le trouble dans mon esprit. Je l’ai toujours sur moi. Elle ne me quitte jamais. Je vais vous la montrer.

Et je tirai de ma poche une énorme clef en tous points semblable à celle que la bohémienne m’avait montrée.

— La voilà, dis-je avec une fierté un peu outrée. Vous voyez bien que personne ne me l’a volée !

Je l’ouvris pour prouver mes dires.

— Mais elle est vide ! crièrent en chœur les Guernove. C’est vous qui avez volé notre douce Lucie !
— Je vous assure que non. Elle était déjà vide quand la bohémienne me l’a montrée. Et, de toute façon, le concert va commencer.
— J’aime mieux ça, me dit monsieur de Guernove.

Je me souviens avoir été très fier de la façon dont j’avais balayé les accusations des Guernove. Mais ce n’était qu’un rêve et, aujourd’hui, je trouve mes arguments absurdes.

Le rideau rouge s’éleva majestueusement dans les airs sans faire le moindre bruit. Il y eut juste un léger claquement de l’étoffe. Le silence se fit peu à peu. Il y eut quelques grincements de fauteuils et quelques toussotements puis plus rien. Tous les regards se tournèrent vers l’estrade dressée à l’emplacement de l’autel. Une quarantaine de musiciens et autant de choristes y avaient pris place. On attendit quelques secondes puis, soudain, le chef d’orchestre fit son apparition.

L’accueil que lui réservèrent les milliers de spectateurs présents dans cette monumentale église fut stupéfiant. Les hauts vitraux vibrèrent sous les applaudissements. Le chef d’orchestre se pencha pour remercier le public. Puis il se redressa, se retourna, leva sa baguette et attendit que le silence se fît. Les applaudissements diminuèrent progressivement. On entendit encore quelques fauteuils grincer et quelques spectateurs tousser. Et enfin, ce fut le silence. Un silence total, impressionnant. Le chef d’orchestre abaissa alors sa baguette.

C’est à cet instant que Bastien carillonna à la porte d’entrée et me réveilla.

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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