Christian Julia
écrits
Ecrits
Romans
La Partition de Morgenstein
Ière partie
Monte-Carlo
Printemps 1912
Chapitre 1

Au départ de Paris, le compartiment était plein. Je pris place le premier, près de la fenêtre, dans le sens contraire de la marche du train. Puis une jeune femme au visage délicat, coiffée d’un incroyable bonnet à plumes et vêtue d’une robe légère et moulante, vint s’asseoir en face de moi et installa ses deux enfants - une fillette d’une dizaine d’années et un garçon un peu plus jeune - sur la banquette à côté d’elle. Mais, à peine assis, le garçon se mit à crier qu’il voulait absolument voir le paysage de la fenêtre et, pour le faire taire, sa mère dut lui céder sa place. Sans se laisser troubler par les jérémiades de son frère la fillette entreprit la lecture d’un livre épais et sans image, dont la couverture était prise dans une liseuse de cuir rouge. Mon regard s’attarda un instant sur son visage. Ses traits exprimaient toute l’innocence et toute la pureté de l’enfance mais les deux sourcils très fournis et très sombres qui barraient son front en détruisaient l’harmonie.

À côté de moi étaient assis deux militaires. Le premier, grand et mince, portait avec élégance son uniforme bleu et rouge de sous-lieutenant. Le second, plus corpulent, plus rustre aussi, n’était qu’un homme de troupe un peu rougeaud au regard vide et au visage sans imagination.

— Dès que nous aurons fini notre temps, déclara le premier, nous commencerons les travaux.
— Bien monsieur, lui répondit le second.

Cette façon, très civile, de répondre à un officier me surprit. Mais très vite je compris qu’il existait entre les deux hommes des liens qui n’étaient pas seulement militaires, des liens qui, pendant leurs permissions, reprenaient le dessus et laissaient les grades à la caserne.

— J’ai établi les plans, continua l’officier. Puisque mon père me donne carte blanche, je veux en profiter pour transformer l’aspect du parc, pour le rendre plus romantique. J’en ai un peu assez de ces allées rectilignes, de ces pelouses géométriques. Il faut mettre plus de fantaisie dans tout cela. Et j’ai besoin de ton avis. Je vais te montrer ce que j’ai imaginé.

Il déboutonna sa tunique et sortit un plan qu’il étala sur ses genoux et sur ceux de son compagnon. Puis il se lança dans une longue description des travaux qu’il comptait entreprendre dans le parc. Il parlait avec beaucoup d’assurance, en laissant un peu traîner les finales des mots. Mais dès qu’il demandait l’avis de son compagnon, sa voix devenait plus tendre, plus hésitante. Il avait une façon très amusante de lui donner des instructions sans en avoir l’air. À l’évidence l’homme et son jardinier éprouvaient l’un pour l’autre une affection sincère, sans doute née dans l’enfance, que rien n’avait entachée, ni les différences de grades ni les différences de naissance.

Ils discutaient librement sans se soucier le moins du monde de la présence des autres voyageurs. La jeune femme, qui jetait de temps à autre des regards furtifs au sous-lieutenant, affectait de ne rien entendre de leur conversation. Mais, en fait, elle n’en perdait pas un mot. Sans doute rêvait-elle déjà de se promenez à son bras dans le parc romantique dont il avait dessiné amoureusement les plans ?

Tout à son livre, la fillette se tenait droite et immobile sur la banquette. Elle lisait en plissant ses lèvres fines et à peine colorées et faisait glisser son index sous chaque ligne. Le garçon, lui, avait bien du mal à rester en place. Il ne cessait de courir d’un côté à l’autre du compartiment pour ne rien perdre du paysage qui défilait le long du train. Chaque fois qu’il quittait sa place ou revenait s’y asseoir, il obligeait le jeune sous-lieutenant à décroiser ses jambes pour le laisser passer puis à les croiser de nouveau. Il le faisait sans paraître agacé. Quand l’enfant devenait trop turbulent, sa mère le sermonnait mollement et priait l’officier de l’excuser. Et l’officier, tout surpris qu’on s’adressât à lui, mettait quelques secondes à réaliser la situation puis répondait poliment : « Il n’y a pas de mal » avant de reprendre ses considérations techniques et esthétiques sur l’aménagement du parc. Le garçon restait un instant tranquille puis, très vite, n’y tenant plus, il se précipitait à l’autre bout du compartiment et recommençait son va-et-vient.

En fait, les moments les plus pénibles pour moi étaient justement ceux où il reprenait son souffle sur la banquette. Car il profitait de ce répit pour me dévisager avec insolence. J’avais beau être plongé dans la lecture de mon journal, je sentais son regard s’attarder sur moi et me détailler sans merci. un malaise irrépressible m’envahissait alors. J’étais incapable de poursuivre la lecture de l’article. Mes yeux restaient figés sur un mot et mon esprit affolé ne songeait plus qu’à ce regard braqué sur moi. Je redoutais toujours qu’il ne posât à sa mère une de ces questions incongrues dont les enfants ont le secret et je l’entendais déjà lui demander : « Dis, maman, pourquoi le monsieur il ne dit rien ? » Ou : « Dis, maman, pourquoi le monsieur il a les cheveux blancs ? » Ou encore : « Dis, maman, pourquoi le monsieur il est tout seul ? ». S’il avait posé une seule de ces questions je crois que mon cœur aurait lâché. Il n’aurait pas supporté ce coup fatal porté à sa fragile sérénité. Mais, Dieu merci, l’enfant se taisait.

Pourtant, je n’avais pas honte de ma personne. S’il était vrai que mes cheveux avaient blanchi prématurément, ils restaient très fournis et donnaient à ma quarantaine un charme apprécié. J’en prenais grand soin : je les faisais régulièrement traiter pour préserver du jaunissement leurs reflets nacrés. Ma silhouette avait conservé une certaine élégance et l’on reconnaissait volontiers que je m’habillais toujours avec goût, sans fantaisie ni austérité. J’échappais ainsi au ridicule de ces écrivains qui s’affichent dans des tenues excentriques, comme si l’écriture n’écartait pas déjà assez du concert des hommes et qu’il fallait, par le vêtement aussi, se couper d’eux.

Tout bien considéré, je n’abordais pas ma quarantaine dans un état trop pitoyable. Bien sûr, mon existence aurait sans doute été toute différente, peut-être même plus heureuse, si, au lieu de devenir écrivain, j’avais mené mes études de droit à leur terme. J’exercerais aujourd’hui le très profitable métier d’avocat ou de notaire, je serais sans doute marié, j’aurais des enfants et leur impertinence - pourquoi pas ? - m’attendrirait. Mais la littérature m’avait apporté trop de satisfactions pour que je songeasse à regretter celles dont elle m’avait privé. De toute façon, je n’avais pas choisi mon destin.

Les deux militaires descendirent à Lyon, la Jeune femme et ses deux enfants à Toulon. Après leur départ, je ressentis un immense bien-être. Je crois que je n’aurais pas pu supporté, l’interminable conversation des deux militaires et les va-et-vient continuels de l’enfant jusqu’au terme de mon voyage. Hélas ! ce répit ne fut que de courte durée.

Il était sept heures et demie du soir quand un petit homme aux cheveux abondants et bruns entra dans le compartiment. Il me salua poliment puis s’avança vers la fenêtre et se laissa tomber sur la banquette, en face de moi. Il était vêtu d’un costume sombre très étriqué qui accentuait le léger embonpoint de sa silhouette. Il ne devait pas avoir plus d’une trentaine d’années mais la sévérité de son allure le vieillissait. Son visage ovale était percé de deux petits yeux noirs, avides et profonds. Je remarquai surtout sa peau grêlée jusqu’aux oreilles, et ses lèvres, minces et sanguines.

Un détail aurait dû me surprendre : il était entré sans bagage. Pas la moindre valise, pas le moindre sac. Mais je n’y fis pas attention. J’étais trop fatigué par le voyage pour me poser des questions à son sujet. Je ne songeais qu’à une seule chose : l’eau tiède de la baignoire dans laquelle j’allais me glisser voluptueusement dès mon arrivée à l’hôtel.

Je repris la lecture d’un article où André Lebrun, le célèbre critique littéraire, avait si gentiment parlé de mon dernier roman.

Tout à coup, le petit homme me dit :

— Belle journée, n’est-ce pas ? — Oui, répondis-je un peu sèchement.

Je n’aimais pas engager la conversation avec des inconnus. Surtout lorsque, d’emblée, elle se plaçait sur le terrain des banalités climatiques. Non que le temps me laissât indifférent. Au contraire ! Il y avait entre lui et mon humeur une relation si étroite qu’au beau milieu d’une magnifique après-midi d’été un simple petit nuage passant devant le soleil pouvait me plonger tout à coup dans la plus profonde tristesse. Et j’aurais pu décrire pendant des heures entières l’infinie variété des impressions mélancoliques qu’une journée de pluie déversait dans mon cœur. Mais pourquoi aurais-je fait de telles confidences à cet homme ? Si je commençais à lui parler, il me faudrait tenter de maintenir la conversation coûte que coûte jusqu’à ma destination, chercher à combler les silences terrifiants qui ne manqueraient de la trouer de temps en temps et torturer mon esprit fatigué pour trouver quelque chose de sensé à lui dire. Hélas, il insista :

— Il fait toujours beau dans le Midi.

J’acquiesçai de la tête mais évitai de faire le moindre commentaire. Il crut cependant deviner un encouragement dans la petite hésitation que je marquai avant de reprendre la lecture du journal et il ajouta

— J’ai toujours rêvé d’habiter dans le Midi. Ce midi-là, j’entends. C’est-à-dire la Côte d’Azur. Le reste n’a pas d’intérêt. — Paris a ses charmes, lui répondis-je mécaniquement.

Il ne répondit pas. Il resta silencieux un long moment puis vint de nouveau troubler ma tranquillité :

— Pardonnez-moi de vous importuner, mais n’êtes-vous pas écrivain ? — En effet, répondis-je.

J’étais perdu ! Il m’avait reconnu ! Et je détestais être reconnu dans les lieux publics. Certes, au début de ma carrière j’avais été très flatté de voir des inconnus m’aborder dans la rue ou dans les restaurants. Mais, peu à peu, je m’étais rendu compte que la célébrité attirait souvent des individus dont la santé mentale n’offrait pas toutes les garanties - pour tout dire des fous qui n’étaient pas toujours animés des meilleures intentions. J’en fis plusieurs fois la désagréable expérience.

L’homme explosa :

— Je m’en doutais ! C’est votre main qui m’a mis sur la voie. — Ma main ?

Il ne m’avait pas reconnu. Et il prit mon étonnement pour de la curiosité.

— Oui. En vous observant, j’ai remarqué un cal sur votre médius. Tous ceux qui écrivent beaucoup en ont un. À force de tenir la plume, la phalange se déforme, l’articulation gonfle. C’est naturel. — Bravo ! Vous avez l’œil. Mais je pourrais tout aussi bien être greffier ou, je ne sais pas, clerc de notaire. Cette déformation n’est pas l’apanage des écrivains. Et, d’ailleurs, tous ne l’ont pas.

En répondant ainsi, je commis l’erreur de lui donner l’impression que j’entrais dans son petit jeu. Son regard s’illumina :

— Sans doute, mais les greffiers et les clercs de notaire ne voyagent pas en 1ère classe. Et leurs habits se sont pas aussi élégants que le vôtre. Surtout, ils n’ont pas cette inquiétude que je lis dans vos yeux. — Qu’en savez-vous ? Tous les hommes ont leurs problèmes, les greffiers et les clercs de notaire comme les autres. — Allons, allons, pas de fausse modestie. L’inquiétude des artistes est très particulière. Chez aucun autre homme on ne rencontre cette espèce d’amertume tranquille dans le regard, ce mélange surpris de regret et de joie. Je me trompe ?

Il ne se trompait pas mais ses airs de prospecteur de l’âme commençaient à m’agacer. De quel droit s’amusait-il à percer le secret des cœurs, et qui plus est, en se fiant à quelques détails physiques insignifiants ? D’ailleurs, qu’est-ce que cet individu étriqué et blême pouvait connaître de l’inquiétude des artistes ? Ce commis de banque n’était certainement pas au courant des drames intimes des écrivains.

Persuadé qu’en fait il m’avait reconnu, je tentais de mettre à l’épreuve ses dons de détective :

— Selon vous, quelle est l’origine de cette inquiétude ? — L’inspiration ! Quel autre souci peut ronger un artiste ?

Comme je ne répondis rien, un peu troublé par sa perspicacité, il se pencha vers moi et, sur un ton grandiloquent, il ajouta : — Elle vous a quitté, n’est-ce pas ? Et vous désespérez de la retrouver. C’est tout à fait naturel. La vie d’un artiste serait un paradis si l’inspiration n’était pas une maîtresse exigeante et souvent infidèle Mais n’est-ce pas là tout son charme ? Quand elle pointe le bout de son nez, vous lui sacrifiez tout : femmes, enfants, amis, foyer ; et vous lui consacrez tous vos instants, même la nuit ! Quitte à en perdre le sommeil, quitte à en mourir d’épuisement. Vous croyez l’avoir enfin asservie et un beau matin, elle vous abandonne sans prévenir à la fin d’un chapitre qui semblait en annoncer beaucoup d’autres. Pourtant, vous n’avez-rien fait pour lui déplaire. Oh non ! Bien au contraire, vous n’avez cessé de lui témoigner votre attachement, votre soumission même. Mais voilà, pour une raison mystérieuse, elle a décidé de partir et tous vos efforts pour la retenir sont inutiles. Inutiles aussi vos supplications pour qu’elle revienne. Elle reviendra peut-être demain ou dans un mois ou dans un an. Elle ne reviendra peut-être jamais. Mais si elle revient, ce sera toujours au moment où vous vous y attendrez le moins. Vous voudrez l’insulter, lui reprocher son départ. Mais vous serez trop heureux de la revoir et vous n’en ferez rien. Vous aurez envie de l’enfermer pour l’empêcher de repartir. Hélas ! si elle veut s’en aller, elle s’en ira, et vous n’y pourrez rien. Est-ce que je me trompe ?

Très content de son petit discours, il se rejeta en arrière et étira ses lèvres hideuses dans un sourire triomphal. Une fois de plus, je dus reconnaître qu’il avait vu juste.

Depuis la publication de mon premier roman, « Les clefs de l’Enfer », j’allais chaque printemps passer quelques jours à Monte-Carlo dans l’espoir, hélas ! toujours déçu, que les vagues de la Méditerranée m’aideraient à retrouver l’inspiration qui avait fait de moi un homme célèbre dans toute l’Europe. Mais quand je rentrais à Paris, au début de l’été, je n’emportais dans mes bagages qu’une intrigue indécise, qu’un mince fil conducteur que je m’employais, le reste de l’année, à transformer en roman. Je m’astreignais à un travail laborieux qui ne me laissait jamais satisfait. Car, pour combler le vide de mon inspiration, je me complaisais dans de longues et minutieuses descriptions de tout ce qui tombait sous ma plume. Chaque lieu, chaque objet, chaque personnage était détaillé sur des pages et des pages. Le geste le plus anodin s’éternisait dans une décomposition presque cinématographique de chacune de ses phases Certes, tout cela ne manquait ni de charme ni d’intérêt. La critique voyait même dans la précision de ces descriptions l’expression la plus achevée de mon talent. Mais, au fond de moi-même, je rêvais en fait d’une toute autre littérature. D’une littérature où les tourments de l’action relégueraient au grenier, comme autant d’objets inutiles et encombrants, mes catalogues de couleurs de physionomies, de démarches, d’attitudes et de caractères. Je rêvais d’une littérature à rebondissements où des événements apparemment sans liens entre eux viendraient soudain se télescoper au détour d’un chapitre comme notre regard vient soudain télescoper dans le miroir celui de notre propre image. Et chaque éclat de l’intrigue, mû par une énergie autonome, irait porter son irradiante lumière dans le cœur des lecteurs, désormais éclairés sur l’absolue nécessité de ces événements disparates.

Je rêvais d’une littérature charnelle où mes personnages, enfin libérés du fardeau des descriptions livreraient sans artifice littéraire les ressorts secrets de leurs actes, au lieu de disparaître sous un amoncellement de détails qui cachaient la vérité qu’ils étaient censés révéler. Et je sentais bien que mes efforts pour dessiner le portrait le plus complet possible de mes héros me détournait de l’essentiel.

En fait, je rêvais d’écrire un roman dans le style de celui qui m’avait donné envie d’écrire, dans le style des « Clefs de l’Enfer ». mais une aventure comme celle qui avait servi de base à ce récit autobiographique ne risquait pas, Dieu merci ! de se produire une seconde fois.

À l’époque, j’étais étudiant en droit. Sur la foi de témoignages tout à fait fantaisistes mais hélas ! concordants sur certains points, j’avais été accusé d’un meurtre que je n’avais naturellement pas commis. Je fus arrêté, jugé et condamné. L’incarcération me plongea brutalement dans un univers inconnu de moi, presque fascinant. Pris pour un autre par des témoins d’une évidente bonne foi, je finis par me persuader que j’étais réellement cet autre, que j’avais réellement commis ce meurtre. Puisqu’aux yeux de tous, je passais pour un assassin, alors j’étais bien un assassin. J’ai accepté mon sort, je me suis résigné à ma culpabilité. Et, curieusement, lorsque le véritable auteur du meurtre a avoué son crime - près d’un an après mon arrestation - je me suis senti désemparé, comme si cet inconnu venait de me voler ma personnalité.

Je ne pus me débarrasser de cette expérience douloureuse qu’en la racontant dans un récit auquel je donnai la forme d’un roman. Comme l’affaire avait fait grand bruit à l’époque, je n’eus aucune difficulté à trouver un éditeur. Le succès fut immédiat et - suprême récompense - on me classa d’emblée parmi les écrivains les plus prometteurs de la nouvelle génération. Les critiques reconnurent que j’avais su donner à mon témoignage l’ampleur et la qualité d’une œuvre véritablement romanesque.

Encouragé par ce premier succès, j’abandonnai le droit et me lançai dans la littérature. J’ai écrit plus de dix romans mais cinq seulement ont été publiés. Malgré mes efforts, je n’ai jamais pu donner le jour à une œuvre de la qualité des « Clefs de l’Enfer ». Au fil des années, je me suis rendu compte que les lecteurs et les critiques allaient peu à peu m’abandonner si mon inspiration ne trouvait pas un souffle nouveau. Cette perspective effrayante avait dessiné sur mon front, entre mes sourcils, deux plis profonds et verticaux qui se marquaient chaque jour davantage, tandis que sous mes yeux, les cernes des nuits passées à nouer et à dénouer les fils d’intrigues qui ne survivaient jamais aux premières lueurs de l’aube, alourdissaient mon regard.

— Vous avez raison, avouai-je à mon étrange vis-à-vis, je suis inquiet. Je l’ai d’ailleurs toujours été. Aussi loin que remonte ma mémoire, je ne souviens pas avoir jamais connu de véritable repos. Mais, c’est vrai, je le suis particulièrement en ce moment. Je dois trouver très vite une bonne idée de roman, sinon...

Je m’interrompis soudain, surpris de m’être laissé aller à des confidences devant un homme avec lequel, à peine quelques minutes auparavant, je n’avais même pas voulu parler de la pluie et du beau temps. Comment avait-il réussi à me faire sortir de ma réserve habituelle ?

— Vous n’arrivez donc plus à écrire ? me demanda-t-il sur un ton trop paternel. — Oh non ! Ce n’est pas cela. Ce qui me préoccupe, c’est le résultat ! L’homme ne répondit rien et je crus bien avoir mené notre conversation dans une impasse. Mais, après un instant de réflexion, il se pencha de nouveau vers moi et, à voix basse, comme s’il allait m’avouer un secret, il me dit : — Eh bien, je peux vous rassurera. L’inspiration va vous revenir. Sa surprenante déclaration eut sur moi un curieux effet. J’aurais dû me méfier d’un homme qui était certainement plus fou que devin mais il y a des propos si doux à entendre ! — Qu’en savez-vous ? lui demandai-je pour vérifier si je n’avais pas réellement affaire à un déséquilibré. — Je n’en sais rien, je le pressens, c’est tout. Exactement comme j’ai pressenti que vous étiez écrivain et que l’inspiration vous avait quitté. Son assurance, une nouvelle fois, m’exaspéra et je cherchai à le piéger : —Mais votre pressentiment doit bien se fonder sur quelque chose. — Oui, sans doute, mais je ne peux pas l’exprimer clairement. C’est une sorte d’intuition. L’intuition que vous avez rendez-vous avec l’inspiration à...

Au milieu de sa phrase, il s’arrêta net puis, changeant de ton, il me demanda :

— Où donc m’avez-vous dit que vous alliez ?

Je ne lui avais rien dit et je ne manquai pas de le lui faire remarquer sèchement. Mais je lui indiquai néanmoins ma destination.

— Ah ! Monte-Carlo ! s’exclama-t-il comme s’il disait « Ah ! Venise ! » à un jeune marié partant en voyage de noces, comme si cette ville devait enfin m’apporter tous les délices de la création. Il ajouta :

— Je vois votre main qui s’impatiente déjà. Elle a hâte d’arriver. Je le sens. Elle a envie de reprendre la plume et d’écrire la belle histoire que vous lui dicterez. — Que je lui dicterai ? — Vous ou un autre. N’est-ce pas la même chose ?...

Il s’interrompit pour me laisser le temps de deviner l’idée qu’il avait derrière la tête. Voyant que je n’y parvenais pas, il dit :

— N’avez-vous jamais eu l’impression que vos romans vous étaient dictés par quelqu’un qui n’était pas réellement vous-même ?

À ce moment, je me sentis incapable de poursuivre cette conversation.

— Que voulez-vous au juste ? Voilà plus d’un quart d’heure que vous me parlez par énigmes. — Je ne cherche qu’à vous rassurer me répondit-il très posément. — Je ne suis nullement inquiet ! — Vous mentez ! Vous m’avez avoué le contraire à l’instant. — Peut-être. Mais je ne veux pas être rassuré. — Ah ! Vous voilà bien, vous, les écrivains. Vous racontez à longueur de pages les tourments de votre âme mais pour rien au monde vous ne voudriez en être délivrés. Vous préférez être rongés toute votre vie par l’angoisse plutôt que de vider votre cœur une bonne fois pour toutes. — C’est vous qui parlez par énigmes !

La violence soudaine de ses propos me déconcerta. On eût dit qu’il vidait une querelle ancienne et tenace. La colère l’avait tout à coup submergé et son visage s’était empourpré de façon effrayante. Je l’avais sans doute vexé en laissant trop paraître que je le prenais pour un fou. Je choisis donc de répondre au reproche qu’il m’avait adressé indirectement en gardant mon calme. J’espérais ainsi l’aider à retrouver le sien.

— Que voulez-vous que je vous confie ? Je n’ai rien à cacher. Tout ce que je pense, tout ce que je ressens est dans mes romans. Il n’y a aucune énigme. — Vous avez raison, je suis ridicule. Mais, voyez-vous, c’est la première fois depuis bien des années que j’ai l’occasion de parler à un artiste. Je me suis laissé entraîner par la passion. Pardonnez-moi. J’ai connu d’autres artistes et la façon dont ils acceptaient leur sort m’exaspérait. Le silence, toujours le silence, sous des tonnes de mots... Tout accepter et ne rien dire... — Je ne vois toujours pas où vous voulez en venir. — Vous le découvrirez bientôt. Pour l’heure, je crois que vous êtes arrivé à destination. — En effet, le train venait d’entrer en gare de Monte-Carlo.

Je n’étais pas mécontent de voir mon calvaire prendre fin. En me levant pour prendre ma valise, je demandai machinalement à l’homme où il allait.

— Jusqu’au bout de la ligne, me répondit-il. Je vais toujours jusqu’au bout des choses. C’est en quelque sorte ma devise ! — Eh bien, je vous souhaite bon voyage ! fis-je en quittant le compartiment.

Dehors, je fus saisis par le parfum si particulier de la Côte d’Azur. Et ce parfum familier me fit presque oublier l’inconnu.

Le train s’ébranla. Il se mit à rouler doucement à côté de moi. Et soudain, j’entendis une voix crier dans mon dos :

— Bonne chance, monsieur Néry-Malème !

Penché à la fenêtre du compartiment, l’homme passa à ma hauteur et me fit un salut de la main. Sur ses lèvres, un sourire ironique apparut. Il m’avait donc parfaitement reconnu et s’était joué de moi pendant toute notre conversation !

© Christian Julia. 1982. 2009.
Reproduction interdite.

Ce roman est disponible en édition papier aux Editions du Gymnase.

ISBN : 978-2-9531458-6-1.
Dépôt légal : Septembre 2009.

Vous pouvez télécharger la version PDF de ce roman
pour une lecture sur une liseuse :

Ce texte vous plaît ? Aidez-moi à animer ce site en me faisant un don
sur le site sécurisé de PayPal :