Christian Julia
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Ces vies dont nous sommes faits
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La conjonction des opposés

C’est un phénomène très mystérieux et pourtant bien connu : lorsqu’un sujet nous préoccupe, un livre, en général, tombe entre nos mains et nous éclaire. Nous le découvrons « par hasard » sur le rayonnage d’une bibliothèque ou sur l’étal d’une librairie, ou parfois même, oublié par un étourdi, sur un banc public, sur la banquette d’un train ou d’un RER, ou parfois même dans une poubelle !

Mon ami Claude m’avait prêté quelques mois auparavant Ma Vie, l’autobiographie du psychologue Carl-Gustav Jung. Longtemps, l’ouvrage est resté sur une étagère. Je ne l’ai pas ouvert, plus attiré par les lectures qui, à l’époque, m’accompagnaient sur le chemin de la découverte des mystères spirituels. Dans mon adolescence, j’avais lu bon nombre d’ouvrages de psychologie : ceux de Sigmund Freud, bien sûr, mais aussi ceux d’Alfred Adler et de tant d’autres, sans trouver réellement de soulagement à mes tourments intérieurs.

« Ma Vie » de Carl-Gustav Jung
« Ma Vie » de Carl-Gustav Jung. Souvenirs, rêves et pensées recueillis et publiés par Aniéla Jaffé..

Et voilà que dans cette période un peu flottante, quelque chose me pousse à prendre le livre sur l’étagère et à le lire. Et cette lecture va bouleverser ma vision de l’être humain.

Carl-Gustav Jung est un médecin psychiatre né en Suisse en 1875. Il fut élève de Freud, mais finit par rompre avec lui à la suite de divergences profondes sur la conception de l’esprit humain. Freud aurait aimé en faire son héritier spirituel, las ! Jung réfuta la plupart de ses hypothèses et mena son propre chemin.

Il faut dire que leurs visions de l’âme humaine étaient très différentes.

Ainsi, pour Freud, l’individu naît avec un inconscient quasiment vierge. Puis, au fil du temps, son inconscient se charge de contenus refoulés par le moi conscient. De sorte qu’il devient vite une gigantesque poubelle nauséabonde, dotée d’une énergie incroyable, qui cherche par tous les moyens à faire reconnaître ses contenus par le conscient. La psychanalyse a précisément pour but d’amener à la conscience ces contenus refoulés pour en diminuer l’énergie et les empêcher de gêner la marche de l’individu.

Pour Jung, au contraire, l’inconscient du nouveau-né est riche, dès la naissance, de toute l’histoire de l’humanité, et aussi de toute l’histoire de son peuple, de son clan et même de sa famille. Il n’est pas vide ; des contenus y sont déjà très actifs. Loin d’être une poubelle, l’inconscient, pour Jung, est un réservoir de connaissances, d’expériences, de créativité. Ainsi naît le concept d’inconscient collectif. Jung avait en effet constaté des similitudes étonnantes entre les créations artistiques de peuplades sans aucun contact entre elles. Les mêmes thèmes se retrouvaient dans la littérature de pays très éloignés. Il existait apparemment une « âme humaine » chargée de contenus symboliques que les hommes possédaient en commun, comme patrimoine universel de l’homo sapiens sapiens, et qu’ils exprimaient en les adaptant à leur histoire, à leur contexte de vie, à leur époque.

Le mythe du héros fait partie de ces thèmes universels. Dans Les Héros sont éternels, Joseph Campbell montre que tous les récits qui nous passionnent depuis la nuit des temps, d’Ulysse à Avatar, suivent précisément le même scénario, avec les mêmes personnages, les mêmes intrigues, les mêmes rebondissements et le même final.

« Les héros sont éternels » de Joseph Campbell
« Les héros sont éternels » de Joseph Campbell.

Jung met en valeur une sorte d’empilement d’inconscients, du plus large ou plus personnel, une sorte de pyramide, de guirlande, presque, dont nous partageons les contenus avec un nombre toujours croissant d’individus à mesure que nous plongions dans les entrailles du psychisme. Il explique des similitudes de comportement, parfois même de destins, entre les membres d’une même famille, d’un même clan ou d’une même population. Nous sommes donc reliés les uns aux autres par nos inconscients. Alors que pour Freud l’inconscient est strictement personnel, indépendant de l’inconscient du voisin, pour Jung, nous plongeons tous nos racines mentales dans la même soupe. Grosse différence ! L’esprit dépasse donc l’individu.

La structure profonde de l’esprit humain est selon lui composée de symboles, d’archétypes qui permettent à l’homme de s’orienter dans le monde et d’imaginer constamment de nouvelles formes, de nouveaux contenus à partir des mêmes schémas de base, ce qui, naturellement, facilite grandement la communication entre les êtres et permet de créer, d’inventer — en un mot, d’échapper, contrairement aux animaux, à des comportements préprogrammés sans pour autant nous écarter de notre nature profonde d’humain.

Naturellement, cette conception trouve immédiatement un écho en moi. Au cours de mes méditations, j’ai constaté à quel point il est facile pour mon esprit de voyager ici ou là, de passer d’une époque à l’autre, d’un individu à l’autre. Jung me fournit un début d’explication. En tournant notre regard vers l’intérieur, nous pouvons partir à la découverte de la totalité du monde.

Autre différence marquante, découlant au fond de cette première divergence : pour Freud, la plupart des problèmes psychologiques humains ont une origine sexuelle. Tout serait une affaire de « touche-pipi ». Freud multiplie les exemples d’actes manqués ou de névroses graves ayant pour origine un problème sexuel.

Sans nier l’importance de la sexualité humaine dans les troubles de la personnalité, Jung s’efforce d’élargir l’horizon et considère, compte tenu de ses observations cliniques, que l’être humain n’a pas que des problèmes de « touche-pipi ». Et il met en lumière une préoccupation importante de l’âme humaine, que Freud a négligée : l’aspiration à la spiritualité. Selon Jung, l’être humain présente une dimension spirituelle qu’il ne peut négliger longtemps sans compromettre son équilibre mental. Jung met ainsi la problématique de Dieu au centre de ses interrogations sur le psychisme humain.

De là naquit d’ailleurs un malentendu très embarrassant pour Jung. Il se fit détester aussi bien des athées que des croyants. Ces derniers l’accusèrent de ramener Dieu à un simple problème psychique, niant l’existence d’un Dieu à l’extérieur de l’inconscient humain, un Dieu autonome, céleste, indépendant de nous. On l’accusa ainsi de trop « psychologiser » le phénomène de la foi. Les athées lui reprochèrent à l’inverse de trop parler de Dieu et de la dimension spirituelle de l’homme. Il dut se défendre toute sa vie, sans jamais révéler s’il croyait ou non en Dieu, en expliquant qu’il n’avait pas parlé de Dieu, mais de l’idée de Dieu, telle qu’elle se manifeste spontanément en l’homme, depuis la nuit des temps, et telle qu’elle apparaît dans toutes les cultures sur toute la surface du globe.

Enfin, parmi ses divergences les plus notables avec Freud, il faut citer la nature des différents « archétypes » qui composent l’inconscient humain. Outre les pulsions de vie (Eros) et de mort (Tanatos) Freud a identifié trois autres instances inconscientes : le moi, le ça et le surmoi. Le moi, c’est ce qui donne à notre personnalité une apparente unité malgré des contenus très disparates, voire parfois incompatibles. C’est une pure création de l’esprit, une illusion qui nous aide bien à vivre et nous préserve de l’éclatement complet de notre personnalité. Le ça regroupe tout ce qui nous tire vers le bas, les instincts en général, les envies de destruction, de mort. Au contraire, le surmoi est ce qui nous tire vers le haut, comme les plus hautes valeurs humaines, la spiritualité. C’est aussi cette haute idée que nous nous faisons de nous-mêmes qui nous gâche la vie quand nous voudrions n’être qu’un humble jardinier et que nous sommes poussés à vouloir décrocher la Légion d’honneur ou entrer à l’Académie française…

Jung, lui, a détecté dans l’esprit humain d’autres « instances ». En premier lieu, pour lui, l’inconscient est comme une image inversée de la conscience. L’ensemble conscient-inconscient est en perpétuelle recherche d’un équilibre énergétique. Si le conscient penche trop dans un sens, immédiatement l’inconscient va tenter de le remettre dans le droit chemin en le rééquilibrant : qui fait l’ange fait la bête !

Cette inversion va jusqu’à la sexualité : l’inconscient de l’homme est largement dominé par une figure féminine, l’âme. L’homme qui tombe amoureux projette sur une femme extérieure les caractéristiques de son âme intérieure. Naturellement, il est rare qu’une femme extérieure soit exactement le portrait-robot de son âme. Il y a parfois de grandes différences, mais sous l’empire du « coup de foudre », au moment où a lieu la « projection » d’un contenu inconscient sur un être extérieur, l’amoureux imagine avoir rencontré la femme idéale. Puis, quand, au fil du temps, la projection se retire, l’amoureux voit la femme telle qu’elle est en réalité et c’est bien connu, les histoires d’amour finissent mal, en général. Raffinement supplémentaire : le conscient et l’inconscient sont des opposés, et qui dit opposés dit bataille. Quand un homme rencontre à l’extérieur l’incarnation parfaite de son âme, il est naturellement irrésistiblement attiré par elle. En même temps, comme cette femme incarne un contenu inconscient, opposé, obscur, il éprouve aussi parfois, simultanément, une grande répulsion, ou à tout le moins, une grande suspicion. Bref, dans l’idéal, la femme est une personne avec laquelle l’homme s’allie, mais ne copine jamais tout à fait.

Ce phénomène de projection de l’inconscient sur la femme extérieure explique que beaucoup d’hommes soient attirés par le même type de femme. Et si vous voulez savoir à quoi ressemble l’âme d’un homme, regardez la femme avec qui il vit. C’est à peu de chose près le portrait craché de son âme.

Et la femme ? Pour Jung, l’âme de la femme, son animus, n’est pas un homme, mais un groupe d’hommes, qui prend parfois l’allure d’un tribunal. C’est la raison pour laquelle la femme est toujours en quête d’un homme idéal qui aurait toutes les qualités, même les plus contradictoires : il devrait être un intellectuel très habile de son corps, un sédentaire épris de grands voyages, un généreux égoïste, un loup solitaire très entouré, un père idéal joyeux fêtard.

Cette disposition de l’âme de la femme explique qu’elle juge souvent l’homme (et les autres femmes). Elle tient procès en permanence, selon Jung. Tandis que l’homme, lui, ne recherche pas la femme idéale dans l’absolu, mais simplement la femme qui lui convient. Les attentes des hommes et des femmes ne sont pas symétriques, d’où les difficultés des couples à s’entendre.

Mon amie l’ombre

Autre grande figure qui habite notre inconscient, qui s’y terre, devrais-je écrire, c’est notre ombre, une sorte de monstre horrible qui rassemble tout ce qu’il y a de plus noir en nous, au-delà de ce qu’on peut concevoir. Imaginez la pire chose que vous pourriez penser ou faire, votre ombre pense et peut faire pire ! C’est le monstre horrifiant qui hante les contes de notre enfance et les films d’horreur de notre adolescence.

Tout homme, en principe, s’emploie à ignorer cette ombre qu’il porte en lui et évite d’aller voir à quoi elle ressemble. Mais Jung montre très bien que cette ombre n’a pas que des mauvais côtés, hélas, et en conséquence nous devons aussi chercher à nous lier à elle. L’un des mérites de l’ombre est d’être dangereuse. De plus, contrairement à nous, elle n’a pas peur de se salir les mains. Elle n’a aucun scrupule et rien ne lui répugne, alors que nous sommes nous, souvent, un peu chochottes. De sorte que dans des moments difficiles de la vie, il est bon de laisser l’ombre prendre la main.

L’image qui illustre bien cette idée est celle du marin qui pilote le bateau de notre vie. Franchement, ce marin est un sale type. Il est mal élevé, vulgaire, grossier, menteur, cupide, et j’en passe, et pour rien au monde nous n’en ferions notre ami, mais en raison même de ces défauts, il peut être pour nous une aide efficace si une tempête ou une mauvaise passe se présentent. Autrement dit, l’ombre peut venir à notre secours et si nous nous unissons à elle, elle nous en sera très reconnaissante.

Cette idée me fit penser au boxeur qui m’avait sauvé la vie en me donnant son sang. Les boxeurs, en général, ont mauvaise réputation. Il est hautement probable que celui qui m’a sauvé la vie n’était pas quelqu’un que Montaigne ou La Boétie auraient pris pour ami. Et j’aurais sans doute été effrayé, moi le petit bourgeois, en découvrant où il vivait, comment il vivait, avec qui il vivait et qui il fréquentait. N’empêche, c’était cet homme-là qui m’avait sauvé la vie.

Je me souvenais aussi d’un incident dans le métro, quand j’avais une quinzaine d’années. Dans un couloir, des jeunes avaient commencé à me chahuter. Puis, surgissant de nulle part, était apparu un jeune d’une vingtaine d’années, au look de voyou de l’époque, blouson noir et banane, qui leur avait dit, sur un ton qui ne souffrait pas la plaisanterie : « Vous avez fini d’embêter mon copain ! ». Son copain ? Je ne le connaissais même pas ! Nous n’étions pas du tout du même monde, ni du même âge. Comment aurions-nous pu être des copains ? N’empêche, les gamins se sont enfuis sans demander leur reste et le garçon aux allures de voyou qui m’avait tiré de ce mauvais pas a disparu dans la foule.

Oui, notre ombre peut nous être bien utile. Et c’est dans la mystérieuse conjonction de nos opposés (le mysterium conjonctionis longuement décrit par Jung) que nous pouvons faire grandir notre être. Cela s’appelle la réalisation du Soi, qui est une totalité, donc une instance dans laquelle les opposés sont associés et réconciliés. La plupart du temps, nous vivons au niveau de notre ego, une instance qui, au contraire, a tendance à séparer, à diviser, à « discriminer » comme on dit aujourd’hui. Nous nous définissons très souvent par ce que nous ne sommes pas, par ce que nous n’aimons pas. Notre moi tente de maintenir à distance tout ce qui ne ressemble pas à l’image qu’il a construite de lui-même. Nous pourchassons en nous avec vigueur les incohérences, les incompatibilités, les personnalités alternatives, les vies parallèles. Le Soi au contraire tente de réaliser une union de tous les éléments qui le composent. Et cette acceptation de la différence, en tant que processus psychique qui permet la réalisation de Soi, connaît naturellement un écho dans la société. Même si l’existence de communautés aux mœurs différentes au sein d’une même collectivité crée des tensions, nous devons néanmoins l’accepter, tout faire pour que tout ce petit monde vive ensemble, car ce faisant, nous élevons l’âme de notre pays.

C’est à ce moment, en découvrant les textes de Jung sur l’ombre, que naît en moi l’idée que pour sortir de la mauvaise passe dans laquelle je me trouve, je dois aller vers des personnes qui me sont opposées. Des boxeurs ? Peut-être. À l’époque j’accroche au mur de mon appartement la photographie d’un boxeur, Christophe Tiozzo. Portrait contrasté : une moitié de son visage est dans la lumière et l’autre moitié dans l’ombre. Je m’amuse ainsi à rechercher vers quel contraire je peux aller pour réconcilier les différentes parties de mon être et, tout compte fait, il me semble que le boxeur est celui qui incarne le mieux ce projet de mon âme. J’ignore alors que c’est l’Africain, ou Noir, qui va incarner cette altérité. Dans Ma vie, Jung écrit :

Quand je voyage en Afrique pour trouver un lieu psychique extérieur à l’Européen, mon désir inconscient est de retrouver en moi cette partie de la personnalité devenue invisible sous l’influence et la pression du fait d’être Européen. Cette partie est en opposition inconsciente avec ce que je suis, parce que je ne lui accorde pas sa place. Conformément à sa nature, elle veut me rendre inconscient (m’enfoncer sous l’eau) pour me tuer ; moi, par contre, je voudrais, par la connaissance, la rendre plus consciente ; ainsi, nous pourrions trouver un modus vivendi commun. La couleur presque noire de sa peau donne à l’Arabe le caractère d’ombre, non pas d’ombre personnelle, mais d’ombre ethnique, qui n’a rien de commun avec personne consciente et se rattache plutôt à l’ensemble de ma personnalité, c’est-à-dire à mon Soi.
Christophe Tiozzo
Christophe Tiozzo.
Aziz Ben Abbi
Quatre ans plus tard, en clin d’œil à la photo de Christophe Tiozzo, je photographierai dans le même jeu de lumière/ombre le champion de boxe pieds-poings Aziz Ben Abbi.

L’existence d’un inconscient collectif, c’est-à-dire d’un réservoir de contenus communs à tous les êtres humains, apparaît avec clarté dans les contes et légendes des peuples. Quelle que soit la culture ou l’époque, on peut détecter des mythes, comme des « scénarios », des « partitions », qui sont repris selon les latitudes et adaptés selon les époques. Un peu comme si l’humanité avait besoin, régulièrement, de se raconter la même histoire.

Habilement, Jung entreprend l’analyse de l’inconscient humain et sa description non pas, comme le faisait Freud, en décrivant des cas cliniques de patients – même s’il présentera aussi des exemples concrets – mais en s’appuyant sur les grands mythes de l’humanité. Il marque ainsi une autre grande différence avec Freud. Il ne s’intéresse pas qu’à l’homme malade, il décrit dans son ensemble la dynamique de l’esprit humain, y compris celui d’un individu sain. Quand on lit Freud, on se demande toujours un peu si l’on n’est pas fou soi-même. Jung, lui, nous plonge dans le quotidien de notre psyché, ce qui rend l’atmosphère plus respirable.

C’est en menant ses recherches dans les mythes qu’il va tout à coup découvrir l’alchimie. Il cherche un enracinement historique au processus de psychologie analytique, qui est censé, comme la psychanalyse pour Freud, conduire à la guérison des malades. Or, en replongeant dans la lecture des alchimistes, il s’aperçoit que le processus qui transforme le plomb en or est une transposition dans le domaine physique, chimique, du processus d’individuation de l’homme. Jung est très satisfait de cette découverte, car elle lui permet de donner à ses théories sur la métamorphose de l’âme une référence à la fois historique et matérielle. Sa théorie ne tombe pas du ciel, elle est en « synchronicité » [1] avec la chimie des métaux.

Un des grands principes de l’alchimie se résume dans ces impératifs « Dissoudre, Séparer, Réunir ». En 1995, j’écrirai un scénario justement intitulé D.S.R., les initiales de ce principe alchimiste. Dans ce scénario, je décris une « synchronicité » entre le travail qu’effectue le body-builder sur son corps grâce à la musculation et à l’alimentation et la métamorphose de l’âme humaine. C’est au cours de mon exploration de la boxe que je vais être mis en contact avec des body-builders et que je vais découvrir, en les écoutant parler de leur entraînement, de leurs objectifs, de leur relation la plus intime au corps, d’étonnantes similitudes avec l’alchimie et le processus d’individuation de Jung. Je reviendrai sur ces aspects.

Un autre grand principe alchimiste est résumé dans cet autre impératif : « Déchire tes livres avant qu’ils ne te déchirent le cœur ». À l’époque, il y a des livres dans toutes les pièces de mon appartement, dans le séjour, dans les chambres, dans l’entrée, dans la mezzanine, dans mon bureau, dans les toilettes, à la cave. Je croule sous les livres. Cet impératif, lu au détour d’un livre de Jung, va être grandement à l’origine de ma décision de me débarrasser de tous mes livres. L’idée était aussi présente dans le processus de La Nuit Obscure. À un moment donné, l’expérience concrète doit remplacer l’approche trop cérébrale ou trop intellectuelle des choses. Il y a d’ailleurs, dans ce processus de métamorphose de l’âme, quelque chose de la magie que l’on a attribuée à l’alchimie : le plomb devient de l’or. L’âme vile, trop attirée par les tentations du monde extérieur se retire, disparaît, pour ainsi dire se « dissout » puis réapparaît magnifiée, purifiée par son union au principe divin. C’est l’or de l’alchimiste.

Le Soi, la totalité de notre âme, est composé d’archétypes qui souvent ont une dynamique autonome, ce qui explique que nous soyons souvent pris par des conflits intérieurs. Notre anima nous tire d’un côté, notre animus de l’autre, notre persona, notre personnalité sociale, nous tire dans une autre direction encore, direction à laquelle notre ombre n’adhère pas toujours. Si on laisse les choses aller, on assiste à une véritable foire d’empoigne ! Nous sommes comme une coquille vide qui flotte dans l’existence au gré des courants.

La métamorphose de l’âme consiste à dissoudre tous ces éléments, à en séparer les différents constituants, et ensuite à les réunir de nouveau, mais selon un nouvel agencement. Alors que les différentes parties de l’esprit humain tiraient chacune dans une direction, elles sont désormais « purifiées » et tirent tout l’être dans une même direction, la réalisation de Soi. Toutes les instances de notre esprit sont désormais ordonnées, synchronisées, mises en bon ordre de bataille, tournées toutes vers le même objectif. Elles renoncent à leur vie propre et deviennent un « outil » au service de l’individuation.

Comment réussir à concilier des pulsions si contradictoires ? Alors que notre persona nous oblige à porter une cravate « dans le monde », notre ombre rêve de se balader en jogging toute la journée. Notre anima nous pousse à nous unir à une bien-aimée, tandis que notre animus nous lance à la recherche des unions plus « divines ». Comment tout ce petit monde pourrait-il marcher d’un même pas ? C’est la grande difficulté de ce processus, plein de dangers, plein d’écueils. Mais le don de soi, le choix d’un but de vie désintéressé peuvent constituer des solutions magiques à notre éclatement intérieur !

Tous les jours, je m’installe à mon bureau, et je lis un nouveau chapitre de Ma vie. Je m’émerveille à chaque page de mes découvertes sur le fonctionnement de l’esprit humain. Je repense à mon souvenir d’enfance, au « Podium électronique d’Europe nº 1 », quand j’avais dix ans, à ma position légèrement décalée par rapport à la scène, tout à côté du car de la régie. Je comprends que cette vision est une sorte de matérialisation de la dialectique entre le conscient et l’inconscient. Les coulisses représentent l’inconscient, la scène en pleine lumière représente le conscient. Entre les deux, un rideau qui s’ouvre de temps en temps pour amener les artistes devant le public, c’est-à-dire amener en pleine conscience des contenus ignorés. En fait, l’inconscient dépasse de beaucoup l’espace restreint des coulisses. Il est en fait le reste du monde, tout ce qui n’est pas sur la scène, et la scène elle-même n’est qu’un espace très étriqué. Mais nous, public, nous voyons ce qui se passe sur scène et ignorons ce qu’il y a derrière le rideau.

Par l’écriture, je suis parvenu à me situer à la charnière de ces deux mondes. Comme dans ce souvenir du podium électronique, je vis au quotidien non seulement avec les événements de ma vie extérieure, mais aussi avec les histoires sorties de mon imagination. Les recherches sur les vies antérieures m’ont permis d’aller encore plus loin dans la découverte de ce qui se cache derrière le rideau. Jung me permet de comprendre le fonctionnement du « car de la régie », du fameux pupitre qui commande le spectacle sur scène. C’est pour moi une illumination. Une illumination et un désenchantement aussi. Le spectacle, vu des coulisses, perd de sa magie, c’est comme entrer dans un restaurant par les cuisines. L’analyse de notre comportement par un jeu d’archétypes m’apprend certes beaucoup de choses sur l’être humain, mais en même temps ramène nos passions à une mécanique psychique bien huilée et implacable.

À partir de ce moment, il me sera impossible d’écouter un ami me raconter ses déboires sentimentaux ou professionnels sans aussitôt « décrypter » les archétypes à l’œuvre.

En lisant Jung, on s’habitue vite à son mode de raisonnement. Pris par le désir d’aborder en scientifique les phénomènes de l’esprit, il tente de contenir tout son discours dans les limites de l’inconscient humain. Et il n’a pas tort. Au fond, tout ce que nous pensons, tout ce que nous imaginons, toutes nos visions, intérieures ou extérieures, peuvent apparaître comme de simples manifestations de contenus inconscients. Ainsi, Dieu lui-même n’est plus au ciel, il est dans nos pensées, dans l’idée que nous nous faisons de lui dans notre inconscient. Certes, toutes ces pensées sont importantes, elles sont « vraies » au sens que Jung donne à ce mot, au sens où elles agissent sur nous. Mes découvertes sur mes vies antérieures, mes retrouvailles avec des amis très anciens, tout cela a eu un profond retentissement sur ma vie, au point sans doute de m’avoir projeté malgré moi dans cette « année sabbatique ». Certes. Mais Jung considère ces merveilles comme de simples phénomènes psychiques et la désillusion est brutale.

Jung, bien sûr, pour sa crédibilité, ne peut pas s’autoriser à aller au-delà de l’inconscient, même si l’immensité de ce continent inconnu autorise toutes les spéculations sur sa nature exacte. Dire « tout ceci n’est que le fruit de mon inconscient » revient à expliquer un mystère par quelque chose de plus mystérieux encore. Mais cela rassure certains ! Pour moi, Jung met fin au conte de fées et, dans une certaine mesure, en faisant entrer mon expérience dans sa dimension psychologique, il me coupe le chemin vers une foi « incarnée ». Le ciel est vide. Mon cœur aussi.

Il m’apparaît clairement, à la lecture de Jung, que mon inconscient, comme un volcan qui se réveille, est en pleine ébullition. Dans ces cas-là, on fait souvent des rêves chargés de sens, on fait des rencontres, on tombe sur des livres. De nombreux phénomènes de synchronicité se manifestent. C’est ce qui se passe pour moi. Des événements se répondent, non pas dans une dépendance de cause à effet, mais dans un rapport symbolique.

Il m’est très difficile de décrire l’état psychologique dans lequel je me trouve à l’époque. En fait, il n’y a plus de barrière entre mon conscient et mon inconscient, entre l’intérieur et l’extérieur. La manifestation la plus évidente de cette projection du dedans au-dehors est que, tout à coup, le monde autour de moi m’apparaît différemment. Il devient pour moi chargé de sens. Il me parle. Si je me pose une question, je trouve dans le monde extérieur une réponse en me promenant dans la rue. Soudain, l’enseigne d’une boutique, le nom d’une rue, une affiche publicitaire, un panneau de signalisation, ou encore une inscription sur une camionnette, m’apportent la solution. Ainsi, un jour où je me demande quel sort je dois réserver à mon ancienne vie, je tombe aussitôt sur un grand bandeau dans une boutique d’électroménager : « Liquidation totale. Tout doit disparaître » ! La réponse est parfois plus subtile et il vaut mieux bien maîtriser le langage des signes…

C’est comme si un voile se déchirait. Habituellement, quand nous marchons dans la rue, nous sommes absorbés par nos pensées et nous traversons toutes sortes d’événements qui ne semblent pas reliés entre eux et qui n’ont pas de rapport avec nous. Une femme entre dans une boutique, des enfants sortent de l’école, un livreur porte des cartons, un SDF fait la manche… Tout cela, nous l’appelons la vie. Ces personnes agissent selon leur propre dynamique et nous passons au milieu d’elles. Et pour elles, nous sommes également « quelqu’un qui passe ». Nous remarquons d’ailleurs à peine ces personnes, sauf exception.

C’était également ma vision avant la lecture de Jung, mais tout au long de ma progression dans son autobiographie Ma vie, une perception différente du monde se développe. À cette époque, toute mon attention est tendue vers la recherche d’une solution pour construire une nouvelle vie et sortir de l’embarras dans lequel ma dépression m’a plongé. Quand je suis dans mon appartement, comme je l’ai raconté, je noircis des pages et des pages de mes gros grimoires pour sonder mes contenus inconscients et les « nettoyer ». Quand mon cœur cesse de battre la chamade, je sais que j’ai découvert un point d’important pour moi. Ce travail me permet de « dissoudre » et de « séparer » tous mes contenus. C’est une partie du travail alchimique de transmutation. Mais cette sombre entreprise m’apporte souvent de grandes douleurs, et aucune solution !

La solution, je vais alors la chercher dans la rue, en me promenant. Jung m’a mis dans un état psychologique favorable à la perception des symboles. Je suis dans une disposition telle qu’en regardant les passants, les voitures, les boutiques, les petits événements sur le trottoir ou la chaussée, je peux « décrypter » une réponse. C’est très impressionnant, très dérangeant, même. Le monde me semble alors ne pas avoir d’existence en soi, mais être entièrement le reflet de mes préoccupations intérieures. Est-ce là « l’illusion du monde » chère aux Asiatiques ? Sans aucun doute. Je suis convaincu à ce moment d’avoir atteint un certain niveau d’éveil, d’avoir démasqué un faux-semblant. Le monde n’est qu’une construction de mon esprit. Pire, de mon ego, de mon désir.

Ce monde, dont notre esprit renvoie à notre conscience une image parfaitement objective, avec des phénomènes non liés entre eux pour la plupart et indépendants de nous, pour l’essentiel, serait-il en fait une projection de notre inconscient ? Le monde est-il toujours comme je le découvre : un monde qui me parle à moi, chargé de symboles, de phrases, de mots… ou au contraire suis-je victime d’une dégradation profonde de mon état mental due à la dépression, à la solitude, à l’inaction ? À l’époque, en tout cas, il me semble que le monde est comme cela tout le temps, mais que nous n’en avons pas conscience au quotidien, pris par les enjeux immédiats de nos vies. Nous avançons dans la vie tête baissée et nous n’écoutons pas le monde qui nous parle dans son langage à lui, comme il arrive que nous n’écoutions pas ce que nous disent nos rêves. Toute mon expérience prouve en tout cas que si nous prenons la peine d’être attentifs au monde qui nous entoure et aux voix qui nous viennent de l’intérieur, si nous acceptons de nous laisser guider ainsi, alors nous constatons que des réponses sont mises en place pour nous aider sur notre chemin. Nous pouvons bien sûr les refuser en les balayant d’un « Ce n’est qu’une coïncidence », mais dans ce cas nous passons à côté de la dimension spirituelle du monde, et de la nôtre.

Il peut sembler impossible que la plasticité de ces gens, de ces objets, soit telle qu’ils puissent prendre des apparences différentes, emprunter des chemins divergents, simplement pour se conformer aux dispositions de mon esprit. Mais ce n’est pas une pure folie. En 1987, j’ai lu un ouvrage — L’étrange histoire des quanta de Banesh Hoffmann et Michel Paty – qui décrivait avec humour les découvertes de la mécanique quantique. On a longtemps cru que l’on pouvait découper la matière en morceaux de plus en plus petits : atomes, électrons, protons, neutrons, quarks… jusqu’aux particules élémentaires. Patatras ! On a découvert que l’on pouvait aller plus loin dans l’infiniment petit et c’est là que les difficultés ont commencé, car en deçà de ces particules élémentaires qui constituent notre monde physique quotidien, il n’y a rien. Rien, sinon des quanta, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont déroutants. Ils sont capables de composer la matière du bureau à un moment donné, puis l’instant d’après d’être un élément constitutif de la souris de mon ordinateur, ou de mon doigt qui frappe sur le clavier ! Bref, à la base de notre monde physique, censé être solide comme du béton, bien concret et tout, il règne un grand flou. On appelle cela d’ailleurs le principe d’incertitude d’Heisenberg. Les quanta sont insaisissables. Pire, ils ne se positionnent d’une certaine manière que lorsqu’on les observe. Ils se plient en quelque sorte à notre désir. Personne n’est sûr que la Lune est comme elle est dans le ciel si personne ne la regarde :

Ces électrons, ainsi que les autres particules fondamentales, n’existent pas dans l’espace et temps. Ce sont l’espace et le temps qui existent en fonction d’eux. [2]
« L'étrange histoire des quanta » de Banesh Hoffmann et Michel Paty
« L’étrange histoire des quanta » de Banesh Hoffmann et Michel Paty.

Tout est venu de l’observation de la lumière : était-elle une onde ou des particules en mouvement ? Les deux théories sont incompatibles. Les partisans de la théorie ondulatoire de la lumière réalisaient des expériences qui prouvaient que la lumière était une onde, avec des franges d’interférence, et tout et tout. Et les partisans des particules réalisaient des expériences favorables à leur théorie. Or, une onde n’est pas un déplacement de matière. Les pêcheurs qui regardent leur bouchon flotter sur l’eau qui ondule le savent bien. Alors ? La théorie des quanta a permis de lever le dilemme : la lumière prend l’apparence que le chercheur souhaite quand il l’observe. S’il est partisan de la théorie ondulatoire, la lumière se comportera comme une onde, s’il est partisan de la théorie corpusculaire, elle se comportera comme des particules.

Le fait de voir un électron sous son aspect d’onde ou sous son aspect de particule dépend de même, et sans contradiction, de la façon dont nous l’observons.

Si le monde physique dépend du point de vue de l’observateur et si ce que nous considérons comme notre « réalité matérielle » n’est qu’une réalité statistique et non une vérité absolue, alors on peut aussi penser que le monde qui nous entoure résulte fortement de ce que nous projetons sur lui. On peut donc lire nos contenus inconscients aussi bien en tournant notre regard vers l’intérieur qu’en le tournant vers l’extérieur.

La lecture régulière du livre de Jung m’éclaire aussi sur mes expériences de régressions dans les vies antérieures. Ainsi, il eut lui-même, comme moi lors de ma première régression, une vision de la Terre. Ayant eu un infarctus cardiaque, il demeura un certain temps en état d’inconscience et eut des visions :

Je croyais être très haut dans l’espace cosmique. Bien loin au-dessus de moi j’apercevais la sphère terrestre baignée d’une lumière bleue, je voyais la mer d’un bleu profond et les continents. Tout en bas, sous mes pieds était Ceylan et devant moi s’étendait le subcontinent indien. Mon champ visuel n’embrassait pas la terre entière, mais sa forme sphérique était nettement perceptible et ses contours brillaient comme de l’argent à travers la merveilleuse lumière bleue. À certains endroits, la sphère terrestre semblait colorée ou tachée de vert foncé comme de l’argent oxydé. « À gauche » dans le lointain, une large étendue – le désert rouge-jaune de l’Arabie. C’est comme si, là-bas, l’argent de la terre avait pris une teinte rougeâtre. Puis ce fut la mer Rouge et bien loin derrière — comme à l’angle supérieur gauche d’une carte — je pus encore apercevoir un coin de la Méditerranée. Mon regard était surtout tourné dans cette direction, tout le reste semblait imprécis. Évidemment, je voyais aussi les sommets enneigés de l’Himalaya, mais tout y était brumeux et nuageux. Je ne regardais pas « à droite ». Je savais que j’étais en train de quitter la Terre.

Plus tard, je me suis renseigné et j’ai demandé à quelle distance de la Terre on devait se trouver dans l’espace pour embrasser une vue d’une telle ampleur : environ mille cinq cents kilomètres ! Le spectacle de la terre vue de cette hauteur était ce que j’ai vécu de plus merveilleux et de plus féerique. [3]

Jung lui-même élargit sa vision, comme je l’ai fait moi-même. Ce n’est pas alors le hublot d’un vaisseau spatial qui entre dans son champ, mais « un énorme bloc de pierre, sombre comme une météorite, à peu près de la grosseur d’une maison, peut-être même plus gros. La pierre planait dans l’univers et je planais moi-même dans l’espace ». Cette pierre noire vue par Jung ressemble étrangement à celle du film de Stanley Kubrick 2001, l’odyssée de l’espace. Pour Jung, une telle vision est certainement liée à une très grande proximité de la mort.

Ma vie m’éclaire aussi sur le sens de notre existence. Pour Jung, notre vie doit apporter une réponse à une question posée. Cette question posée est restée sans réponse par le passé. C’est pour lui, le plus souvent, une question qui « traîne dans la famille ». Nos ancêtres n’ont pas pu ou su y répondre et nous sommes en quelque sorte chargés de continuer leur travail. C’est ainsi que peuvent s’expliquer des apparitions de morts, dont Jung a eu l’occasion de faire l’expérience très concrète. Selon lui, les morts continuent de réfléchir dans l’au-delà aux problèmes qui les ont agités de leur vivant. Mais dans l’au-delà, parfois, les réponses sont introuvables. Et pour progresser dans leur réflexion, les morts ont besoin de l’aide des vivants. Nous pouvons, nous, trouver les réponses aux questions qui les préoccupent. C’est pourquoi il arrive qu’ils cherchent à prendre contact avec nous. Cette idée me rappela bien sûr l’apparition de mon ami aviateur Christophe qui ne savait pas comment occuper « ses journées » dans l’au-delà.

La question sans réponse peut venir de nos ancêtres, mais elle peut aussi venir de vies antérieures. Sur la question de la réincarnation Jung constate que cette idée a une réalité dans le psychisme de beaucoup d’hommes. Pour lui, même s’il n’y a pas de preuves formelles, certains événements peuvent être troublants.

Jung s’interroge sur un autre point crucial, la notion de karma, qui est à la base de la réincarnation :

La question décisive est de savoir si le karma d’un être humain est ou non personnel. Si la destinée préétablie avec laquelle un être humain entre dans la vie est le résultat des actions et des accomplissements des vies antérieures, il existe une continuité personnelle. Dans l’autre cas, un karma se trouve en quelque sorte saisi lors de la naissance, il s’incorpore à nouveau sans qu’il y ait de continuité personnelle. [4]

Bouddha lui-même n’a pas fourni de réponse claire à ce sujet. Il ne faut pas entretenir l’ego ; en même temps, il faut bien prendre en charge le karma accumulé dans les vies antérieures. Alors, continuité ou pas ?

Quoi qu’il en soit, pour Jung, il y a un questionnement dans l’air, qui vient de nos vies antérieures ou de nos ancêtres, et que l’être prend en charge. Le sens de l’existence revient donc à répondre à la question que la vie nous pose.

Ainsi, en ce début de l’année 1990, mon processus d’individuation est en cours. Je vois petit à petit tous les éléments de ma vie se « dissoudre » dans le grand chaudron alchimique. Je cherche à apaiser mon âme, à éliminer toutes les émotions négatives qui entravent ma marche, à mettre à jour les recoins les plus obscurs de ma vie personnelle. Et un jour enfin, ce lent processus, mené de manière intensive, débouche… sur ma propre mort !

Notes

[1] La synchronicité est une découverte majeure de Jung pour expliquer l’apparition d’une certaine catégorie d’événements qui ne sont pas reliés entre eux par un jeu de cause et conséquence. Des événements peuvent se produire parallèlement et avoir un lien entre eux, sans pour autant être en relation de causalité. Ainsi, vous pensez à votre amie et elle téléphone. Vous rêvez de vous venger de votre ennemi et un vautour se met à voler au-dessus de votre tête. Vous ne savez plus où diriger votre vie et votre voiture tombe en panne. Le lien symbolique entre les deux événements est très marqué. Jung explique ainsi l’astrologie. Il y a d’un côté notre destin, de l’autre le mouvement des planètes. Il n’y a aucun lien de causalité entre les deux : les planètes n’influencent pas notre destinée, mais les deux phénomènes entretiennent une relation de synchronicité : on peut lire notre destinée aussi bien dans notre vie réelle que dans le ciel.

[2] L’étrange histoire des quanta page 190.

[3] Ma Vie, page 456.

[4] Ma Vie, page 498.

© Christian Julia. 2013.
Reproduction interdite.

L’édition papier de ce récit est disponible aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-7-8.
Dépôt légal : Février 2013.

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