Christian Julia
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La Partition de Morgenstein
Chapitre 10

Commencèrent pour moi, Monsieur Néry-Malène, soyez-en certain, les heures les plus pénibles de mon existence. Marcel demeurait caché dans les taudis de la colline de Chaumont. La police continuait à mener son enquête sur le vol de la banque. Lucie poursuivait sa vie de jeune fille aisée en attendant d’être mariée à un homme de sa condition. Je me demandais parfois si elle m’aimait encore et même si elle pensait seulement encore à moi. Bien des fois, j’eus envie de la revoir. Mais je me suis bien gardé de commettre cette imprudence. Par orgueil, je dois l’avouer, je n’ai pas voulu qu’elle assistât à ma déchéance. Je ne ressemblais plus que de loin au jeune homme qu’elle avait connu. Le froid de cet hiver interminable et la faim qui m’accompagnait tout le long de la journée et m’empêchait même parfois de m’endormir avaient creusé mes traits, voûté mon dos et tué toute énergie en moi. Elle m’aurait sans doute pris pour un mendiant dans mon habit taché, déchiré, fripé, poussiéreux, graisseux. Je devais sentir aussi mauvais que l’infect réduit où s’enlisaient mes jours. Comment m’aurait-elle accueilli ? Aurais-je découvert qu’elle ne m’aimait plus ou pire, qu’elle en aimait un autre ? Je gardais malgré tout le secret espoir de l’épouser un jour, lorsque le destin cesserait de jouer avec moi, et je préférais attendre l’heure favorable pour me présenter à elle.

Il me fut impossible de retrouver un travail d’employé de bureau. On eût dit que monsieur de Guernove avait conseillé à tous les patrons du quartier de se méfier de moi. Partout, j’essuyais un refus plus ou moins poli. Et plus je tardais à trouver du travail, plus mes chances s’amenuisaient. Ma mine devenait chaque matin plus pitoyable et je m’effrayais moi-même.

Faute de ressources suffisantes, je dus quitter mon hôtel et me retrouvai sans toit, contraint de dormir dehors sans le moindre abri, errant tout le jour dans les rues de Belleville, prenant soin d’éviter les endroits que j’avais fréquentés auparavant. L’hiver n’eut pas pitié de moi. Ma brutale déchéance ne parvint pas à l’attendrir. La température ne remonta pas d’un degré et il me fallut affronter les rigueurs de la saison avec pour seule consolation mon manteau de drap et surtout — achat béni entre tous ! — ma paire de gants fourrés qu’il m’arrivait parfois de regarder longuement comme on se penche avec nostalgie sur un passé révolu, sur une veille histoire déjà lointaine. En choisissant cette paire, je n’avais pas imaginé qu’elle me serait utile à ce point. Je n’avais voulu voir en elle que le symbole de mon bonheur, elle était devenue à présent mon seul réconfort.

Après quelques jours d’abattement, je me rendis compte que j’avais des bras et des jambes. Puisque les portes des bureaux m’étaient désormais fermées, je devais trouver à les employer. Je me mis en quête d’un travail conforme à ma nouvelle indignité. Il faut croire que ma malchance n’était pas complète, car un artisan relieur accepta de m’engager. Il m’autorisa même (mais pour cela, je dus le supplier) à coucher dans l’atelier en attendant que mon salaire me permette de trouver un logis plus décent. J’accomplissais les besognes les plus sales, les plus répugnantes, celle qu’un homme ne peut tolérer que contraint par la nécessité, ce qui était mon cas. Dès que j’eus un peu d’argent, je pus fuir l’atelier et ses odeurs épouvantables de colle et de peaux, et passer mes soirées dans les cabarets. Et je me mis à boire, comme tous ceux qui partageaient mon sort, pour oublier la faim, le froid et l’infortune. Dieu merci ! Je supportais toujours aussi mal l’alcool et un seul verre de vin suffisait à mon bonheur. Pâle bonheur en regard de celui que j’avais connu auprès de Lucie ! Mais je devais m’en contenter à présent.

C’est dans un de ces cabarets que je retrouvai un soir l’ami de Marcel, le Breton à la barbe rousse très fournie. Je lui racontai, dans l’espoir qu’il en parlerait à Marcel, les semaines que je venais de vivre. Mes confidences délièrent sa langue et il m’apprit que la police avait arrêté les auteurs du vol de la banque. Marcel, lui, avait pu s’échapper de sa cachette avant l’arrestation. Je ne pus cependant savoir s’il avait ou non participé au cambriolage, s’il s’était caché par précaution ou par nécessité, toujours est-il qu’il continuait à se terrer dans l’attente de jours plus tranquilles. Son ami m’avoua tout de même que l’un des voleurs se trouvait au Chandelier le soir de ma petite fête et qu’il avait effectivement pris une empreinte de ma clef.

— Ils ont été trahis, me dit-il enfin. Et je devine facilement par qui.

Ce n’était pas bien difficile en effet. J’ai tout de suite pensé au vendeur de coffres-forts. J’ai entrevu son visage, l’espace d’un éclair, et j’ai compris. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Cet homme n’était pas plus vendeur de coffres-forts que moi ! Je ne devais pas ma déchéance à une quelconque vengeance divine. Une fois de plus, l’orgueil m’avait trompé. Je n’avais pas été la victime de forces surnaturelles. La vérité était toute simple. S’il y avait une machination contre moi, Dieu n’en était pas l’instigateur. L’auteur du complot avait en réalité le visage vieilli d’un vendeur de coffres-forts. Pour une raison que je ne pouvais connaître à l’époque, il m’avait guetté, suivi, surveillé depuis des mois. Il se trouvait parmi les clients du Chandelier et dans mon inconscience, dans mon ivresse aussi, je l’avais invité à ma table et il avait abusé de ma faiblesse. Il m’avait entraîné à en dire plus qu’il n’était raisonnable sur la banque, sur les coffres-forts. Il m’avait poussé à montrer ma clef. Avait-il lui-même pris l’empreinte ou avait-il chargé un complice de le faire tandis qu’il accaparait mon attention ? Je ne saurais vous le dire, Monsieur Néry-Malène, faute de preuves. Mais tout me portait à croire qu’il avait organisé ce vol non par attrait de l’argent — cet argent n’aurait eu d’autre utilité que de payer ses complices — mais pour me perdre. C’était pour me perdre qu’il avait rendu visite à monsieur de Guernove, l’après-midi même du vol, en se faisant passer pour un vendeur de coffres. C’était encore pour me perdre qu’il lui avait rapporté mon imprudence, et ce, en des termes assez pesés pour qu’il ne redoutât pas un cambriolage de la banque, mais assez clairs pour qu’il me soupçonnât le lendemain d’avoir réellement agi avec légèreté. C’était aussi pour me perdre qu’il était venu frapper à ma porte quelques heures à peine avant le drame. Les auteurs de machination résistent rarement au plaisir de se faire connaître de leur victime, même au risque de se compromettre.

Mais pourquoi cet homme s’était-il acharné contre moi ? En quoi mon bonheur le dérangeait-il ? J’ai envisagé toutes les hypothèses en pensant que la plus folle était sans doute la plus plausible.

Voici ma réponse, Monsieur Néry-Malène.

C’est à cette époque que j’ai eu pour la première fois le pressentiment qu’il existait sur terre des êtres chargés d’accomplir notre destin selon la volonté divine. Or, dans mon cas, comme le laissait supposer l’absence de lignes dans ma main, la volonté divine ne semblait pas s’être exprimée. Ces êtres avaient donc en face d’eux un terrain quasiment vierge sur lequel ils pouvaient exercer leurs talents en tenant Dieu à l’écart de leur fantaisie. Habitués à lui obéir, ils avaient enfin trouvé l’occasion unique de façonner mon destin selon leur seule imagination. Pour la première fois sans doute, il leur était permis de ne plus être de simples exécutants mais, au contraire, de devenir les véritables maîtres de ma vie.

Pourquoi s’intéressaient-ils soudainement à moi ? Pourquoi, après m’avoir laissé en paix pendant des années, libre de mener mon existence comme je l’entendais, avaient-ils décidé de me reprendre en main ? Je l’ignorais, mais je ne pouvais m’empêcher d’établir une relation entre le début de mes malheurs et l’achat de ma paire de gants fourrés. Cet achat avait en effet précipité ma chute au moment même où les voies du bonheur semblaient s’ouvrir devant moi. J’en vins tout naturellement à soupçonner le gantier de faire partie de ces exécutants du destin décidés à combler l’oubli de Dieu. L’excès de sa surprise, les propos qu’il avait tenus sur l’absence de lignes dans ma main, le trouble qui l’avait envahi alors puis ses tentatives pour se faire pardonner son étrange réaction suffirent à m’en convaincre.

Je serais certainement retourné le voir, poussé par l’envie de vérifier une hypothèse qui parfois m’apparaissait trop folle, si, au début du printemps, alors que l’hiver reculait lentement, laissant espérer à ma misère des jours plus tendres, je n’avais reçu une curieuse visite.

Il était près de onze heures du soir. Comme à mon habitude, j’avais passé la soirée dans un cabaret tout proche et je rentrais à l’atelier pour y dormir. Devant la porte, un homme m’attendait. Le réverbère éclairait à peine sa silhouette étonnante. Il était de petite taille, très ventru, et tenait un porte-document sous le bras. Il était vêtu d’un habit trop étroit pour sa corpulence, mais de bonne coupe. On eût dit un enfant engoncé dans son premier costume.

Au moment où j’allais ouvrir la porte de l’atelier, il s’approcha de moi et m’aborda :
— Vous êtes bien monsieur Gustave Leforestier ? me demanda-t-il en ôtant son chapeau pour me saluer.

Je pus voir alors son visage. L’âge l’avait à peine ridé et il conservait quelque chose d’enfantin qui m’empêcha de lui donner un âge précis. Il était vieux, à coup sûr. Sa calvitie et la blancheur des rares cheveux qui lui restaient le prouvaient, mais je serais bien incapable de dire s’il avait soixante ans ou dix de plus. D’autant que l’étonnante vivacité de son regard, qui lui donnait cette sorte de jeunesse éternelle, était contredite par les rides de son front, rides qui me parurent cependant provoquées moins par la vieillesse que par une douleur permanente due au pincement des lunettes cerclées de métal qu’il portait.

Je lui répondis que je m’appelais effectivement Gustave Leforestier.

— Mon nom est Maurice Vermont, me dit-il sur un ton très affable. Je voudrais vous entretenir d’une affaire très importante qui vous concerne. Je craignis un instant qu’il ne fût de la police. Les voleurs de la banque avaient certainement révélé, au cours des interrogatoires, la façon dont ils avaient obtenu la clef du coffre-fort et, malgré les assurances de monsieur de Guernove, je n’étais pas à l’abri d’une inculpation pour complicité. Aussi, je lui demandai de quelle affaire il voulait m’entretenir.

— Entrons, voulez-vous ? me proposa-t-il. Nous serons mieux à l’intérieur pour parler. Voilà plus de deux heures que je vous attends. Mes vieilles jambes n’en peuvent plus.

J’avais tort de m’inquiéter. Cet homme était trop âgé pour appartenir encore à la police ! Comment aurait-il pu mener seul mon arrestation ? Je le fis donc entrer.

— C’est donc ici que vous vivez ? s’exclama-t-il après avoir jeté un coup d’œil circulaire à l’atelier. Comment pouvez-vous supporter cette odeur ?
— Il le faut bien, lui répondis-je tandis qu’il se laissait tomber sur la chaise que j’avais installée près de ma paillasse.
— Alors, me dit-il en soupirant, vous n’allez pas demeurer ici très longtemps !
— Pour quelle raison ?

Il ne me répondit pas. Il ouvrit son porte-documents et en sortit un volumineux dossier dont il commença à dénouer le ruban qui le fermait. Je m’étendis sur la paillasse.

— Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point je suis heureux de vous avoir enfin trouvé ! me dit-il en souriant comme on sourit lorsqu’on se rend compte soudain avec soulagement qu’on a eu peur pour rien.
— Vous me cherchiez donc ? lui demandai-je, intrigué.
— Depuis des mois ! me répondit-il comme si cela allait de soi. Je vous assure que suivre votre trace n’a pas été facile ! Je n’ai jamais vu quelqu’un changer si souvent de logis. C’est un miracle que je vous aie retrouvé ici !
— Et quelle est cette affaire dont vous voulez m’entre­tenir ?
— Hélas ! C’est une affaire bien pénible. Mais avant de vous l’exposer, je dois vérifier deux choses. Vous êtes bien né le 14 décembre 1854 ?
— C’est exact.
— Vous avez bien été abandonné sur les marches de l’église de Belleville ?
— C’est ce qu’on m’a dit.
— Vous êtes donc l’homme que je recherche. Eh bien, je suis chargé de vous annoncer une douloureuse nouvelle. Votre père est décédé il y a un an...
— Mon père ! Vous voulez parler de Camille Leforestier ?
— Non. Je parle de votre véritable père, monsieur André Morgenstein. Oui, Monsieur Néry-Malène, vous avez bien entendu : André Morgenstein est le nom de mon véritable père.

Après les mois atroces que je venais de vivre, il me sembla qu’une large fenêtre s’ouvrait, inondant de lumière ma triste existence, et qu’à travers elle, j’apercevais enfin la fin de mon calvaire.

— Le testament de votre père, continua l’homme, stipule que sa fortune — son immense fortune — doit aller au fils qu’il a eu en 1854 et qu’il a confié à une nourrice de Belleville. Il fait de moi son exécuteur testamentaire et me charge de vous retrouver.

J’aurais sauté au cou de cet homme providentiel. J’aurais embrassé ses joues rebondies de poupon ridé. J’étais tellement heureux ! Je le harcelai de questions. Je voulais tout savoir sur cet André Morgenstein. Le vieillard calma mon enthousiasme puis me dit :
— Votre père était d’origine allemande. À l’âge de vingt-huit ans, il s’est installé dans la région de Toulouse. Mais, auparavant, il a séjourné à Paris. C’est là qu’il a eu une brève liaison avec une jeune femme. Vous êtes né de cette liaison et votre mère vous a confié à une nourrice de Belleville. Hélas ! Elle est morte peu de temps après et la nourrice, qui ne recevait plus d’argent pour votre entretien, vous a abandonné. Il semble bien que votre père n’ait pas été au courant de votre naissance. Comment l’a-t-il finalement apprise ? Je l’ignore.
— Savez-vous qui elle était ? lui demandai-je tout excité.
— Elle s’appelait Émilie Francœur, me répondit-il. C’est tout ce que je sais d’elle.
— Mais vous avez dû en apprendre bien davantage pour pouvoir me retrouver...
— Disons que j’ai eu beaucoup de chance, me dit-il modestement. Elle habitait Belleville. J’ai interrogé les gens à droite à gauche. Ne me demandez pas comment j’ai retrouvé votre trace. Je serais bien incapable de tout vous raconter dans le détail. Mon récit prendrait un temps infini. Tout ce que je peux vous dire encore c’est que votre mère n’avait pas d’autre famille que ses parents et ils sont morts depuis longtemps.

Cruelle ironie du sort ! Au moment même où mon avenir plongeait dans les ténèbres terrifiantes d’un atelier de reliure, mon passé, mon véritable passé, cette généalogie que je croyais ne jamais connaître, faisait soudain irruption dans ma vie. Un homme venait me la révéler enfin, mais du même coup, il m’apprenait la mort de mes parents. Je savais désormais qui j’étais, mais je demeurais orphelin.

L’exécuteur testamentaire m’expliqua ensuite qu’André Morgenstein était mort un an auparavant, le 5 avril 1879 exactement, à Montevideo où son père, qui était diplomate, avait été nommé autrefois.

— C’est le notaire de votre père qui a pris contact avec moi après avoir ouvert le testament, me précisa-t-il.
— Pourquoi a-t-il fait de vous son exécuteur testamentaire ? lui demandai-je. Vous le connaissiez donc ?
— Très peu, en vérité, me répondit-il en posant son dossier sur ses genoux.

Puis il se mit à examiner ses mains et à comparer la longueur de ses doigts. J’étais impatient de savoir quels liens l’unissaient à mon père.

— Nous étions en relation d’affaires, m’expliqua-t-il. Quand il a quitté la France pour retourner en Uruguay, nous avons commencé à correspondre. Je crois être la seule personne avec qui il a gardé quelque lien en France.
— Et quelles affaires traitiez-vous ensemble ?
— N’allez pas vous imaginer qu’il s’agissait d’affaires commerciales. Non, votre père s’intéressait beaucoup à l’art, et notamment à l’art français. Je l’avais rencontré lors de son séjour à Paris. Après son retour à Montevideo, il m’a demandé de lui envoyer des romans français, des catalogues d’expositions, des journaux, des partitions musicales, toutes choses qu’il ne pouvait se procurer sur place. Votre père était très musicien. Il jouait admirablement du piano. D’ailleurs, à Montevideo, il donnait régulièrement des concerts.
— Il n’est jamais revenu en France ?
— Jamais. Enfin, je suppose que s’il était revenu, il m’aurait rendu visite. En fait, je vous l’ai dit, je le connaissais à peine. Dans les lettres qu’il m’envoyait régulièrement d’Uruguay, il ne me disait rien de sa vie, ou si peu... Il a quitté la France à l’âge de vingt-neuf ans. Pendant près de vingt-cinq ans, nous sommes restés en contact par lettre. Et pourtant, je ne sais pratiquement rien de lui...

L’homme se leva, posa son dossier sur un des établis de l’atelier et s’empara d’un livre que nous avions relié dans la journée. Il le tourna et le retourna dans ses mains pour examiner la couverture et la tranche. Il l’ouvrit, le feuilleta distraitement et le reposa en disant : « Beau travail » ! Il crut sans doute me faire plaisir. Il ignorait que je ne savais pas relier et que j’étais confiné dans des tâches de nettoyage et de livraison. Il revint s’asseoir sur la chaise et sortit un des feuillets de son dossier et me dit :
— Je me rends compte que la personnalité de votre père vous intéresse davantage que son immense fortune. Pourtant, il me semble que, dans votre situation, vous devriez vous montrer un peu plus curieux. Je serais d’ailleurs plus à l’aise pour vous répondre, car j’ai davantage d’informations sur ce sujet.

Il consulta la feuille de papier puis, sans attendre que je le questionne, dit :
— Votre père possédait des biens à Montevideo, qu’il avait hérités de ses parents, qui sont tous deux morts là-bas après y avoir passé une bonne partie de leur existence. Ces biens, il a chargé son notaire de les vendre. Il a pensé — et il a eu raison — que des terres et des maisons aussi lointaines vous seraient moins utiles que de l’argent. En revanche, il vous lègue la propriété qu’il avait achetée dans le Toulousain pour sa mère et qu’il a gardée, malgré son départ. C’est une magnifique demeure entourée d’un vaste parc. Je suis allé la voir il y a quelques mois. Elle vous plaira certainement.
— Mais je n’ai pas l’intention de quitter Paris ! lui dis-je.
— C’est que vous ne l’avez pas encore vue, me répondit-il avec l’air satisfait d’un homme sûr de son coup. Dès que vous la verrez, vous ne voudrez plus habiter ailleurs !
— Quelle que soit sa beauté, je ne vois pas pourquoi j’irais habiter près de Toulouse !
— Qu’est-ce qui vous retient donc à Paris ? me demanda-t-il.

La question me prit de court. J’étais né à Paris. J’y avais grandi. Je ne connaissais d’autres paysages que ses immeubles, ses rues pavées, ses réverbères anémiques, ses trottoirs étroits, ses arbres, ses monuments salis par le temps. Toulouse me paraissait le bout du monde !

— Paris est devenue une ville insupportable, me dit l’homme pour me convaincre. Tous ceux qui en ont la possibilité s’empressent de la fuir et d’aller habiter à la campagne. La vie, croyez-moi, y est beaucoup plus agréable. N’avez-vous donc pas envie de voir autre chose que ce quartier sordide ? Ce n’est plus un endroit pour vous. Vous êtes riche, maintenant. Vous m’entendez ? Riche.
— Sans doute, lui répondis-je. Mais il y a dans Paris des quartiers plus souriants.
— Réfléchissez. Mais s’il est dans votre intention de rester à Paris et de vendre la propriété de votre père, je vous demande, avant d’arrêter votre décision, d’aller la voir. Vous tomberez certainement sous son charme. Et puis, cette demeure est tout ce qu’il reste du passage de votre père en France — en dehors de vous, naturellement ! J’ajoute que, d’après ce que m’a dit son notaire, il semblait souhaiter que vous y habitiez. Peut-être même l’avait-il gardé à votre intention.

Il s’accouda sur son dossier et ôta ses lunettes pour soulager son nez.

— Vraiment ? Vous n’avez-vous pas envie de refaire votre existence loin d’ici ? Votre richesse est désormais considérable. Qu’est-ce qui vous retient à Paris ?
— Tout bien pesé, répondis-je après un court instant de réflexion, je n’ai plus rien à faire ici. Celle que je devais épouser avant ma déchéance m’a sans doute oublié depuis longtemps. Quant à mon seul ami, Dieu sait si je le reverrai un jour et s’il me pardonnera. Mais ce quartier, que vous trouvez si sordide, c’est un peu de moi-même. Je ne sais pas si je me ferai à d’autres cieux.
— Vous vous y ferez, m’assura l’homme avec un sourire ironique. Comme vous vous ferez à la fortune. Vous vous êtes bien fait à la misère ! Et je suppose que l’on s’habitue plus facilement à la fortune qu’à la misère !
— Je le crois aussi !

L’exécuteur testamentaire replaça les feuillets dans son dossier, noua chacun des rubans avec beaucoup de soin puis glissa le dossier dans son porte-document.
— Bien, dit-il en se levant, je dois vous quitter. Il est tard. Je vais enfin pouvoir dormir tranquille sans me demander où diable je vais aller vous chercher demain. Je vous ai trouvé, ma mission est donc terminée. Presque. Demain, je vous apporterai une avance sur la vente de vos biens. Vous pourrez ainsi quitter cet atelier et vous installer dans un endroit plus accueillant. Il nous faudra ensuite régler les différentes formalités de la succession. Et si vous êtes d’accord, nous nous rendrons ensemble dans votre propriété. Je tiens absolument à vous la montrer avant que vous ne preniez une décision.
— Monsieur, je ne saurais vous exprimer le plaisir que m’a fait votre visite. Je commençais à désespérer de ne jamais sortir de ce cauchemar. Vous m’avez apporté des parents et la fortune. C’est plus que je n’imaginais recevoir du ciel. Je vous en suis très reconnaissant. Et dès que je disposerai de liquidités, je vous témoignerai toute ma gratitude. Je saurai vous dédommager de vos efforts pour me retrouver !
— N’en faites rien ! me dit-il aimablement. Cette petite enquête a mis un peu d’animation dans mon existence. Et, en vous voyant ce soir, j’ai été payé de tous mes efforts, croyez-le bien. Vous ressemblez tellement au jeune homme que j’ai connu il y a vingt-cinq ans maintenant ! Vous avez cette même élégance, cette même force de caractère, cette même intelligence. Non, vraiment, je ne veux rien recevoir de vous. Vous m’avez fait ce soir le plus beau des cadeaux.

L’homme prit congé de moi et nous convînmes de nous revoir le lendemain. Je me suis jeté sur ma paillasse et, les yeux grands ouverts, les mains réunies derrière ma tête, je me suis mis à rêver à l’existence qui allait être désormais la mienne. J’aurais voulu courir chez les Guernove pour leur annoncer la bonne nouvelle. Nul doute qu’en apprenant ma fortune soudaine, monsieur de Guernove m’aurait donné de nouveau la main de sa fille et ouvert un compte dans sa banque. Mais il m’aurait sans doute pris pour un fou. Riche et vêtu de guenilles ! Jamais il n’aurait cru à mon histoire !

D’ailleurs, était-elle crédible ? Non, je m’en rends bien compte en vous la racontant, Monsieur Néry-Malène. Si j’avais vu dans ma déchéance la conséquence d’une machination, je ne songeai nullement à m’interroger sur l’origine de cette paternité inattendue et de cette fortune inespérée qui surgissaient du néant au moment précis où j’étais prêt à baisser les bras devant le destin. Mais on s’interroge rarement sur l’origine de son bonheur. On le prend volontiers comme un dû. Il ne vient pas à l’idée d’y voir une machination ! Le bonheur se trame-t-il dans l’ombre ? Imagine-t-on des conspirateurs fomentant le bonheur d’un homme ? Non. Et pourtant, la suite de mon récit montrera que j’aurais dû voir dans l’exécuteur testamentaire un de ces êtres chargés de suppléer à la défaillance de Dieu.

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

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